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LE RESPECT DES PERSONNES INOFFENSIVES

Que doit-on respecter chez le non combattant ? Sa vie d’abord, et l'idée du massacre d’une population désarmée nous fait horreur. L'article 46 du règlement de La Haye est bref sur ce point. Il dispose que « l’honneur et les droits de la famille, la vie des individus, ainsi que les convictions religieuses et l'exercice des cultes doivent être respectés ». Peut-être eùût-1l été bon de préciser que non seulement la vie du non combattant, mais encore l'intégrité de son corps doivent être respectées. Il n’est pas admissible qu’il soit blessé ou mutilé. 11 doit rester en dehors des violences, et seuls les coups complètement aveugles peuvent l’atteindre.

Or jamais, depuis très longtemps, peut-être depuis un temps immémorial, le principe n’a été aussi complètement méconnu que dans la guerre actuelle, surtout à ses débuts et pendant la période de l'invasion (1). Certes, à toute époque, des faits regrettables se sont produits, et il n’est pas de guerre où des vies n'aient été sacrifiées qui

(4) V. sur ces points, Pillet, La guerre acluelle et le droil des gens, p. 65 ets.

auraient dû être épargnées, mais c’étaient des accidents, tandis qu'au début de la guerre actuelle, on s’est trouvé en présence d’un système calculé de meurtres et de dévastation. Déjà, en 1870, et de la part des mêmes troupes allemandes, des tendances analogues s'étaient manifestées. Bien souvent, les exploits des francs-tireurs, exploits qui n'avaientrien,du reste, d’irrégulier,ont été un pur prétexte employé à couvrir d'inexcusables violences. Mais dans cette guerre, l'exception est devenue la règle, et il suffit d'ouvrir ce que l’on a appelé avec raison le martyrologe de la Belgique, pour être édifié à cet égard sur la moralité des Allemands. Les gouvernements belge et français ont institué des commissions d'enquête officielles pour faire une enquête générale sur les forfaits commis par l'ennemi. C'est la première fois que des commissions sont ainsi instituées au cours d’une guerre dans ce but. Ces commissions ont fonctionné jusqu'ici dans des conditions difficiles. Leurs constatations, forcément incomplètes, sont basées sur d'irréfragables preuves, et telles quelles, scrupuleusement établies, elles suffisent à révolter toute conscience d'honnête homme et à couvrir de honte les armées qui s’en sont rendues coupables. « On peut dire, écrivent les membres de la Commission française dans leur premier rapport, que jamais une guerre entre nations civilisées n’a eu le caractère sauvage et féroce de celle qui est en ce moment portée sur notre sol par un adversaire implacable. Le pillage, le viol, l'in-

cendie et le meurtre sont de pratique courante chez nos

ennemis, et les faits qui nous ont été journellement révélés, en même temps qu'ils constituent de véritables crimes de droit commun, punis par les codes de tous Îles pays des peines les plus sévères et les plus infamantes, accusent dans la mentalité allemande, depuis 1870, une étonnante régression.» De tous ces attentats «lecommandement, jusque dans ses personnifications les plus hautes, en portera, devant l'humanité, la responsabilité écrasante ». « Dans la plupart des endroits où nous avons fait notre enquête, nous avons pu nous rendre compte que l’armée allemande professe, d’une façon constante, le mépris le plus complet de la vie humaine, que ses soldats et même ses chefs ne se font pas faute d'achever les blessés, qu’ils tuent sans pitié les habitants inoffensifs des territoires qu'ils envahissent, et qu'ils n'épargnent, dans leur rage homicide, ni les femmes, ni les enfants. ni les vieillards. Les fusillades de Lunéville de Gerbéviller, de Nomény et de Senlis en sont des exemples terrifiants ; et vous lirez, au cours de ce rapport, le récit de scènes de carnage auxquelles des officiers n'ont pas eu honte de prendre part. » « Contre toutes ces exactions, de même que contre tous ces crimes, iln y avait aucun recours,fet si quelque malheureux habitant osait supplier un officier de vouloir bien intervenir pour épargner une vie... ilne recevait d'autre réponse, quand il n’étail-pas accueilli par des menaces, qu'une invariable formule, accompagnée d'un sourire,et mettant sur le compte des fatalités inévitables de la

guerre les abominations les plus cruelles. »

Mais des affirmations ne suffisent pas. Glanons dans les enquêtes belge (1) et française quelques-unes de ces monstruosités typiques.

En Belgique, d'abord, à Montigny, nous avons trouvé, disent des témoins, un tronçon du cadavre d'un homme que les Allemands avaient lié à son lit avant de mettre le feu à la maison. A Waret-l'Evêque, avant de fusiller un otage, M. Chavé, les uhlans commencèrent par lui couper les mains. À Jurbise, le nommé André Vreux fut déchiqueté soigneusement à coups de sabre.A Erenbodeghem, des soldats attachèrent les deux frères Temmerman à une auto et les trainèrent face contre terre sur la chaussée, à travers tout le village. Des fantassins en marche sur Anvers s’'emparèrent, à Sempst, du couteau du boucher ; ils saisirent un domestique qui passait, lui découpèrent les jambes, puis la tête, et le rôtirent dans une maison qui flambait. A Lebbecke-lez-Termonde, le nommé Franz Mertens et ses camarades Vandooren, Dekinder, Stobbelaer et’ Wryer furent attachés l’un à l'autre, bras à bras ; on leur creva les yeux à la pointe du fer, puis on les abattit. Les autres hommes qui périrent dans ce village furent tous, sauf deux, massacrés

ou achevés au moyen de baïonnettes, de piques, ou de

(1) Nous reproduisons ici les faits tels qu'ils ‘ont été rapportés dans les rapports officiels belges sur la violation du droit des gens 2 vol., éd. Berger-Levrault, et dans l'ouvrage de M. Pierre Nothomb, Les barbares en Belgique, qui a pu compulser les dossiers complets des témoignages reproduits par l'enquête officielle et donner quelques faits inédits.

