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CHAPITRE IV

Parmi les non combattants, il est une catégorie qui, plus que toute autre, commande le respect : ce sont les blessés. Réduits à l'impuissance après avoir vaillamment combatlu, éprouvant d'intolérables souffrances, n’ayant même souvent que quelques heures à vivre, leur sort est certainement de ceux qui doivent inspirer la pitié et provoquer les plus grands égards. Aussi, s’était-on habitué, jusqu'ici, à les considérer comme particulièrement couverts de la protection du droit. Les Romains euxmêmes les regardaient comme des êtres sacrés à raison de la noble origine de leurs maux. On sait que la convention de Genève du 22 août 1864, refaite le 6 juillet 1906 et étendue à la guerre maritime par les conventions de La Haye, a été consacrée à la protection des blessés. Ces textes veillent à soustraire aux horreurs de la guerre, dans la mesure du possible, le personnel sanitaire, les ambulances et hôpitaux, les convois d'évacuation. La convention de 1864 n'avait pas posé le principe de l'inviolabilité des blessés eux-mèmes, par une sorte de pudeur, parce qu’il n’est pas permis de penser que des sol-

dats se permeltent jamais d'achever des blessés. Les faits

qui se déroulent dans la présente guerre nous montrent qu'une telle précaution n'eût pas été superflue vis-à-vis des empires centraux.

Le 15° rapport belge, avec le 17°, nous donnent les détails les plus circonstanciés sur les attentats de cette nature. Déjà le 29 rapport avait cité le cas de deux soldats belges blessés qui furent jetés entre Impde et Wolverthem dans une maison qui brûlait, et le 5° rapport, celui de 26 blessés et prisonniers qui, le 18 août, à Aerschot, furent fusillés.

Les faits de ce genre furent nombreux en Belgique.

Ils ont été mis davantage encore en lumière, si possible, par les {rapports de la Commission française. Le rapport du 17 décembre (t. I, p. 43 à 45 ; 218 à 221) établit déjà, de façon indiscutable, la sauvagerie dont les soldats allemands et certains de leurs officiers font preuve à l'égard des blessés. Ces faits ont été innombrables, dit le rapport, dans tous les endroits où des combats ont été engagés. Citons-en quelques-uns. Le sergent Lemerre, blessé le 6 septembre à Rembercourt, est laissé sur le terrain pendant huit jours par les ambulanciers allemands qui le voyaient très bien. Le quatrième jour, sur l'ordre d’un officier qui parcourait le champ de bataille, son revolver à la main, ce sous-officier a été blessé de nouveau d'un coup de fusil par un soldat. Il a d’ailleurs vu à plusieurs reprises, autour de lui, des brancardiers allemands tirer sur nos blessés. Le 22 août, un détache-

ment allemand se présente à Donviller (Meurthe-et-

Moselle) à la ferme de la Petite-Rochelle où se trouvent des blessés français. L’officier commandant ordonne à quatre de ses hommes d'aller achever neuf blessés étendus dans la grange : chacun reçut une balle dans l'oreille, Le soldat Voyer, grièvement atteint à la colonne vertébrale, en avant de la forêt de Champenoux, le 28 août, et paralysé des deux jambes à la suite de ses blessures, était resté étendu sur le ventre,quand un soldat allemand le retourne brutalement avec son fusil et lui porte trois coups de crosse sur la tête; d'autres, en passant, le frappent également à coups de pied et de crosse. Enfin l’un d'eux lui fait, d’un seul coup, une plaie au-dessous et à 3 ou 4 centimètres de chaque œil, à l’aide d’un instrumenti que la victime ne put distinguer mais qui, d'après l'opinion du D' Weiss, professeur à la faculté de Nancy, devait être une paire de ciseaux.

