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CHAPITRE II

Enoncer la règle inscrite en tête de ce chapitre eût paru superflu il y a quelques années. Il était admis, en elfet, sans discussion possible que, quelles que fussent les charges qui dussent peser sur le pays, on devait éviter, avant tout, de priver les enfants de la protection qui leur est si nécessaire, de séparer la famille de son chef. Il était réservé, là encore, à l'Empire allemand, de marquer une régression effroyable sur les procédés de guerre auxquels nous avait accoutumés la civilisation moderne et que consacraient les principes indiscutés du droit des gens.

En Belgique déjà, pendant l'invasion, les Allemands avaient agi sans aucun souci de respecter les liens de la famille. La pratique des otages, que nous retrouverons au chapitre suivant, en enlevant sans raison des pères à leurs enfants, en séparant les membres d’une même famille, pour les envoyer brutalement, sans avertisse ment, vers l'inconnu des camps de concentration allemands différents, constituait une première et grave atteinte aux principes du droit des gens. De jeunes

enfants furent compris dans d'autres convois que leurs

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mères, et des femmes ignorent encore ce que sont devenus leurs maris. C’est ainsi, nous indique le deuxième rapport français, qu'à Lubeck on a obligé un jour tous les hommes à descendre du train qui les avait emmenés jusque-là avec leurs femmes, et on leur a fait prendre aux uns et aux autres des directions différentes. Ainsi encore, à Thiaucourt, le 3 septembre 1914, les soldats qui étaient venus chercher chez elle la dame André, soi-disant pour qu'elle donnât à leur commandant un renseignement dont il avait besoin, l'empêchèerent de prendre avec elle ses enfants, en lui affirmant qu'elle allait revenir ; mais aussitôt qu'elle comparut devant l’officier, celui-ci, sans articuler contre elle aucun grief, se borna à ordonner qu’elle fût expédiée en Allemagne. Grave déjà quand elle s'adressait à quelques individualités, cette atteinte prenait un caractère d'autant plus poignant que les autorités allemandes, bientôt, ne se contentèrent pas de quelques otages pris par ci, par là. Ce sont des fractions notables de population qui furent retenues subitement, puis expédiées en Allemagne, comme nous le verrons.

Mais le système, jugé sans doute insuffisant, a été singulièrement perfectionné, Et les déportations de Lille qui ont fait l’objet d’ane solennelle protestation de la part du gouvernement français auprès des puissances neutres resteront, dans l'histoire, à la honte éternelle du gouvernement impérial. Elles synthétisent bien le mé-

pris absolu des Allemands pour tout ce qui constitue,

chez les populations de l’adversaire, les sentiments les plus intimes et les plus sacrés, pour tout ce qui touche aux fibres les plus sensibles de la personnalité humaine. Aussi devons-nous nous y atlarder quelque peu et préciser les circonstances dans lesquelles se sont perpétrés ces nouveaux attentats, absolument sans précédents, ceuxlà, dans l'histoire du droit des gens et qui, comme tels, doivent retenir notre attention (1).

C'est dans la Semaine sainte de 1916 que se passèrent ces tristes événements. Dans les premiers jours d'avril, des affiches avaient offert aux familles sans ouvrage de les installer à la campagne, dans le département du Nord, pour travailler aux champs, ou pour abattre des arbres. Presque personne ne se présenta. Les Allemands résolurent alors de recourir à la force. A partir du 9 avril, on les voit opérer des rafles, soit dans les rues, soit à domicile, enlevant pêle-mêle hommes et jeunes filles, les expédiant on ne sait où. La mesure allait bientôt se généraliser et s’exercer de façon plus méthodique encore, Un général et des troupes en nombre considérable arrivent à Lille, entre autres le 64° régiment, venant de Verdun. Les 29 et 30 avril fut affiché l'avis à la population, où celle-ci était invitée à se tenir prête à une évacuation

forcée. Immédiatement le maire proteste (2). L’'évêque,

(1) Tous les faits exposés sont tirés du Livre blanc sur les événements de Lille.

