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CHAPITRE V

La guerre contemporaine admet le principe que le prisonnier est exclusivement au pouvoir de l'État ennemi et doit être détenu seulement pendant la durée des hostilités par mesure de süreté. On doit donc, sans le maltraiter, prendre seulement les mesures nécessaires pour l'empècher de s'évader et d'aller grossir les rangs de l’armée ennemie. C'est au cours du xix° siècle que les mœurs se sont principalement adoucies en faveur des prisonniers de guerre, et la guerre de Crimée en a été Le point culmnant. Il est absolument interdit de mettre à mort les prisonniers, sauf dans le seul cas d’une rébellion de nature à compromettre la sécurité du capteur. Et l'opinion de certains auteurs (1) qui voudraient autoriser la mise à mort des captifs pour le cas où leur présence deviendrait un danger éventuel ou même une simple charge, est repoussée avec indignation par la partie saine de la doctrine internationale. Il y a bien d’autres moyens que peut, en effet, employer un ennemi pré-

voyant pour rendre inoffensive une troupe prisonnière,

(1) Bluntschli, art, 580 ; Hefter, $ 128 ; Neumann, $ 46 ; Lieber, art. 60 des instructions pour les armées américaines.

« Lui faire jeter ses armes et ses munitions, dit M. Pillet, la séparer de ses chefs, l'obliger même, s'il le faut, à se dépouiller de ses habits et de ses chaussures, sont autant de moyens de la rendre inoffensive ; et on conviendra au moins qu'il ne faudra pas, pour la surveiller pendant le moment critique, plus de forces qu'il n'en faudrait pour la détruire, » Au pis aller, du reste, mieux vaudrait relächer les captifs, s’il n’y a pas moyen de faire différemment, que d'assumer la lourde responsabilité de massacres injustifiés qui auraient pour résultat d'exaspérer l’ennemi et de rendre la lutte plus ardente et plus atroce, de provoquer des représailles terribles et des résistances désespérées. Le soldat luttera jusqu'au bout s'il sait qu'il peut trouver la mort dans la captivité, tandis qu'il se rendra plus facilement s'il n'a pas cette crainte. Au Transvaal, les chefs boers qui ne pouvaient garder les prisonniers anglais les remettaient en liberté après leur avoir enlevé leurs armes, leurs munitions et leurs vêtements (1). C'est en somme ce qu'avaient compris jusqu'à ce jour les belligérants. Et quand, comme à la bataille d'Elandslaagte, les lanciers anglais, pendant la guerre sud-africaine, eurent décimé des boers ayant jeté leurs armes en signe de reddition, le gouvernement britannique n’hésita pas à désavouer énergiquement ses soldats. Le War Office, en avril 1902, publia du reste une com-

munication aux termes de laquelle certains officiers

(1) Mérignhac, 7r. de dr. public intern., t. NT, p. 161.

d'un corps irrégulier servant au Transvaal et appelé Bushveldt carabineers avaient été jugés par un conseil de guerre, reconnus coupables d'assassinat sur la personne de prisonniers boers et condamnés à mort pour meurtre.

Mais ce n'est pas seulement la vie des prisonniers qui doit être sauvegardée : ils doivent être traités avec humanité, et à cet égard le règlement de La Haye, dans ses articles 4 à 8, trace les grandes lignes du traitement des prisonniers de guerre, suivant les principes déjà admis par les juristes de tous les pays et les codifications du droit de la guerre, spécialement par celle d'Oxford de l'Institut de droit international (1).

Antérieurement au règlement de La Haye,les gouver nements avaient déjà édicté des dispositions d'ordre interne plus ou moins calquées sur le projet de Bruxelles de 1874 (art. 23 à 34). En France, le règlement du

21 mars 1893 contient une série de règles humanitaires

(1) Art. 4 de la IV: convention de La Haye : « Les prisonniers de guerre sont au pouvoir du gouvernement ennemi, mais non des individus ou des corps qui les ont capturés. Ils doivent être traités avec humanité. Tout ce qui leur appartient personnellement, excepté les armes, les chevaux et les papiers militaires, reste leur propriété. » — Art, 7 : « Le gouvernement au pouvoir duquel se trouvent les prisonniers de guerre est chargé de leur entretien. A défaut d'une entente spéciale entre les belligérants, les prisonniers de guerre seront traités pour la nourriture, le couchage et l'habillement, sur le même pied que les troupes du gouvernement qui les aura capturés. » — Art. 23: ... « Il est interdit:... c) de tuer ou de blesser un ennemi qui, ayant mis bas les armes ou n'ayant plus les moyens de se défendre, s’est rendu à discrétion ; d) de déclarer qu'il ne sera pas fait de quartier... »

et libérales qui furent, aux Conférences de La Haye, l’objet d'éloges bien mérités et qui ont été reproduites dans la plupart des aulres règlements nationaux (1). Ces règlements, restés en pleine vigueur, doivent se concilier avec celui de La Haye. Conciliation facile, car ce dernier s'occupe naturellement des questions principales, laissant celles de détail à la réglementation des actes nationaux.

Comment ont été observés les principes du droit des gens en notre matière dans la pratique des guerres con-

temporaines ?

(1) Voir, sur cette matière, pour la France, le décret du 28 mai 1895, portant règlement sur le service des armées en campagne, dont l’article 140, titre XIV, chap. VI, prescrit les mesures à prendre pour la garde et la mise en route des prisonniers. — Conf. art. 139 de l'instruction provisoire du 8 juin 1897 sur le service du génie en campagne. Voir, sur les convois de prisonniers, l'article 121 du décret précité de 1895 et l’article 94 de l'instruction pratique provisoire du 1° août 1902 sur le service de la cavalerie en campagne.

