LE DOGMATISME RATIONALISTE ET L'ÉCONOMIE DE LA SCIENCE
Il y a, — et comment n'y aurait-il pas ? — une tradition, une scolastique de la raison et de la science. Non seulement 1 homme, si cultivé qu'il se soit cru et qu'il soit devenu, ne pouvait pas s'émanciper tout de suite et radicalement des notions et des méthodes théologiques, mais il a dû se former ce qu'on peut bien appeler une tradition de raison, une discipline scientifique, et cette tradition, tout comme la tradition religieuse, bien qu'à un moindre degré, tend à s'immobiliser. La science peut se faire et elle se faitdes dogmes. Il peut arriver même, il est arrivé jadis, et encore de notre temps, que la liberté de penser et la liberté scientifique ont été érigées en taux dog-
mes contre les abus du dogmatisme théologique, et non sans détriment de la véritable discipline
intellectuelle. Rien donc n'est plus opportun que d'examiner attentivement en quoi consiste Tusage normal des libertés dont il s'agit.
Le dogmatisme rationnel est, l'histoire nous l'apprend, enfant naturel et illégitime du dogmatisme théologique. Les théories dites philosophiques, autrefois et même jusqu'à nos jours, ont fait suite aux spéculations générales de la théologie sur la nature et l'origine des choses, un peu plus rapprochées de l'expérience, moins dépendantes de la tradition, et assez souvent retournées ouvertement contre elle. Nous savons déjà combien est singulière la situation de l'homme qui se permet de penser philosophiquement : il se forme, il a besoin de se former une conception générale des choses, et il est incapable de l'avoir adéquate. C'est pourquoiilprend aisément le parti de pousser sa prétention au delà de son expérience, et il engendre des sys-
DISCIPLINE 1NTBLLKCTUELLR 9
— i3o — tèmes, constructions de son esprit qui lui semblent être le dernier mot de l'univers et de l'histoire, dogmes parfois spécieux qui peuvent avoir un temps de vogue et qui, lorsqu'ils ont pris pos* session des esprits, ne se laissent pas facilement éliminer, si grandes que soient leur insuffisance et la proportion d'erreur qui ne saurait manquer d'y entrer .
Pédantisme scientifique et orgueil théologique se font pendant. La superbe assurance des théologiens qui prennent les élucubrations de leur cerveau comme l'expression la plus authentique des révélations célestes a son équivalent dans l'outrecuidance naïve avec laquelle certains savants ont accoutumé d'étaler comme résultats certains de la science maintes conclusions géné^ raies qu'ils auraient dû formuler tout au plus comme des hypothèses et, si Ton ose dire, Bous bénéfice d'inventaire. Et la philosophie naturelle et la philosophie de l'histoire ont donné lieu à de tels écarts. De nos jours surtout l'on a pu voir s'établir de grands courants de pensée négative soulevés contre le despotisme théologique, ayant dans cette réaction leur raison d être et leur utilité, mais qui avaient aussi leur despotisme et
toutes les allures du dogmatisme le plus intransigeant, façon de libre pensée qui n'était ni une très large ni même une très libre façon de penser.
Par dédain de l'enfantillage où il semble maintenant que soit touibée là théologie avec son monde d'esprits personnels, doubles invisibles et insaisissables du monde réel ; par la sûreté qu'on a prise dans la connaissance de plus en plus féconde du monde extérieur, beaucoup ont perdu de vue l'élément spirituel de notre expérience, non moins réel que l'autre, et non réductible à celui-ci. De ce que le monde spirituel de la croyance antique paraissait inexistant l'on a inféré hâtivement, et Ion a bruyamment proclamé que rien dans la réalité ne correspondait à cette notion de l'esprit. Or, ce dogme-là n'est pas plus sûr que celui d'Un seul Dieu en trois personnnes consubslantiëlles.Ily a de l'esprit,— quelque chose d'intelligent et d'intelligible, de conscient et de libre, qui n'est point soumis aux conditions du poids et de là mesure, delà tangibilité et de la visibilité, qui est réel sans être sensible et plus réel que le sensible, puisque cela vit, tandis que le purement sensible n'est pas de soi