haches. « J'affirme qu'il en a été ainsi, dit le rapport d'un magistrat. Des témoins ont assisté au massacre, entendu les hurlements des victimes sans qu'un coup de fusil fût mêlé à ces râles de mort. Moi-même, j'ai constaté que, parmi ces cadavres, les uns avaient l'épaule détachée, le ventre ouvert, la poitrine transpercée, la figure en partie enlevée. De tous ces malheureux, nous avons dù fouiller les poches pour établir leur identité, il nous était impossible de les reconnaître autrement, tant ils étaient défigurés. » [Interrogé sur ce qui s’est passé à Boortmerbeeck, le docteur V..., de Malines, dépose : « L'épouse Von Rollegen est arrivée à l'hôpital de Malines le 22 août. Le jeudi 30, fuyant de Bootmerbeeck avec son mari, elle fut atteinte par deux coups de feu à la jambe. Elle se jeta dans un fossé pour se mettre à l'abri. Quelques instants plus tard, les Allemands qui avaient tiré sur elle la rejoignirent et lui firent des plaies horribles à la cuisse gauche et à l'avant-bras gauche. Elle demeura ainsi sans secours jusqu’au samedisoir. Les plaies étaient infectées et les vers y grouillaient. » « Je me souviens, dépose un notable de Louvain, d’avoir vu un cadavre de jeune femme presque nue, les cheveux brûlés, la peau des bras roussie ; ses membres avaient eu des contorsions atroces qui m'ont rappelé celles des cadavres de Pompéi. » « A Hofstade, déclare le général Deruette, je vis le cadavre d’un enfant qui avait été tué au moment qu'il demandait grâce. Telle était encore la

position de son corps. » « À Ans, raconte un Liégéois,

je vis un petit garçon de 6 ans muni d’un petit fusil. Il criait : « Gare ! feu ! » Un soldat allemand, voyant ce gamin jouer à la guerre, le tue d'une balle à deux mètres. » « J'ai rencontré près de Liége, déclare le témoin Fernand Mary, une femme fuyant de sa maison, tout éperdue, à peine vêtue, allaitant son enfant ; un soldat a tranché la tête de l'enfant et a marché à côté de la mère lui montrant la tête de son enfant. » Au début d'octobre 1914 le sergent Delille est envoyé en patrouille à Zillebeke. Il réveille un soldat qui dort au milieu de ses vêtements jetés, de son sac, de ses armes. « Eu visitant le sac, dépose le sergent, nous y avons trouvé la main d’un petit enfant de 2 à 3 ans; elle avait été coupée un peu audessus du poignet. » Le 20 octobre, sur l'Yser, après un assaut contre Pervyse, on fouille six prisonniers que l’on vient de faire: sur l’un deux, on découvre deux mains d'enfants coupées...

Ce n'est pas le fanatisme qui pousse ainsi à agir les soldats allemands ; c'est le plaisir de faire du mal, le désir d’exterminer. L'épisode affreux qui va suivre en est bien la démonstration. C'est le général baron de Stein d'Altenstein qui écrit le 18 septembre à la Commission : « La nommée Barbara Verbandert, épouse de Jean-Franz Dewit, de Humbeeck-lez- Wolverthem, me déclare que les Allemands ont publié ce matin l'avis que tous les habitants devaient avoir quitté le village pour 10 heures. Elle partit donc avec ses six enfants, trois

dans une première charrette, trois avec elle dans une

autre. La première charrette avait pris une avance de plus de cent mètres, quand,avant d'arriver à la Chapelle- St-Roch, des coups de feu retentirent tout près et deux enfants, Jean et Florentine, âgés de 10 et 6 ans, furent tués. La cervelle de l'ainé fut projetée sur le sol ainsi que sa casquette. Le conducteur s'enfuit avec la charrette quicontenait les cadavres, et quand le second véhicule arriva à la hauteur des Allemands, ceux-ci, devant la mère, donnaient des coups de talon à la casquette et aux débris de cervelle,en criant : « Belgische Bluth ! Belgische Bluth !» La mère leur dit que c’étaient des débris de la tête de son enfant. Ils répondirent: « C’est du cheval! » et en jetèrent une partie dans la haie. »

Du reste, les proclamations de l'autorité militaire allemande, documents authentiques s'il en fut, sont là pour attester le mépris absolu professé par les armées impériales vis-à-vis de l'existence humaine. Le 17 août 1914, à Hasselt, est affichée une ordonnance où il est dit : « Dans le cas où des habitants tireraient sur des soldats de l’armée allemande, le Ziers de la population serait passé par les armes. » Et le 22, le commandant von Bülow lance une proclamation du même genre : « Les habitants d’Andenne ont fait une surprise traître sur nos troupes. C'est avec mon consentement que le général en chef à fait brûler toute la localité et que cent personnes ont été fusillées. »

Aussi, quels résultats ! Dans le Luxembourg, on arrive

à un total de plus de 1.000 civils fusillés ; les villages

sont surtout éprouvés : 300 habitants sont exécutés à Eltre ; 157 à Tinbigny ; 106 à Rossignol. Dans la province de Namur, la furie meurtrière sévit avec encore plus de rage. A Namur, 75 civils sont passés par les armes ; à Andenne et Seilles, 300 ; à Dinant, le chiffre s'élève à plus de 700.

À Tamines, le 20 août, apparaît une patrouille allemande en reconnaissance avancée. Des soldats français et belges l’accueillent par des coups de fusil. Elle se retire et fait son rapport. Le 21 août, au soir, arrivent les troupes allemandes ; elles pénètrent dans les maisons, les pillent et y mettent le feu ; 450 hommes sont arrêtés le lendemain, et, à 7 heures du soir, on les masse devant l'église. Un détachement ouvre le feu, et, comme la tuerie ne marche pas assez rapidement, on fait avancer une mitrailleuse. Les blessés qui se relèvent sont immédiatement abattus. Des gémissements se font entendre, les soldats y mettent fin à coups de baïonnette. Le lendemain, dimanche, un nouveau groupe d'hommes est arrêté. On leur fait prendre des pelles ; ils enterrent près de 400 morts : ce sont les cadavres de voisins, d'amis, de parents. Les femmes avaient été amenées devant cette fosse commune, sur cette place sinistre, entourée de maisons en ruines, d’où s'échappaient encore de hautes flammes rouges. Hécatombes terribles que celles de ces centaines d'êtres inoffensifs, réunis à la hâte, sans qu'on se soit inquiété ni des noms, ni de l’âge, ni de la condition,

ni de la culpabilité, frappés sans pitié et achevés, avec M. —7

une férocité de bêtes fauves, s’ils s’obstinent à ne pas vouloir mourir (1). Et le cardinal Mercier, avec l’autorité qui s'attache à son nom vénéré, de proclamer: « Des centaines d'innocents furent fusillés ; je ne possède pas au complet ce sinistre nécrologe, mais je sais qu'il y en a, notamment, 91 à Aerschot, Dans l’agglomération de Louvain et des communes limitrophes, 176 personnes hommes et femmes, vieillards et nourrissons encore à la mamelle, riches et pauvres, valides et malades, furent fusillés ou brülés. »

Quand la soldatesque ne tue pas, elle sait infliger aux populations les pires traitements. À Louvain, le 28 août 1914, une foule de 6.000 à 8.000 personnes, hommes, femmes et enfants, de tout âge et de toutes conditions, a été conduite sous escorte d'un détachement du 162° régiment d'infanterie allemande au manège de la Ville, où ces infortunés ont passé toute la nuit. L'exiguité du local était telle que ceux-ci ont dû demeurer debout, endurant de si grandes souffrances, qu'au cours de cette nuittragique, plusieurs femmes ont étéfrappées de folie, et que des enfants en bas âge sont morts dans les bras de leur mère.