S'il se trouve des soldats allemands plus humains que d’autres, leurs officiers ont d'infaillibles moyens de faire taire leurs scrupules. À l'hôpital de Nancy, un soldat allemand, atteint d’une blessure au ventre, confie au D' Rohmer qu'elle lui avait été faite d’un coup de revolver par son officier, parce qu'il avait refusé d'achever un blessé français. Et un autre Allemand, porteur d’une plaie au dos produite par un coup de feu tiré à bout portant, déclare au D' Weiss que, pour obéir à l’ordre d’un officier, un soldat avait tiré sur lui afin de le punir d’avoir transporté dans un village situé à proximité du

champ de bataille plusieurs blessés de notre armée,

Le rapport du 6 mai 1915 (t. II, p.10ets., 66ets., 128 et s.) est encore plus significatif et n’est qu'un long tissu d'horreurs. Il nous indique tout d'abord que c’est systématiquement et à la suile d'instructions émanant du haut commandement allemand que se font les massacres de blessés. Le général Stenger, commandant la 58° brigade, prescrit expressément le massacre d'adversaires mis déjà dans l'impossibilité de se défendre. En suite de cet ordre, le lieutenant Story, commandant la 7e compagnie du 112° d'infanterie, ordonne, le 26 août 1914, à Thiaville, qu à dater de ce jour il ne soit plus fait de prisonniers, que les blessés, armés ou sans défense, soient exécutés et que les prisonniers, même en grandes formations compactes, soient passés par les armes. Aucun ennemi ne devait rester derrière la troupe. Les instructions du général Stenger furent transmises dans les rangs et répétées d'homme à homme. Après la communication qui en fut faite par les officiers, plusieurs blessés français furent tuës à coups de fusil. Ces massacres sont relatés dans le carnet trouvé sur le soldat Rotacher, de la 7° compagnie du 1429 d'infanterie allemande avec indication qu'ils ont été exécutés par ordre de la brigade. Nous n’en finirions pas si nous voulions énoncer tous les faits, dûment et judiciairement établis, que cite le rapport. Nous préférons y renvoyer ceux qui douteraient encore du degré de culture auquel sont parvenus les soldats allemands. A côté des crimes dont les com-

missaires tiennent personnellement le récit de la bouche

même des victimes et des témoins, il en est d’autres, en nombre immense, qui ont été établis par les enquêtes auxquelles les magistrats de l'ordre judiciaire ont procédé sur tous les points du territoire, auprès des militaires soiynés dans les hôpitaux, et dont quelques-uns seulement, à titre d'exemples, ont été insérés dans le rapport. Beaucoup de blessés ont rapporté que, quand ils étaient restés étendus sur le champ de bataille, ils avaient assisté au meurtre de leurs camarades achevés à coups de fusil ou de revolver, à coups de crosse ou de baïonnette, par des soldats, des sous-officiers et même des officiers allemands. D’autres, très nombreux également, ont déclaré qu'eux-mêmes avaient été l'objet de tentatives d'assassinat au cours desquelles ils avaient reçu de nouvelles blessures. Quantité d’entre eux ont été, en outre, dévalisés.

Il nous faut cependant, avant de clore ce sujet, rapporter l'exemple de l'ambulance du D' Sédillot qui demeurera dans le souvenir de tous et constitue bien le type de ce dont sont capables les Allemands.

Le 22 août, après la bataille d'Ethe (Belgique), un poste de secours fut installé à Gomery par le D' Sédillot, à l'extrémité de l’agglomération, dans une maison sur chaque côté de laquelle avaient été arborés des pavillons de la Croix-Rouge. On répartit un grand nombre de blessés dans cette maison, ainsi que dans une grange attenante et dans plusieurs bâtiments voisins. Le lende-

main, vers {1 heures du matin, le village fut envahi par

une troupe allemande et un lieutenant accompagné de 25 hommes se présenta au poste Sédillot. Il le visita entièrement, puis se retira en déclarant que « tout était correct », tandis qu'un sous-officier et un certain nombre de soldats restaient à proximité dans la rue. Ceux-ci paraissaient très surexcités. Ils vociféraient des menaces en faisant le geste de couper le cou, et ne cessaient de crier : « Es est der Krieg des Tods {c’est la guerre de la mort) ; Kugel in Kopf ! (une balle dans la tête). » Le docteur, qui par mesure de prudence avait fait rentrer tout son personnel, venait de donner ses soins au lieutenant interprète Deschars, quand il vit un sous-officier ennemi et quelques hommes faire irruption dans la chambre où il se trouvait auprès de ce blessé, avec le médecin auxiliaire Vayssière, un étudiant en médecine et un ou deux infirmiers. Le sous-officier ordonna à tous les Français présents de sortir en leur déclarant qu'ils allaient être fusillés. M. Sédillot tenta de lui expliquer qu'il n’y avait là que des médecins et des blessés, et lui demanda de faire venir le lieutenant dont il avait déjà reçu la visite ; mais l'Allemand, le visant immédiatement à la tête avec un revolver français dont il était muni, lui tira un coup de cette arme, que l'aide-major put heureusement faire dévier par un geste instinctif, grâce auquel il ne fut atteint qu’à l'épaule. En même temps, l'agresseur criait à ses soldats : « Feuer ! Feuer ! » et des coups de feu éclataient de toutes parts. Atteint à

