CHAPITRE II
Du caractère même de l'intelligence et de la science tel qu'il vient d'être établi résultent pour elles et la possibilité et la nécessité d'une discipline. En fait, cette discipline à toujours existé; l'on pourrait presque dire que la discipline à créé non seulement la science mais l'intelligence ellemême. Il y a toutefois discipline et discipline; si l'intelligence el la science sont capables d'agrandissement, c'est que leur discipline est capable de progrès, ce progrès indéfini de la discipline élant la condition du progrès indéfini de l'intelligence et de la science. Voyons donc par quelles règles se gouvernent ou doivent se gouverner la
formation de l'esprit et son application au travail scientifique.
Les disciplines humaines n'ont pas été, elles ne pouvaient pas être construites au hasard; elles ont été en général édifiées pour le besoin et parce qu'on ne pouvait pas s'en passer, mais seulement d'après l'expérience qu'on avait, ce qui fait qu'à distance, et à raison du développement intervenu, l'expérience nous paraît courte, et la discipline hâtivement bâtie. Dans la réalité, c'est le besoin qui fut toujours urgent, mais la discipline ne s'est pas si vite développée. La preuve en est que ses progrès n'ont pas cessé d'être lents et pénibles, discontinus, accélérés parfois sous l'empire de conditions et de nécessités particulières, puis ralentis dans un équilibre suffisant de l'existence, jusqu'à ce que des besoins nouveaux aient détermiué l'effort pour un nouvel avancement.
Un premier point à considérer est que l'esprit humain ne s'est point formé de lui-même, sponta-
nément ou délibérément, ce qui supposerait sa formation acquise dès l'abord, mais comme excité et contraint par la nécessité de vivre. On pourrait presque dire que notre intelligence est une habitude acquise, sous la pression du milieu et des circonstances, par un être qui était susceptible de prendre une telle habitude. Demander pourquoi il en était susceptible serait demander comment il y a de l'esprit dans le monde, c'est-àdire postuler la solution du mystère universel. Toujours est-il que l'intelligence est une faculté acquise, innée seulement en son principe avec la vie, et développée au cours de l'évolution animale et humaine. Ce développement, provoqué par la nécessité, aura été d'abord plus ou moins inconscient et involontaire. Lors donc que nous parlons de ses règles, nous n'entendons point par là des obligations que l'être humain se serait luimême imposées par une conscience réfléchie de sa situation dans le monde, mais les efforts réguliers d'adaptation, les aptitudes qui ont été la conséquence de ces efforts, les habitudes qui ont été prises en conséquence de ces aptitudes, bref ce qui est devenu le fond et l'équipement de sa nature intelligente, formes d'activité mentale
qu'il lui serait impossible de changer radicalement, mais dont il peut prendre une conscience de plus en plus intime, mesurer mieux la portée, étendre dans une certaine mesure et perfectionner l'exercice. Notre organisme sensitif et notre intelligence même, quelle qu'en soit l'ultime racine, et d'où que procède la vie, sont, comme facultés, une adaptation de notre êtreaux conditions que nous fait l'univers, le milieu de notre existence, et c'est dans une proportion toujours limitée que, la conscience et la liberté apparaissant, il nous est donné de réagir volontairement et sur le monde qui nous entoure et sur la direction de nos propres facultés. Pour le principal, notre effort volontaire ne fait que continuer l'effort instinctif par lequel se fait la même adaptation dans la vie animale. Il nous est malaisé de concevoir comment la spontanéité et la liberté ont pu sortir ou se dégager de la nécessité. Mais il nous suffit de constater le fait de la nécessité au moins apparente qui gouverne le monde que nous appelons matériel, et le fait non moins évident de la spontanéité qui caractérise la vie naturelle, le fait de la liberté qui caractérise la vie spirituelle. C'est peut-être, après tout, que la sponta-
néité, la liberté, l'esprit sont le fond même de 1 être universel, et que la nécessité n'en est qu'une forme relative et passagère, que l'esprit s'efforce à surmonter.
Mais l'intelligence consciente et un rudiment de liberté étant une fois donnés, le champ se trouve ouvert pour une discipline volontaire et ses spécialisations. Le travail perpétuel de composition et de décomposition qui s'accomplit dans la nature suit un cours apparemment fatal et ne peut pas s'imposer à lui-même une direction; s'il marche, s'il avance, s'il réalise un ordre, comme il semble en effet le réaliser, ce n'est point par un mouvement délibéré dont il aurait l'initiative ; rien n'empêche que ce ne soit, de manière ou d'autre, par la vertu d'une puissance d'ordre qui lui ferait sa loi en le dominant. Mais l'exercice de nos facultés, en tant qu'il est régi par noire intelligence et notre volonté, bien qu'il soit toujours conditionné par son objet même et par les circonstances, peut comporter une discipline, une formation et une instruction volontairement données à un être libre pour qu'il en fasse une application volontaire; et même il exige une telle discipline, sous peine de se compromettre ou de se détruire
lui-même par de fausses déterminations. Cet inconvénient de la spontanéité existe déjà chez les animaux, qui sont sujets à erreur dans leurs démarches. Il est plus grand encore pour l'homme, qui réfléchit son action et qui s'y porte plus librement, qui se donne des coutumes et se crée des méthodes. Car il n'est pas exposé seulement à commettre des bévues particulières, mais à contracter de mauvaises habitudes, on peut dire à se donner de mauvais plis . Le fait peut se constater dans l'ordre de la conduite morale par les vices qui sont comme ancrés dans une race, une nation, un groupe de population, une famille, et déjà même dans les défauts tout personnels d'un individu, l'homme se dégageant difficilement des habitudes une fois prises, et plus difficilement; si l'on en croit les moralistes, des habitudes mauvaises que des bonnes.