L’annexe VIIT, pp. 247 et s., de l'ouvrage de M. Romberg, Belligérants, blessés, prisonniers de guerre, indique les principales dispositions concernant les prisonniers de guerre usitées dans les divers États. Les règlements postérieurs qui ont pu intervenir se sont naturellement inspirés des mêmes principes. En dehors des règlements français indiqués ci-dessus, citons : Allemagne, extrait du règlement du 28 mai 1888 sur le service en campagne ; Espagne, règlement de 1882 sur le service des armées en campagne, art. 902 et 927 ; Angleterre, chap. XII du Manuel non officiel de législation militaire de Lord Thring, dont la 2° édition a été publiée en 1887; llalie, extrait du règlement du service de guerre du 6 mars 1882; Autriche-Hongrie, extrait du règlement de 1881 ; Portugal, règlement provisoire pour le service des armées en campagne de 1890, art. 1092 à 1107 ; Russie, règlement temporaire sur les prisonniers de guerre, publié au journal de Saint-Pétersbourg du 10 juillet-{* août 1877.

Durant la guerre franco-allemande, le prince de Bismarck a reproché aux Français, dans une circulaire du 9 janvier 1871, d’avoir maltraité les prisonniers allemands. De leur côté, les prisonniers français, internés en Allemagne, se sont plaints du traitement qui leur avait été infligé (1). Au cours de la guerre du Transvaal, le traitement appliqué aux prisonniers boers a laissé beaucoup à désirer. Les Anglais déportèrent à Sainte-Hélène, dont le climat meurtrier est bien connu, Kronje et ses compagnons. Au Transvaal, les prisonniers manquaient des provisions les plus nécessaires et des soins indispensables. Enfin on organisa les fameux camps-prisons ou de concentration où l'on parquait les vieillards, les femmes et les enfants boers, dans des conditions telles qu’en raison de la famine, du froid et des maladies épidémiques de toutes sortes, la mortalité devint si forte que l'espèce faillit disparaitre. Au contraire, de l'avis général, les Boers traitaient leurs prisonniers avec humanité et délicatesse ; et leurs adversaires durent leur rendre un hommage bien mérité. [ls allaient même jusqu’à se priver de certains aliments pour les donner aux prisonniers malades, et partageaient fraternellement leurs

provisions avec les autres (2).

(1) Pradier-Fodéré, $ 2209.

(2) Les Anglais ont essayé de légitimer leur conduite soit par le manque de ressources du pays dévasté, soit par la crainte de voir les femmes et les enfants boers servir d'espions aux maris et aux pères. Aucun de ces arguments ne peut justifier une pratique en désaccord absolu avec les lois de la guerre interdisant de faire

Les prisonniers chinois furent traités avec tous les ménagements voulus durant la guerre sino japonaise (1); et, lors de son conflit avec la Russie, le gouvernement japonais publia, le 14 février 1904, un règlement fort libéral concernant les prisonniers russes (2). Toutefois, s’ils furent convenablement traités à l'intérieur du Japon, il n'en fut pas de même en Mandchourie (3). Quant aux prisonniers japonais, ils furent parfaitement traités en Russie (4).

Au cours de la guerre italo-turque, le gouvernement ottoman à protesté, par une circulaire adressée aux puissances, contre des actes de cruauté et des massacres commis sur ses belligérants dans les provinces de Tripoli et de Benghasi. Les Italiens ont riposté par la divulgation d'actes de sauvagerie dont se seraient rendues coupables les troupes ottomanes. Le général Sforza, inspecteur du service de santé, visitant les lieux occupés par les troupes à la suite de la marche en avant du 26 novembre 1911, en compagnie des colonels Nigrotto et Murici, du capitaine Lestefani et de quelques journalis-

tes, a déclaré avoir découvert vingt-huit cadavres de

prisonniers tous autres que les combattants. — Conf. sur les faits relatés au texte, Mérignhac, dans la Aev, gén. de dr. int. publ., 1901, p. 102ets., et Despagnet, 1bid., 1900, p. 679 et s.

(1) Nagao-Ariga, La guerre sino-japonaise, p. 105 et s.

(2) Nagaoka, La querre russo-japonaise au point de vue du droit international, Rev. gén. dr int. publ., 1905, p. 605 ets.

(3) Nagao Ariga, La guerre russo-japonaise, p. 93 et s., 111 et se, l19 ets.

(4) Nasao-Ariga, op. cit., p. 124ets.

soldats italiens, tombés dans les combats du 23 octobre, horriblement mutilés et, parmi eux, le corps d’un médecin militaire. Les soldats italiens auraient été trouvés ensevelis vivants, la tête hors de la terre, certains les mains coupées ; plusieurs cadavres non ensevelis portaient la trace de sévices. Un des journalistes marquants de l'Italie, M. Luigi Barzini, a d'autre part, en réponse aux allégations de cruauté dirigées contre les soldats italiens par la presse allemande, autrichienne et anglaise adressé, le 16 novembre, au Corriere della Sera, une dépêche retraçant les événements du 23 octobre. Il y affirme que les Arabes maltraitèrent cruellement les soldats italiens par eux faits prisonniers. Le spectacle de leurs cadavres mutilés était, dit-il, effroyable ; ils étaient complètement nus et criblés de coups de poignards. Le journaliste ajoute que les Italiens ne passèrent par les armes que les Arabes surpris en plein combat; et que des bandes de captifs armés furent dirigés sur Tripoli, alors qu'une proclamation du général Caneva avait donné l'ordre de fusiller tous ceux qui seraient pris les armes à la main. Les prisonniers furent traités humainement et relâchés, après qu'on eut fait quelques exemples isolés.