nouveau de deux balles, l'une à la cuisse droite, l’autre

au bras gauche, le D' Sédillot tombait dans l’entre-bäillement d'une porte et était tiré dans une pièce voisine par un de ses infirmiers, tandis que le sous-officier brûlait la cervelle au lieutenant Deschars. Alors se passa une scène de carnage abominable. Le médecin auxiliaire Vayssière et l’infirmier Bourgis s'étant couchés pour éviter la mort, un soldat s'approcha d'eux, tua M. Vayssière d'un coup de fusil, puis, mettant le canon de son arme sur la poitrine de Bourgis, envoya successivement à ce dernier deux balles qui glissèrent sur les côtes et ne produisirent que des blessures en séton. Les Allemands incendièrent ensuite la maison, et le soldat qui avait tué M. Vayssière et blessé l’infirmier jeta sur le dos de chacun de ceux-ci une poignée de paille enflammée.

Quelques instants après, quand les meurtriers se furent retirés, Bourgis put se débarrasser de la paille qui consumait ses vêtements et sauter, par une fenêtre, dans le jardin. Au bout de 20 minutes. trois Allemands l'ayant découvert dans une planche de choux où il s'était caché, l’obligèrent à se relever, en lui faisant sentir la pointe de leurs baïonnettes et le contraignirent à traverser une grange en flammes dans laquelle 60 ou 80 blessés en train de brüler poussaient des cris affreux. Aux deux portes de la grange, des sentinelles tiraient sur ceux qui essayaient de se sauver. De la chambre dans laquelle il était étendu, le D' Sédillot voyait, par des fenêtres bas-

ses, tomber ces malheureux. Il entendait des bruits de

course éperdue, des cris d’effroi et des appels désespérés, tandis que les Allemands criaient avec fureur: « Noch einer ! Noch einer ! » (Encore un ! Encore un !) Comme le feu qui dévorait la grange avait gagné Ja maison, l'aide-major se traina sur le plancher et c’est alors qu’il aperçut, à travers la fumée, les ennemis fouillant les morts et achevant les blessés qui respiraient encore. Il put, en s'aidant des mains et des dents, monter par une petite échelle dans un faux grenier, où il eut la chance de découvrir une petite ouverture à travers laquelle il lui fut possible de respirer. Par ce trou, il vit les Allemands s'éloigner et plusieurs de ses camarades sauter du premier étage de la maison principale, notamment le D' de Charette, qui était blessé, et le lieutenant Jeannin, du cadre de Saint-Cyr, qu'il avait amputé d’un pied dans la matinée. Ce dernier, en se précipitant, perdit son pansement, et son moignon pénétra dans la terre. Tous les blessés qui restèrent dans la maison furent brülés ; M. Sédillot, qui entendait leurs cris et qui se voyait sur le point de partager leur sort, sauta enfin à son tour dans le jardin. Dans sa chute, il se brisa le péroné droit. Après être resté jusqu’à la nuit, avec ses compagnons, au milieu des choux, il put regagner les ruines de la maison et se mettre à l'abri dans la cave, où il retrouva un certain nombre de ses hommes. Pendant ce temps, les blessés qui étaient parvenus à sortir avaient été bientôt rejoints, et on les avait conduits

au pied du mur du cimetière pour les fusiller. C’est là

que Bourgis, lui aussi, fut amené. Quand il y arriva, les Allemands commençaient à massacrer un premier groupe de prisonniers. [l fut placé dans le second, qu comprenait une douzaine d'hommes. À l'instant où, sur l'ordre d’un sous-officier, le peloton d'exécution faisait feu, il se laissa tomber à terre, bien qu'il n'eût pas été atteint. Une demi-heure plus tard, deux soldats moins féroces que les autres le relevèrent, et il demeura prisonnier.