Les massacres de Dinant, d Andenne, de Tamines sont rapportés avec de terribles précisions par les témoignages reçus par la Commission d'enquête : « Plusieurs

«rescapés » nous ont décrit la manière incohérente avec

(1) Préface de M. Van den Heuvel, aux Rapports sur la violation du droit des gens en Belgique, p. 36 ets.

laquelle ils ont été pris, relâchés, puis repris, conduits en troupeau, séparés en deux groupes, enfermés pour la nuit avec l'affirmation qu'ils seraient exécutés le lendemain, placés le long d'un mur ou d'une haie, couchés en joue, délivrés enfin... À Gelrode, sept garçons sont saisis dans l’église où la population se trouve à l'arrivée de l'ennemi et fusillés, après avoir été tailladés à coups de sabre... La plupart du temps on ne donne pas aux victimes des explications sur le supplice qui leur est infligé. Elles sont saisies chez elles, placées sur les routes ou dans les rues et menées à la mort. Parmi les troupeaux rassemblés pour l'exécution en masse, des sélections s'opèrent : on écarte généralement les femmes, les enfants, les vieillards. » A Surice, ce fut au milieu de l’incendie que fut rassemblé un groupe de 50 à 60 personnes, hommes et femmes. On sépara les uns des autres, et on annonça aux 18 hommes qu'ils allaient être fusillés ! En face étaient les femmes, les mères, les filles, poussant des cris et des implorations. Sous leurs yeux s’accomplit le massacre. Les hommes tombèrent, fauchés par la salve. Comme quelques-uns remuaient encore, les soldats les achevèrent à coups de crosse. Puis, ils déshabillèrent et dévalisèrent les cadavres.

À Tamines, le 22 août, à 7 heures du soir, un groupe de 450 hommes, composé en majeure partie des habitants des Alloux, fut massé devant l'église, à peu de distance de la Sambre. À un moment donné, un déta-

chement ouvrit le feu sur eux. Comme leur œuvre cri-

minelle s'accomplissait trop lentement, les officiers firent avancer une mitrailleuse qui eut bientôt fait d’abattre les malheureux qui restaient debout. Certains n'étaient que blessés. Sur l’ordre des soldats, ils se remirent péniblement debout, espérant avoir la vie sauve. Ils furent immédiatement abattus par une nouvelle décharge. Plusieurs respiraient encore et gisaient sous les cadavres. Des gémissements arrachés par la souffrance, des appels de secours s’élevaient du monceau sanglant. Des soldats, à diverses reprises, s’approchèrent des malheureux et tentèrent, à coups de baïonnette, d'achever les blessés. En arrivant sur la place, le lendemain, raconte un témoin, la première chose que nous vimes fut un tas de cadavres de civils qui avait au moins 40 mètres de longueur, 6 mètres de largeur et 1 mètre de hauteur. On les avait fait mettre en rang pour les tuer... On nous fit faire une fosse ayant 15 mètres de longueur, 10 mètres de largeur et 2 mètres de profondeur.

Un témoin rapporte que les soldats allemands disaient aux femmes belges, se lamentant devant les atrocités commises : «Il ne faut pas pleurer, nous ne faisons pas le quart de ce qui nous a été ordonné. » Et un autre témoin relève que, au massacre de Surice, un jeune soldat détournait la tête, tandis que les larmes jaillissaient de ses yeux et coulaient sur son uniforme. De même, on a vu des officiers, chez qui n’avait pas disparu tout sèntiment d'humanité, verser des larmes en exécutant leur

mission de bourreaux, comme à Hersselt, à Dinant, etc.

D'autres, comme à Louvain, à Visé, à Andenne, avertissent charitablement les familles qui les avaient courtoisement hébergées qu'elles feraient bien de quitter la ville, parce qu'il allait s’y passer des « choses terribles ». Tout cela est l'indice manifeste d’un plan prémédité et systématique.

En France, nous retrouvons, sur une moins grande échelle, les mêmes procédés (1).

En Seine-et-Marne, à Courtacon, le 6 septembre 1914, les Allemands interrogent le maire sur la situation d’un jeune homme, Edmond Rousseau, au point de vue militaire. [l répondit que Rousseau avait passé au conseil de revision, et qu'il avait été reconnu bon pour le service, mais que sa classe n’était pas encore appelée. Les Allemands firent alors déshabiller le prisonnier pour se rendre compte de son état physique, puis ils lui remirent son pantalon et le fusillèrent à 50 mètres de ses compatriotes. Dans la Marne, à Champguyon, le 6 septembre, la dame Louvet assiste au martyre de son mari, Ayant vu celui-ci entre les mains de 10 ou 15 soldats qui l’assommaient à coups de bâton devant chez lui, elle accourutetl'embrassa à travers la grille de sa demeure; mais, brutalement repoussée, elle tomba, tandis que ses

bourreaux ‘entrainaient le malheureux qui, couvert de

(1) Rapportés d'après Rapports et procès-verbaux d'enquéle de la commission insliluée en vue de constater les actes commis par l’ennemi en violation du droit des gens, Imprimerie nationale, 1915- 1916, 3 vol.

sang, les suppliait de lui laisser la vie, protestant qu’il n'avait rien fait pour être ainsi maltraité. Il fut achevé à l'extrémité du village. Quand sa femme l'y retrouva, il était horriblement défiguré. Sa tête était fracassée, un de ses yeux pendait hors de l'orbite, et un de ses poignets était brisé.

Dans la Meuse, à Sommeilles, au début de l'incendie du village, la dame X... s'était réfugiée dans la cave des époux Adnot, avec ces derniers et ses quatre enfants, respectivement âgés de 11, 5, 4 et 1 an 1/2. Quelques jours après, on y découvrit les cadavres de tous ces infortunés, au milieu d’une mare de sang. Adnot avait été fusillé, la dame X... avait le sein et le bras droit coupés, la fillette de onze ans avait un pied sectionné, le petit garçon de cinq ans avait la gorge tranchée. La femme X... et la petite fille paraissaient avoir été violées.