Dans la guerre actuelle, siles gouvernements de l'Entente ont scrupuleusement observé les conventions en vigueur, toutes les dispositions humanitaires prévues en faveur des prisonniers ont subi de la part des empires

centraux le même sort que celles relatives aux blessés. M, — 12

Nous avons déjà vu, à propos de ces derniers, comment, en même temps qu'ils achevaient les mourants, les Allemands massacraient les prisonniers. Ces faits n'ont pas été isolés. Nous les trouvons reproduits sur une vaste échelle au cours des 7° et 15° rapports belges. Le 11 septembre 1914, un nommé Burin, fait prisonnier près d’Aerschot, se voit plonger les mains dans une marmite d'eau bouillante pour l'obliger à parler, etil déclare avoir vu deux autres soldats soumis à des tortures : l’un d’eux, qui s'était rebellé, fut saisi par les Allemands qui lui lièrent bras et jambes et lui tordirent le cou jusqu’à ce que la mort s’ensuivit ; l’autre eut un doigt coupé. Les prisonniers faits à Aerschot, le 19 août 1914, sont fusillés au nombre d’une trentaine. De même pour une douzaine de Franco-Belges pris dans la nuit du 26 au 27 octobre 1914, près de Dixmude. Le rapport français du 1% mai 1915 mentionne toute une série d'attentats du même genre (t. III-IV, p. 20 ets., 128ets.). C'est le 29 août, à la ferme des Tiges, près de Saint-Dié, une trentaine d'hommes du 29° de ligne qui, après s'être rendus, sont désarmés, alignés contre un mur et que, malgré leurs supplications, celles même d’un de ses soldats, le lieutenant allemand fait impitoyablement fusiller à six pas par un peloton d’assassins. C’est, derrière Ethe, ce groupe de 150 prisonniers français capturés le 22 août 1914 et devant qui arrive un général, entouré de son état-major, parmi lequel on distingue une femme portant

le casque à pointe. Le général prononce cette parole:

« Bis aus de mletzten abgeschlagen » (abattez-les jusqu'au dernier) (déposition du Dr Chon). C’est surtout cet horrible massacre de la tranchée de Calonne auquel nous nous bornerons pour ne pas trop alourdir notre récit. « Le 22 septembre, dépose le soldat Chevalier, du 264°, vers 8 ou 9 heures, le capitaine allemand nous à fait signe de nous coucher dans un chemin tracé à travers les taillis. Nous nous étions placés derrière un arbre, en groupe, agenouillés, croyant qu'il allait y avoir une attaque; mais l'officier nous a fait signe que ce n'était pas ainsi qu'il fallait se placer et nous a fait coucher l’un auprès de l’autre, face au sol, du côté de l'arbre faisant face au chemin. En me retournant légèrement, j'ai vu que sept ou huit soldats allemands, dont les pieds devaient être à environ un mètre des nôtres, nous visaient avec leurs fusils. Ils ont tiré deux salves au commandement. A la première, je n'ai pas été touché ; mais à la seconde, j'ai reçu une balle à la cuisse et une autre au mollet. Pavais fait le mort. A la première décharge, mon voisin Moulin, originaire d'Aubenas, a eu la tête fracassée et des débris sont tombés sur moi; en outre, j'ai senti un autre corps tomber en travers sur mes jambes. Un autre de mes camarades, originaire d’Alissas, blessé par les décharges, a demandé pitié au nom de sa femme et de ses enfants ; on lui a donné un coup de baïonnette. Il a de nouveau imploré pitié, faisant signe qu'on lui tirât une balle dans la tête ou dans le cœur: mais onluia

lancé un second coup de baïonnette. Il a encore pu de-

mander pitié, et alors un troisième coup de baïonnette l'a étendu. Les Allemands ont ensuite coupé des branches pour nous en recouvrir, et ils sont partis environ un quart d'heure après. Vers 3 heures, j'ai repoussé le corps qui me couvrait en partie, je suis sorti, et j'ai pu rejoindre les lignes françaises au 288° d'infanterie. J'ai indiqué au major de Genicourt comment j'avais été blessé. On en à pris note. »

Ajoutons que le lendemain le 288° régiment a retrouvé, gisant dans le bois, au carrefour formé par la lranchée de Calonne et la route de Vaux-les-Palameix à Saint- Remy, une quinzaine des victimes de ce drame : € Un sous-officier était encore en vie ; il fit un récit impressionnant de ce que les malheureux avaient vécu. Entourés dans les bois et blessés pour la plupart, ils avaient été emmenés prisonniers par les Allemands dans leur mouvement en avant. Quand les Allemands durent se replier, ils les firent coucher à terre et les fusillèrent sans autre forme de procès, avec une sauvagerie inouïe ; certains cadavres avaient la tête littéralement en bouillie. Les mêmes faits s'étaient produits dans la partie du bois au nord de la Tranchée de Calonne. Là se trouvait un véritable charnier : une quarantaine de Français des 54e, 67° et 259° étaient couchés à terre la tête fracassée. »

