CHAPITRE VI
Le respect de la propriété privée est aujourd’hui universellement admis. Dans cette formule se trouvent contenues deux grandes prohibitions : la défense de détruire et la défense de s'approprier les biens de l’ennemi. Ces principes, qui sont le fond même du droit des gens, ont été exprimés par le règlement de La Haye dans les termes suivants :
« ART. 23. — Il estinterdit...de détruire des propriétés ennemies, sauf le cas où ces destructions seraient impé-
rieusement commandées par les nécessités de la guerre.
ART. 46. — La propriété privée. doit être respectée. Arr. 47. — Le pillage est formellement interdit. ART. 56. — Toute destruction d'établissements con-
sacrés aux cultes, à la charité et à l'instruction, aux arts et aux sciences, de monuments historiques, d'œuvres d’art et de science, est interdite. »
Il faut distinguer cependant entre la propriété de l'État et celle des particuliers. La propriété mobilière de l'État tombe en partie au moins aux mains du vainqueur. Ce dernier pourra très régulièrement s’appro-
prier tous les objets dont on peut faire usage dans la
guerre, les armes, les munitions, les chevaux, l'argent, tous les objets aussi dont la privation aura pour conséquence d'affaiblir son adversaire ; ainsi, il n'est pas douteux qu’un dépôt d'armes ne tombe en la propriété de l'envahisseur, alors même que le défaut absolu de munitions convenables Le met dans l'impossibilité de les employer à la défense de sa propre cause. Les objets mobiliers qui ne rentrent dans aucune de ces deux catégories échappent au contraire à toute appropriation. Il en est ainsi, notamment, en vertu d'un droit qui, dit M. Pillet, paraît appuyé sur le consentement unanime des peuples, des collections d'objets d'art, des bibliothèques, des archives, tous objets mobiliers d’une grande valeur qui appartiennent généralement à l’État.
Tels sont les principes.
Ils ont été fréquemment violés dans les guerres du siècle dernier. Le pillage des propriétés privées par les Prussiens se produisit d'une façon tellement systématique que M. de Chaudordy, en 1870, crut devoir protester par une circulaire du 29 novembre 1870. Dans les départements alors envahis, le montant des réclamations des particuliers s’éleva à 264 millions pour vol de titres et objets mobiliers.
Les Japonais prohibèrent strictement le butin fait au détriment des particuliers pendant la guerre sino-japo-
naise (1). Cependant, ils paraissent avoir commis quel-
(1) Nagao-Ariga, op. cit., p. 148 ets.
ques actes de pillage à la suite de la prise de Port- Arthur (1). IL faut noter toutefois qu'ils respectèrent scrupuleusement la propriété des blessés et des morts, et que beaucoup d'objets trouvés sur les morts russes, spécialement des porte-monnaie, furent restitués par l'intermédiaire du gouvernement français. Au contraire, les succès turcs dans le conflit gréco-turc eurent pour conséquence le pillage de la Thessalie. On en a eu la preuve dans les réclamations que les sujets neutres lésés firent entendre (2). D'autre part, les divers détachements envoyés en Chine pour la répression de l'insurrection des Boxers, ont été l’objet d’accusations dont le bienfondé ne fut pas établi de façon bien précise. La dévastation du Transvaal, lors de la guerre sud-africaine, fut un fait regrettable (3).
Mais quelles qu’aient été les violations que l’on ait eu à déplorer, elles n'étaient rien à côté de celles auxquelles se sont livrées les troupes allemandes au cours de la présente guerre. Les 2°, 3°, 4e, 5°, 8° et 9° rapports belges, le rapport français du 17 décembre 1914 sont probants à cet égard.
Il faudrait un volume pour citer tous les endroits où
es propriétés privées ont été abimées, détruites, non par la poursuite des opérations de guerre, mais à titre de peine collective. A Aerschot, ce sont des quartiers
(1) Nagao-Ariga, op. cil., p. T7ets.
(2) Rev. de dr. int. public, 1897, p. 707 ets. (3) Mérignhac, loc. cit., p. 111 ets.
entiers de la ville qui sont brülés ou jetés à bas ; à Termonde et à Dinant, ce sont des villes entières. A Termonde,sur 1.400 maisons, il en reste 282 ; à Dinant, 200 sur 1.400. Dans la province de Luxembourg, plus de 3.000 maisons ont été incendiées. « Diverses régions, écrit M. van den Heuvel, sont désolées à ce point qu'on devrait dire, en répétant la forte parole d’Isaïe, qu'elles sont devenues des solitudes dans lesquelles les chiens refusent d'aboyer. »
Et, accompagnant la destruction des immeubles, c’est la soustraction des meubles, le pillage le plus éhonté dirigé par les officiers du rang le plus élevé.
C’est le duc de Grossau qui préside au mois d’août, après l'occupation paisible par son état-major du château de Villers-Notre-Dame, à l'enlèvement de 146 couverts, 236 cuillers de vermeil, 3 montres en or, 9 livrets de caisse d'épargne, 1.500 bouteilles de vin, 62 poules, 32 canards, de nombreuses robes de soirée, d'œuvres d'art et d'une grande quantité de linge d'enfant ! C'est Son Altesse impériale et royale, le prince Eitel Frédéric, propre fils de l’empereur, qui, ayant séjourné une huitaine de jours dans un château du pays de Liége, avec le duc de Brunswick et le baron von Mirbach, remercia ses hôtes en faisant emballer sous leurs yeux toutes les robes qu'il put trouver dans les armoires de la châtelaine et de ses filles !