vivant, — il y a de l'esprit dans le monde, puisque nous en sommes, que nous grandissons dans la conscience de l'être, du savoir, du vouloir, que nous possédons une initiative qui n'est point de mécanisme, qui développe une aptitude croissante à se régler elle-même. L'on n'est pas plus autorisé à dire que le monde est pure matière, qu'on n'est fondé à soutenir qu'il est pur esprit. On affirme cependant, et souvent avec force, même avec emportement, que tout est matière et qu'il n'y a dans tout l'univers qu'un jeu de forces aveugles. Hypothèse simpliste, qui n'explique rien, et qui n'est même pas intelligible. Au lieu de dire que les forces sont aveugles, il serait plus sage et plus vrai de dire quenousn'y voyons pas clair. Mais cette croyance matérialiste n'est au fond que la négation de la croyance traditionnelle ; c'est un dogme sans objet propre, qui n a de consistance que par son rapport avec l'affirmation qu'il contredit. Le pis est que ce dogme négatif a toutes les prétentions d'un dogme positif, et qu'il s'arroge aussi le droit de gouverner la conduite des individus et des sociétés. Une telle prétention est dangereuse, parce que la négation initiale, en laquelle con-
siste essentiellement ce credo soi-disant scientifique, engendre une morale de même nature que le dogme, c'est-à-dire une morale dont le contenu, pour le principal, pour ce qui frappe le commun des hommes, est la négation de la morale traditionnelle, à commencer par la notion du devoir, qui n'est pas seulement traditionnelle, niais dont on peut dire sans exagération qu'elle est la tradition même de l'humanité. Au total, méconnaissance de toute une partie del'expérience humaine, partie non moins importante ni moins certaine que celle de l'expérience physique, bien que plus délicate ; limitation arbitraire de la connaissance et de la science ; dogmatisme à l'envers, avec, pour conséquence, une sorte de fanatisme agissant au rebours de la moralité humaine et de l'intérêt social, Car ces fervents de la matière, veulent impérieusement fabriquer de la morale avec ce qu'ils appellent de la raison et de la science, une raison peut-être un peu myope et une science boiteuse. Ils cherchent partout le fondement de la morale, comme si l'humanité ne l'avait pas depuis longtemps institué. Ils découvrent que c'est le plaisir, ou bien l'intérêt, ou encore le sens de l'harmonie, tout excepté le de-
voir, dont ils ne savent que iaire, parce que le devoir et la notion morale du bien, n'étant pas matière qui tombe sous les sens, leur échappent. Ils ne s'aperçoivent pas qu'eux-mêmes apportent au service de leur prétendue raison autre chose que des arguments rationnels, et qu'ils y mettent une véritable passion, un très réel dévouement, c'est-à-dire un sentiment moral, dans la mesure où leur cause s'identifie pour eux à celle du vrai, au souci d'un intérêt commun, si mal entendu que puisse être d'ailleurs cet intérêt. Mais il est aisé de comprendre combien il importerait de se prémunir par une meilleure discipline contre dépareilles doctrines et de si fâcheux effets.
Si l'Église n"a pas trouvé la vraie manière de contenir df»ns ses limites la raison individuelle et de garantir le capital moral des sociétés contre l'intempérance de spéculations qui usurpent la qualité de scientifiques, il n'eu est pas moins évident que la société aurait le droit et le devoir de se préserver contre de tels excès et d'empêcher que l'innombrable foule des esprits faibles ne soient exposés à devenir la proie des sophistes. L'humanité n'est pas tellement confirmée en in-
telligence et en moralité qu'il puisse sans inconvénient être permis au premier venu de remue étourcUment, devant les masses toutes sortes de questions intéressant la vie des sociétés et de les résoudre au hasard de ses conjectures, en proposant aux ignorants ses théorèmes comme les mieux prouvés des dogmes. Une entière liberté de discussion est indispensable à l'éclaircissement delà vérité, mais la pleine licence de toutes les propagandes est un danger certain pour la société. Autre chose, en effet, sont les disputes d'école, d'ordinaire abstraites et inaccessibles au commun des hommes, autre chose les simplifications violentes de thèses outrées qui frappent l'imagination d'un public plus ou moins ignorant et incapable de les contrôler. Les entreprises laites en ces conditions sur la crédulité populaire sont, en leur genre, un aussi grave attentat contre la société, contre l'humanité, même contre la véritable liberté de penser, que la servitude imposée par le dogme et la puissance ecclésiastiques, et socialement elles sont plus dangereuses, Si modérée que doive être chez un peuple libre la police des idées, on ne voit pas comment cette police pourrait être supprimée ou
— i36 — seulement négligée par une autorité attentive à la conservation de la société .