Si l'on peut parler de bonnes et de mauvaises habitudes à propos de l'homme, c'est parce que notre espèce est susceptible de perfectionnement : les bonnes habitudes sont celles qui servent notre progrès, les mauvaises sont celles qui y sont contraires, qui le diminuent ou qui le gèueut. Ces habitudes ne sont pas dites bonnes ou mau-
vaises en tant seulement qu'utiles ou nuisibles à l'individu considéré à part, mais en tant que le rendant moins propre ou inapte au rôle qui lui revient dans la société où il est incorporé. L'homme vivant ne saurait être abstrait de la société humaine si ce n'est par une fiction de l'esprit, et c'est à raison de sa valeur sociale qu'il est moralement apprécié. C'est en vue de cette même valeur sociale et pour la promouvoir que les disciplines ont été instituées : d'où vient que toutes les disciplines, mêmes celles qui ne concernent pas les relations sociales, ont un aspect moral, en tant qu'elles importent à la fonction sociale de chacun, à la façon dont l'individu s'acquittera de cette fonction pour l'avantage de la société.
Les disciplines, en effet, sont une sorte de dressage social conçu pour le bien de la société. Elles sont déjà plus ou moins développées chez les peuples que nous appelons sauvages ; leur perfectionnement est la condition de tout progrès dans la culture humaine. Résultant de la condition sociale de l'homme, imposées dans l'intérêt de la société, leur efficacité ne tient pas uniquement à leur valeur propre, au degré d'expérience
réelle et de sagesse qui est entré dans leur institution, mais aux qualités naturelles et à la bonne volonté des sujets auxquels elles sont appliquées. Car l'individu s'y déroberait volontiers ; il s'y dérobe souvent, un peu plus un peu moins; ceux qui s'y dérobent gravement sont regardés comme vicieux ou criminels ; s'y dérober tout à fait serait se retrancher de la société. Mais une sorte de paresse animale résiste par la force de l'inertie, ou bien les appétits naturels résistent par l'impétuosité de leur exigence, à ce dressage que la société prescrit dans l'intérêt commun, et qui, pour une bonne part, est fait de contrainte. La valeur d'un individu et celle d'un groupe social se mesurent précisément à l'ascendant qu'ils prennent sur eux-mêmes pour réaliser l'idéal en vue duquel est construit l'ensemble de leur discipline.
Selon le caractère de cet idéal, la discipline varie; par l'évolution de cet idéal la discipline se transforme. Chaque peuple y met son cachet, qui se maintient plus ou moins au cours de son histoire. Qu'elle soit le résultat d'une immémoriale tradition, c'est ce qui peut être vérifié dans le cas de la discipline intellectuelle suivie par les
peuples chrétiens, discipline qui est celle de l'ancienne Grèce et de Rome, adoptée par le moyen âge et, bien que modifiée perpétuellement, retenue jusqu'à nos jours dans ce qu'on appelle les études classiques. On n'a pas pu se dissimuler dans les derniers temps que cette discipline en était venue à manquer passablement de caractère pratique eu égard aux conditions de la vie contemporaine, et l'on a dû organiser ce que, dans notre pays, on appelle l'enseignement moderne, soit à côté de l'enseignement classique, soit en introduisant quelque changement dans l'objet de celui-ci, y retranchant quelque chose quant à l'étude et aux exercices de langues anciennes, grec et latin, et y ajoutant quelque part des sciences récentes.
Il paraît que cette réforme, jugée par beaucoup indispensable, et qui sans doute l'était en effet, à provoqué chez nous ce qu'on appelle « la crise du français». Si une telle crise existe dans l'usage de notre langue et menace d'en altérer la perfection, elle proviendrait plutôt des circonstances qui ont imposé la réforme que de la réforme même, à moins que ce ne soit aussi de la façon maladroite dont la réforme aura été appliquée.