À Nomény, le 25 août, alors que l'incendie fait rage, les malheureux habitants que la crainte chassait de leurs caves étaient abattus comme un gibier, les uns dans leurs demeures, les autres sur la voie publique. D'une manière générale, les incendies sont un prétexte facile à ces chasses humaines et nous voyons souvent dans les procès-verbaux de la commission ce genre d’attentat se renouveler. Dans la même commune, un vieillard de 86 ans, le sieur Petitjean, assis dans son fauteuil, est frappé d’une balle qui lui fracasse le crâne etun Allemand met en présence du cadavre la dame

Bertrand, en lui disant : « Vous avez vu ce cochon-là ! »

Un certain nombre de personnes avaient été recueillies dans sa cave par M. Vassé, faubourg de Nancy. Vers 4 heures, une cinquantaine de soldats envahissent la maison, enfoncent la porte ainsi que les fenêtres et y mettent aussitôt le feu. Les réfugiés s'efforcent alors de se sauver, mais ils sont abattus les uns après les autres à la sortie. Le sieur Mentré est assassiné le premier. Son fils Léon tombe ensuite avec sa petite sœur de 8 ans dans les bras. Comme il n'est pas tué raide, on lui met l'extrémité d'un canon de fusil sur la tête et on lui fait sauter la cervelle. Puis c'est le tour de la famille Kieffer. La mère est blessée au bras et à l'épaule; leïpère, le petit garçon de 10 ans et la fillette, âgée de 3 ans, sont fusillés. Les bourreaux tirent encore sur eux quand ils sont à terre. Kieffer, étendu sur le sol, reçoit une nouvelle balle au front ; son fils a le crâne enlevé d’un coup de feu. Ensuite, c'est le sieur Strifler et un des fils Vassé qui sont massacrés, tandis que la dame Mentré reçoit trois balles, une à la jambe gauche, une autre au bras du même côté, et la troisième au front qui est seulement éraflé. Le sieur Guillaume, traïné dans la rue, y trouve la mort. La jeune Simonin, âgée de 17 ans, sort enfin de la cave avec sa sœur Jeanne, âgée de 3 ans. Cette dernière a un coude presque emporté par une balle. L'aînée se jette à terre et feint d'être morte, restant cinq minutes dans une angoisse affreuse. Un soldat lui porte un coup de pied en criant: « Kaput. »

A Lunéville, le ministre officiant israélite Weill et sa

fille, âgée de 16 ans, sont massacrés.

A Mont, un capitaine ayant assisté, monocle à l'œil, à la sortie jugée par lui trop lente de Mme Winger, jeune femme de 23 ans, qui, pour obéir à l'ordre général, se dirigeait vers l’église avec ses domestiques, une fille et deux jeunes hommes âgés tous trois de 18 ans, avait, par un mot bref, commandé à ses soldats de faire feu, et les quatre victimes s'étaient abattues, mortellement frappées. Les Allemands laissèrent les cadavres dans la rue pendant deux jours.

Dans l'Oise, à Senlis, le meurtre du maire, M. Odent, massacré également sans motif et dont la mort fut si digne, restera dans toutes les mémoires.

Il faut nous borner. Nous n’en finirions pas s'il fallait énumérer seulement tous les attentats commis contre l'existence des personnes inoffensives, des vieillards, des femmes, des enfants. Ici, là, ce sont des coups de fusil ou de revolver qui partent à l'adresse d'un civil quelconque, sans autre motif réel que le plaisir de tuer, sans autre excuse que la rage de la destruction. C'est, comme à Domèvre-sur-Vezouze, le jeune Maurice Claude, âgé de 17 ans, qui se trouvait avec sa famille, le 24 août 1914, au bas d'un escalier dans la maison de ses parents, quand il s’aperçut que des soldats le mettaient en joue de la rue. Il fit quelques pas pour se garer, mais il ne put se mettre à l'abri et fut atteint de trois balles. Blessé au ventre,'à la fesse et à la cuisse, ‘il succomba trois jours plus tard, après avoir fait preuve d’une admirable

résignation : quand il se sentit perdu, il dit à sa mère

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désolée : « Je puis bien mourir pour mon pays. » Des faits semblables sont légion.

Plusieurs milliers d'êtres inoffensifs sont ainsi tombés victimes de la fureur allemande. Quelles raisons donnaient de ces exécutions les chefs qui les ordonnaient ? La plupart du temps, ils n’en donnaient pas. Nous remarquerons même que, contrairement à un usage très généralement suivi chez les peuples civilisés, il ne paraît pas que, dans la plupart des cas, ces meurtres aient été précédés d’un simulacre de jugement. Quand ils le sont, comme à Frambois (Meurthe-et-Moselle), le 29 août 1914, quand il s’agit de l’assassinat de M. Poissonnier et de M. Victor Meyer, ce dernier arrêté parce que sa fillette avait ramassé un morceau de fil téléphonique brisé par des shrapnells, on se borna à lire un document rédigé en allemand et à faire voter 8 ou 9 jeunes lieutenants bavarois auxquels on avait remis des bulletins. Mais le plus souvent, comme nous l'avons vu, la fantaisie d’un soldat, la parole d’un officier, décidaient de la vie et de la mort. Le carnet de route d’un lieutenant allemand, blessé mortellement à Gozée le 23 août 1914, est significatif à cet égard : « Que de malheureux condamnés à pâtir ainsi avec les autres!» écrit-il le 17 août. « Que d’innocents fusillés séance tenante parce que le temps fait défaut pour une enquête ! » Etle 20 août : « Parmi ceux qui viennent de tomber, que d’innocents frappés par les balles! »

Lorsque des raisons sont données, elles varient beau.

coup. Le port d'une arme, même livrée à première réquisition, est un crime irrémissible. On tue un enfant parce qu'il était porteur d'une douille de cartouche allemande. Quelquefois le geste d'adieu d'une personne qu'on emmène est interprété comme un signe fait à ‘en- nemi, bien que rien ne soit moins certain. À Deuxville (Meurthe-et-Moselle), le maire Bajolet et le curé Thériet furent arrêtés. L'abbé Marchal, curé de Crion, les ayant vus tous deux, dans sa paroisse, aux mains des Allemands, s’approcha de son confrère et lui demanda la raison de son arrestation. Celui-ci répondit: « J'ai fait des signes. » Après lui avoir donné un peu de pain, l'abbé Marchal se retira ; mais à peine avait-il fait une trentaine de pas qu'il entendait une fusillade. C'étaient les deux prisonniers qu'on venait d'exécuter. Le lendemain, un officier qui parlait parfaitement notre langue et disait avoir été, pendant huit ans, attaché à l'ambassade d’Allemagne à Paris, déclara à l’abbé Marchal que le curé de Deuxville avait fait des signes et l'avait avoué. «Quant au maire, ajouta-t-il, le pauvre diable, je crois bien qu'il n'avait rien fait. »

Le plus souvent, on ignore ainsi même sous quel prétexte la mort a été donnée. Fréquemment, l'autorité militaire allemande allègue : « On a tiré. » C'est généralement le grand argument. Cette allégation est purement mensongère, et ceux qui l'ont produite ont été impuissants à la rendre vraisemblable,même en tirant des coups

de fusil dans le voisinage des habitations, comme ils ont

l'habitude de le faire pour pouvoir affirmer qu'ils ont été attaqués par les populations innocentes dont ils ont résolu la ruine ou le massacre. Un soir, une détonation ayant retenti pendant que M. l'abbé Colin, curé de Croismare, se trouvait auprès d’un officier, celui s’écria : « Monsieur le Curé, en voilà assez pour vous faire fusiller ainsi que le bourgmestre, et pour faire brûler une ferme. Tenez, en voici une qui brûle, » — « Monsieur l'officier, répondit le prêtre, vous êtes trop intelligent pour ne pas reconnaitre le bruit sec de votre fusil. Pour moi, je le reconnais. » L'Allemand n'insista pas.