Ceux qui échappèrent aux massacres ont été conduits en Allemagne. Mais pour y mener quelle existence ! «Pendant T mois, dépose le D' Bender, je suis resté en

captivité à Ingolstadt. Nous y étions traités comme des

prisonniers de droit commun et nous y subissions de dures humiliations. C’est ainsi que les officiers français, quel que fût leur grade, jusqu'à des colonels, étaient contraints de saluer les premiers le lieutenant commandant le dépôt. On nous a fait fouiller plusieurs fois par de simples soldats et j'ai entendu le major Kleck dire, en parlant de nous: « Il ne faut pas leur faire la vie trop douce. » La nourriture était détestable et les conditions d'habitabilité très défectueuses. Nous ne pouvions sortir que pendant 1 h. 1/2 matin et soir, dans une sorte de cour intérieure, et la faculté, qui nous avait été laissée au début, de monter sur les talus du fort pour jouir d'un peu de vue, nous a été bientôt retirée. Je dois dire qu'elle fut rétablie au mois de mars, à la suite d’une visite de l'ambassadeur d'Espagne. »

Si tel était le traitement réservé aux officiers prisonniers, on peut se rendre aisément compte de celui qui attendait les hommes de troupe. Aussi bien, l'écho est-il arrivé jusqu à nous de ces camps de prisonniers installés de la façon la plus insalubre, où pour un oui ou pour un non, les malheureux qui y sont renfermés sont en butte aux pires violences de la part de leurs gardiens. Nous en avons une description précise, au surplus, par les témoignages des prisonniers civils rapatriés qui, bien que détenus au mépris de tous les principes du droit des gens, subissent la plus dure captivité. Un sujet mexicain, libéré comme tel quelques jours après à raison de sa

qualité, a fait un récit circonstancié de la vie de ces mal-

heureux Belges au camp de Soldau. Dans le grenier où il dormait, ils sont 650 mêlés les uns aux autres, sans presque de place pour s'étendre. Le matin, on les réveille avec des cris variés dont les plus modérés comprennent nécessairement le mot cochon et sont agrémentés de coups de chicotte. Ceux-ci interviennent dans toutes les circonstances du jour. Le froid, la faim, la saleté la plus répugnante règnent. Les punitions se multiplient pour un oui Où un non, parce qu’on ne comprend pas. Celui qui désobéit ou qui refuse la maigre soupe du jour, trop rebutante au goût, est attaché à un pilier au milieu de la cour pour inspirer la soumission aux autres. Le désespoir couve. Le cachot est si affreux qu’un homme s’y pend, qu'un autre, Wallon, condamné parce qu'il n’entend pas l'allemand, y devient fou et doit être conduit à l’asile de Lunebourg. Les prêtres y sont insultés plus que tous autres. « Deux d’entre eux, raconte M. F., l'abbé Beelaerts et le curé Hackerelle ont eu à y subir de telles atrocités qu’un ancien prisonnier, consul de Russie en Amérique, arrêté le premier jour de la guerre et libéré en septembre, ayant fait une campagne de presse et fait faire des gravures représentant les deux prêtres attachés dans la cour de la caserne pendant qu'un soldat les frappait, 1l y aurait eu une interpellation au Landtag de Hanovre : alors les officiers sont venus et ont fait signer à tous les malheureux, sous menace de coups, une feuille en blanc, sans doute une feuille de protestation de leur

part. » Le traitement, au camp de Munster, n’est pas

plus humain. Là aussi on voit des femmes, des enfants, certains n'ont pas onze ans. Là aussi (le récit d’un évadé digne de foi ne laisse aucun doute), la faim sévit et torture ceux qui n’ont pas d'argent pour acheter du pain à la cantine, Là aussi, le feu, la lumière, la propreté, l'hygiène sont inconnus, Les tuberculeux, les syphilitiques, les galeux sont mêlés aux autres. Deux professeurs à la faculté de médecine de Louvain, qui y ont été enfermés, pourraient donner d'intéressants détails. On ne change pas la paille sale des baraques, qui sont infestées de gros poux. Là aussi les pauvres, arrachés de chez eux en pantoufles ou en bras de chemise, ne peuvent se chausser ou se vêtir. Là aussi les prêtres sont brimés, n'ont jamais l'autorisation de dire la messe. Les coups, les mauvais traitements, les insultes pleuvent. « Les soldats, dit le rapport du paisible otage conduit à Munster, — témoin impartial et calme qui plusieurs fois rend hommage à la bonté individuelle de tel ou tel militaire allemand — les soldats nous considéraient comme des assassins et nous traitaient en conséquence. Les injures, les menaces, les coups de crosse ne nous étaient guère épargnés, pas même aux vieillards. Les mauvais traitements, les privations, les émotions, etc., eurent pour effet qu’au début plusieurs avaient perdu totalement la raison. Pour le groupe des habitants de Wesemael et des environs, cela eut des conséquences tragiques qui coûtèrent la vie à plusieurs.» Les habitants de Louvain ont été entassés

dans des wagons de marchandises fermés. Ces pauvres

gens, parmi lesquels il y avait une centaine de femmes et d'enfants, dont plusieurs tout petits, ont dû voyager à peine nourris, dans l'impossibilité de dormir. A Z..., on les débarqua pour les interner dans des baraquements servant à loger, en temps ordinaire, les chevaux et les soldats. Nombre y sont encore maintenant, dit le rapport du 6 janvier 1915, n'ayant, la plupart, que leurs vètements d'été, quelques-uns à peine vêtus, car ils ont été emmenés de chez eux tels que, sans qu'on leur permit de compléter leur habillement ni de prendre aucun bagage. [ls ont pour coucher de la paille, jamais renouvelée, et on ne leur a donné, à leur arrivée, qu'une couverture pour deux, couverture usée, souillée, et fort mince. Le feu et la lumière étaient choses inconnues. La nourriture consiste en un pain tous les deux jours pour trois personnes, un pain de moins de 6 livres ; chaque matin et chaque soir, une petite quantité de café ; à 11 heures, une louche de soupe, souvent immangeable. L'autorité allemande n'a assuré aux prisonniers aucun soin de propreté, ni serviette, ni savon. Au bout d'un certain temps, les prisonniers ayant de l’argent ont pu améliorer leur situation, mais beaucoup, emmenés à l'improvisle, sont sans ressources. Le 10° rapport belge précise qu'à X..., plus de 650 civils belges internés élaient enfermés dans un grenier et couchés sur de la paille. Six prêtres étaient parmi eux. Réveillés à coups de bâton, accompagnés d'injures, ces malheureux sont