Il n'était pas possible que le grand mouvement scientifique de notre époque, soit dans l'ordre des sciences proprement dites, soit dans l'ordre des sciences historiques et sociales, ne réagît sur la forme de l'enseignement à tous ses degrés, même sur celle de l'enseignement primaire ; ni que le type devenu trop littéraire, on pourrait dire rhétoricien, et trop superficiel, de notre enseignement fût conservé tel quel ; ni que ce changement fût sans effet sur le langage des professeurs et des étudiants, sur la langue en général, sur sa forme et sur son esprit, et non seulement sur son vocabulaire. Rien d'ailleurs n'obligeait personne, pas même les écoliers, rien surtout ne forçait leurs maîtres à négliger les anciennes qualités du langage français, clarté, sobriété, harmonie. Si un tel abus s'est produit, comme on a pensé le constater, ce n'est point précisément à raison des matières nouvelles, moins légères que l'ancien bagage des lettrés, qui ont été introduites dans l'enseignement, mais parce qu'on n'aura pas fait l'effort nécessaire pour adapter comme il fallait la langue à cet objet nouveau II est assurément permis dé ne point trouver regrettable qu'on ait renoncé, — si toutefois on y a renoncé autant que
besoin serait. — à l'art de parler pour ne rien dire, de disserter avec abondance et facilité sur les choses qu'on ignore, et d'amuser un auditoire ou des lecteurs j>ar une simple symphonie de mots. La vieille rhétorique avait du bon, et du beau plus encore, mais elle a fait son temps. Notre âge de fer, notre société active réclament d'autres guides que les rhéteurs, et l'avantage ne serait pas grand quand même ces rhéteurs, au lieu d'être médiocres, comme ils le sont quelquefois, étaient tous dignes de figurer à l'Académie française. La crise dont on parle est plutôt imputable à un défaut général de la discipline intellectuelle, à une façon de nonchalance et de laisser-aller, qui a existé aussi bien dans l'ordre moral, qu'aux réformes pratiquées dans les programmes de l'enseignement. Les hommes du xvne et du xviii" siècle qui ont parachevé notre langue en la conduisant à un degré de perfection qu'elle n'avait point connu jusque-là, — et qu'après eux elle n'a point gardé, — ne l'ont autant dire pas faii exprès, et les plus grands d'entre eux n'avaient pas autrement souci de polir le langage mais de dire convenablement ce qu'ils avaient à dire. La correction de la forme est le vêtement
-6? qu'ils adaptaient à la richesse de leur fonds. Nul aujourd'hui n'est empêché d'appliquer la même recette à un fonds renouvelé. Il n'est point prouvé que la recette exige nécessairement la connaissance de telle langue ancienne, avec la pratique de tel ou tel exercice littéraire jadis en faveur et maintenant désuet.
L'écueil des anciennes disciplines a toujours été de retenir au delà de l'opportunité ce qu'elles avaient d'abord accepté, qui avait un sens et une utilité à l'origine et qui avait perdu l'un et l'autre au cours des temps parle changement des circonstances. L'abus n'en est pas moins grand de prétendre actuellement former les intelligences par la fréquentation exclusive de vieux auteurs qui peuvent encore nous apprendre à parler, mais qui ne sauraient plus guère nous apprendre à penser. On y supplée, il est vrai, par le moyen du contre-sens, et les anciens auteurs seraient fort ébahis de ce que certains maîtres savent parfois découvrir dans les écrits du passé. Mais l'éducation de l'esprit gagnerait à des fréquentations moins éloignées de notre mentalité. Par exemple, un des indices les plus inquiétants de la tendance qui domine encore notre ensei-
gnement dit classique est le culte superstitieux dont y jouit Bossuet. Ce sublime artiste de la phrase ne fut point en son temps un penseur original, et on ne le regarda point comme tel ; il fut 1 homme de la cour et la grande trompette de la tradition catholique ; il combattit avec véhémence l'exégèse critique de Richard Simon et la profonde mystique de Fénelon, qu'il n'avait guère mieux comprises l'une que l'autre ; homme du pasïé,il a été aveugle devant la crise d'humanité qui avait commencé de se manifester dans le monde occidental à la fin du moyen âge. et il s'est acharné contre ceux qui, la voyant monter, s'efforçaient de la conduire enlendiguant.Etc'est de ce génie tout lyrique et oratoire, dont la plupart des idées sont pour nous fausses et périmées, que l'on voudrait faire le grand maître de notre éducation intellectuelle, comme s'il était le type accompli du langage et de l'esprit français, comme si son langage à lui n'était point solidaire de ses idées et qu'il nous fût loisible de lui emprunter son style en lui laissant sa pensée. Son style, à certains égards, était déjà celui d'un rhéteur, puisque ce grand homme s'enflammait, au nom de la tradition, sur des sujets qu'il connaissait
mal ; nous sommes doublement rhéteurs en le prenant pour modèle, puisque nous ne pouvons plus partager ses opinions. C'est une méthode contradictoire et dangereuse que celle qui consiste à copier une langue dont on ne souhaite pas retenir l'esprit. Inconsciemment l'on retient de cet esprit beaucoup plus qu'on ne voudrait, et en même temps l'on s'accoutume à parler sans penser. Le genre Bossuet peut être un défaut quasi naturel au peuple français : ce n'est pas motif pour l'encourager. Faisons place dans l'histoire aux hommes de l'antiquité, ne leur demandons pas ce qu'ils ne peuvent nous donner ; à ceux qui n'ont même pas eu l'intelligence de leur temps nous aurions tort de demander celle du nôtre.