En ce qui concerne la troupe, il faut bien une excuse.
Il suffit, alors, de ce cri poussé par un soldat, peut-être
ivre ou assoiffé de pillage : « Man hat geschossen ! » (On a tiré !) pour que la localité soit livrée sans contrôle, sans délai et sans rémission, à toutes les fureurs de la soldatesque. « Quand un habitant a tiré sur un régiment, disait un soldat à Louvain, la localité appartient aux soldats du régiment. »
Instantanément, les soldats se meitent à tirer des coups de fusil dans les rues et sur les habitations, tantôt au hasard, tantôt contre les malheureux qui essaient de s'échapper ou de se réfugier dans leurs caves. Ils enfoncent les portes des maisons à coups de crosses, et alors commence le pillage, qui débute généralement par l’absorption du contenu des caves, Sur ce dernier point, les officiers rivalisent avec les soldats et il n’est guère de bourg dans l’aisance où, après le départ des envahisseurs, le sol ne soit jonché de bouteilles vides et brisées. Les pillards montent ensuite aux étages. Les soldats font main basse sur tous les objets de quelque valeur, bijoux, argenterie, linge, vêtements, literie, argent monnayé, billets de banque et titres au porteur découverts dans les coffres-forts éventrés. Les officiers de tout grade ne dédaignent pas de prélever leur part. Le fait est attesté par d'innombrables témoins.
Pendules et pianos, objets d'art et meubles de prix s'entassent dans des charrettes et des fourgons à destination de l'Allemagne. Tout ce que l'on ne peut emporter est brisé, déchiré, sali de la façon la plus ignoble,
Dans des lettres et des carnets de campagne saisis sur
des prisonniers, ceux-ci se vantent du butin dont ils ont pu s'emparer et se félicitent des facilités qu'on leur a données à cet égard.
Il faut observer que ces opérations se font systématiquement et par ordre. À Wesemael, un honnète soldat, restituant à une religieuse « pour ses pauvres » une modeste somme dont il s'était emparé dans une maison particulière, lui disait: « J'ai dû piller, mais je ne suis pas un voleur ».
Nombreux sont les témoignages attestant que le sac de certaines localités s’est opéré d’après des ordres supérieurs, suivant un plan arrêté d'avance.
La mise au pillage est générale dans les maisons abandonnées, mais la présence des habitants n'y est pas toujours un obstacle. On sait ce qui attend ceux qui réclament. Ce que les Allemands dédaignent d'emporter est parfois abandonné à la lie de la population.
Après le pillage, l'incendie, qui semble souvent avoir pour objet d'effacer la trace des déprédations.
Mais il ne suffit pas d'affirmer. Quelques exemples sont nécessaires. Nous allons en choisir certains, particulièrement frappants. À Aerschot, partiellement détruite par le feu, mais entièrement mise à sac, un membre de la Commission rapporte : « J'ai pénétré dans plusieurs maisons choisies au hasard, dont j'ai parcouru les divers étages ; par les vantaux et les portes défoncées, j'ai plongé dans un grand nombre d’autres habitations. Par-
tout le mobilier est bouleversé, éventré, souillé d’une
façon ignoble, les papiers de tenture pendent en lambeaux le long des murs, les portes des caves sont enfoncées, les armoires, les tiroirs, tous les réduits ont été crochetés et vidés de leur contenu de linge, les objets les plus disparates couvrent le sol en même temps qu'un nombre incroyable de bouteilles vides.
«Dans les maisons bourgeoises, les tableaux ont été lacérés, les œuvres d'art brisées. Sur la porte de l’une d'elles, un vaste immeuble de bonne apparence, appartenant au D'...., se lisait encore, quoique à demi effacée, l'inscription suivante écrite à la craie : « Bitte dieses Haus zu schonen da wirklich friedliche gute Leute... (S.) Bannach, Wachtmeister ».Je pénétrai dans cet immeuble, que l’on me disait avoir été habité par des officiers et que la sollicitude de l’un deux paraissait avoir sauvé de la dévastation générale. Dès le seuil, une odeur fade de vin répandu attirait l’attention sur des centaines de bouteilles vides ou brisées qui encombraient le vestibule, l'escalier et jusqu'à la cour donnant sur le jardin. Dans les appartements régnait un désordre inexprimable ; je marchais sur un lit de vêtements déchirés, de flocons de laine échappés de matelas éventrés ; partout des meubles béants et dans toutes les chambres, à portée du lit, encore des bouteilles vides. La salle à manger en était encombrée, des douzaines de verres à vin couvraient la table et les guéridons qu’entouraient les fauteuils et les canapés lacérés, tandis que, dans un coin, un piano au
clavier maculé, paraissait avoir été défoncé à coups de
206 DEUXIÈME PARTIE. — SECTION I, — CHAPITRE Vi
botte. Tout indiquait que ces lieux avaient été, pendant bien des jours et des nuits, le théâtre de beuveries et de débauches ignobles. Sur la place du Marché, l'intérieur de la maison du notaire... offrait un spectacle semblable et, d’après ce que m'a affirmé un maréchal des logis de gendarmerie qui s’occupait avec ses hommes à remettre un peu d'ordre dans tout ce chaos, il en est de même de la plupart des maisons appartenant aux familles notables où les officiers allemands avaient élu domicile... Pendant trois semaines, de proche en proche, les soldats allemands ont dévalisé la presque totalité des maisons de la ville, détruisant partout les objets qui ne satisfaisaient pas leur cupidité, tandis que les officiers se réservaient les demeures les plus opulentes. Toutes les valeurs que leurs propriétaires n’eurent pas le temps de mettre à l'abri, l'argenterie, les bijoux de famille, l'argent monnayé ont ainsi disparu, et les habitants affirment que l'incendie n'eut fréquemment d’autre but que de faire disparaître la preuve de vols particulièrement importants. Des fourgons entiers chargés de butin sont partis d'Aerschot dans la direction de la Meuse. »
Dans presque toutes les localités de la province de Luxembourg, le pillage a été systématique et complet, Les soldats ne se sont point contentés de s'emparer, sans aucun bon de réquisition, des vivres, du bétail, des chevaux dont ils avaient besoin. [ls ont enlevé de force des habitations tout ce qui pouvait leur convenir. Le
nombre de bouteilles de vin volées dépasse tout calcul.