(2) Monsieur le Gouverneur, — Retenu chez moi par la convalescence, j'apprends avec une indicible émotion une nouvelle que

Mgr Charost, qui avait adressé, aux premiers bruits qui avaient couru des mesures projetées, une digne etferme

protestation (1), a, ainsi que le maire, plusieurs entre-

je veux encore me refuser à croire. L'on me dit que l'autorité allemande aurait l'intention d’évacuer sur une partie du territoire occupé une notable partie de notre population. Après les déclarations officielles que vous avez affichées sur les murs, que la guerre n’était pas faite aux civils, que les droits, les biens et la liberté de la population leur seraient garantis, à la seule condition qu'elle se maintienne dans le calme, je n'aurais jamais pu croire qu'une pareille mesure pût être en usage. S'il devait en être ainsi, je me permettrais, comme premier magistrat de notre cité, d'adresser la plus énergique protestation contre ce que je considérerais comme une violation absolue du droit des gens universellement reconnu. — Détruire et briser les familles, arracher par milliers de leurs foyers des citoyens paisibles, les forcer à abandonner leurs biens sans protection, serait un acte de nature à soulever la réprobation générale, — Nos soldats, comme les vôtres, font vaillamment leur devoir, mais toutes les conventions internationales s’accordent à laisser la population civile en dehors de cet effroyable con-

flit. — Je veux donc espérer, Excellence, que pareille éventualité ne se produira pas, (1) Monsieur le Général. — Il est de mon devoir de vous signa-

ler qu'un état d'esprit frémissant se manifeste dans la popula-

tion. Des enlèvements nombreux de femmes et de jeunes filles, des transferts d'hommes et de jeunes gens, d'enfants même, sont effectués dans la région de Tourcoing et Roubaix, sans procédure ni cause judiciaire. Les malheureux ont été dirigés sur des localités inconnues.Des mesures aussi extrêmes et sur une plus grande échelle sont projetées pour Lille. Vous ne serez point étonné, Monsieur le Général, que j'intervienne auprès de vous au nom de la mission religieuse qui m'a été confiée. Elle m'implique la charge de défendre, respectueusement, mais fortement, le droit international que le droit de la guerre ne peut jamais enfreindre, et la moralité éternelle, que rien ne peut suspendre. Elle me fait un devoir de protéger les faibles et les désarmés qui sont ma famille à moi, et dont les charges et les douleurs sont les miennes. Vous êtes père, vous savez qu'il n’est pas de droit plus respectable et plus sain dans l’ordre humain que celui de la famille. Pour tout

tiens courageux avec le général. Comme il défendait énergiquement la population, ces paroles courtoises lui

sont adressées : « Vous, l'évèque, taisez-vous et sortez. »

chrétien, l'inviolabilité de Dieu qui l'a instituée est en elle, Les officiers allemands qui logent depuis longtemps dans nos habitations savent combien l'esprit de famille tient à nos fibres les plus intimes dans la région du Nord et fait chez nous la douceur de la vie. — Aussi, disloquer la famille, en arrachant des adolescents, des jeunes filles à leur foyer, ce n'est plus la guerre. C’est pour nous la torture et la pire des tortures : la torture morale indéfinie. L'infraction au droit familial se doublerait d’une infraction aux exigences les plus délicates de la moralité. Celle-ci est exposée à des dangers dont la vue seule révolte tout homme honnète du fait de la promiscuité qui accompagne fatalement des enlèvements en masse, mêlant les sexes ou tout au moins des personnes de valeur morale très inégale. Des jeunes filles d'une vie irréprochable, n'ayant commis d'autre délit que celui d'aller chercher du pain ou quelques pommes de terre pour nourrir une nombreuse famille, ayant au surplus purgé la peine légère que leur avait value cette contravention, ont été enlevées. Leurs mères, qui avaient veillé de si près sur elles, et qui n'avaient que cette unique joie de les garder près d'elles, dans l'absence du père et des grands fils, partis ou tués à la guerre, sont seules maintenant. Elles portent ici et là leur désespoir et leur angoisse. Je dis ce que j'ai vu et entendu. — Je sais que vous êtes étranger à ces rigueurs, vous êtes naturellement porté à l’équité, c'est pourquoi je prends la confiance de m'adresser à vous ; je vous prie de vouloir bien faire remettre d'urgence, au haut commandement militaire allemand, cette lettre d'un évêque dont il se représentera facilement la tristesse profonde. Nous avons beaucoup souffert depuis 20 mois, mais aucun coup ne serait comparable à celui-ci, il serait de plus aussi immérilé que cruel, produirait dans toute la France une impression ineffacable. Je ne puis croire qu’il nous sera porté. J'ai foi en la conscience humaine et je garde l'espoir que les jeunes gens et les jeunes filles appartenant à d’honnèêtes familles et redemandés par elles leur seront rendus et que le sentiment de la justice et de l'honneur prévaudra sur toute considération inférieure. — S. ALexis-ARMAND, évêque,