Mais il peut y avoir engouement scientifique aussi bien qu'engouement littéraire. Le souci d'une érudition pédantes que et sans lumière peut faire illusion à des gens qui s'imagineraient connaître par ce moyen l'histoire de l'humanité ; qui se flatteraient d'instruire la jeunesse, quand ils ne réussiraient qu'à encombrer inutilement, et provisoirement, la mémoire de leurs disciples ; qui penseraient vulgariser la science, quand ils
se borneraient à publier leurs fiches. Même l'enseignement des sciences naturelles peut n'être aussi qu'une érudition pesante et obscure, s'il n'est dominé par une intelligence pénétrante et, si on l'ose dire, communicative, de leur objet. Tant qu'il s'agit de formation intellectuelle, non d'application professionnelle à telle spécialité scientifique, le tout pour le disciple n'est pas d'amasser des connaissances multiples et de détail, mais de s'initier aux résultats généraux des sciences et de s'exercer l'intelligence par ce moyen. Il est beaucoup moins question de se meubler richement et définitivement l'esprit que de !e fortifier pour des acquisitions ultérieures et pour la pratique ordinaire de la vie dans ses conditions actuelles. La société ne peut pas être composée uniquement de savants, et il ne faudrait pas qu'elle fût composée principalement d'une masse d'ignorants. L'idéal serait que des plus grands savants professionnels aux plus humbles artisans une sorte de communion intellectuelle existât qui permît aux derniers de participer à ce qu'il y a de plus général, de plus certain, de plus décisif et de plus utile dans la science des premiers, les savants condescendant
— ji — et s'effbrcant à vulgariser ainsi leur science, et les profanes s'essayant à la recevoir dans ces conditions. Encore est il que chacun n'y pourra jamais entendre que selon les ressources conjointes de son esprit et de sa bonne volonté.
A tous les degrés de l'enseignement, il faudrait, sans exagérer la portée de la science, faire sentir et comprendre la nécessité de' savoir. Autant il importe d'entretenir en soi et d'exciter en autrui l'estime et le goût de la vérité à connaître, autant il convient de ne se livrer pas et de n'encourager personne à la fatuité de la science. Ce que connaissent les savants les plus considérables est assez peu de chose pour qu'ils soient d'ordinaire conscients de n'avoir point à en tirer vanité ; à plus forte raison le commun des hommes n'a-t-il point à s'enorgueillir de connaissances deux fois rudimentaires, que l'on fausse dès que l'on croit posséder en elles le dernier mot de tout. Nulle connaissance n'est féconde que celle qui a le sentiment de son imperfection. Nul n'est curieux d'apprendre qui croit tout savoir. La meilleure disposition intellectuelle, celle qui convient à tout homme en quelque condition qu'il soit et à quelque degré de savoir qu'il soit parvenu, est
l'application à perfectionner toujours une instruction qui ne sera jamais parfaite. Cette disposition garantira le savant contre le pédantisme béatement satisfait de lui-même, et elle protégera l'homme du commun contre la tentation de se croire déjà savant et infaillible à l'instar du pédant.
Le principe qui désormais doit gouverner la discipline de l'intelligence est indiqué par le trait dominant de l'évolution qui apparaît en cette discipline au courant de l'histoire, et par la comparaison des différentes formes qu'elle a revêtues dans les sociétés humaines. Au début la discipline est presque toute traditionnelle. Les jeunes gens sont initiés parles anciens de la tribu à des coutumes et à des rites qu'autorise la recommandation supposée des ancêtres, et qu'on ne discute pas. Bien qu'on ait eu quelque motif de les instituer, on l'a oublié ou bien l'on n'y fait pas attention, et le prestige des ancêtres, auquel s'ajoutent celui des anciens et leur surveillance, suffit à les foire respecter. Le progrès de la discipline intellectuelle, comuie celui des sociétés, a consisté dans une émancipation progressive de l'individu à l'égard de l'autorité sociale, dans une part plus grande laissée à
-,3son initiative personnelle. Dans l'ordre de l'éducation il a consisté à développer l'intelligence et le jugement, à expliquer de plus en plus la tradition qu'on enseignait, à rendre raison de tout ce qui était matière d'instruction, à mettre les hommes en état de comprendre, de chercher, de juger par eux-mêmes. L'objet de l'éducation intellectuelle n'est pas tant renseignement d'une science acquise que la formation qui permet à l'esprit de s'assimiler de cette science tout ce que l'individu a besoin d'en posséder. Le but est donc une certaine autonomie de l'intelligence. La poursuite d'une autonomie absolue serait un nonsens. S'il se rencontre quelquefois parmi nous des gens qui se persuadent avoir créé par le seul effort de leur propre raison l'ensemble de leur pensée, ils s'abusent naïvement en croyant qu'ils ont construit tout seuls ce bel édifice : il n'est pas une de ses pierres que la vieille humanité n'ait bien des fois retaillée avant eux; tout au plus les ont-ils un peu changées de place et badigeonnées de neut.
