‹ De la discipline intellectuelleChapitre 5 sur 9 · LE DOGMATISME THÉOLOGIQUE ET L'ÉCONOMIE DE LA FOI · texte numérisé non relu

LE DOGMATISME THÉOLOGIQUE ET L'ÉCONOMIE DE LA FOI

L'objet du présent chapitre n'est pas de réfuter ou de critiquer une doctrine religieuse particulière ni toutes les théologies ensemble, mais de montrer, par un exemple qui nous touche de près, les inconvénients que présente une discipline ancienne retenue quand les conditions qui l'avaient produite, et à l'égard desquelles elle avait son utilité, ont disparu et que d'autres conditions sont survenues qui réclament une discipline différente. L'on va donc traiter de la discipline intellectuelle du catholicisme romain, parce que c'est de cette discipline que nous sommes en train de sortir ; que certains voudraient nous la faire reprendre ; qu'il est, par

- 9i — conséquent, besoin de savoir en quelle mesure et pourquoi notre effort pour nous en dégager est à considérer comme légitime.

Toute croyance religieuse tend à se perpétuer, même lorsqu'elle est périmée. C'est pourquoi le titre et le thème de notre chapitre sont généraux, bien que notre considération doive se porter principalement sur le dogmatisme chrétien. Le christianisme traditionnel, on peut le dire à sa gloire, n'est pas une religion quelconque ; c'est le moule religieux de notre civilisation ; c'est la religion qui a été consciemment poussée le plus loin en système d'éducation humaine ; et cette religion, dans ses formes principales, notamment dans sa forme catholique romaine, n'a pas abdiqué la prétention d'instruire et de gouverner l'humanité tout entière. Or, elle possède traditionnellement un symbole de croyances qu'elle déclare définitif, immuable et intangible, élément absolu avec lequel toute discipline intellectuelle devrait compter. La plupart des Églises protestantes ont leurs confessions de foi, moins chargées que celles des chrétiens orientaux et surtout que celle de l'Église romaine; mais toutes les communions tiennent pour parfaite en elle-même la rêvé-

lation divine qui est censée avoir été apportée par le Christ; toutes d'ailleurs prétendent respecter la liberté de l'esprit humain pour autant que cette liberté peut être considérée comme utile et fondée en droit. L'examen qui va être fait du dogmatisme catholique atteindra donc, toute proportion gardée, tout dogmatisme de foi et, en quelque façon, toute tradition religieuse. Mais la critique de la tradition religieuse n'est pas la négation de la religion. Lauteur croit s'être suffisamment expliqué ailleurs sur la religion, sur la nécessité de la tradition religieuse, sur l'accord possible de la tradition et du progrès religieux dans l'humanité, pour n'avoir pas lieu de revenir maintenant sur ce sujet. Le seul point en question est l'incompatibilité d'un dogme immuable avec la condition actuelle de l'humanité, de notre humanité, avec la discipline intellectuelle qui est en voie de se former dans cette humanité, et qu'il importe de perfectionner pour le bien de celle-ci. L'on pourra voir par la même occasion comment une foi humaine vraiment religieuse peut subsister sans la contrainte d'une doctrine pétrifiée, et par conséquent sans aucun

préjudice pour la sincérité de l'intelligence et le progrès de la science.

Rien dans l'humanité n'est proprement immuable. Les croyances religieuses qui se présentent comme n'ayant pas subi de changement se sont, quoi qu'elles en disent, graduellement formées, comme toute doctrine humaine, et elles n'ont jamais cessé de se modifier, elles se modifient chaque jour sous nos yeux. L'oubli où elles finissent par tomber est le dernier changement qui les atteint, le changement que la mort effectue en ce qui a vécu. A prendre les choses en générai, la tradition des rites a eu plus de fixité dans l'histoire des religions que celle des croyances. Encore est-il que la tendance naturelle des religions est à la conservation perpétuelle du symbole doctrinal et non seulement à celle du symbole rituel ; mais le rite se perpétue en changeant de sens, et il varie en idée tout comme la croyance dont il est un signe visible, un agent

matériel et, à proprement parler, le sacrement. Cependant les croyances religieuses, tout comme les autres opinions humaines, seraient sans aucune valeur pratique si on De les jugeait solides. Elles sont la monnaie courante de la foi, comme les opinions vulgaires sont la monnaie courante de la raison dans une société donnée. La ténacité des opinions religieuses est plus grande parce que leur importance sociale est plus considérable. Cette ténacité fait une partie de leur efficacité. L'on tient fermement aux croyances religieuses à raison des sentiments profonds qu'elles éveillent et entretiennent ; ces sentiments mêmes leur communiquent une vie intense et les placent pour ainsi dire au-dessus de la critique, par le caractère sacré qu'ils leur prêtent. La théologie s'emploie à les mettre en système, et elle leur procure au moins l'apparence d'une construction scientiûque, satisfaisante pour la raison. Une police d'orthodoxie s'organise pour leur protection et s'efforce d'éliminer les opinions qui leur seraient contraires. Ces trois éléments; dogme, théologie, surveillance des idées, ont acquis dans l'Église catholique une puissance plus grande qu'en toute autre religion connue. De là vient aussi que la

-9*crise religieuse inaugurée au xvie siècle par la Réforme a pris le caractère d'une lutte si intense ; que cette crise dure encore de plus en plus profonde, et qu'elle ne semble pas devoir finir de sitôt. Cette révolution est cependant analogue à toutes les autres révolutions religieuses par lesquelles s'est préparée la naissance d'une religion nouvelle. Elle provient de ce qu'une iorme de religion née pour satisfaire au besoin d'une humanité particulière, dans un milieu et dans un temps déterminés, ne s'est plus trouvée satisfaire au besoin d'une humanité nouvelle, plus cultivée dans son ensemble, plus large et plus ibre que celle qui vivait dans l'empire romain aux premiers siècles de notre ère.

C'est à l'ensemble de la vie contemporaine que le système catholique romain ne correspond plus ; mais on le considère ici plus spécialement comme discipline intellectuelle, non au point de vue général de la discipline humaine (r). Au point de vue intellectuel, le dogme chrétien, formé aux premiers temps de l'Église dans le monde grécoromain, élaboré et interprété dans la théologie du

i. Sur ce sujet, voir la Religion, ch. IV.

moyen âge, continue d'imposer en manière de croyance obligatoire, de vérité éternelle, une conception générale de l'univers et de l'histoire humaine qui n'est point en rapport avec la connaissance, si imparfaite qu'elle soit, que nous possédons maintenant de ce double objet, et qui est ruinée par cette connaissance (i). Le christianisme catholique a été comme la synthèse des anciennes religions et de la civilisation méditerranéennes ; il a été, en toute la rigueur de cette formule, la religion de l'empire romain; il représente exactement en son fond la notion de l'univers, la forme et le degré d'humanité que l'on avait dans ce milieu-là et dans ce temps-là (2). Son dogme et sa théologie s'offrent ainsi à nous comme une science maintenant dépassée, une philosophie que la raison ne saurait plus étayer, un formulaire vide de sens, un symbole sans réalité ; et comme ils affectent l'immutabilité, qu'ils s'interdisent de changer, qu'ils veulent, au nom de Dieu, régenter l'intelligence et la science, ils opposent, quoi qu'en disent leurs tenants et apologistes, une barrière au développement le plus

Page 1