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Les doyens, de leur côté, envoient des lettres indignées ; rien n y fait.

Le Samedi saint, à 3 heures du matin, les rafles méthodiques commençaient à Lille, par le quartier de Fives ; à Tourcoing, par le quartier de la Marlière ; à Roubaix. Après une interruption le jour de Pâques, l'opération se poursuivit pendant toute la semaine, finissant à Lille par le quartier Saint-Maurice.

Vers 3 heures du matin, les rues étaient barrées par la troupe, baïonnette au canon, mitrailleuse en travers de. la chaussée, contre des gens désarmés. Dix à quinze hommes se tenaient devant la maison ; deux entrent avec le sous-officier et l'officier qui décide qui doit partir, et une demi-heure après, tout le monde était emmené pêlemêle dansune usine voisine, numéroté et étiqueté comme des bestiaux, et de là, à la gare où s’effectuait le départ. Là se trouvaient, entassées dans les wagons à bestiaux, garnis de bancs de bois, principalement des jeunes filles et des jeunes femmes de toutes catégories, de tous milieux sociaux, confondues dans une promiscuité révoltante, puis aussi des hommes de 15 à 50 ans, choisis avec la mème méthode. Les mères ayant des enfants de moins de 14 ans étaient épargnées, les jeunes filles de moins de 20 ans n'étaient emmenées qu'avec une personne de leur famille. Mais cela n’enlève rien à la barbarie de la mesure (1). Beaucoup de soldats étaient écœurés de la beso-

(1) « Dans le quartier de Fives, dit une lettre annexée au Livre blanc (annexe n° 13), Antoine D... et sa sœur, 22 ans, furent

gne qui leur était imposée. Les vieux de la Landsturm en rougissaient. Plusieurs officiers et soldats furent enfermés en citadelle pour s'être refusés à la besogne. A Roubaix, de même les officiers de la garde se sont refusés, se trouvant devant une population calme et digne, à enlever la nuit des femmes et des enfants. Mais, par contre, les jeunes sous-officiers s'exécutaient avec une maestria toute prussienne et il se trouva un pasteur, docteur en philosophie et en droit politique, qui déclara qu'on ne reculerait devant rien pour le salut de l'Empire.