Le 24, le D' Sédillot, en sortant de la cave, trouva, dans le jardin et dans la rue, une grande quantité de cadavres. C'étaient ceux de ses blessés. Il en reconnut plusieurs, notamment un qui était en chemise avec une gouttière à chaque jambe. Il fut alors arrêté par des hommes qui n’appartenaient pas au même régiment que les massacreurs et conduit au cimetière, où il fut mis en présence d’un grand nombre de corps alignés le long du mur. Bientôt, quatre Français blessés, le Dr de Charette et trois soldats qui étaient accusés d’avoir tiré, furent amenés auprès de lui. Tous jurèrent que cette accusation était fausse, et l’un des soldats montra ses deux bras cassés, prouvant ainsi l'impossibilité dans laquelle il était de se livrer au moindre acte d’agression. Un capitaine n'en ordonna pas moins l'exécution des quatre prisonniers. Elle eut lieu sur la route, à trente mètres du Dr Sédillot. Avant d’être fusillé, M. de Charette pria l'officier qui venait de le condamner à mort

de faire parvenir à sa famille son portefeuille qu'il lui remit.

Après ces terribles événements, l’aide-major Sédillot a été soigné successivement dans deux hôpitaux, puis transféré à Ingolstadt, où il a été retenu du 16 septembre au 21 mars el traité comme un prisonnier de droit commup.

Quand, après le rapatriement de plusieurs infirmiers, des journaux français ont publié des récits relatifs aux atrocilés qui avaient été commises à Gomery, il a été appelé à la kommandantur et a subi un interrogatoire devant un lieutenant attaché au conseil de guerre. Celuici a cherché à l'intimider, l’a menacé de cellule et de prison, et lui à notifié qu'il risquait de cinq à dix ans de forteresse si une seule de ses déclarations se trouvait contredite par quelque autre témoin. M. Sédillot a cru devoir se montrer extrêmement prudent et invoquer un prétendu obscurcissement de sa mémoire. Encore le procès-verbal constatant sa déposition a-t-il été rédigé d’une façon tellement tendancieuse que le docteur n’a cru devoir le signer que le lendemain, après l'avoir fait rectifier.

Selon les souvenirs de Bourgis, les massacres de Gomery auraient été commis par des hommes du 47e régiment d'infanterie. Le D' Sédillot croit, sans cependant pouvoir l’affirmer, que les soldats allemands qui ont assassiné ses camarades et ses blessés appartenaient au 6° régiment, tandis que ceux qui l'ont fait prisonnier et ont fusillé M. de Charette faisaient partie du

47e, Ce qui est certain, en tous cas, c'est que cent ou MESA 1

cent vingt blessés ont péri sous les balles ou dans les flammes.

Ce n’est pas seulement aux blessés que s’attaquaient les Allemands: l'exemple du D' Sédillot nous montre que le personnel sanitaire, expressément garanti par la convention de Genève, ne fut pas davantage à l'abri. L'attaque par les troupes allemandes de colonnes d'ambulances, l'abus du drapeau blanc et des insignes de la croix-Rouge sont autant de violations des lois de la guerre qui font l'objet de nombreux témoignages. Quant au personnel médical, aux médecins et aux infirmiers qui ne peuvent être retenus en captivité aux termes de cette convention, on nous apprend tous les jours que quelques-uns sont libérés après plusieurs mois d’une détention qui n'aurait jamais dû exister, et nos efforts persévérants n'ont pu encore déterminer le retour d'un certain nombre que gardent toujours indûment les camps allemands. Aussi a-t-il fallu user de représailles, et en est-on réduit aujourd'hui à procéder à l’échange de ces prisonniers illégitimes !

Les 2e et 7 rapports belges nous fournissent quantité d'exemples de violations de la convention de Genève. On s'y reportera pour l'examen des détails dans lesquels nous ne pouvons entrer. Signalons cependant quelques faits particulièrement frappants. A Namur, les membres du personnel sanitaire furent retenus, l'oberartz déclarant qu'il était de l'intérêt de l'Allemagne de ne point per-

mettre aux médecins de rejoindre l’armée à Anvers, pour

priver celle-ci de soins médicaux, «la maladie et l’épidémie étant pour eux un atout de plus... » À Liège, le Dr Léon Fredericq, professeur à l'Université, est rendu responsable de la faite de son fils et retenu prisonnier au fort de la Chartreuse jusqu'à ce que celui-ci rentre à Liège. Or, le D' Henri Fredericq, qui était parvenu à s'échapper, avait été indüment retenu prisonnier après la prise du fort de Chaudfontaine alors qu'il n’était pas combattant et qu'en sa qualité de médecin ambulancier, la convention de Genève ne permetlait pas son arrèstation.