La science non plus n'est pas née en un jour, et les méthodes scientifiques ont toujours été se per fectionnant par une réglementation de plus en plus stricte de l'expérience. A distance on s'aperçoit que le défaut principal des anciennes méthodes était la préoccupation de principes généraux que l'on ne discutait pas et auxquels on subordonnait les résultats de l'expérience, au lieu de critiquer par une expérience plus attentive ces postulats admis d'après une vague intuition, sur des observations trop rapides ou mal comprises .
C'est ainsi que les anciens ont pensé construire des sciences qui en réalité n'en étaient pas. La divination fut chez plusieurs peuples un art et une science très développés. Fondée souvent sur des observations minutieuses, elle a donné lieu incidemment à des remarques plus utiles, scientifiquement parlant, et à l'acquisition de connaissances plus sûres que son objet propre. Le principe, faux dans son application, bien que l'idée
n'en fût point absurde, était que les phénomènes de ce monde sont en mutuelle et nécessaire correspondance ; mais, sur un simple rapport de coïncidence ou de consécution, l'on s'était persuadé que tel fait de l'ordre naturel annonçait, présageait tel autre fait du même ordre ou bien de l'ordre humain. L'astrologie se constitua de la sorte en Ghaldée, et l'on sait que jamais science plus vaine n'a eu la vie plus dure, puisqu'elle s'est perpétuée jusqu'à l'aurore des temps modernes ; mais l'astronomie s'en est dégagée peu à peu, qui est une science véritable depuis qu'elle yitd'expériences et de calculs parlesquels sont incessamment contrôlées ses théories générales, désormais considérées comme des hypothèses. La divination par le foie des victimes, très répandue aussi dans l'antiquité, ne fut pas poussée moins loin comme science par les Babyloniens que l'astrologie : l'on peut sans témérité admettre qu'il résulta de cette autre chimère, accessoirement, quelque progrès de l'anatomie, les devins regardant de plus près aux viscères que n'auraient fait de vulgaires sacrificateurs opérant en bouchers. De même en son temps l'alchimie fut une science fondée sur l'idée préconçue de la transmutabilité des éléments natu-
,6rels, transmutabilité attestée en effet par divers phénomènes, mais que, d'après certaines analogies prises pour des rapports essentiels et nécessaires, on croyait se rencontrer en des cas où elle n'existait point ; et l'on recherchait la pierre philosophale, que jamais l'on ne devait trouver : on trouva ce que l'on n'avait pas cherché ; des expériences conduites vers ce but illusoire révélèrent des faits insoupçonnés, et la chimie finit par sortir de l'alchimie.
Analogues sont les conditions dans lesquelles 1 histoire est devenue une science ou est en ti ain de le devenir. Ce fut longtemps un ramassis de traditions où le mythe, la légende, le souvenir plus ou moins précis de faits réels se mêlaient sans que l'on y fît grande distinction. La confusion même était devenue tellement inextricable qu'en bien des cas l'on ne saurait aujourd'hui la débrouiller à coup sûr. Les traditions mythiques et légendaires étaient d'autant moins discutées qu'elles étaient environnées d un prestige religieux. Qui,dans l'ancienne Home, se serait avisé de lui-même et aurait osé soutenir que Mars n'était pas le père de Iîomulus ; à Athènes, qu Athéna n'était point la fondatrice de la ville ou que Démé-
ter n'était jamais venue en Attique ; à Jérusalem, que Iahvé n'avait point promis la Palestine à Abraham, et qu'il n'avait pas fait passer la mer Rouge ni le Jourdain à pied sec aux Israélites ? Aujourd'hui encore, chez les peuples chrétiens, ne paraît on pas bien audacieux quand on dit que Jésus, s'il a existé, n'a pas à proprement parler fondé l'Eglise chrétienne ni enseigné ses dogmes, ni institué ses sacrements? Uien semble-t-il, n'est plus difficile à une humanité particulière, à une nation, que d'envisager de sang froid son passé, de le discuter, de le ramener à ses proportions réelles et à son caractère de fait : c'est mettre en question sa noblesse et se donner au moins l'apparence de compromettre son idéal, disons sa religion. Dans ces matières également il a bien fallu renoncer aux postulats absolus que la tradition, admettait dans un intérêt social et pour sa commodité, les remplacer par des conjectures plus ou moins probables, et ne retenir comme fait que ce qui était normalement attesté.