Le premier soin des soldats, en arrivant dans une localité importante, était d'obtenir du vin et de l’alcool. Bientôt ils étaient ivres, et les scènes de sauvagerie, les incendies et les fusillades se produisaient immédiatement.
À Arton, le pillage de centaines de maisons a été exécuté par ordre des autorités militaires. Le onzième jour de l'occupation, un fil téléphonique ayant été brisé, les autorités militaires donnèrent à la ville quatre heures pour payer une contribution de guerre de 100.000 francs en or, ajoutant qu'à défaut de ce paiement, 100 maisons seraient pillées. Le paiement put finalement être elfectué, mais #7 maisons avaient été mises à sac par ordre des officiers.
À Termonde, des soldats pillaient les caves, les pâtisseries, boulangeries, épiceries, débits de boissons. Les tablettes des fenêtres disparaissaient sous la masse des bouteilles, Une compagnie commandée par un hauptmana fit irruption dans les locaux de la Banque centrale de la Dendre, institution privée, et les visita de fond en comble. Peu après, une équipe spéciale entra à la banque. Elle fit sauter dans le cabinet de l'administrateur délégué un petit coffre-fort et y enleva une somme de 2.100 francs. Elle força la porte en fer forgé commandant l’entrée des souterrains où se trouvaient les coffresforts des particuliers. Une seconde porte, se trouvant à l'entrée même des souterrains, résista à toutes les ten-
tatives d'effraction. Les coffres-forts des particuliers ne
demeurèrent indemnes que grâce à la solidité des installations.
Pendant ce temps, le général von Boehn posait sur le perron de l'Hôtel de Ville, devant l'objectif d'un photographe.
Vers 3 heures de l'après-midi, les pionniers mirent le feu aux ateliers de construction de Termonde el à quatre groupes de cinq maisons, à l’intérieur de la ville.
Dès ce moment, des officiers allemands invitèrent les habitants restés en ville à partir, Termonde devant être entièrement détruite.
Vers 5 heures du soir, un commandant allemand fit mettre en liberté les détenus de droit commun, au nombre de plus de 135, qui se trouvaient dans une prison et qui se dispersèrent dans les environs.
La lendemain, 5 septembre, commence, sous les ordres du major von Sommefeld, l'incendie systématique de la ville.
L'hôpital ne fut point épargné. Il fut aspergé de pétrole et livré au feu ; en hâte, les malades, les vieillards et les blessés furent transportés au dehors ; un épileptique demeura dans le brasier.
L'église du béguinage, construction de la fin du xvr° siècle, fut incendiée le même jour.
Pendant toute la journée, les soldats allemands continuèrent le pillage commencé la veille. De nombreuses
maisons de particuliers furent entièrement saccagées.
Le dimanche 6 septembre, le commandant von Sommerfeld ordonna de continuer l'œuvre de destruction ; le feu fut mis de préférence aux quartiers riches où les soldats trouvaient matière à piller.
À la fin du siège d'Anvers, les Allemands réoccupèrent en force la ville de Termonde. Ils firent sortir les quelques habitants qui y étaient rentrés. Ils procédèrent ensuite au pillage de tout ce qui restait dans la ville, vidant les usines des produits fabriqués et de certaines matières premières. [ls incendièrent le palais de justice, l'arsenal et, à peu de choses près,les dernières habitations bourgeoises qui étaient restées debout.
À Namur, les Allemands mirent Le feu à la place d'Armes et en quatre autres endroits: place Léopold, rue Rogier, rue Saint-Nicolas, avenue de la Plante.
Parmi cette population paisible et sans défense, ce fut alors l’affolement : les Allemands enfonçaient les portes des maisons à coups de crosses et jetaient des matières inflammables dans les vestibules. Rue Rogier, six habitauts qui fuyaient les maisons en feu furent tués sur le seuil de leurs demeures. Les autres habitants de cette rue, pour éviter le même sort, durent se sauver par les jardins, en chemise pour la plupart, sans avoir le temps d’emporter ni vêtements, ni argent.