Du reste, à force de répéter que la population civile rêve invariablement de les égorger, les Allemands ont fini par s'en persuader eux-mêmes. Un a constaté que les troupes vivaient, à cet égard, dans une perpétuelle obsession. En dehors des champs de bataille, le moindre bruit les fait tressauter. Un pneu de vélo qui crève, un pétard qui éclate sous un train, comme à Jurbisé, les explosions d’un moteur à gaz, comme à Alost, les déflagrations de certains produits dans un laboratoire gagné par l'incendie comme à Louvain, amènent invariablele cri: Man hat geschossen ! avec toutes ses sinistres conséquences. Dans cet état mental, les soldats soupçonnant partout des embüches, en viennent à tirer les uns sur les autres comme à Louvain, à Aerschot, à Visé, à Andenne, voire sur leurs officiers, alors que la population civile, précédemment désarmée par les soins de l’autorité lo-

cale, assiste en tremblant, parles soupiraux de ses caves,

à une joute sanglante dont elle aura bientôt à payer le prix. Aussitôt l'ordre rétabli, le premier soin des aulorités militaires sera de dissimuler ou plutôt de dénaturer l'incident, et on créera la légende d'une attaque par les civils. Rares sont les officiers qui gardent leur sang-froid, consentent à surseoir, à ouvrir une enquête, à s'assurer si la balle trouvée dans le corps des victimes n'est pas sortie d’un fusil allemand, ainsi qu'à Montaigu et à Wavre, ou si la maison qu'on désigne comme point de départ des coups de feu n'était pas absolument dépourvue d'habitants, ou enfin si le fait n’est pas attribuable à des soldats qui ont revêtu des habits civils afin de mieux assurer leur retraite. À Louvain, une sentinelle, fatiguée de la longue marche du jour, avait tiré dans l'obscurité sous l'empire d'une hallucination. Le poste de garde avait ouvert aussitôt le feu, au hasard, et il n’en fallut pas plus pour provoquer dans la ville la fusillade suivie de l'incendie de la rue principale. D'ailleurs, fau besoin, on organisera toujours, comme à Louvain, une véritable comédie. quatre jours après le bombardement, pour l'édification de journalistes étrangers ou de diplomates enquêteurs, en faisant tirer dans les rues des coups de feu de prétendus civils qui sont des militaires déguisés. Ou encore, comme à Dinant, un officier cherchera à dissimuler un revolver qu’il tenait dans la main, introduira cette main dans la poche du veston d'un sieur Pécasse, en retirera ostensiblement le revolver, le montrera à ses hommes, et fera emmener pour être fusillé le

malheureux, victime de cette infâme supercherie.

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Parfois encore, les Allemands, en Belgique notamment, ont prétendu avoir été attaqués par des francstireurs, ce qui aurait motivé une répression de leur part. Tout d'abord, comme nous l'avons vu, les principes du droit international eussent parfaitement permis aux Belges de s'organiser en corps de francs-tireurs et l'exercice de ce droit ne légitimait aucune représaille. Mais, en fait, aucun corps de francs-tireurs ne fut constitué en Belgique. « Nous affirmons, proteste l'évêque de Namur, Mgr Heylen, avec tous les habitants de nos villages, sans exception, avec le peuple belge tout entier, que l'histoire des francs-tireurs belges est une légende, une invention, une calomnie... Nous n’hésitons pas à mettre solennellement l’autorité allemande au défi de prouver l'existence d'un seul groupe de francs-tireurs, constitué soit avant, soit après l'invasion du territoire. » Les Allemands n'avaient-ils pas, du reste, la prétention de comprendre dans les francs-tireurs des gendarmes en uniforme, comme cela se produisit, le 23 août, à Bère, alors que des cyclistes allemands sont attaqués par à maréchaussée belge ? Le bourgmestre et le doyen furent arrêtés. Un consul s'interpose heureusement et on laisse aux prévenus le temps de s'expliquer. Ils font observer que ce ne sont pas des civils qui ont tiré. Les officiers reconnaissent que ce sont des gendarmes, mais ils prétendent que les gendarmes ne font pas partie de l’armée régulière belge. Il fallut huit jours de discussion,

une protestation du gouvernement à Berlin, et l’interven-

tion bienveillante d’une autorité neutre pour garder la vie sauve au bourgmestre et au doyen.

Enfin, à supposer que ces groupes aient été organisés, et qu'ils aient constitué une violation du droit international, les représailles exercées sur de paisibles populations eussent été illicites. Le principe de la responsabilité collective, telle que les Allemands l'ont mis en vigueur, est en eflet la clef de la vie ou de la mort abandonnée à l'arbitraire. Principe dangereux entre tous qui ouvre la porte aux exactions et conduit directement aux atrocités les plus condamnables. Aussi le règlement de La Haye de 1899 stipulait-il (art. 50) : « Aucune peine collective, pécuniaire ou autre, ne pourra être édiclée contre les populations à raison de faits individuels dont elles ne pourraient être considérées comme solidairement responsables. » Or, jamais règle ne fut plus cyniquement violée.