Les victimes de cet acte brutal montrèrent le plus

emmenés ; à grand'peine, on laissa la jeune fille qui n’a pas 14 ans, et la grand'mère, malade de douleur et d'effroi, dut être administrée de suite ; on laissa enfin revenir la jeune fille ; mais ici, un veillard, là deux infirmes ne purent obtenir de garder la fille qui était leur seul soutien, Ainsi chez le docteur, oncle de B... on laisse à Madame le choix entre ses deux bonnes. Elle donne la faveur à la plus ancienne. « Bien, lui répond-on, alors c'est cellelà que nous prenons. » Mille L.,.., la plus jeune, qui sort de la typhoïde et d’une bronchite, voit le sous-officier, qui emmenait sa bonne, s'approcher d'elle : « Quelle triste besogne on nous fait faire ! » « Plus que triste, Monsieur, on pourrait dire barbare. » € Voilà un mot bien dur, vous n'avez pas peur que je vous vende ? » Et, de fait, le traitre la dénonce. On lui donne sept minutes et on l’'emmène nu-tête, en chaussons, à la recherche du colonel qui préside à cette noble bataille et qui la condamne, lui aussi, à partir malgré l'avis du docteur. Et ce n'est qu’à son énergie inlassable et à la pitié d'un moins féroce que les autres, qu'elle obtient, à 5 heures du soir, d'être relâächée après une journée d’un véritable calvaire. Les malheureux, à la porte desquels veille une sentinelle par.personne désignée, sont emmenés d’abord dans un local quelconque, église ou école, puis, en troupeau, péle-mêle, de toutes valeurs morales, jeunes filles honnêtes et femmes publiques, entre les soldats, musique en tête, jusqu’à la gare d'où ils parliront le soir Sans savoir où on les mène. »

grand courage. Ces convois lugubres, où figuraient jeunes gens de 14 ans, collégiens en culottes courtes, jeunes filles de 15 à 16 ans enlevés sans que les protestations éplorées des parents aient pu attendrir leurs bourreaux, s’ébranlèrent au cri de « Vive la France » et au chant de la Marseillaise, que l’on entendait pour la première fois depuis l'occupation. « Les partants consolent ceux qui restent, leurs pauvres mères qui pleurent et les enfants ; d'une voix étranglée par les larmes, blèmes de douleur, ils leur défendent de pleurer. Eux-mêmes ne pleurent pas et restent fiers, semblant impassibles devant leurs bourreaux » (Lettre, annexe 13).

Quelles raisons le gouvernement allemand a-t-il bien pu trouver pour justifier de pareilles atrocités ? Le texte de l'affiche du commandement militaire allemand disait: « L'attitude de l'Angleterre rend de plus en plus difficile le ravitaillement de la population. Pour atténuer la misère, l'autorité allemande a demandé récemment des volontaires pour aller travailler à la campagne. Cette offre n'a pas eu le succès attendu. En conséquence, les habitants seront évacués par ordre et transportés à la campagne... où ils seront occupés dans l'agriculture. Par cette mesure, l’occasion leur sera donnée de mieux pourvoir à leur subsistance. » Et devant l’indignation qui se manifestait dans le monde, à la nouvelle de la perpétraon de ces attentats, la Norddeutsche A llyemeine Zeitung répondait par cette note d'allure officieuse : « L’admi-

nistration allemande n’a aucune raison de cacher qu’elle

a fait transporter de nombreux milliers d'habitants français des deux sexes des grandes villes dans les Flandres françaises. Elle a d’ailleurs l'intention de continuer à le faire.

Les Français et leurs alliés ont eux-mêmes rendu ces mesures nécessaires. Par leurs agissements contraires au droit des gens, pour rendre plus difficile Le ravitaillement de l'Allemagne et des contrées occupées par les troupes allemandes, ils sont parvenus à ce que, au moins dans les grandes villes des régions occupées près du front de combat, le ravitaillement de la population civile ne pouvait plus être assuré d'une manière conforme aux intentions de l'administration allemande et selon les devoirs de cette administration, d'après les clauses du troisième alinéa du supplément de l'ordonnance sur la guerre en campagne de la Conférence de La Haye du 18 octobre 1907.

L'administration allemande devait donc choisir entre laisser les populations civiles françaises dans un état de nourriture insuffisante, qui pouvait, avec le temps, gravement nuire à ces populations, ou prendre des mesures appropriées pour remédier à ce manque de nourrilure.