Rue Saint-Nicolas, plusieurs maisons ouvrières furent incendiées. Un plus grand nombre d'habitations et des magasins de bois furent détruits avenue de la Plante.
L'incendie de la place d’Armes se continua jusqu'au M. — 14
mercredi. I détruisit l'Hôtel de Ville avec ses archives et ses tableaux, le groupe de maisons y attenant, tout Le quartier compris entre les rues du Pont, des Brasseurs et du Bailly, l'hôtel des quatre fils Aymon seul excepté.
On n’essaya pas sérieusement de circonscrire l'incendie. Dès le début, les citoyens ayant voulu se rendre à l'appel du tocsin, on leur interdit de sortir de leurs maisons. Le chef du service d'incendie parvint néanmoins à gagner le lieu du sinistre à travers des balles qui sifflaient dans les rues ; place d’Armes, un officier l'arrêta, puis, sur un ordre supérieur, le renvoya chez lui sous escorte.
Le désordre qui s’ensuivit favorisa le pillage. Place d’Armes, notamment, les maisons furent mises à sac avant d'être incendiées. Dans le quartier de la porte Saint-Nicolas, les habitants trouvèrent en rentrant leurs maisons pillées ; chez l’un d’eux, le coffre-fort avait été fracturé et 17.000 francs en valeurs diverses avaient disparu.
Dans les journées suivantes, lorsqu'un calme relatif fut rétabli, Le pillage continua, et dans plusieurs maisons où séjournèrent des officiers, tous les meubles furent fracturés, le vin, le linge et jusqu’à des vêtements de femme furent volés.
Dans les environs de Namur, beaucoup de châteaux et de villas ont été pillés méthodiquement. Un Namurois vit passer sur un chariot allemand le mobilier de sa maison de campagne. Le produit du butin fut expédié sur l'Allemagne.
À Andenne, toutes les vitres, tous les volets, toutes les portes furent brisés à coups de hache ; les meubles forcés et détruits. Les soldats se précipitaient dans les caves, s’enivraient, cassaient les bouteilles de vin qu'ils ne pouvaient emporter, mettaient finalement le feu à un certain nombre de maisons. Pendant la nuit, à diverses reprises, la fusillade crépita. Toute la population se terra dans les caves.
À Dinant, les soldats pillaient et saccageaient les habitations, défonçaient les coffres-forts ou les faisaient sauter à la dynamite. Ils pénétrèrent à la Banque centrale de la Meuse, s'emparèrent du directeur, M. Xavier Wasseige, et le sommèrent d'ouvrir les coffres-forts. Comme il s’y refusait, ils tentèrent de forcer les coffres ; n'y parvenant pas, ils emmenèrent M. Wasseige et ses deux fils ainés vers la place d'Armes, où ils furent fusillés à la mitrailleuse avec 120 de leurs concitoyens. Leur œuvre de destruction et de vol accomplie, les soldats mettaient le feu aux maisons. La ville ne fut bientôt qu’un immense brasier.
Mais la destruction-type, celle qui, pendant les siècles à venir, sera flétrie par l'histoire, est certainement celle de Louvain. Le 28 août 1914, les troupes allemandes masquant Anvers sont refoulées par l’armée belge jusqu'à Louvain. Une panique s'ensuit; les soldats allemands dont les officiers perdent le contrôle tirent les uns sur les autres et dans tous les sens. Peu de temps après, les incendies éclatent de toutes parts.
Sur l’ordre de leurs chefs, les soldats enfonçaient les portes des maisons et y mettaient le feu au moyen de fusées. Ils tiraient sur les habitants qui tentaient de sortir de leurs demeures. Les nombreuses personnes réfugiées dans leurs caves furent brülées vives; d’autres, atteintes par des coups de feu au moment où elles voulaient sortir du brasier.
Puis vient l'exode des habitants, que nous avons relaté d'autre part, et qui sont chassés au loin sous la direction de soldats brutaux, dans des directions diverses, forcés de s’agenouiller et de lever les bras à chaque passage d'officiers et de soldats allemands, sans nourriture et la nuit sans abri.
Leur expulsion semble avoir eu pour mobile de faciliter le pillage. Les soldats étaient si pressés de voler que plusieurs témoins affirment avoir vu commencer le pillage de leurs habitations au moment même où ils devaient les quitter.
Le pillage, commencé le jeudi 27 août, dura huit jours. Par bandes de 6 ou 8, les soldats enfonçaientles portes ou brisaient les fenêtres, pénétraient dans les caves, se grisaient de vin, saccageaient les meubles, éventraient les coffres-forts, volaient l'argent, les tableaux, les œuvres d'art, l’argenterie, le linge, les vêtements, le vin, les provisions.
Les carnets de campagne trouvés sur les soldats allemands faits prisonniers à Aerschot contiennent des aveux
irrécusables (1).
(1) Klein Gaston, appartenant à la 1*° compagnie de landsturm,
Une grande partie du butin, chargée sur des fourgons militaires, a été transportée ensuite en Allemagne.
L'incendie et le pillage ne cessèrent que le mercredi 2 septembre. Ce jour-là, encore quatre incendies par les soldats allemands. Et nul moyen d’enrayer le fléau.