Ce ne sont pas seulement les soi-disant attaques des francs-tireurs que l'armée allemande venge en tuant et massacrant. Ce sont les échecs sabis au contact des troupes adverses : un peloton de uhlans ou de hussards surpris par un détachement belge se sauve en laissant sur place quelques-uns des siens. Revenus en nombre après le départ des Belges, ils imputent le fait, soit aux habitants de la commune la plus voisine, soit à d’hypothétiques « francs-lireurs », par exemple à Hastière, à Linsmeau, à Francorchamps. Parfois, ils transforment même

en crime le simple fait d’avoir hébergé des soldats alliés

qui les ont précédés. Et ce sont des documents officiels qui nous informent du sort réservé, en pareil cas, aux infortunés habitants. Le 25 seplembre 1914, le maréchal von der Goltz proclame: « Dans les régions qui ne sont pas actuellement occupées par des troupes plus ou moins fortes, des convois de camions ou des patrouilles ont été attaqués par surprise par les habitants. Un registre des villes et des communes dans les environs desquelles de pareilles attaques ont eu lieu est dressé, et elles auront à s attendre à leur châtiment dès que des troupes allemandes passeront à proximité. » Le 5 octobre, le même publiait l'avis suivant: « Dans la soirée du 25 septembre, la ligne du chemin de fer et le télégraphe ont été détruits sur la ligne Lovenjoul-Vertryck. A l'avenir, les localités les plus rapprochées de l'endroit où de pareils faits se sont passés, peu importe qu'elles en soient complices ou non, seront punies sans miséricorde, »

De tels procédés se passent de commentaires. Ils ne sont pas seulement la violation flagrante du règlement de La Haye. Ils constituent l'atteinte la plus grave aux principes les plus élémentaires du droit naturel. Laissons la parole sur ce point à l'évêque de Namur, faisant entendre la courageuse protestation de la justice outragée : « Nous prétendons qu'il résultera de l'examen de chaque cas particulier de destruction d'un village et d’extermination des civils, que le châtiment est tellement hors de proportion avec la faute imputée, qu'aucune raison ne

pourrail jamais le légitimer. Il en est ainsi des scènes

d'Andenne, de Tamines, de Dinant, de Leffe, de Neffe, de Spontin, de Surice, d’'Ethe, de Tintigny, de Houdemont et de bien d'autres lieux. Scènes si atroces qu'elles soulèveront un jour la conscience universelle et seront flétries par la justice allemande elle-même, quand elle en aura une conscience exacte et qu'elle aura recouvré son sang-froid. En outre, toujours dans cette hypothèse d'une répression de francs-tireurs en certains lieux, quel homme civilisé osera justifier chez des soldats les actes suivants : coups et blessures, atrocités de tous genres, procédés barbares et sanguinaires, traitements cruels et indignes, parfois à l'égard de simples otages ou prisonniers ; achèvement de blessés, traque aux civils paisibles et sans armes ; pillage à main armée et dans des proportions à peine croyables ; utilisation de prêtres, de jeunes gens, de vieillards, de femmes et d'enfants comme d’un rempart contre les balles et les projectiles ennemis ; imputation à la population civile et répression sanguinaire de faits de guerre légitimement posés par des soldats belges et français ; fusillades sommaires, sans aucune espèce d'enquête et de jugement régulier ; exter

mination de familles entières, de villages entiers ; incendies volontaires dans près de 200 villages des deux provinces, indépendamment des destructions qui son

l'œuvre de la bataille elle-même ; tortures morales prolongées infligées aux êtres faibles et parfois aux popula

tions entières; viols, meurtres de femmes, de jeunes

filles, d'enfants à la mamelle, etc. Or, ces crimes sont s

nombreux qu’il s’en présente d’une espèce ou de l'autre, souvent de toutes les espèces à la fois, dans des centaines de nos villages. »

Ceux qui défendent les pratiques allemandes disent qu’une armée qui se trouve en pays ennemi a, avant tout, le devoir de se protéger contre une population malveillante ou hostile, et que cette protection exige une promptitude et une rigueur dans la répression que l'état habituel des mœurs ne connait pas. Tel est, en effet, le prétexte sous lequel ces violences sans nom ont été commises. Dans le tumulte qui accompagne la prise de possession d’une ville ou d’un village, un soldat a été tué ou blessé (quelquefois par ses propres camarades). Immédiatement, on fusille par mesure de représailles, parfois tout un groupe de citoyens. Un soldat a été blessé ou tué, mais par qui ? Le commandement ne prend même pas la peine de s'en enquérir. Certainement un habitant est coupable, les autres doivent payer pour lui: « Avec de tels raisonnements, observe justement M. Pillet (1), on pratiquera nécessairement une guerre de sauvages. Il est, en effet, impossible que de semblables accidents ne se reproduisent pas fréquemment. La lutte est à peine finie, les derniers coups de feu des soldats qui se retirent peuvent encore faire des victimes, des armes peuvent être déchargées imprudemment ou par simple accident,

des habitants ont parfois à se défendre contre les pires

(M)loc cut:

violences d'hommes surexcités par le combat. Rien de tout cela ne compte un instant. Tout ce qui peut arriver arrive par la faute d’un habitant et, de tout cela, tous les habitants sont responsables. C’est une règle fort commode, évidemment, mais alors ne parlons plus de respect pour la vie de la population désarmée. Ou bien, si l’on veut véritablement faire observer ce principe, qu'on ue le fasse pas suivre dans les règlements ou dans les conventions internationales par des réserves qui ne sont que des pièges où il disparaît, Que l’on décide simplement que la vie des non combattants sera respectée. Si ces non combattants prennent les armes et combattent, il sera temps de leur faire porter la peine de l’acte coupable qu'ils auront commis, et cette peine sera justement grave, mais elle sera dirigée au moins contre des coupables et n’anéantira pas l'autorité du principe tutélaire sur lequel repose le droit de la guerre. »

Parmi les violences à l'égard des combattants, il en est une catégorie qu’on ne peut qu'effleurer. Il faut la mentionner cependant. Dans des cas fort nombreux, l'honneur des femmes et des jeunes filles a été violé, souvent avec des raffinements de cruauté inouïs, Insister serait pénible. Le texte des enquètes officielles auxquelles nous renvoyons édifiera suffisamment à cet égard (1). Ces attentats, dit Le rapport de la Commission

(1) Voir not., Rapports el procès-verbaux de la Commission d’en-

quête, t. I, p. 8, 12, 13, 16, 18, 19, 20, 29, 31, 33,35, 36, 38, 39. 40, 41. 42, 43.

française, ont été d'une « fréquence inouïe ». « Nous en avons établi un grand nombre, ajoute-t-il, que nous aurions pu relever, mais par un sentiment très respectable, les victimes de ces actes odieux se refusent généralement à les révéler. » Même constatation de la part des magistrats et des membres de la Commission belge. Et M. Nothomb ajoute: « Les plus criminels (de ces actes) peut-être, ceux qui ont été commis par des officiers sur des jeunes filles du monde, moins préparées que les autres à se défendre, dans des maisons où ils étaient les hôtes, ceux dont furent victimes de pauvres religieuses sont destinés, par la discrétion désespérée qu'on met à les cacher, à ne jamais être révélés » (1).