Les mêmes constatations sont faites par les rapports français. « Nos ennemis, mentionne celui du 1° mai 1915, affectent d'ignorer d'une façon absolue les immunités qui sont garanties par la convention de Genève au personnel médical des armées. Ils font prisonniers nos médecins, tirent sur eux fréquemment, ouvrent à chaque instant le feu sur les brancardiers ou infirmiers et bombardent les ambulances, ainsi que les voitures sanitaires », ceci en pleine connaissance de cause. On trouvera au tome IT des rapports (p. 23 à 29, 180 et s., 191 et s.), de nombreux exemples de ces procédés. C'est le 22 août, le médecin auxiliaire Mozer qui, conduit auprès d'un capitaine après avoir passé une partie de sa journée à soigner les blessés, recoit l’ordre de tourner la tête, sent l'officier lui placer sur la tempe gauche le canon du revolver, croit à une mauvaise plaisanterie en entendant jouer plusieurs

fois le barillet de l'arme, et finalement est atteint d'une

balle. L'intervention d'un autre officier qui arrive alors le sauve des mains du meurtrier qui continuait à le viser. Le professeur Vulpuis, de l'Université d'Heidelberg, déclare à ses confrères français, avant d'évacuer les blessés, « qu'il va procéder à une petite formalité dont il a J'habitude. 11 s'agissait simplement de les contraindre à lui remettre tout l'argent qu'ils avaient sur eux. Les blessés sont ensuite fouillés et dévalisés. Le D' Bender, après avoir été blessé et avoir été l’objet de sévices innommables rapportés tout au long au rapport, s’installe à Stenay tant bien que mal avec les blessés qu'il amène de Fossé et 180 autres qu'on lui amène dans un état effroyable. Il est seul avec deux infirmiers. Pendant ce temps, les Allemands, sans lui apporter le moindre secours. fument leur pipe auprès des voitures. Plusieurs jours durant, nos soldats ne recoivent de l'ennemi aucune nourriture. Ils hurlaient de faim et seraient certainement morts d'inanition sans le dévouement d’une jeune fille, Mile Huon, qui, au péril de sa vie, parvint à les ravitailler un peu. Il supplie qu'on opère ses grands blessés ou qu’on lui permette de les opérer lui-même. Le major allemand refuse. Presque tous sont décédés faute de soins. Un soldat français, pourtant, fut amputé. Bien qu'il n’eût reçu au pied qu’une blessure sans gravité, un major ennemi lui coupa la cuisse. Et comme M. Bender s'étonne, indigné, le médecin lui répond : « Ce sera un soldat de moins contre nous dans la guerre future. » Un officier lui avait

donné sa parole d'honneur que les Français laissés à

Fossé seraient soignés. Apprenant qu'ils étaient abandonnés sans soins et mouraient de faim et d'infection, M. Bender fait une démarche pour rappeler la parole donnée : il est roué de coups et les journées qui suivirent, mis deux fois au mur sous les prétextes les plus vains, il faillit être fusillé. Le 22 août, près d’Ethe, les Allemands fusillent 25 infirmiers ou brancardiers et incendient le hangar sous lequel étaient encore des blessés qu'on n'avait pas eu le temps de transporter à la mairie : 20 ou 30 périrent.

Les attentats contre les ambulances ne sont pas moins significatifs que ceux dont est l'objet le personnel sanitaire. Le 25 août, l'hôpital de Baccarat est en butte au feu de l'artillerie après avoir été désigné aux batteries ennemies par la fusée d'un aéroplane qui l'avait survolé. Le 10 septembre, un poste de secours établi à Seraucourt (Meuse), et le 11 octobre, l'ambulance de Minaucourt (Marne) sont également repérés par les avions et fortement bombardés. À Xiry-Circourt, les Allemands tirent à une distance de 40 mètres sur des voitures portant le pavillon de la Croix-Rouge ; à Berry-au-Bac, à Reméréville, ils dirigent volontairement leurs obus sur des bâtiments ou des convois dans lesquels étaient entassés des blessés. A Thiaucourt, le 7 septembre 1914, avec des mitrailleuses, ils tirent sur un poste de secours, où se trouvaient six ou sept médecins et trois ou quâtre cents blessés. Tous furent achevés. Le lendemain, quand on reprit Thiaucourt, on trouva les cadavres du poste de

secours amoncelés.