Le 25 août, au soir, alors qu'ils allumaient l'incendie,
écrit sous la date du 29 août :
« À partir de Roosbeck, nous commençons à avoir un aperçu de la guerre ; maisons incendiées, murs troués par des balles, cadran de la tour enlevé par un obus, etc. Quelques croix isolées indiquaient la tombe des victimes. Nous arrivons à Louvain qui était une véritable fourmilière militaire. Le bataillon de la landsturm de Halle arrive, trainant après lui toutes sortes de choses, surtout des bouteilles de vin, et, parmi eux, il y en avait beaucoup qui étaient ivres. Un peloton de dix cyclistes roulait à travers la ville pour chercher du logement, et on percevait une image de dévastation telle qu'il est impossible de s’en faire une idée pire. Les maisons brülant et s’effondrant entouraient les rues, quelques rares maisons demeuraient debout. La course se poursuivait sur des débris de verre ; des morceaux de bois brülaient, etc. Les fils conducteurs du train et ceux du téléphone trainaient dans les rues et les obstruaient... De retour à la gare, personne ne savait ce qui devait se faire. D'abord quelques troupes seulement se seraient rendues en ville, mais alors le bataillon allait en rangs serrés en ville, pour entrer par effraction dans les premières maisons pour marauder du vin et autre chose aussi, pardon, réquisitionner. Ressemblant à une meute en débandade, chacun y alla à sa fantaisie. Les officiers précédaient et donnaient le bon exemple.
« Une nuit dans une caserne, de nombreux ivrognes, ce fut fini.
« Cette journée m'inspira un mépris que je ne saurais écrire, »
Un autre prisonnier écrit à sa femme Anna Manniget, à Magdebourg :
« Nous sommes arrivés à Louvain à 7 heures du soir. Je ne pouvais pas t'écrire à cause de l'aspect lugubre de Louvain. De tous côtés, la ville brûlait. Là où elle ne brülait pas, c'était la destruction, nous avons pénétré dans les caves et nous nous sommes bien remplis. »
les Allemands avaient détruit les pompes à incendie et l'échelle Porta, et tiré sur les personnes qui montaient sur les toits pour éteindre le feu.
Le cardinal Mercier pouvait, en quelques lignes, résumer le désastre dans sa lettre pastorale, en écrivant : « À Louvain, le tiers de l'étendue bâtie de la cité est détruit ; 1.074 immeubles ont disparu ; sur le territoire de la ville et des communes suburbaines, Kassel, Loo, Hérent et Hervelé réunies, il y a un total de 1.823 immeubles incendiés. Dans cette chère cité Louvaniste, dont je ne parviens pas à détacher mes souvenirs, la superbe collégiale de Saint-Pierre ne recouvrera plus son ancienne splendeur ; l'antique collège Saint-Yves ; l'Ecole des beaux-arts de la ville, l'École commerciale et consulaire de l'Université ; les halles séculaires, notre riche bibliothèque, avec ses collections, ses incunables, ses manuscrits inédits, ses archives, la galerie de ses gloires depuis les premiers jours de sa fondation, portraits des recteurs, des chanceliers, des professeurs illustres, au spectacle desquels maitres et élèves d'aujourd'hui s’imprégnaient de noblesse traditionnelle et s'animaient au travail: toute cette accumulation de richesses intellectuelles, historiques, artistiques, fruit de cinq siècles de labeur, tout est anéanti. »
Si nous passons en France, c’est encore le même spectacle qui va s'offrir à nous. Faisant le pendant de l’incendie des célèbres Halles d'Ypres, et du superbe Hôtel
de Ville d'Arras, nous devons, en premier lieu, men-
tionner la destruction barbare de la cathédrale de Reims, connue aujourd’hui du monde entier et qui a fait l’objet de protestations officielles. Elle est trop connue pour que nous y insistions. On se reportera avec intérêt aux documents que contient à cet égard le premier rapport français.
Dans les régions que nous avons traversées, dit le même rapport, et notamment dans ce pays de Lorraine qui fut si fréquemment victime des fléaux de la guerre, nous n'avons eatendu ni une sollicitation, ni une plainte ; et pourtant, les misères affreuses dont nous avons été les témoins dépassent en étendue et en horreur ce que l'imagination peut concevoir. De tous côtés, le regard se pose sur des décombres ; des villages entiers ont été détruits par la canonnade ou par le feu ; des villes autrefois pleines de vie ne sont plus que des déserts remplis de ruines ; et quand on visite les lieux désolés où la torche de l’envahisseur a fait son œuvre, on a continuellement l'illusion de marcher parmi les vestiges d'une de ces cités antiques que les grands cataclysmes de la nature ont anéanties. Plus encore que le meurtre, l'incendie est un des procédés usuels de nos adversaires. Il est couramment employé par eux, soit comme élément de dévastation systématique, soit comme moyen d’intimidation. L'armée allemande, pour y pourvoir, possède un véritable matériel, qui comprend des torches, des grenades, des fusées, des pompes à pétrole, des baguettes
de matière fusante, enfin des sachets contenant des pas-
tilles composées d’une poudre comprimée très inflammable. Sa fureur incendiaire s'affirme principalement contre les églises et contre les monuments qui présentent un intérêt d'art où de souvenir. Dans les départements que nous avons parcourus, des milliers de maisons ont été brülées. En ce qui concerne le vol, nos constatations ont été incessantes, et nous n’hésitons pas à dire que partout où une troupe ennemie a passé, elle s’est livrée, en présence de ses chefs, et souvent même avec leur participation, à un pillage méthodiquement organisé. Les caves ont été vidées jusqu'à la dernière bouteille, des coffres-forts ont été éventrés, des sommes considérables ont été dérobées ou extorquées, une grande quantité d'argenterie et de bijoux, ainsi que des tableaux, des meubles, des objets d'art, du linge, des bicyclettes, des robes de femme, des machines à coudre et jusqu'à des jouets d’enfants, après avoir été enlevés, ont été placés sur des voitures, pour être dirigés vers la frontière. Dans le département de la Marne, tout ce que l’envahisseur
enlevait des maisons était placé sur des camions automobiles ou sur des voitures. A Suippes, notamment, il a emporté de cette manière quantité d'objets divers, entre autres des machines à coudre et des jouets.