Dans ce but, l'administration allemande décida de transporter ailleurs une partie des populations civiles des villes importantes et très peuplées et, par conséquent, difficiles à ravitailler, et de les établir dans des régions moins peuplées, où il serait plus facile de leur

distribuer des vivres. On put en même temps réaliser le

plan de fournir à ces contrées peu peuplées la maind'œuvre nécessaire aux travaux agricoles dans l'intérêt même de ces populations. »

Ilest vrai que, aux officiers et soldats chargés d’accomplir cette triste besogne, on disait que la population s'était révoltée et que c'était une punition. Par contre, aux habitants des Ardennes où ces jeunes gens et ces jeunes filles sont débarqués en partie et logés d’une manière épouvantable, dans une odieuse promiscuité, on dit que ce sont des « volontaires » qui viennent travailler. Etles Ardennais de les recevoir avec force injures... qui ne s'arrêtèrent que lorsque fut connu l'enlèvement de force qu’ils avaient subi (annexe 32).

La véritable raison réside toujours dans ce système d’intimidation et de terrorisation qui est à la base de la méthode allemande et que l’on emploie à jet continu Peut-être le gouvernement impérial espère-t-il, par de pareilles mesures, arriver à obtenir l'élargissement du blocus, légitime procédé de lutte qui l’enserre de jour en jour. Ou bien n'est-ce simplement qu’un de ces sursauts de cruauté instinctive, par où se manifeste l’impuissance de la bête traquée qui sent venir l'heure des règlements de comptes. Quoi qu'il en soit, il est une explication que donne le gouvernement impérial, et qui, elle, est faite pour les neutres : nous la connaissons. Que vaut-elle ?

Remarquons tout d’abord que le souci humanitaire

qui guide le gouvernement allemand avait des occasions

beaucoup plus heureuses de s'exercer. « Un jour, dit un document du Livre blanc (annexe 13), un wagon de poisson et d'œufs nous arrivent ; ils sont, contre tout droit, arrètés et envoyés en Allemagne. L'autre jour arrive encore pour notre ville, par le comité, 55.000 fr. de viande. Une série de vexations l'arrête et la laisse se putréfier sur place. Les pommes de terre, ici et aux environs, se gâtent ; on ne les laisse pas entrer et les forces diminuent. » En outre, ainsi que le fait observer la protestalion française adressée aux neutres, « pour faire justice de cette prétendue justification, il suffit d'établir que, non seulement l'Allemagne a dépouillé à son profit les territoires occupés de tous les produits qui auraient assuré la subsistance des habitants, mais encore a organisé à son bénéfice, avant tout arrêt du commerce ennemi, l'exploitation du travail des civils français ». « Les habitants des villes mourraient de faim à la suite de la politique pratiquéepar la France et l'Angleterre » (prétexte du gouvernement allemand, du 5 juillet 1916). A la campagne, ils travaillent à la terre et se nourrissent des fruits de leur culture. Mensonge : « Toutes nos récoltes sont dirigées sur l'Allemagne ! » écrit un évacué qui a pu fuir (Livre blanc, p. 103). — « Nous n'avions que 120 grammes de pain noir infect », écrit un autre. — « Les légumes que nous arrachons ne sont pas pour nous ; nous n’en avons pas un seul », dit un troisième (Ibid.). Toute résistance à ces ordres inhumains est im-

possible, toute supplication reste vaine. On sait à quoi

on s'expose si on veut se dérober. Le commandant Schrank, de la place d'Hallain, fait placarder (Livre blanc, p. 148) l'avis suivant sur les murs de cette malheureuse cité de quinze mille habitants : « De quel côté est le droit, ce n’est pas à nous de le discuter, paree que nous ne sommes pas compétents et n'arriverons jamais à nous entendre sur ce point. Ce sera l'affaire des diplomates après la querre. Aujourd'hui, c'est exclusivement l'interprétation allemande qui est valable. L'autorité militaire allemande ne se départira sous aucune condition de ses demandes, méme si une ville de quinze mille habilants devait périr. » Mais en admettant même que la préoccupation de nourrir les habitants fût la raison déterminante des actes de l'autorité allemande, rien n’autorisait le gouvernement impérial à recourir à des mesures condamnées par le règlement de La Haye qui stipule expressément que « les droits de la famille doivent être respectés » (art. 46). Des réquisitions en services sont licites, mais nous verrons, quand nous étudierons ce point spécial, que rien ne peut faire assimiler à de légitimes réquisitions les pratiques odieuses que nous flétrissons. Bien plus, si on en excepte un certain nombre d'évacués qui, dans les conditions que nous avons eu occasion de signaler, furent effectivement employés aux travaux des champs, les documents insérés au Livre jaune attestent que d’aucuns reçurent une destination bien différente. Les hommes furent affectés à la réfection des routes, à