Le soldat allemand, bien loin de taire ces turpitudes, s'en vante hautement. « Nous serions curieux, fait observer M. Pillet (2), de savoir aussi si la science allemande juge que ces procédés rentrent dans la notion de la Kriegsraison, et si le gouvernement impérial trouve dans cet usage de la force un nouveau signe de la supériorité de la civilisation allemande. Ce qu'il faut dire, c’est que des excès de cette sorte ne s'étaient pas produits depuis longtemps à la guerre, si ce n’est sous la forme d'actes isolés et clandestins, comme le sont les crimes. Il faut remonter, je crois, très loin, peut-être jusqu’à la guerre de Trente Ans, pour rencontrer des abus semblables ; les guerres du xix° siècle n’en ont pas été enta-

(1) Op.cit., p. 81. V., sur ce sujet, tout le chapitre VIII, p. 77ets. (2) Pillet, loc. cit., p. 68.

chées, à l'exception de la guerre d’Espagne sous le Premier Empire. Il est douloureux de voir renaître une forme de barbarie que l’on croyait disparue à jamais. »

Nous devons mentionner aussi les attentats qui, plus particulièrement, furent dirigés, au début des hostilités, contre les ministres de la religion. Cela est nécessaire quand on pense qu'il n’est pas de manifestations auxquelles Guillaume IT ne se livre sans invoquer le nom du Tout- Puissant, et que cet empereur n'hésitait pas à s’attribuer une mission providentielle, affirmant savoir de source certaine que ses armes étaient bénies de Dieu, du «vieux bon Dieu allemand », il est vrai. « En Belgique, comme en France, les prêtres se sont souvenus de ces évêques du temps des invasions que l’on appelait defensores civilatis » (1). Restés au milieu de leurs ouailles, se dressant comme une barrière au travers des exigences allemandes, n'hésitant pas à faire entendre la voix de la Justice opprimée en face des plus monstrueuses manifestations de la force, plusieurs ont payé de leur vie leur attachement au devoir. Nombreuses ont été ces victimes, en Belgique surtout. Le martyrologe des prêtres belges compte plus de deux cents noms. Plusieurs ecclésiastiques français ont péri aussi, soit des coups qui leur ont été portés, soit des fatigues excessives subies. Le fait d'avoir fait sonner les cloches aux heures des offices

était un crime ; un signe, une parole devenaient desactes

(4) Pillet, loc. cit., p. 68.

de trahison, et les malheureux prêtres étaient conduits à la bataille en tête d'un peloton allemand sans boire ni manger, comme le curé d'Esternay, ou torturés jusqu'à la mort, comme le curé de Sompuis. Mais ces exemples, s'ils sont plus connus, ne sont ni les seuls ni les plus atroces.

C’est le vénérable évèque de Tournai, âgé de 74 ans, poussé sur la route d’Ath, avec les notables de sa ville, et qu'un soldat, le voyant tomber, accable d'un coup de poing. Autre part, à F..., c’est le curé qui dépose sur ce qui s’est passé Le 18 août: « Deux hommes, les nommés Macken et Loods ont été enterrés vivants, la tête en bas, en présence de leurs femmes. Les Allemands m'ont pris dans mon jardin, ils m'ont lié les mains derrière le dos. Ils m'ont maltraité de toute façon. Ils ont préparé pour moi une potence, disant qu'ils allaient me pendre ; un autre m'a pris par la tête, le nez, les oreilles, faisant le geste de me couper les membres; ils m'ont contraint pendant longtemps à regarder le soleil, ils ont brisé les bras du forgeron qui était prisonnier avec moi et puis, l'ont tué... À 6 h. 3/4, ils m'ont relâché en me frappant avec des cravaches de cavaliers. J'étais en sang et je gisais sans connaissance. À ce moment un officier me fit relever et m'ordonna de partir; à quelques mètres, ils tirèrent après moi. Je tombai et restai pour mort. » Quant au curé d'Harcourt, on le saisit avec deux de ses paroissiens et comme ils ne marchent pas assez vite, on les

attache à un cheval qui part au galop. Quand ils arri-

vent devant l'église, ils sont de véritables loques humaines. On les dresse comme on peut contre le mur et on les fusille. Le curé de Spontin est suspendu tantôt par les pieds, tantôt par les mains, percé de coups de lance et enfin fusillé. M. Hottlet, curé des Alloux, et M. l’abhé Docq périrent dans les massacres de Tamines. On retrouva le second achevé à coups de crosse ; il avait « la tête aplatie comme une figue ». À Dinant, on fusille trois Prémontrés de l'abbaye de Leffe. Puis, les officiers et les soldats s’affublent des soutanes blanches des Prémontrés dont ils ravagent l’abbaye et circulent ainsi en automobile dans les environs de Dinant. Un diner fut même servi aux officiers par un soldat déguisé en Prémontré. « Le curé de Gelrode, selon toute vraisemblance, proclame le cardinal Mercier, est mort en martyr. J'ai fait un pelerinage à sa tombe, et entouré des ouailles qu'il paissait hier encore, avec le zèle d’un apôtre, je lui ai demandé de garder du haut du ciel sa paroisse, le diocèse, la patrie. » On le somma de renoncer à la foi catholique, s'il voulait vivre. Il préféra mourir. El il mourut torturé, Au curé de Sorinnes, on fait faire le chemin de la Croix, et, pendant qu'il prie, on lui couvre le visage de crachats. Un Père Jésuite de Florennes est littéralementlivré, par un officier auquel il sert de guide dans le village, à quatre soldats et sous-officiers qui lui arrachent sa soutane, le battent, le précipitent dans une cave et l'y laissent pour mort. Le frère R... des Écoles

chrétiennes, le chanoine Noël, professeur à l'Université

de Louvain, le curé de Saint-Joseph, le P. Recteur du couvent de Scheut et quelques ecclésiastiques (13 en tout) sont arrêtés, injuriés de toutes les façons, poussés dans une porcherie dont on fait, devant leurs yeux, sortir le porc. Puis on les déshabille complètement, on vole tout ce que contiennent leurs poches, on lance leurs bréviaires sur le fumier. Prisonniers civils, on leur réserve, aux camps, les traitements les plus brutaux et les plus dégradants. Tel ce professeur ecclésiastique, qui, après avoir, en route, subi la faim, et avoir été exposé à plaisir aux insultes des villages protestants, fut employé, parvenu à destination, à nettoyer les écuries. « Un jour, ditun témoin, on le conduit au manège ; là, il reçoit l’ordre de courir aussi vite qu'il peut, et à chaque tour, il est frappé d’un coup de crosse. » Le curé de Buecken, âgé de 83 ans, voyant emmener les habitants de son village, supplie de pouvoir les suivre. On le prend ; mais, à peine en route, on l'attache à un canon qui le secoue à le briser ; quand on le détache, c’est pour le trainer à terre, tiré par les pieds, la tête rebondissant sur les gros pavés.