Au château de Baye, la Commission a constaté les traces du pillage subi. Au premier étage, une porte donnant accès dans une pièce contiguë à la galerie, où le propriétaire avait réuni des objets d'art de valeur, a été
fracturée ; quatre vitrines ont été brisées, une autre a
été ouverte ; il aété principalement dérobé des bijoux de provenance russe et des médailles d'or. Des tablettes recouvertes de velours noir, qui ont dû être retirées des vitrines, étaient dégarnies d’une partie des bijoux qui s'y étaient trouvés antérieurement fixés.
La chambre du baron de Baye était dans le plus grand désordre ; de nombreux objets étaient épars sur le plancher et dans les tiroirs demeurés ouverts. Un bureau plat avait été fracturé ; une commode Louis XVI et un bureau à cylindre du même style avaient été fouillés.
Cette chambre avait dù être occupée par un personnage d’un très haut rang, car sur la porte était restée une inscription à la craie ainsi conçue : « I. K. Hoheit ». On n’a pu être renseigné exactement sur l'identité de cette Altesse ; toutefois, un général qui logeait chez M. Houillier, conseiller municipal, a dit à son hôte que le château avait abrité le duc de Brunswick et l'étatmajor du X° corps.
Le château de Beaumont, situé à proximité de Montmirail, et appartenant au comte de la Rochefoucault, a été pillé par les Allemands, en l’absence des maitres, pendant une occupation qui a duré du 4 septembre au 6 du même mois. Les envahisseurs l'ont laissé dans un état de désordre et de malpropreté indescriptibles. Les secrétaires, les bureaux, les coffres-forts ont été fracturés ; des écrins à bijoux ont été sortis des tiroirs et vidés.
Sur les portes des chambres, on pouvait lire des ins-
criptions à la craie, parmi lesquelles nous avons relevé
les mots : « Excellenz », « Major von Ledebur », « Graf Waldersee ».
Le département de la Meuse a été cruellement éprouvé. Les communes importantes y ont été ravagées par des incendies allumés volontairement, en dehors de toute nécessité d'ordre militaire, et sans que les populations eussent aucunement provoqué par leur attitude de semblables atrocités. Tel est le cas, notamment, de Revigny, de Sommeilles, de Triaucourt, de Bulainville, de Clermont-en-Argonne et de Villers-aux-Vents.
A Clermont-en-Argonne, un soldat alluma l'incendie dans l'habitation d’un horloger, en y répandant volontairement le contenu de la lampe à alcool qui lui avait servi à préparer son café. Un habitant, M. Manternach, courut aussitôt chercher la pompe municipale, et demanda à un officier de lui fournir des hommes pour la mettre en action. Brutalement éconduit et menacé d’un revolver, il renouvela sa démarche auprès de plusieurs autres officiers sans plus de succès. Pendant ce temps, les Allemands continuaient à incendier la ville, en se servant de bâlons au bout desquels des torches étaient fixées. Tandis que les maisons flambaient, des soldats envahissaient l’église, qui est isolée sur la hauteur, y dansaient au son de l’orgue, puis, avant de se retirer, y mettaient le feu, à l'aide de grenades ainsi que de récipients garnis de mèches et remplis d’un liquide inflam-
mable.
En Meurthe-et-Moselle, à Nomény, à part quelques
rares maisons qui subsistent encore, auprès de la gare, dans un emplacement séparé par la Seille de l’agglomération principale, il ne reste de cette petite ville qu'une succession de murs ébréchés et noircis, au milieu d’un amas de décombres dans lequel se voient, çà et là, quelques ossements d'animaux en partie calcinés, et des débris carbonisés de cadavres humains. La rage d’une soldatesque en furie s’est déchaïnée là implacablement.