conduits dans la cour de la caserne. On leur met une

inscription sur le dos, les marquant de leur qualité de prisonniers de guerre, avec le nom de la ville où ils sont détenus. À midi, on leur donne un bol de soupe. Les punitions sont le cachot et l'exposition pendant plusieurs heures au pilori, sans compter les injures et les coups de bâton et de crosse Le logement est insalubre et le W.-C. est public, rudimentairement composé d’un sapin cloué sur pilotis, au-dessus d'une fosse d'une longueur de 10 mètres. Dans cette localité se trouvaient détenus notamment 300 habitants d’un village flamand, avec le curé, le vicaire, un séminariste, l'instituteur et le secrétaire communal, un curé du diocèse de Namur, un séminariste d'Hoogstraeten, un professeur, prêtre du collège Saint-Pierre de Bruxelles.

Les ouvriers qui, à Luttre, avaient refusé, en avril 1915, de travailler pour l'armée allemande furent expédiés en Allemagne par groupes de cinquante environ. Pendant la durée du trajet de Luttre au camp d'internement de Senne (Westphalie), ils ne reçurent qu'une quantité insuffisante de nourriture et de boisson.Ils passèrent la nuit à Cologne dans la cave de la gare. Ils étaient si à l'étroit qu'ils ne pouvaient se coucher pour dormir.

A leur arrivée au camp, tous les ouvriers furent marqués d’une lettre Z appliquée sur leurs vêtements. Les ouvriers de la catégorie T subirent le traitement infligé aux prisonniers de droit commun; notamment on leur rasa les cheveux.

Les travaux auxquels ils furent astreints étaient extrè-

mement pénibles, surtout pour des hommes qui, d'habitude, manient le marteau, la lime, le burin; ils consistaient soit à défricher la forêt, soit à creuser des tranchées pour canalisations d’eau, et à poser des tuyaux. La distance du camp jusqu'au siège des travaux variait de 5 à 10 kilomètres, soit de 10 à 20 kilomètres, aller et retour, de sorte qu'aux fatigues de travaux excédants s’ajoutaient celles d'un long trajet.

Bien que les terrains à défricher fussent formés de sables mouvants, les Allemands s'opposèrent à ce que les mesures élémentaires de sécurité, qui s'imposent en pareil cas, telles que l'étançonnement, fussent prises.

On voulait évidemment rendre le travail aussi pénible, aussi dangereux, aussi insalubre que possible. A diverses reprises, Les ouvriers manquèrent d’être écrasés par la chute d'arbres, ou ensevelis par les éboulements qui se produisaient dans les tranchées, profondes parfois de 3 ou 4 mètres. Fréquemment, les tranchées étaient envahies par de l’eau de source glacée, et c’est les pieds nus dans l’eau que les travailleurs durent accomplir leur pénible tâche.

Les sentinelles interdisaient tout repos. Si un ouvrier, fatigué, se redressait pour se reposer un instant, il était frappé à coups de bâton ou de crosse de fusil, voire même piqué à coups de baïonnette.

D'une manière générale, la nourriture était insuffi-

sante, mauvaise et malsaine (1).

(4) Voici, à titre d'exemple, les menus d'une semaine : Dimanche : le matin, 250 grammes de pain dont la farine est

Il arriva que des ouvriers tombèrent malades au cours du travail, par suite d'insuffisance de nourriture. Les sentinelles se bornaient à les déposer de côté, exposés à la pluie ou au soleil. Pris de pitié, les soldats prisonniers français et anglais, dont le camp n'était séparé du leur que par un chemin, leur jetaient une partie des vivres qu'ils recevaient de leurs familles.

Les ouvriers couchaient sur des planches. Quelques-

largement addilionnée de purée de pommes de terre; décoction de malt (ce repas est le même chaque jour). À midi, soupe très aigre à la choucroute. Le soir, soupe au maïs avec boudin (le boudin est le plus souvent exécrable).

« Lundi: à midi, soupe à l'orge. Le soir, malt, 250 grammes de pain.

«Mardi: à midi, soupe à féveroles. Le soir, soupe à l’orge, boudin.

« Mercredi : à midi, comme la veille. Le soir, soupe au maïs, un peu de fromage, boudin.

« Jeudi : à midi, soupe à l'orge. Le soir, malt, boudin (exécrable).

« Vendredi : à midi, soupe à la morue (goût très désagréable). Le soir, soupe aux féveroles, un hareng.

« Samedi : à midi, soupe au maïs. Le soir, malt, boudin.

« Il n'était pas rare que les harengs et les boudins fussent avariés ; force était pourtant à nos ouvriers de les manger. Car la faim leur travaillait l'estomac d'autant plus vivement qu'ils travaillaient toute la journée au grand air.

« Les soupes, hormis celles à la morue et à la choucroute, était faites au moyen d'aliments qu’on n'utilise en Belgique que pour la nourriture du bétail (féveroles, maïs, orge, betteraves). Elles ne contenaient que très peu de pommes de terre. Une telle nourriture devait naturellement répugner à des ouvriers habitués à manger des aliments bien préparés, sains et agréables au goût (café, pain blanc, viande, légumes variés).