La transition ne s'est effectuée que par degrés, de l'esprit magico-thcologique ou spéculativement philosophique à l 'esprit scientifique ou à la philosophie positive, et l'on peut dire môme qu'elle
n'est point encore achevée parmi nous ni chez aucun peuple du monde. Peut-être aussi, en un sens, doit-on douter qu'elle s'accomplisse jamais tout à fait, parce que le monde et la vie sont à l'égard de notre science une sorte de postulat réel qui la dépassera toujours ; d'où il suit qu'une part d'à priori, de synthèse confuse et obscure sous une apparence de clarté, ne saurait manquer dans notre façon de considérer l'une et l'autre. Le progrès des méthodes ne consiste point à nier cet a priori indispensable, mais à le reconnaître, à le réduire dans la mesure du possible, à l'interpréter pour le surplus au mieux de notre intérêt social et humain. Nier ce postulat serait s'abuser soi-même et le remplacer inconsciemment par un autre, positif ou négatif, que Ion supposerait certain sans qu'il fût réellement démontré. Or la condition morale du progrès scienti tique, sur laquelle on insistera plus loin, est de ne point préjuger par une conjecture arbitraire le postulat général de la science, comme s'il appartenait à chacun de le fixer par une détermination de sa propre raison, mais d'en pénétrer, d'en sentir, d'en respecter la nature, quin'estpoint de l'ordre scientifique et abstrait mais de l'ordre réel, au
sens le plus compréhensif du mot réalité, étant, en dernière analyse, le fond même de l'être humain et de l'être universel. On le peut regarder par une considération abstraite et philosophique et s'essayer même à le définir en hypothèse sur la nature et la loi de l'univers; mais on ne peut par cette voie l'approfondir ni s'y reposer comme sur un principe ferme et une loi qui gouverne la conduite. Pour l'équilibre et la direction delà vie humaine, il importe de le regarder autrement, et c'est toujours autrement qu'on l'a regardé, le considérant moralement, religieusement. La foi, — pour employer le jusle mot, — qui n'a pas cessé de s'altacher à ce postulat réel, religieusement et moralement considéré comme source et support de notre vie, ne peut pas être qu'une vieille erreur, ou bien tout notre être porterait sur le vide, et toute notre science sur le néant, abîme insondable que la raison finirait par ne plus regarder, pour ne pas s'y perdre. Mais la foi humaine à lêtre de vie, source et arbitre de la justice et du bien, est une intuition sommaire et incomplète, mal définie, d'un objet indéfinissable. Elle n'est pas à prendre en ses croyances pour une définition strictement expérimentale et scien-
tifiquede cet objet, ni à rejeter sans aucune forme de procès comme une illusion des siècles passés ; son expression est plutôt à revoir et à réinterpréter comme un antique symbole de la réalité qui nous porte sans que nous la puissions saisir à fond, de la vérité qui de toutes parts nous étreint dans cette réalité, sans que nous la puissions embrassertout entière . La considération scientifique n'exclurait le sens religieux et moral de l'être universel que si l'être universel était aussi étroit et limité que notre raison. Celle-ci ne peut pas appréhender directement l'être ou le sens intime du monde ni celui de l'histoire humaine, lié à celui de l'univers. Sur un pareil sujet elle n'apporte que des conjectures, et elle n'est pas en droit de les opposer radicalement, comme si c'étaient des expériences, à l'assertion générale, disons à l'intuition impliquée dans la foi de l'humanité au caractère moral de la puissance de vie qui est présente au monde. La fragilité des croyances spécifiquement religieuses n'est pas un trait qui distingue celles-ci de nos idées communes. C'est la valeur de toutes nos connaissances qui est en cause dans le problème de la foi, et le problème de la foi n'est pas résolu par le fait que
toutes les croyances sontpassagères,non plus que celui de la connaissance n'est résolu par le fait que toutes nos idées sont fugitives. Il reste toujours la conscience de L'être et du connaître, et le sens d'une valeur morale à réaliser par l'être connaissant. Si l'humanité paraît avoir marché à tâtons dans l'ordre général de la vie et de la foi, elle a marché aussi bien à tâtons dans l'ordre particulier de la science, et les deux ordres au fond ne sont point séparés, comme le croient certains scientistes ; on ne peut même pas dire que l'ordre de la science enveloppe celui de la foi et doive tôt ou tard le supprimer ; c'est bienplutôt l'ordre de la science qui est englobé dans celui de la foi, en dehors duquel il ne saurait subsister et qu'il peut seulement éclairer sans s'y substituer jamais radicalement.