Jusque dans la journée du 21 août, les Allemands se livrèrent aux plus abominables excès, pillant, incendiant et massacrant sur leur passage. Après avoir enlevé dans les habitations tout ce qui leur avait paru digne d’être emporté et avoir envoyé à Metz le produit de leurs vols, ils mirent le feu aux maisons, avec des torches, des pastilles de poudre comprimée et aussi du pétrole qu'ils transportaient dans des récipients placés sur un petit chariot,
À Lunéville, les objets volés ont été chargés sur une grande voiture, dans laquelle se tenaient trois femmes, l’une vêtue de noir, les deux autres portant des costumes militaires et paraissant être des cantinières. C'est à Lunéville aussi que le sous-officier Weil, qui connaissait admirablement la ville où il avait été maintes fois bien accueilli, quand il y venait avant la guerre pour son commerce de marchand de houblon, se rendit avec des soldats à une maison où deux coffres-forts avaient résisté à l'incendie, l’un tombé dans les décombres, l’autre
fixé encore à un mur, ordonna qu'on fit sauter à la dyna-
mite le pan de la muraille resté debout et assura le transport des deux coffres à la gare, où on les plaça sur un wagon à destination de l'Allemagne.
A Maix, les Allemands ont incendié trente-six maisons, Le château de Bauzemont a été envahi le 22 août. Vers le quinzième jour de l'occupation sont arrivées des automobiles dans lesquelles étaient installées plusieurs femmes d'officiers de l'état-major allemand. On y a chargé tout ce qui avait été volé dans le château, notamment de l'argenterie, des chapeaux et des robes de soie. Le 21 octobre, le lieutenant-colonel commandant le + régiment d'infanterie française a pris possession de cet édifice. Il l'a trouvé dans un état de désordre et de saleté repoussants. Les meubles étaient ouverts et fracturés, le plancher de la salle de billard était couvert de matière fécale. Dans la chambre à coucher, qui avait été habitée par le général allemand, chef de la 7° division de réserve, régnait une odeur infecte. Le placard placé à la tête du lit contenait du linge de toilette et des rideaux de mousseline remplis d’excréments.
A Baccarat, l'armée ennemie n’a massacré personne, mais elle a effectué, le 25 août, un pillage général, après avoir, pour pouvoir opérer plus tranquillement, donné l'ordre à la? population de se rassembler à la gare. Ce pillage a été dirigé par les officiers. Les pendules, des meubles divers et des objets d’art furent enlevés ; puis, quand les habitants furent rentrés chez eux, on leur
enjoignit de nouveau d’en sortir au bout d’une heure,
en les prévenant qu'on allait procéder à l'incendie de la ville. En effet, tout le centre de l'agglomération fut la proie des flammes. Le feu, qui fut mis à l’aide de torches et de pastilles, dévora cent douze immeubles ; quatre ou cinq seulement furent incendiés par les obus. Après le sinistre, des sentinelles empêchèrent les propriétaires d'approcher des ruines de leurs habitations et, quand les décombres furent refroidis, les Allemands les fouillèrent eux-mêmes pour dégager les entrées des caves. Après cette opération, le général Fabarius, commandant l’artillerie du XIV* corps badoiïs, dit à M. Renaud, qui faisait fonctions de maire: «Je ne croyais pas qu'il y avaitautant de vins fins à Baccarat. Nous en avons pris plus de cent mille bouteilles. » Il est juste d'ajouter qu’à la cristallerie, nos ennemis ont bien voulu faire preuve d'une certaine probité relative, car ils se sont bornés, tout en jouant avec leurs revolvers, à exiger sur le prix des marchandises dont ils se sont rendus acquéreurs, des réductions de 50 à 75 pour 100. Autre part, à Erbéviller, le 23 août, un capitaine saxon trouva un moyen très pratique de se procurer de l'argent. Ayant fait rassembler tous les hommes du village, il tenta vainement, d'abord en les menaçant de les faire fusiller, d'obtenir de quelqu'un d’entre eux la déclaration qu’on avait tiré sur ses sentinelles, bien qu’il sût pertinemment que le fait n’était pas exact, puis il les enferma dans une grange. Dans la soirée, il fit venir la femme du sieur Jacques, ancien ins-
tituteur, l'un des prisonniers, et lui dit: « Je ne suis pas
certain que ce soient ces hommes qui aient tiré. Ils seront libres demain matin, si vous pouvez me verser 1.000 fr, dans quelques instants. » Mme Jacques donna la somme. Sur sa demande, il lui en fut délivré un reçu (1), et les otages furent remis en liberté,
A Audun-le-Roman,une dame Matte étant sortie, ayant à la main un petit sac qui contenait ses économies, environ 2.000 francs, a été dévalisée par un officier allemand qui lui a arraché son sac.
À Crépy-en-Valois, est arrivée, le 2 septembre, l’armée du général von Kluck qui y a défilé pendant quatre jours. La ville a été complètement pillée sous les yeux des officiers ; des bijouteries, notamment, ont été dévalisées.
Dans une maison où logeait un général commandant, avec une douzaine d'officiers d'état-major, des vols importants de bijoux et de linge fin ont été commis. Presque tous les coffres-forts de Crépy ont été éventrés.
M. Robert, notaire, volé de ses bijoux, de son linge et de quatorze cent soixante et onze bouteilles de vin, fut contraint d'ouvrir son coffre-fort et de laisser un officier s'emparer d'une somme de 8.300 francs que ce meuble
contenait. Dans la soirée, il vit un autre officier qui por-
(1) Le récépissé rédigé par l'officier est ainsi conçu : « Erbéviller, 23 août 1914. Quittance. Pour pénitence d’être suspect d'avoir tiré sur des sentinelles allemandes, dans la nuit du 22-23 août, j'ai reçu de la commune Erbéviller 1,000 francs (mille francs). Baron... (/llisible) haupt. reit, regim. »
tait aux doigts neuf bagues de femme et dont les bras étaient ornés de six bracelets. Deux soldats lui racontèrent d'ailleurs que, quandils apportaient à leurs chefs un bijou quelconque, ils recevaient une prime de 4 marks.