Le dogmatisme négatif n'est pas le seul abus qui se puisse produire dans le domaine de la raison et de la science. Il y a aussi, bien que les termes semblent protester contre leur accouplement, un dogmatisme sceptique, ou un scepticisme dogmatique, qui n'est pas moins critiquable en lui-même ni moins funeste en ses conséquences que le dogmatisme négatif. C'est ce dilettantisme intellectuel et moral dont les derniers temps nous ont fourni de signalés exemples, et qui compte encore parmi nous des représentants fort considérables : grands esprits qu'amuse le spectacle de notre pauvre monde où les sots leur semblent, et non sans raison, hélas ! être en si forte majorité ; ils ont grande pitié, vraiment, de ces malheureuses bêtes que nous sommes, mais le mépris l'emporte assez sur la compassion pour que celle-ci ne puisse guère nous toucher; elle n'y vise point d'ailleurs, nous sachant incurables dans notre infirmité d'esprit et dans notre médiocrité de sentiments. L'on peut encore, à propos de ces aristocrates de la raison pure, prononcer le mot de dogmatisme, parce que, sous les
apparences d'une facilité d'opinions qui semblerait autoriser la profession du oui et du non, s'arranger pour soi de la contradiction, et qu'on croirait devoir la supporter, on trouve le même attachement tenace au principe du scepticisme élégant, qu'on trouve ailleurs au principe de la négation matérialiste. Ce sont les fanatiques du doute. Le dilettante est passionnément certain que rien n'est certain; il trouve la négation matérialiste un peu massive et grossière, et il préfère la formuler plus discrètement, la couvrir même de rêveries poétiques sur ce qui pourrait bien arriver le jour où Dieu s'aviserait d'exister, ou bien encore de réflexions gaîment désenchantées sur le changement qui se produirait, ou plutôt qui ne se produirait pas, si Lucifer venait à remplacer Dieu dans ce que les bonnes gens supposent être le gouvernement de l'univers, et qui est la croyance des hommes. L'effet de ces charmantes facéties n'est pas moins regrettable au point de vue social et humain que celui du dogmatisme négatif, ou plutôt il est pire pour l'énervement du sentiment social par excellence, le sens religieux du respect, et pour l'affaiblissement du sentiment moral, le sens humain du devoir.
- i38 - Comme le dogmatisme négatif se rencontre de préférence chez les hommes qui ont pratiqué les sciences de la nature, le dogmatisme sceptique se trouve plutôt chez ceux qui ont cultivé les sciences de l'humanité et plus spécialement l'his* toire, surtout l'histoire des religions et celle de la philosophie. A mesure que l'on a examiné de plus près les documents de l'antiquité, discuté les textes, vérifié les incertitudes que présente en général le témoignage humain, non seulement la méthode historique est devenue plus exigeante et le sens critique s'est aiguisé, mais la tentation est venue de suspecter, avec les témoignages, la valeur de leur objet. L'histoire même ne montrait-elle pas la vanité des opinions et des intérêts pour lesquels depuis des siècles les hommes s'étaient rués les uns sur les autres, comme possédés par la rage de s'entredétruire. Qu'était-ce que l'histoire des croyances religieuses, celle même des opinions philosophiques, et jusqu'à celle des sciences, sinon un cimetière d'idées? La vraie philosophie n'était-elle pas celle del'Ecclésiaste : « Vanité des vanités, tout est vanité »? « Tout n'est ici-bas que symbole et que songe », écrivait le grand maître du dogmatisme
sceptique. « Notre imbécile nature » , nous a-t^on dit ensuite, « n'a rien imaginé ni construit qui vaille la peine. d'être défendu bien vivement », et tout cela ne devrait être discuté que « pour le plaisir ». Ainsi la science se prenait à douter d'elle-même, tout en affectant parfois de se prendre pour une religion, et si elle souriait doucement de son œuvre propre et de la raison, combien plus dédain gnait-elle la foi, dont, à vrai dire, elle discernait mal le caractère ! Confondant l'éternelle foi humaine avec les croyances qu'il avait vues tomber, le sceptique s'estimait « quitte envers elle », pour l'avoir a soigneusement roulée dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts ».