« Les pommes de terre furent, durant trois semaines, jetées dans la soupe sans être lavées ni épluchées. »

uns avaient des couvertures, d’autres en étaient privés.

La moindre faute, la plus légère infraction au règlement, était sévèrement réprimée. Les punitions étaient variées, mais toujours cruelles : un ouvrier qui ne s'était pas rendu à la douche en même temps que ses compagnons fut placé pendant plusieurs heures, les pieds nus, la figure exposée au soleil, sur la toiture — en carton bitumé — d'un hangar. Une autre punition consistait à faire courir la victime pendant plusieurs heures avec, sur l'épaule, un sac contenant des briques, ou encore avec une brique dans chaquem ain et deux briques attachées de chaque côté du veston. Un repos de cinq ou six minutes et un verre d'eau étaient accordés toutes les deux heures au malheureux.

Parfois, la course était remplacée par l'obligation répétée de passer. avec la même charge, une petite rivière dont les rives sont très abruptes. Parfois enfin, la victime, la figure exposée au soleil, était attachée, pendant plusieurs heures, à un poteau ou à un arbre,

Le rapport français du 8 mars 1915 donne des détails qui ne le cèdent en rien à ceux que renferment les archives du gouvernement belge. Les prisonniers y sont représentés logés généralement dans des baraquements en planches de’sapin, couverts avec du carton bitumé. Les civils sont internés dans les mêmes camps que les militaires, mais ne se sont trouvés que rarement confondus avec eux dans les bâtiments. A Parchim, à Cassel,

à Gustrow, ils furent, pendant un certain temps, cou-

chés dans des tentes sur de la paille étendue à même le sol et, pour ainsi dire, jamais renouvelée. La propreté et l'hygiène par suite sont inexistantes. On vit un jour, dit le rapport, un interné dont le torse était tellement couvert de poux qu'ils y formaient une véritable couche vivante. Dans tous les camps, du reste, la vermine qui pullulait constituait pour les prisonniers un supplice d'autant plus intolérable que l'administration ne faisait rien pour y remédier. Il parait même qu'à Gustrow les soldats se moquaient ouvertement de ceux qui essayaient de détruire les insectes dégoûtants dont ils étaient infestés. À Landau, cependant, ils ont tenté d'en débarrasser la veuve Minaux, de Beney (Meuse), âgée de 87 ans. Pour cela ils n’ont rien trouvé de mieux que de l’inonder de pétrole après l’avoir déshabillée. A la suite de cette opération, la pauvre vieille est tombée gravement malade et elle est morte le 20 janvier.

L'alimentation était à peu près la même partout. Elle se composait au réveil d'une décoction d'orge grillée, sans sucre ; à midi,d'une portion de riz, ou de macaroni, ou de betteraves, ou de féveroles, ou de rutabagas, quelquefois de choucroute dure, plus rarement de pommes de terre écrasées avec la pelure ou de marrons pilés avec l'écorce ; le soir, tantôt d’une espèce de soupe faite de matière farineuse délayée dans de l'eau, tantôt de légumes, comme au repas précédent, ou d'avoine concassée, parfois aussi d'un hareng, le plus souvent gâté, d’un peu de boudin froid ou d’un petit morceau de très mauvais

fromage.

Dans la gamelle de midi, on découvrait généralement quelques filaments d’un hachis fait de déchets et d’abats, du pis de vache, des boyaux de porc, de la rate ou du poumon. À Amberg, pourtant, à Landau et à Ingolstad, on avait un peu de viande mangeable. A Quedlinbourg, tous les deux jours, et à Limbourg, une fois par jour, on en avait également; mais elle était fort mauvaise. À Holzinden, le dimanche, un petit morceau de mouton était ajouté à l’ordinaire.

Enfin du pain noir, collant, ressemblant à du mastic, et qu'on ne pouvait manger qu'après l'avoir fait griller, était distribué à raison d'une boule d'un kilogramme environ pour trois ou quatre personnes, ou d'une boule par personne pour trois ou quatre jours. Les très jeunes enfants recevaient une petite quantité de lait et quelquefois une tranche de pain blanc.

Il résulte de toutes les déclarations que la plupart des prisonniers défaillaient presque d'inanition. Après la distribution, quand il restait quelque chose, on voyait certains d’entre eux, des soldats principalement, se ruer aux abords des cuisines ; c'était ce qu’on appelait « aller au rabiot ». Alors les malheureux, bousculés et frappés par Les sentinelles, risquaient les mauvais traitements et les injures pour essayer d’arracher quelques bribes supplémentaires d’une nourriture écœurante.A Holzminden, des hommes, mourant de faim, ramassaient pour les dé-

vorer des têtes de hareng etle marc de la décoction du

matin.

Dans certains camps, on ne faisait pas travailler les prisonniers ; dans d’autres, au contraire, ils étaient astreints à une besogne plus ou moins pénible. A Altengrabow, on les occupait sur les routes ou dans les champs, et on en mettait à la disposition d'entrepreneurs qui ne leur donnaient aucune rétribution. À Cassel et à Güstrow, on leur faisait effectuer des travaux de terrassement ; à Wahn, ils manœuvraient des rouleaux à écraser les cailloux et trainaient des chariots. Quand ils ne pouvaient plus travailler, ils étaient privés de gamelle. À Parchim, les uns faisaient des tresses et des paillassons, d’autres déchargeaient des wagons ou trainaient des voitures de vidange, à l'aide d’une corde à laquelle étaient attelés quatre-vingts hommes environ. Cette dernière corvée était fort pénible pour des gens épuisés, parce que les véhicules, extrêmement lourds, s’enfonçaient dans le sable ; mais elle était encore moins redoutée que celle qui consistait à transporter à pleins bras la paille pourrie et remplie de vermine sur laquelle on avait couché dans les tentes. Le prisonnier qui fournissait un travail insuffisant devait quelquefois exécuter quatre heures de pas gymnastique entrecoupé de courts arrêts.