la fabrication des munitions, aux tranchées. Les femmes

furent chargées de faire la cuisine et la lessive des soldats, et de remplacer les ordonnances des officiers. Aussi prit-on, pour ces rudes besognes, de préférence des servantes, des domestiques, des ouvrières, à telles enseignes que la rue Royale, à Lille, ne comptait plus une servante. Mais il s'est trouvé des filles de courage, dans la bourgeoisie, qui n’ont pas voulu que les filles du peuple fussent seules à partir. Et le Livre jaune nous en cite qui ont teuu à accompagner les filles de leurs quartiers.

Les infortunés ainsi réquisitionnés ont été dispersés depuis Seclin et Templeuve jusqu'aux Ardennes. Leur nombre est évalué à 25.000 environ pour les villes de Lille, Roubaix et Tourcoing.

De tels faits, rapprochés d’autres de la même nature, que nous allons envisager dans le chapitre suivant, ne constituent pas simplement, de la part de l'Allemagne, une violation des engagements souscrits à La Haye et des principes universellement reconnus du droit interna tional. On peut dire qu'ils ont réduit la malheureuse population envahie à une condition qui ne peut être assimilée qu à l'esclavage.

Et le gouvernement français, en adressant aux neutres une juste et vigoureuse protestation, pouvait Juste ment écrire : « En 1885, lors de la Conférence africaine de Berlin, dont elle avait pris l'initiative, l'Allemagne s’est engagée, en ce qui concerne les territoires de l’Afrique où elle exerce sa souveraineté ou son influence, à

conserver les populations indigènes et à améliorer maté-

riellement et moralement leur existence. Après avoir réuni les renseignements forcément très restreints qui lui proviennent de la France envahie et qu'il soumet aux puissances neutres, le gouvernement de la République est en droit de douter que les autorités allemandes tiennent, en ce qui concerne les populations dont elles ont momentanément la charge, les engagements que le gouvernement impérial avait pris en ce qui regarde les populations noires du centre de l'Afrique. »

Et en regard de la barbarie allemande, citons, pour terminer ce chapitre, cette phrase d’une des victimes restées en pays envahi et dont la lettre (annexe 13) relate toutes ces terribles souffrances : « Surtout,surtout, que nos soldats ne nous vengent pas, là-bas, par de tels actes ; ce serait souiller notre beau nom de Francais. Qu'ils laissent à Dieu le soin de venger de telles fautes, de tels crimes. Eux, seront, comme le leur a dit une femme à qui l'on prenait son mari, son fils et sa fille, maudits dans leur race, dans leurs femmes et dans leurs enfants. »

Quant aux malheureux restés dans les pays envahis, séparés des leurs, on peut se faire une idée de la liberté d’allure dont ils jouissent en lisant l’ordre suivant affiché, le 8 septembre 1914, à Grivegnée, par les soins du major-commandant Dieckmann : « J'exige que tous les civils qui circulent dans ma circonscription, principalement ceux des localités de Beyne-Hensay, Fléron, Bois

de Breux, Grivegnée, témoignent de la déférence envers

LE RESPECT DES LIENS DE LA FAMILLE 139 les officiers allemands, en Ôôtant leurs chapeaux ou en portant la main à la tête pour le salut militaire. En cas de doute, on doit saluer tout militaire allemand, Celui qui ne s'exécute pas doit s'attendre à ce que les militai-

res allemands se fassent respecter par tous les moyens. »

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