Ces propos trouvèrent en leur temps plus de crédit qu'ils n'auraient dû, et ils ne soulevèrent pas toute la contradiction qu'ils auraient méritée. L'humanité pourtant ne saurait se défaire si lestement ni se passer si facilement de la foi. La preuve en est que les grands esprits qui pensaient l'avoir mise pour toujours au tombeau, au lieu d'éprouver après cette opération quelque soulagement, n'en ressentaient que l'impression d'un grand vide. Retombant sur eux-mêmes et se demandant à quoi s'appuyait leur vie morale, ils
avouaient vivre maintenant « de l'ombre d'une ombre », comme s'ils se fussent en réalité privés de substance et de vie en ensevelissant la foi avec les croyances de leur jeunesse C'est qu'ils avaient, en effet, dans une demi-inconscience, ivres de ce qui n'était qu'une demi-science, tari en eux le fleuve de vie qui, depuis les origines de l'humanité, rafraîchit et fortifie les âmes, toujours plus pur à mesure que l'humanité grandit, invisible seulement pour ceux dont les regards sont arrêtés à l'écume rejetée sur ses bords. La confiance des siècles en l'éternelle vie qui jaillit au cœur de l'humanité n'est point une chaîne que l'on puisse impunément rompre à son gré pour en jeter les débris sous la pierre d'un sépulcre ; c'est la force inépuisable qui soutient le genre humain en son douloureux pèlerinage De courte vue est le savant qui pense découvrir que ce sentiment de confiance en la vie, sentiment qui est le fond même de la religion, n'a d'autre objet que la vie physique, dont il facilite la conservation : comme s'il ne concernait pas davantage encore la vie sociale, la vie spirituelle, la vie morale, la vie ascendante de l'humanité progressant vers un idéal toujours plus grand de vérité et de bonté.
Mais le rieur ne serait-il pas, en surplus, ridicule, qui s'imagine pouvoir plaisanter de ce qu'il ne sait pas voir, et réaliser la perfection de son intelligence en se moquant de sa propre faiblesse ? Nombre de ceux qu'il regarde comme infirmes et pauvres d'esprit pourraient bien être plus forts et plus riches que lui. par cela seul qu'ils prennent au sérieux la vie ; quelles que soient les illusions superficielles de leurs croyances, ils se tiennent fermement, pour l'essentiel, dans la vérité de l'existence bumaine, tandis que le sceptique vacille dans la nuit de son rêve indécis.
Il semble démontré par les expériences anciennes et actuelles que le dogmatisme de l'incroyance n'est pas moins nuisible à la société que le dogmatisme de la croyance. L'un et l'autre aboutissent à l'exténuation de la moralité . Nous ne disons pas à la destruction, parce que le sens moral n'est pas si aisément déracinable, et que ceux mêmes qui, consciemment ou inconsciemment, travaillent à le miner, sont impuissants à le détruire cbez eux et dans les autres. On bésite à décider lequel de ces deux dogmatismes, le dogmatisme prétendu croyant, — il ne croit pas vraiment en Dieu, qui est l'humaine charité,
l'universelle miséricorde, — et le dogmatisme soi-disant incroyant, — il a le tort de croire en lui-même, — est le plus fâcheux en ses résultats. Ils se conditionnent réciproquement, l'un provoquant l'autre, en sorte que la même société peut souffrir à la fois de l'un et de l'autre. Ainsi notre époque a pu voir une crise frénétique de dogmatisme croyant, inaugurée par la définition de l'infaillibilité pontificale au concile du Vatican, et couronnée par l'impitoyable répression du mouvement dit moderniste sous le pape Pie X. Et d'autre part, la même époque a vu se produire sous l'étiquette de la science une explosion de matérialisme et de scepticisme comme il n'y en avait probablement jamais eu de semblable tant pour la profondeur que pour l'étendue. L'inconvénient du dogmatisme croyant est de sacrifier la bonté, la charité, l'humanité, à une chimère d'iin^ muable orthodoxie, âprement cherchée, jamais réalisée, parce qu'elle n'est point réalisable ; d'épuiser la force morale de L'homme religieux sur des objets de foi qui ne sont plus ce qu'ils pi é* tendent être et qui accablent l'intelligence; de paralyser la vie intellectuelle, de fanatiser l'esprit, détourner la raison contre elle-même; de susciter
l'insurrection de la raison et de la science libres contre la foi, que ce dogmatisme compromet ; de transformer l' incrédulité en sauvegarde provisoire de la science et, jusqu'à un certain point, de la civilisation. L'inconvénient du dogmatisme incroyant est d'ébranler le ressort de la force morale, de la stupéfier, pour ainsi dire, ëii en méconnaissant le caractère ; de pousser contre la foi une critique dont la portée iie va pas au delà des croyances; de rejeter vers ces croyances surannées, dans les bras d'une Eglise intransigeante, aux extrémités du dogmatisme croyant, beaucoup d'âmes dont la qualité morale ne saurait s'accomrflodëi1 du dogmatisme incroyant, ni soUs la forme pesante et aride du matérialisme, ni sous la forme légère et creuse du scepticisme. Quoi qu'on ait dit en sens contraire, la condition à laquelle l'humanité s'est le moins faite jusqu'à présent est celle de brebis sans pasteurs, et les pasteurs auxquels elle s'est attachée le plus fidèlement sont ceux qui lui ont demandé davantage, ce sont ceux qui lui ont parlé devoir et sacrifice, non ceux qui lui oiit seulement parlé science, ni môme ceux qui lui oiit parlé seulement liberté.