La discipline était différente suivant les lieux d'internement. Elle était en général assez rigoureuse, et des fautes souvent peu graves étaient réprimées par un chàtiment humiliant qui consistait à attacher l'homme puni à un poteau, par le cou, par les mains liées derrière le

dos et par les pieds. Cette peine durait ordinairement

deux heures et, comme on avaitsoin de l'appliquer pendant le repas de midi, elle entraïnait une privation de nourriture.

Dans plusieurs camps, notamment à Gardelegen et à Altengrabow, les prisonniers étaient l’objet de sévices. A Holzminden, un jeune homme qui, mourant presque de faim, demandait instamment à manger, est battu par un gardien, puis mis en cellule pendant six jours. À Darmstadt, il y avait un caporal dont la viclence et la méchanceté étaient extrèmes. On l’a vu frapper à la tête avec un sabre un prisonnier militaire qui ne l'avait pas salué. Une autre fois, il a percé de sa baïonnette la poitrine d'un soldat qui lui avait dit que quand on na pas mangé, on ne doit pas travailler. Le blessé, transporté à l'hôpital, y est mort le lendemain. L'aide-major Page a dû coucher sous une tente, sur une botte de paille, etil a été prévenu en arrivant à Erfurt que s'il avait de l’argent, il pourrait recevoir la même nourriture que les sous-officiers prussiens, mais que, s’il n’était pas en siuation de payer, il devrait se contenter chaque jour de deux soupes d'orge, d'avoine ou de riz, de 250 grammes de pain et d’un peu de café, comme le commun des prisonniers. On ne leur donne pas un centime, et ceux qui ne possèdent pas d'argent meurent presque de faim. Quand il reste un peu de soupe, une foule de ces malheureux se précipite pour en obtenir, et les sous-officiers finissent par s’en débarrasser en lâchant des chiens sur

eux.

Dans la plupart des camps, l'état sanitaire était fort mauvais et la mortalité considérable. On n'y recevait pour ainsi dire pas de soins. Les médecins allemands qui passaient se contentaient d'examiner les malades. En dehors de la teinture d'iode, ils ne prescrivaient pas de remèdes. Quant aux docteurs français, internés euxmêmes en assez grand nombre, ils faisaient de leur mieux, mais ils ne disposaient d'aucun médicament. Les cas de bronchite et de pneumonie étaient particulièrement nombreux. À Holzminden, on voyait des hommes tomber d'épuisement. Une vieille femme de Saint-Sauveur (Meurthe-et-Moselle), Mme Thirion, y est restée malade, étendue sur sa ‘paillasse pendant trois semaines, sans pouvoir obtenir, malgré ses demandes réitérées, qu'on lui amenât le médecin. Celui-ci est venu seulement le jour où elle est morte. Cent trente prisonniers civils environ sont décédés à Grafenwohr. « On s'y éteignait comme des bougies, car on n’avait plus la force de se tenir sur ses jambes », ditaux commissaires français le maire de Montblainville. Tant à Rastadt qu'à Zwickau, vingt-cinq habitants d'Hannonville et treize de Combres sont morts.

À Parchim, les malades devaient attendre l'examen médical pendant près d’une heure, sous la neige et sous la pluie, à la porte de l'infirmerie. Quand ils battaient la semelle pour se réchauffer, ils étaient menacés ou frappés par le sergent infirmier. À Cassel enfin, où il fallait être presque mourant pour qu’on vous admiît dans les

locaux sanitaires, le prisonnier qui n'était pas reconnu M. — 13

malade quand il se présentait à la visite était privé de nourriture pendant deux jours.

Immédiatement avant leur rapatriement, les Français ont été soumis à un internement de plusieurs jours dans les casemates de la forteresse de Rastadt, où l'air et la lumière ne pénétraient qu'à peine. Ils y enduraient la pire misère, accroupis sur des bancs, n’osant s'étendre sur les quelques poignées de copeaux destinées à leur servir de couche et évitant tout contact avec le sol, tant était répugnante l’immonde vermine qu'ils y voyaient grouiller. La discipline était très dure. À chaque instant, des prisonniers étaient rudoyés par les soldats qui les gardaient, et pour les obliger à se rassembler, on employait parfois des chiens qui les poursuivaient comme un bétail.

Encore les prisonniers français sont-ils des privilégiés par rapport aux prisonniers britanniques. Voici en quels termes s’est exprimé à ce sujet lord Kitchener, ministre de la guerre, à la Chambre des Lords, le 28 avril 1915 : « J'ai toujours eu du respect pour les prisonniers allemands, et c'est avec le plus grand regret que je suis obligé d'accepter comme incontestable l'affirmation de mauvais traitements infligés aux prisonniers britaaniques. Les Allemands violent de la manière la plus flagrante les articles 4 et 7 de la convention de La Haye. Les prisonniers britanniques ont été dépouillés de leurs vêtements, brutalisés, certains même fusillés de sang-

froid. Les officiers britanniques blessés ont été insultés

de propos délibéré et frappés. Il est toutefois juste de reconnaître que les hôpitaux allemands échappent à ces accusations, quoiqu'il y ait certains indices d’un lamentable manque d'habileté de la part, du corps médical. L'ambassadeur des États-Unis a obtenu récemment une légère amélioration du traitement des prisonniers. »

De son côté, le gouvernement russe à établi un dossier d’atrocités commises à l'égard des prisonniers cosaques capturés par des patrouilles austro-allemandes : maintes fois, ces malheureux ont été martyrisés pour avoir refusé de donner à l'ennemi des renseignements sur la marche des troupes russes. À plusieurs reprises, des groupes importants de prisonniers russes ont été froidement massacrés.