« Dans mon diocèse seul, dit le cardinal Mercier, je sais que 13 prêtres ou religieux furent mis à mort. » « J'entends encore, dit le même cardinal, l'accent douloureux d'un vieillard à qui je demandais s’il avait eu la messe le dimanche, dans son église ébréchée. « Voici deux mois, me répondit-il, que nous n’avons plus vu de prêtres. » Le curé et le vicaire étaient dans un camp de

concentration à Munsterlager. » Voilà la façon dont l’au-

torilé allemande comprend l'observation de l'article 46 précité du règlement de La Haye : « Les convictions religieuses et l'exercice des cultes doivent être respectés. » Ajoutons en quelques mots, car nous ne pouvons indéfiniment nous étendre, que les rapports sont bourrés de faits tout aussi abominables. Ce sont des religieases qui sont l’objet d’attentats sans nom ; et des prêtres que l’on fait assister à des viols, comme à Beyghem. On en arrête qui portent les hosties. On se sert dans leurs églises des linges sacrés pour les usages les plus immondes. Les églises elles-mêmes sont profanées, les tabernacles sont forcés. Il arrive, comme à Gerbéviller, que pour parvenir à s'emparer d'un vase sacré, les Bavarois tirent tous, autour de la serrure, des coups de fusil qui perforent le ciboire. On fait loger les chevaux dans les sanctuaires, on brise les sépultures des autels et les reliques des saints elles-mêmes sont jetées au vent comme à Hastièrepar-delà, où les restes précieux des vierges de Cologne qui avaient été respectés par les iconoclastes et la grande Révolution, furent dispersés et foulés aux pieds.

Pour terminer ce chapitre du respect et de l’inviolabilité dont doivent jouir les personnes inoffensives, il nous faut signaler une série de pratiques nouvelles en matière de mauvais traitements qu'a vu éclore cette guerre. Tels ont été ces cas trop fréquents où des personnes inoffensives furent utilisées par des soldats ennemis pour arrêter l'action hostile des troupes adverses. Si l'on met à

part l'emploi déjà fait parles Allemands en 1870 d'otages

qu'ils plaçaient sur les locomotives pour prévenir des entreprises dont leurs trains auraient pu être l’objet, c'est là un procédé nouveau. Jamais, en tout cas, il ne fut employé sur une telle échelle et de façon aussi systématique. On avait vu des émeutiers placer en tête de leur cortège des femmes et des enfants pour empêcher la troupe de charger; mais, jamais, dans une guerre régulière, des combattants n'avaient encore recouru à un pareil subterfuge. Or, les cas en sont fort nombreux, courants même. Notons, en Belgique, le 23 août, la présence de femmes et d'enfants dont on fait précéder la troupe qui doit atteindre le pont de Lines en face de Brez ; femmes et enfants sont blessés. Le 7° et le 15° rapports de la Commission belse relèvent une foule de cas de ce genre. C'est un pont que l'on garnit de non combattants pour pouvoir le passer impunément, ou des habitants désarmés que l’on place devant une troupe en marche, ou encore des otages qui sont obligés de se tenir debout aux côtés des combattants au plus fort de la bataille. Quand les envahisseurs traversent vers la France les pays de Charleroi et de Mons, où les guettent, à chaque tournant de chemin, les arrière-gardes françaises, voici l'ordre de leurs colounes : en tête des cyclistes, puis quelques fantassins espacés ; puis un groupe d'une centaine de civils, puis des masses d'infanterie, puis le charroi et les canons ; enfin un groupe de trois cents civils entourés d'une corde, que les hommes, marchant au bord du

groupe, doivent teniren main. N'alla-t on pas (c'est un

soldat allemand qui le raconte dans son journal) jusqu à transporter « en brouette » « de vieilles personnes qui ne pouvaient pas courir. Et la marche continue ainsi jusqu'aux tranchées... Ici, on a bandé les yeux à tous ces gens, et on les a lancés dans la direction de l'ennemi ». La même constatation est faite sur une plus grande échelle encore, par la Commission française (1). C'est ainsi que, le 27 août 1914, dans un faubourg de Mouzon (Ardennes), les Allemands ne pouvant traverser la rue, sous le feu des Français, plaçaient alors devant leurs rangs, sur toute la largeur de la voie publique, une douzaine d'habitants parmi lesquels se trouvaient un prêtre et un jeune homme de 15 à 17 ans. « Nous étions si près, dit le lieutenant français commandant la section située de l’autre côté de la rue, que je conserverai le triste souvenir de l'attitude résignée de ces pauvres gens marchant à la mort. Le procédé n'ayant pas réussi par suite d'une manœuvre de nos soldats, les Allemands,-furieux, dirigèrent aussitôt leur fusillade vers les hommes dontils venaient de se faire des boucliers. D’autre part, le dernier Livre jaune,publié par le gouvernement français sur les violations du droit des gens commises par les Allemands à Lille et dans le nord de la France, relate également toute une série de faits de ce genre (annexes n° 161

à 187 ; annexe 210) qu’il serait fastidieux de reproduire,

(1) Rapports, t. I, p. 11, 37, 87, 184, 185; t. IL, p. 11, 27, 67: t. II, p. 7ets., 42.

mais qui attestent le caractère systématique et organisé du procédé. Ce n’est pas seulement pendant la période de l’invasion que les populations inoffensives sont ainsi employées par l'ennemi à couvrir des opérations. C'est pendant la période de l'occupation où, ayant à administrer le pays, à prendre soin des habitants, l’envahisseur ne trouve rien de mieux que de leur imposer cette violation des règles du droit des gens, doublement répréhensible parce qu’elle est une atteinte à la vie des populations paisibles, et qu'elle constitue une violation de la liberté dont doivent, comme nous le verrons, jouir les habitants, liberté qui comporte avant tout celle de ne pas servir d'instrument contre leur propre patrie. Remarquons, au surplus, ici encore. que ce sont souvent des prètres ou des religieuses qu’on emploie ainsi comme boucliers.

Comment apprécier ces nouvelles méthodes allemandes ? M. Pillet a fort bien établi que « c’est une lâcheté et que, dans une armée honorable, on ne commet pas de lâcheté ». «Il est clair que cette façon de faire n'a rien de commun avec l'honneur militaire. Nous dirons volontiers qu'il est contraire à la dignité du soldat de s’abriter derrière des non combattants. » « Pour ces non combattants, le danger n'est pas plus grand que celui que leur fait courir la licence sans frein de l'ennemi; mais, chez celui qui l’emploie, le procédé a quelque chose de particulièrement odieux. Inutile de dire qu'il

est absolument contraire aux usages de la guerre. Si de

semblables praliques devaient se renouveler (et il est toujours à craindre qu'il en soit ainsi), elles provoqueraient l'exode de la population de tout territoire OCCupé, et la disparition de ses ressources. On ne voit pas quel

avantage le vainqueur pourrait y trouver (1). »

(1) Pillet, op. cit.

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