Ce qu'il importerait maintenant de connaître est
si la liberté de la raison et de la science ne pourrait être assurée, comme certains le soutiennent, que par la ruine de la foi, de toute foi, auquel cas se poserait la question subsidiaire de savoir laquelle l'emportera de ces deux puissances, la science ou la foi, ou bien si leur lutte ne serait pas engagée en des conditions qui ne permettraient pas d'en prévoir le terme. La solution île ce problème a été préparée dans ce qui a déjà été dit touchant le sens qu'il convient d'attribuer au mot et à la notion de foi, et ce qu'on a pu lire dans la seconde partie du précédent chapitre touchant l'économie de la foi; il ne doit pas être après cela trop difficile d'expliquer comment se concilie avec la saine liberté de la foi la saine liberté de la science.
Commençons par établir avec précision ce qu'on devrait entendre par liberté de la pensée et par liberté de la science. D'aucuns sont enclins à considérer comme une liberté absolue, comme un droit dans le plein sens du mot. la faculté qu'a
- i45 l'homme de se tromper indéfinimen', de trouver des raisons au pour et au contre sur le même sujet, et même de donner des raisons quelconques à l'appui de ce qu'il ne pense pas. Or, si Ton veut bien prendre la peine àj réfléchir seulement un instant, l'on s'apercevra que la formule « liberté de pensée » est presque contradictoire en ellemême ,v ou bien que, dans le sens le plus naturel qu'elle présente, elle semblerait autoriser un mauvais usage de la raison comme étant le droit le plus sacré de celle-ci. A ne considérer que l'exercice normal de notre intelligence, l'application de notre esprit à son objet propre, qui est le vrai, rien n'est moins libre que notre pensée : le vrai s'impose à notre esprit, et nous n'avons aucunement la faculté de trouver vrai ce que nous voyons faux ni de trouver faux ce que nous voyons vrai. Nous avons, assurément, le pouvoir, de feindre une opinion contraire à celle que nous avons réellement ; mais ceci n'est point la faculté de penser ce qui nous plaît, ce n'est que la faculté de mentir. Triste privilège, et que nul ne voudra présenter ouvertement comme un droit de l'humanité. Nous pouvons aussi gouverner de toile sorte notre réflexion que nous l'orientions vers
telle conclusion qui nous agrée davantage, soit dans Tordre des choses morales, soit même dans Tordre des opinions spéculatives, en tant que celles-ci se trouvent avoir un rapport quelconque avec Tordre moral ou les intérêts de la vie pratique. Mais ici encore la faculté de raisonner et de conclure dans le sens qui favorise notre caprice ou notre passion n'est aucunement le droit de raisonner ainsi et de conclure comme si la chose était certaine : c'est le pouvoir d'asservir notre intelligence à l'arbitraire de notre fantaisie ou à la perversité de nos inclinations, et cet asservissement est tout le contraire de la liberté. Intérieurement, en principe et en droit, l'homme n'est pas libre de penser ce qui lui plaît ; il pense naturellement ce qui lui parait vrai; il n'a pas le droit, en conscience, de penser autrement, et, s'il s'exerce à se duper lui-même, à se payer de mauvaises raisons pour s'arrêter à l'opinion qui le flatte, dans ce cas-là même, il ne pense pas librement, il se fait une pensée servile, et il se diminue, la morale dit qu'il pèche en pensant ainsi. La liberté de penscr, <"ii tant que cette formule présente un sens acceptable, ne serait donc ni une faculté psychologique ni un droit absolu del'individu ; elleaurait
un caractère purement extérieur et social, et elle se ramènerait au droit qui appartient à chacun de professer au dehors les convictions par lui acquises, et spécialement dans l'ordre religieux et moral. Car c'est principalement eu égard aux opinions de cet ordre que la liberté de penser a été érigée à la hauteur d un dogme, quoique, même dans cet ordre et d'une façon générale, le dogme soit loin d'être aussi indiscutable et d'une application légitime aussi large que beaucoup l'admettent pour leur propre satisfaction.