Tout ceci n'est qu'un raccourci de ce qu'endurent les personnes en Allemagne. La lecture intégrale des rapports révèlera d’autres faits tout aussi odieux. Mentionnons cependant deux points qui méritent d’être soulignés.

En premier lieu, c'est que contrairement à toutes les prescriptions du droit des gens, les prisonniers servent couramment, en Allemagne. à effectuer des travaux qui, d'ordre essentiellement militaire, sont dirigés contre leur patrie. Trois cents internés de Walin furent ainsi contraints à aller’ travailler à 7 kilomètres du camp, à des tranchées de la défense de Cologne et plusieurs furent employés, après des expériences de tir, à déterrer et à relever les obus qui n'avaient pas éclaté. Ils sont innom-

brables ceux qui, dans les usines de guerre du territoire

allemand, ont été contraints par la force à confectionner des munitions, ou qui, amenés à l'arrière des lignes, sont employés sous menace de mort à édifier des fortifications. La presse des pays alliés, et même des nations neutres, nous rapporte chaque jour quelque récit nouveau d’un évadé narrant la torture morale de ces infortunés qui, physiquement débilités par une nourriture infecte etinsuffisante, ne recevant que quelques sous de salaire quand encore on leur en alloue, voient ainsi diriger ce quileur reste de force contre leur patrie. Heureux encore quand, comme certains prisonniers civils, on se borne à les extraire des camps allemands pour les ramener en pays envahi, hors de leur résidence d'ailleurs, travailler aux champs (Livre jaune sur les événements de Lille, p. 83 et s.).

En second lieu, il faut flétrir également le raffinement de barbarie allemande qui, faisant un choix entre les diverses catégories de prisonniers, met à part ceux qui appartiennent aux classes cullivées, qui exercent des professions libérales, pour les astreindre à des travaux particulièrement pénibles auxquels ils ne peuvent résister. Le défrichement des marais, le travail dans les mines sont leur lot. Avec indignation le gouvernement français a protesté contre cette nouvelle atteinte au droit des gens. La mauvaise foi allemande permet de douter que ses réclamations aient été écoutées.

Nous devons, en outre, remarquer une chose. L'article 15 de la convention de La Haye du 18 octobre 1907

stipule que « les sociétés de secours pour les prisonniers de guerre, régulièrement constituées selon la loi de leur pays et ayant pour objet d'être les intermédiaires de l’action charitable, recevront de la part des belligérants, pour elles et pour leurs agents dûment accrédités, toutes facilités dans les limites tracées par les nécessités militaires et les règles administratives pour accomplir leur tâche d'humanité ». Or, l’action des sociétés de sécours, comme celle des ambassades chargées de la défense des intérêts français, ne peut s'exercer pratiquement en ce qui concerne les civils, non prisonniers de querre, qui sont ramenés d'Allemagne en pays envahi et dont il est impossible de connaître la résidence ni le sort.

Terminons ce douloureux exposé en citant cette lamentable constatation des membres de la Commission d'enquête:

« Pendant le cours de notre enquête, nous n’avons cessé d'entendre la toux obsédante qui déchirait les poitrines. Nous avons vu de nombreux jeunes gens dont la gaieté semblait morte et dont les visages émaciés et pâlis décelaient la tare physique déjà peut-être irréparable. Aussi la pensée nous venait-elle, malgré nous, que la scientifique Allemagne, qui se targue si volontiers d'avoir toujours marché à la tête des nations dans la lutte contre la tuberculose, semble avoir appliqué son esprit de méthode à préparer dans notre pays la propagation du fléau redoutable qu’elle a si ardemment combattu chez elle. »

Et, en effet, les constatations des rapporteurs nous

montrent des convois de rapatriés qui ne sont plus que des loques humaines, dans un état de dénutrition épouvantable qui fait prendre chez eux une allure grave à la moindre affection, et dont l'aspect a épouvanté ceux qui les ont accueillis à leur arrivée.

Notons cependant que depuis quelque temps, les menaces de représailles du gouvernement français, ainsi que les enquêtes des pays neutres (Suisse, États-Unis) et les efforts du Comité international de la Croix-Rouge de Genève semblent avoir amené une légère amélioration, encore bien insuffisante d’ailleurs. Voici le résumé du rapport de M. Eugster, conseiller national suisse, qui a visité en janvier 1915, comme délégué de la Croix- Rouge, des camps de prisonniers : « Certains progrès ont été réalisés dans l'institution des casernements, cuisines et buanderies, ainsi que dans l’aménagement des infirmeries. Mais la nourriture, très inférieure à celle distribuée aux troupes allemandes, est maintenant insuffisante. Dans certains camps, la correspondance subit des retards systématiques de plusieurs semaines ; les prisonniers casernés dans les pays envahis (Belgique et Nord de la France) sont même complètement isolés de leur famille. Il y a là une torture morale que rien ne saurait justifier. La discipline est dans certains camps d’une brutalité révoltante, même à l’égard des officiers.»

Encore convient-il de remarquer que les visiteurs de marque, tels que M. Eugster, ne voient que ce qu’on veut bien leur montrer et que leur arrivée, connue à

l'avance, permet tous les truquages.

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