Ni la science acquise ni ses méthodes les plus perfectionnées ne sont à traiter comme un absolu. La science est un essai, la méthode est un instrument perfectible. L'essai pourra toujours être poussé plus avant, l'instrument pourra toujours être rendu plus parfait. Rien n'est plus évident, soit quant aux sciences de la nature, soit quant à celles que nous avons dites sciences de 1 huma-
niSCJPLINE INTELLECTUELLE G
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nité. C'est un champ vraiment indéfini qui s'ouvre devantles unes et les autres. Elle se stériliseraient elles-mêmes dèsqu'elles se tiendraient pour achevées et parfaites. Leur objet est des plus faciles à déterminer. La connaissance de la nature est coordonnée à la situation de l'homme dans le monde sensible, et elle tend à rendre cette situation de plus en plus confortable dans Tordre de ce monde, c'est-à-dire au point de vue matériel. Cette situation n'est pas le tout de la vie humaine, ce n'en est qu'un aspect, et non le jdIus élevé, mais c'en est une part essentielle, et si étroitement liée à la part spirituelle et proprement humaine qu'une modification de l'une a sa répercussion dans l'autre. Le progrès matériel est de conséquence pour l'organisation des sociétés, et réciproquement. Or le progrès social prime le progrès matériel, et 1 on peut dire que rien n'est fait tant que la science, àme de celui-ci, marche toute seule sans que :a société dans l'ensemble soit meilleure ni plus heureuse. Les extraordinaires progrès matériels qui sont dus à la science et dont notre âge est si fier, le développement de l'industrie et du commercera facilité des transports, le charme et le luxe de l'existence, mais surtout pour une
élite, élite de riches qui n'est pas en tous ses représentants une élite morale ni même une élite intellectuelle, sont achetés par un terrible labeur qui incombe à d'innombrables manœuvres, plus assujettis à la peine que ne l'était d'ordinaire l'esclave antique. Ces progrès ne sont donc pas de tout point, même dans leur ordre, et abstraction faite des abus qui en résultent dans Tordre moral et social, des progrès véritables, puisqu'ils n'ont pas, toute proportion gardée, amélioré autant qu'on le dit la condition de l'humanité. Car il convient de mesurer le progrès à l'allégement de la souffrance. Visera la suppression du travail serait absurde et dangereux ; mais rendre le travail moins lourd en mêmetempsque plus fructueux est de toute nécessité. Imagine-t-on un progrès dont l'humanité serait la victime ? On a vu pourtant de tels progrès au cours de l'histoire, et qui oserait soutenir que le nôtre n'en est pas encore à beaucoup d'égards ? L'homme a raison de s'acharner à dompter la nature ; mais tant s'en faut qu'il soit arrivé au terme de la lutte et qu'il ait remporté une victoire définitive. Sans doute cette victoire lui sera-t-elle disputée tant que vivra l'humanité ; mais qu'il ne se lasse pas
d'enregistrer des gains partiels, attendu que ce qu'il a conquis est relativement peu de chose, et qu'il risquera de le perdre le jour où il se persuadera qu'il a tout gagné . Autant dire qu'un facteur moral est inséparable du vrai progrès scientifique et que ce facteur est nécessaire pour donner tant au savant qu'au simple ouvrier un courage infatigable dans leur travail ; il est nécessaire aussi pour que le progrès ne tourne pas en exploitation de ce travail humain par ceux qui prennent charge de le conduire, qu'il ne devienne pas pour le petit nombre un privilège particulier au dépens de la masse, et pour que le progrès matériel ne soit pas la mort de l'esprit.
Quant aux sciences de l'humanité, nonobstant l'étendue et l'importance de l'œuvre jusqu'à présent accomplie, ce n'est pas leur faire injure que de les regarder comme étant encore à leurs débuts, et elles ne devront pas se décourager si elles viennnent à reconnaître qu'elles non plus ne seront jamais à leur terme. Leur objet est d'éclairer, pour l'améliorer, la condition morale et sociale de l'humanité : ainsi la matière ne pourra jamais manquer à leur progrès. Notre nature humaine improvisée, nos sociétés qui ont
poussé au hasard ne sont pas seulement un sujet d'études inépuisable, un champ illimité d'expériences, mais un terrain de culture qui réclame un perpétuel amendement. L'histoire même n'est pas à prendre pour un magasin de curiosités, et elle peut être tout autre chose, à savoir l'expérience des siècles. La sociologie n'est pas qu'une anatomie des sociétés qui ont existé autrefois ou qui existent actuellemeut ; elle doit devenir un programme pratique d'humanité grandissante. Jamais l'homme n'aura fini de connaître son passé, mais toujours il aura intérêt à le connaître plus intimement ; jamais il ne sera quitte d'examiner les rouages des sociétés pour en mieux pénétrer la structure, mais toujours il y trouvera un avantage s'il y poursuit la réalisation d'un grand idéal d'humanité. L'histoire n'est pas l'histoire si elle ne révèle pas mieux l'homme à lui-même dans son passé ; la psychologie ment à son nom si elle ne fait de l'homme actuellement vivant qu'un portrait artificiel et théorique ; l'éthique n'est pas si elle ne fait que spéculer sur la morale sans ouvrir la voie à son progrès ; la sociologie est une chimère si elle ne procure l'avancement des sociétés.