En ce qui regarde les convictions religieuses comme toute autre conviction, autre chose est la liberté extérieure de professer la foi qu'on a et de n'être point contraint à professer celle qu'on n'a pas, autre chose est la liberté intérieure et le droit de se fixer dans une opinion quelconque, abstraction faite de sa valeur intrinsèque et des titres qu'elle peut avoir à notre adhésion ou à notre refus. La question delà liberté intérieure est déjà résolue par les considérations précédentes La vérité morale, n'étant point affaire déraison pure, mais d'intuition profonde et de sentiment, ne s'acquiert pas dans des exercices de raisonnement mais par la culture du sens moral et par une
— i48 — inclination de bonne volonté, inclination qui est de strict devoir aussitôt qu'elle est éveillée en nous, et l'évidence de cette vérité grandit parles expériences qu'on en fait. L'expérience dite religieuse ou mystique, en tant que distincte de l'expérience morale, est chose plus incertaine et plus sujette à illusion, mais le principe qui vaut pour toutes les opinions est aussi bien applicable à ces opinions proprement religieuses : nul n'a le droit d'y chercher une apparente justification de ses appétits égoïstes ; nul ne se peut refuser à l'évidence de l'appui moral qu'il trouve dans sa loi. Quant à la liberté extérieure, l'on peut dire que ce problème de politique sociale a été décidé chez nous comme il devait l'être, au moins pour ce qui est du principe. Nul n'est tenu ni ne doit être tenu de professer une foi qu'il n'a pas, soit qu'il ne l'ait jamais eue, soit que, l'ayant eue, il se trouve ne l'avoir point conservée. Ni lejuif, ni le protestant ne doivent être contraints à faire profession de la loi catholique ; et même le catholique de naissance qui a perdu la foi de ses premières années ne doit pas être obligé à professer cette foi qu'il n'a plus ; on ne doit pas non plus le punir pour ne l'avoir point gardée. La contrainte
serait immorale au premier chef, puisqu'elle prescrirait le mensonge et l'hypocrisie. La punition le serait aussi, car ce n'est pas un délit de ne plus trouver vrai ce que l'on avait cru tel ; et si l'on ne peut refuser aux religions particulières un certain droit de police intérieure, la raison et l'équité défendent d'attribuer à aucune d'elles le droit de répression extérieure pour le fait de ce que les religions appellent apostasie . En conséquence, la profession simple de l'incrédulité à l'égard des religions existantes doit être également permise ; car si la majorité n'a pas le droit d'imposer sa foi religieuse à la minorité, elle n'a pas davantage celui d'imposer à un individu quel qu'il soit la profession d'une croyance quelconque. La profession de non-croyance est aussi bien un droit que la profession de croyance.
Une remarque est à faire cependant, au point de vue social, touchant la profession d'incrédulité. En des sociétés mêlées comme les nôtres, où le passé se survit dans des traditions religieuses différentes, la tolérance réciproque est de nécessité pour le bien social, et toutes ces traditions ensemble constituent en quelque manière le fonds
commun de la tradition humaine dans ces sociétés, les membres des différents groupes religieux se trouvant unis dans la même nation par une affinité du sens moral, bien que séparés au point de vue confessionnel par des nuances de doctrine et de rite. I*' incrédule qui n'est que non confessionnel, par l'impossibilité où il se trouve d'adhérer au symbole de n'importe quelle confession existante, mais quipar ailleurs conserve le même idéal moral que les croyants, est lui-même un croyant non spécialement classé, qui appartient quand même à la masse relativement homogène dont est formée la société. Le cas de l'incrédule militant, de celui dont la foi tend à n'être que négative, le cas du fanatique d'irréligion, puisqu'il faut l'appeler par son nom, est sensiblement différent. La foi religieuseetmorale est unélément essentiel de la société, l'élément social par excellence, celui qui fait le lien social, qui le protège et qui le fortifie ; et c'est par ses symboles, symboles de croyance et symboles rituels, que la foi produit son effet social. Celui qui n'apporte à la société que des négations peut lui rendre provisoirement un service partiel quand la société même vient à souffrir sous le joug de croyances
— i5i et d'institutions oppressives ; mais le service n'est pas complet, le service même s'accompagne de danger, si celui qui le rend ne répare point à mesure ce qu'il détruit, ne fournit point à la foi morale et sociale un appui comparable à celui qui lui est retiré, au secours que la foi trouve dans les croyances tant qu'elle peut les animer de sa propre vitalité. Caries sociétés vivent de la foi, comme le juste ; et lafoi dont elles s'entretiennent est une foi positive, non un fanatisme de négation . Rien ne sert de révolutionner la société si l'on n'est capable que de l'agiter sans l'édifier. Le droit qu'a l'incrédule militant de professer et même de propager son incrédulité par les voies de la raison et de la persuasion est donc limité par la considération de l'intérêt social. Lui-même doit, en conscience, modérer sa propagande par respect de la conscience d'autrui, qu'il n'a pas le droit de troubler, bien moins encore de pervertir; et les pouvoirs publics n'auraient pas le droit d'encourager cette propagande, ils devraient même, en certains cas etdans une certaine mesure, la restreindre, si elle devenait une menace pourl'ordre et la paix de la société; ils n'hésitent pas d'ailleurs, quand besoin est, à la proscrire, comme il
se fait chez nous par la neutralité scolaire (i), police qui s'est imposée non seulement dans l'intérêt de la paix publique, mais dans celui de la conscience nationale, cette conscience étant blessée par les atteintes que subit la foi religieuse .