Et ce ne sont là que quelques faits parmi l'amoncellement de ceux que contiennent les rapports ! Ce ne sont que relations attestant les attaques d’ambulances, attentats dont sont victimes les brancardiers ou les infirmiers accomplissant leur tâche charitable. Les choses en sont arrivées à te) point qu'il suffit de hisser sur un arbre le drapeau de la Croix-Rouge — l'expérience fut faite — pour attirer sur cet arbre cinq minutes après une pluie d'obus, ou que, comme à Virginy, le major est obligé de faire évacuer l'immeuble garni du drapeau de la Croix- Rouge sur lequel l'ennemi ne cesse de tirer et de faire abriter les blessés dans une écurie où il n’y avait pas de drapeau, pour être laissé tranquille.

Par contre, les'Allemands savent se mettre à l’abri de ces mêmes signes de la convention de Genève pour masquer de lâches agressions, étant sûrs de trouver chez leur adversaire le respect des traités qu’ils méprisent.

Signalons, pour clore ce chapitre, quelques-uns des attentats contre des non combattants qui démontrent bien les sentiments de haine implacable dont sont animés nos adversaires. Ce sont les agressions commises par les blessés allemands envers les Français qui les secouraient : c'est à Saint-Médard (Belgique), le 22 août, le capitaine Coustre, du 108 d'infanterie, qui est tué d’un coup de revolver en donnant à boire à un ennemi blessé. La même aventure arriva au capitaine Lesourd, du 50° d'infanterie. Le 31 août, à Voncq (Ardennes), un

soldat allemand, étendu sur le champ de bataille, tire

deux coups de revolver sur un de nos soldats qui s’'éloignait après lui avoir donné à boire. En septembre, l'aidepharmacien Dejean, voulant panser un officier allemand blessé, reçoit un coup de revolver dans le bras.

On peut dire que la méconnaissance de toute espèce de sentiment d'humanité est donc le fond même de l'âme allemande. Rien d'étonnant.dés lors,à ce que les conventions ayant pour but d'atténuer les atrocités de la guerre n'aient pas plus de valeur aux yeux de l'armée impériale que les «chiffons de papier » n’en ont pour les diplomates germains. Cela rentre dans l'ordre. Au surplus, on a enseigné aux Allemands que la possession d’une force plus grande est le signe de la seule supériorité qui existe. Ils en ont conclu que tout usage de la force est chose légitime, et comme, à la guerre, l'essentiel est d'en finir au plus lôt avec l'ennemi, et que, du reste, cet ennemi est un être inférieur et indigne de respect, pourquoi n'achèverait-on pas les blessés ? Cela peut jeter la terreur dans l’âme de l’ennemi et hâter la victoire des armes allemandes. Le massacre des blessés rentre dans la Kriegsraison. C’est par de tels raisonnements, fait justement observer M. Pillet, que l’on s’achemine vers une barbarie que la race humaine n’a peut-être jamais connue. Loin d’intimider l’adversaire, de semblables procédés ont pour résultat le plus sûr de l’irriter. Ces excès amènent des représailles et comme, au cours d’une guerre, un parti n'est jamais certain d’être toujours Le plus nombreux et le plus fort, il est exposé à souffrir cruellement de sa propre

inhumanité (op. cit., p. 14).

Remarquons du reste que si, dans la présente guerre, les dispositions de la convention de Genève n’ont pratiquement pas existé, on avait déjà reproché à certains belligérants, au cours des conflits antérieurs, de les avoir méconnues. C'est ce dont se sont mutuellement accusés, en 1870-1871, Bismarck et M. de Chaudordy (1), etun échange assez vif de dépêches se produisit sur ce point entre eux. Durant la guerre de 1877, tandis que la Russie respectait la convention, la vulgarisant dans un questionnaire par demandes et réponses distribué aux troupes, les Turcs l'ignoraient absolument et agissaient en conséquence (2). Pendant la guerre de 1897 avec la Grèce, ils s'en préoccupèrent davantage, mais cependant d’une façon encore insuffisante. C’est ainsi qu’ils bombardèrent l'hôpital militaire d'Arta, bien que couvert par le drapeau de la Croix-Rouge (3). La convention fut, au contraire, observée scrupuleusement pendant la guerre de 1885 entre la Serbie et la Bulgarie, et de la part des Japonais dans leur conflit avec la Chine (4). Lors de la guerre

anglo-transvaalienne, les Anglais se sont rendus coupa-

(1) Rev. de dr. int., 1871, t. II, p. 324 ets.