Dans l'ordre des sciences de l'humanité comme dans l'ordre des sciences de la nature, le champ du progrès s'étend à mesure qu'on y marche ; et la méthode scientifique se fait de plus en plus précise selon que l'application s'en fait plus large et plus profonde. Gymnastique de l'esprit, qui n'est pas pour celui-ci un futile exercice, mais une adaptation toujours plus étroite de notre intelligence à la réalité. Les formes de cette adaptation varient avec son objet, et Ton n'a point à développer ici les règles particulières que comporte la méthode de chaque science ; mais il est certaines règles générales qui sont ou qui doivent être comme l'âme de toute recherche scientifique. Les méthodes ne valent point par eiles-mômes, mais par ceux qui les emploient; pourtant, c'est aussi bien par la méthode que se forme l'homme lui-même, et il n'est pas de génie, en aucun ordre de science, qui n'en soit aidé, si même il n'en est en quelque façon procréé, Du côté de l'esprit, toute recherche exige de l'attention, une attention qui ne .^oit pas superficielle, mais de toute l'intelligence, on peut dire de tout l'homme, une application à l'objet étudié, pour en prendre ce qu'en toute vérité nous pou-
vons appeler le contact. En tout genre d'études, ce contact ne s'acquiert pas à la première rencontre, mais progressivement, par une sorte de commerce et d'habitude. Il se fait comme une adaptation de l'esprit à la matière de l'observation, il s'établit une familiarité, presque une identiûcation avec cet objet, que l'intelligence pénètre ainsi, qu'elle s'assimile, et qu'elle devient capable d'interpréter avec sûreté. L'ordre dans les recherches est une partie ou un complément nécessaire de l'attention. Aucune étude n'est profonde si elle n'est suivie, et la vérité se découvre peu à peu à qui relève ses traces pas à pas avec persévérance. S'il est des esprits heureux qui peuvent s'initier à toutes sortes de sciences, ils deviennent facilement légers et capricieux en toutes, s'ils n'ont acquis dans leurs multiples exercices un grand fonds de bons sens et dejugement. Même quand une intuition apparemment subite, — il n'en est point de profonde qui ne soit de loin préparée par un travail de l'esprit, — vient à éclairer tout un sujet d'études, les conséquences demandent à être déduites et vérifiées avec prudence par un contrôle minutieux de tous les détails. Un défaut assez commun ches
les savants est d'abonder dans leur propre sens, de s'exagérer la portée du sujet qui les occupe et où ils ont réussi, de ne rien voir au delà de la thèse qu'ils ont construite, d'être les hommes d'une seule idée, non seulement parce qu'elle est vraie, mais parce qu'elle est la leur. La science n'est pas toujours incompatible avec une singulière étroitesse d'esprit. Enfin les conclusions d'un travail scientifique doivent êti e tirées au net, rien ne pouvant être clair pour ceux à qui le résultat de nos investigations sera communiqué, si ce résultat n'est d'abord clair en nous-mêmes et pour nous. L'obscurité suppose toujours un peu de confusion, et dans la confusion il y a quelque chose qui n'est pas de la vérité.
Mais l'homme est un, et ces dispositions de l'esprit ne sont complètes et efficaces que moyennant une disposition générale de l'âme !qui se peut définir dans le mot sincérité. L'absence de parti pris est, même chez les savants, plus rare qu'on ne le croit généralement. Il ne faut point appeler parti pris les postulats plus ou moins conscients sans lesquels aucun équilibre n'existerait dans notre pensée, mais les opinions auxquelles on s'attache délibérément, même pas-
sionnément, bien qu'on ne s'en dissimule pas le caractère hypothétique ou incertain, et que l'on défend parce que l'on aime àparaître assuré dans ses conclusions, constant dans celles qu'on a une lois admises, ou bien parce qu'un intérêt autre que celui de la valeur que ces opinions possèdent par elles-mêmes incite à les professer si énergiquement. Paresse ou fatuité d'esprit, crainte de se compromettre en rompant avec les préjugés reçus, préoccupation d'un intérêt personnel ou de parti, telles sont les dispositions contraires à la sincérité de l'esprit scientifique et de l'esprit tout court. Cette sincérité ne va pas sans une certaine candeur intellectuelle, sans une certaine jeunesse, une vivacité de l'esprit, l'empressement vers une vérité toujours plus ample ; elle exige le courage, — un courage qui n'exclut point la prudence, — dans la proposition de ce qu'on croit êlre le vrai ; elle implique la persuasion qu'il n'est pas de réel avantage en dehors de la vérité, et que la meilleure des causes est gâtée quand on la défend par des subterfuges, par des raisons dont au fond Ton n'est pas soi-même satisfait.