L'incrédule fanatique est un individu aussi anormal que le croyant fanatique. Celui-ci compromet la foi en immobilisant la croyance ; celuilà s'attaque à la foi et à la croyance, sans égard à la nécessité absolue de l'une et à la nécessité relative de l'autre. Fanatique decroyanceet fanatique d'incrédulité ont besoin d'être tous deux rappelés au sens moral de la foi, qui induira le premier à respecter en autrui le droit de la pensée, et le second à respecter de même le droit de toute foi sincère La société ne peut plus maintenant enfermer ni l'un ni l'autre, et nous avons déjà dit que ces deux fléaux se conditionnent mutuellement. En attendant qu'ils disparaissent l'un et l'autre pour le plus grand bien de l'humanité, force nous est de défendre contre le fanatique de croyance le droit de penser honnêtement, selon nos moyens, dans la foi et dans la
i. Sur ce sujet de );i neutralité scolaire, voir la Religion, 202-254 et A propos d'histoire des religions, n4-i45.
science, sans être liés à de vieux dogmes qui n'ont plus de signification pour nous, et d'avertir le fanatique d'incroyance que son beau principe de la liberté de penser est aussi un dogme équivoque, sur lequel il est permis de faire beaucoup de réserves quand on l'a tiré au clair.
Après ce qui vient d'être dit, le principe de la liberté scientifique ne saurait donner lieu à longue discussion. Si on le considère au point de vue extérieur de son application dans la pratique de la vie sociale, la liberté scientifique n'est pas autre chose que la faculté de vaquer sans entrave aux recherches savantes et de produire en toute sincérité les résultats de ces recherches. Tout le inonde aujourd'hui admet, pour le moins théoriquement, que nulle puissance spirituelle ou temporelle n'a le droit de gêner de telles investigations soit dans l'ordre des sciences de la nature, soit dans l'ordre des sciences de l'humanité . En fait, l'Eglise catholique romaine met grand empêchement à ces recherches, surtout en matière d'histoire religieuse, pour ceux qui lui obéissent : elle ne peut s'en prendre qu'à elle-même des conséquences ruineuses où nous voyons que cette politique aboutit dans l'ordre de la foi, qu'elle
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est censée garantir. La science indépendante n'a pointa s'inquiéter dune pareille réglementation, que l'on ne peut pas dire d'un autre âge, vu que l'âge même de l'Inquisition n'en a pas connu d'aussi étroite, et que l'on peut qualifier, sans irrévérence, d'un seul mot, discipline de mort. Il ne s'ensuit point toutefois, on le comprendra sans peine, que toute opinion apparemment scientifique soit de la science, ni que le droit à la liberté scientifique soit celui de fausser la science même dans un intérêt de polémique antireligieuse. Il ne dépend pas des savants que la connaissance générale de l'univers et de l'histoire, travail de toute notre époque, ne batte en brèche la théologie du moyen âge, science d'autrefois qui voudrait se perpétuer en dogme dans le temps présent. Ils n'ont pas besoin, pour procurer l'effondrement de ces vieilles doctrines, d'orienter directement leurs conclusions contre elles, et ils feront mieux de s'en abstenir à moins qu'ils ne se voient dans la nécessité de défendre leur propre liberté. Ils doivent se garder surtout de pousser leurs conclusions au delà de leurs expériences sur un terrain qui n'est plus le leur et d'instituer comme une métaphysique de
négation. Une pareille attitude ne serait plus conforme à la discipline de la science et ne serait qu'un abus de la liberté. Car la liberté scientifique n'est pas le droit de professer, sous prétexte de science, les théories les plus radicalement antireligieuses en matière de philosophie spéculative et morale ; c'est le droit de professer tout ce qui est scientifiquement démontré, ou qui du moins tend à une telle démonstration. Nul n'a le droit, en faisant la science antireligieuse, de la tourner contre la société. Il va de soi que pour ce qui est de la liberté intérieure de la pensée le savant se trouve exactement placé dans les mêmes conditions que le commun des mortels : il n'a pas plus que les autres le droit de penser contre la vérité, et il doit, plus que les autres, s'il y a des degrés en cette obligation, discipliner son esprit pour la recherche loyale de ce qui est vrai.