(2) De Martens, 1. II, $ 114, p. 245. — Des ordres russes spéciaux des 20 juin et 23 juillet 1877 menaçaient de peines sévères ceux qui n'observeraient pas la convention de Genève, tandis que les armées ottomanes en ignoraient la lettre. — Conf., du même auteur, La paix et la guerre, p. 230 ets. Sur la conduite des Turcs, conf. Geffcken sur Heffter, $ 126, note 5.

(8) Politis, La guerre gréco-turque, dans la /ev. gén. de dr. int. public, 1897, p. 686.

(4) Nagao-Ariga, op. cit., p. U3ets.

bles d'infractions regrettables contre la convention de 186% (1) ; et, au cours de la guerre russo-japonaise, les Russes se sont plaints à maintes reprises d'actes de cruauté commis par les Japonais à l'égard des blessés russes. Il est vrai que le Japon a démenti ces faits et a reproché, à son tour, des actes aussi inexcusables dont ses propres blessés auraient été victimes de la part des troupes russes (2). Il a été également allégué que les Japonais auraient bombardé les hôpitaux de Port-Arthur et blessé ainsi des médecins, des infirmiers et des malades; que, d'autre part, le général Stæssel aurait fait flotter les couleurs de Genève sur la plupart des monuments de Port-Arthur, pour rendre impossible le tir des assiégeants, et que d’autres généraux auraient aussi usurpé les insignes de Genève et abusé du drapeau blanc parlementaire (3). Les Italiens et les Turcs se sont également mutuellement accusés de cruautés et d'excès de toutes sortes qui auraient été commis contre leurs blessés au cours de la guerre italo-turque.

Quoi qu'il en soit, on peut dire, cependant, que les grandes lignes de la convention furent observées et que, malgré ces violations, elle rendit de grands services aux

belligérants. Aujourd'hui, au contraire, il faut recon-

(1) Conf. Mérignhac, Rev. gén. de dr. int. public, 1901, p. 105 et s.; Le Temps du 13 mars 1902.

(2) Journal des Débats du 30 juin et du # juillet 1904. — Conf. sur ces points, Nagao-Ariga, La guerre russo-japonaise, p. 103 et s.

(3) Nagao-Ariga, tbid., p. 178 ets, 249ets., 283 ets.

naître avec M. Pillet (/0c. cit.) que « la convention de Genève est parmi les ruines les plus déplorables que cette guerre ait entassées. On ne peut pas lui faire les reproches que méritent les conventions de La Haye ; elle n’est ni trop étendue, ni difficile à observer. Toutes les nations l'ont ratifiée, et il n’est pas à craindre qu'elle demeure une lettre morte comme les conventions de 1907 et peut-être celles de 1899. Son principe est simple et personne ne saurait le contester. La remettra-t-on en vigueur après la guerre? On y sera porté et même on observera que toute adhésion nouvelle est inutile puisqu'elle n’a jamais été formellement résolue, bien qu'elle n'ait pas été observée. Il semble qu'il n'y aura qu’à laisser aller les choses. Que l’on se méfie beaucoup de cet optimisme. Si l’on espère dans l’avenir, si l’on se dit que cette guerre est une exception après laquelle les peuples reviendront d'eux-mêmes aux pratiques d'une guerre humaine, il arrivera ceci: la convention de Genève ne sera dénoncée par personne, mais elle ne sera observée par personne. Rien n'est pire, à notre avis, pour une convention, que d’être simplement méconnue. Mieux vaudrait pour son autorité qu'elle fût dénoncée. Dénoncée, on tâcherait, après la guerre, de reprendre les choses et de la refaire en meilleurs termes, — il ne serait pas impossible, en effet, d'améliorer et surtout de simplifier la convention de Genève ; — simplement méconnue, on s’accoutume à ne pas la prendre au sérieux, et de même qu’on ne l’a pas observée dans le passé, on ne l’observera

pas davantage dans l'avenir. »

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