Plus délicate que toute autre, à raison des circonstances, est la situation du savant adonné à l'histoire religieuse et spécialement à l'exégèse biblique. Disons toutefois, pour commencer, que le scrupule d'inquiéter la foi par la discussion des Écritures regardées comme sacrées dans les
— i56 — Églises chrétiennes n'a plus de raison d'être après les longs débats qui ont été publiquement institués sur cette matière. 11 appartient aux Églises de s'arranger, si elles peuvent, et comme elles peuvent, avec les résultats définitifs qui sont acquis à l'histoire. Libre môme à elles, si elles réussissent encore à penser qu'elles en aient le droit, et que ce soit leur véritable intérêt, de prescrire à leurs adhérents de fermer les yeux sur toutes les conclusions critiques, si appuyées qu'elles soient d'humaine évidence, qui déconcertent leur tradition théologique. La science impartiale n'a qu'à suivre sa voie sans s'inquiéter de condamnations qui ne l'atteignent plus, ni de consignes qui désormais gênent seulement ceux qui par conviction religieuse ou par politique se croient tenus de les observer. Mais la critique n'est pas pour autant exempte de toute règle en ce qui regarde sa propre marche, ni de tous égards pour la foi, môme peu éclairée, qui s'offusque de ses conclusions ies plus légitimes.
Le terrain de la critique religieuse a toujours été fécond en hypothèses /hardies où beaucoup se laissaient entraîner, soit par le malin plaisir d'agacer les théologiens, soit par la préoccupation
— i&7 — de combattre les anciennes croyances. On s'y est permis, on s'y permet chaque jour des conjectures que l'on présente, ou peu s'en faut, comme des certitudes, sur des points dont la seule importance historique exigerait qu'on y apportât plus de circonspection. C'est ainsi qu'en ces derniers temps l'existence môme de Jésus a été niée de divers côtés avec une sorte d'emportement, avoué ou mal déguisé, qui témoignait beaucoup plus de passion que de science. Espèce de dogme négatif que certains opposaient au dogme traditionnel de l'incarnation du Verbe divin en Jésus et de la rédemption des hommes par le Christ. Il est incontestable que le christianisme a été fondé sur le mythe du Christ ; mais le mythe du Christ n'exclut pas, il implique plutôt l'existence de Jésus, comme support du travail mythique et comme point de départ du mouvement chrétien, que l'on voit exister à partir de l'an 3o environ de notre ère, et dont on serait fort empêché de montrer la moindre trace certaine avant cette date. De pareilles thèses, développées sans méthode, ne font point honneur à la science, et elles fournissent aux politiciens de l'apologétique, aux théologiens ennemis de toute critique,
- i58 — aux croyants superficiels, une défense facile ou un encouragement pour leur préjugé. Au point où en est le progrès scientifique dans nos pays occidentaux, la science n'a guère d'autre adversaire à craindre qu'elle- même, ses propres erreurs, le manque de discipline, la tentation de ce que nous avons appelé le dogmatisme scientifique, champion involontaire du dogmatisme théologique, contre lequel il a voulu s'insurger, et mauvais auxiliaire de la science.
Les croyances chrétiennes ne sont pas que de vieilles erreurs qu'il importerait de déménager au plus vite avec la religion qui les conserve ; ce sont les antiques symboles d'une foi encore vivante, qui reste, et fort heureusement, dans une mesure beaucoup plus large qu'ils ne supposent, celle des gens qui pensent devoir en combattre les formes surannées. Les croyances et les institutions vétustés sont en train de tomber toutes seules par la seule force du mouvement qui emporte les sociétés modernes vers un idéal nouveau. Il n'y a pas lieu de s'affliger grandement de leur décadence ni de s'irriter violemment de leur persistance. Le savant surtout doit les traiter patiemment, assuré que le temps achèvera son