Au Charmel, les Allemands, dès leur arrivée, se sont introduits dans les habitations en enfonçant les portes.Ils n'ont pas laissé une bouteille de vin dans les caves et ont pillé principalement les maisons abandonnées, enlevant le linge, l'argent, les bijoux et d’autres objets, Chez l'instituteur, ils Ont pris la caisse de la mutualité scolaire, qui contenait 240 francs. Le 3 septembre, ils ont incendié, à onze heures du soir, le château de Mine de Rougé.
A Compiègne, la maison du comte d'Orsetti a été littéralement mise à sac, surtout par les sous-officiers. L'argenterie, les bijoux, les objets précieux, amenés dans la cour du château, étaient vérifiés, enregistrés et emballés, puis ils étaient chargés dans deux tapissières sur lesquelles avait été placé le drapeau de la Croix- Rouge.
A Trumilly, la dame Huet, qui logeait chez elle une partie de l'état-major du 19° régiment de Hanovre et un assez grand nombre de soldats, vit un sous-officier s'emparer d’un coffret contenant ses bijoux, d’une valeur approximative de 10.000 francs. Elle alla se plaindre au colonel, qui se contenta de lui répondre en souriant: « Je regrette, Madame, c'est la guerre. »
Nous ne saurions mieux caractériser, au surplus, les
méthodes allemandes, que ne le faisait ce lieutenant
allemand, tombé à Gozée, et dont nous avons déjà cité des extraits du carnet de route. Il écrivait, à la date du 20 août 1914, ces lignes qui dépeignent bien la manière germanique : « Le village a été littéralement pillé: la brute blonde s’est montrée telle qu'elle est. Les Huns et les lansquenets du Moyen Age n'auraient pu faire mieux. Les maisons brûlent maintenant, et là où l’action du feu n'est plus suffisante, nous rasons ce qui reste debout. » Ces faits ne constituent pas, malheureusement, des actes isolés. Ils sont, comme nous l'avons déjà fait observer à maintes reprises, l'exécution précise d’un plan mürement élaboré. Et il n'est pas sans intérêt de savoir que ces incendies, ces pillages ont été minutieusement préparés, dans leur matérialité mème. Qu'on en juge par les détails qui vont suivre et qui émanent tant des commissions belges que de la commission française. Tous les hommes qui font besoyne d'incendiaires sont exercés. Telles compagnies, pourtant, dans chaque régiment, doivent être spécialement entrainées. À Ceroux- Mousty, un témoin les voit se déployer en bon ordre: « L'incendie se faisait par un corps oganisé. Certains hommes jetaient des grenades, d’autres projetaient du pétrole ou de la benzine au moyen de pompes, » À Monceau-sur-Sambre, les rues étant plus longues, les maisons plus nombreuses, on fait sortir du rang deux équipes différentes. « L'une ouvrait les maisons, en faisait sauter Les portes à coups de hache et de crosse, l’autre suivait,
jetant allumées les matières inflammables (l’assortiment
ici est un peu disparate), pastilles ou grenades, voire liquides, pétrole ou naphte, qu'ils portaient dans des bidons spéciaux. » Un enquêteur dit, d'autre part: «.. Ayant vécu toute une malinée sur une chaussée où se manifestèrent tout particulièrement les cruautés allemandes, j'ai pu observer leur manière d'opérer, et constater personnellement combien tout était réglé en vue de la dévastation. Lorsque l'ordre avait été donné, on voyait des groupes passer de chaque côté de la chaussée, se suivant de très près. Les premiers avaient pour mission d’enfoncer les portes et les fenêtres à coups de crosses de fusil ; d’autres, armés de haches, venaient achever cette besogne ; par les ouvertures ainsi pratiquées, un troisième groupe projetait un liquide inflammable — naphte sans doute — et des brandons enflammés étaient jetés ensuite. L'immeuble devait fatalement brûler... On a prétendu qu'il suffisait de laisser les portes ouvertes pour échapper à la furie allemande. L'enquête a démontré qu'il n’en était rien, et que, dans tel immeuble, dont les habitants avaient ouvert les portes, le feu avait été mis à l'étage en même temps qu'au rez-de-chaussée... Ce qui fait ressortir la véracité de mes affirmations, en ce qui concerne la méthode de destruction, c'est qu’en général ce sont les habitations longeant les voies parcourues par les colonnes allemandes qui furent incendiées. On cite très peu de maisons isolées incendiées, ce qui eût été le
cas s’il se fût agi d'actes commis par des groupes de M. — 15
soldats non directement soumis à la surveillance de leurs chefs... »
Les régiments, du reste, s'ils ont de véritables artistes pour l'exécution de ces tristes besognes, ne s'en acquittent eux-mêmes qu'exceptionnellement, quand ils sont dépourvus d’auxiliaires. C’est qu’en effet, l’armée allemande a organisé des unités spéciales, composées généralement de repris de justice, outillées et instruites spécialement pour ce genre d'exercices. Ce sont les « pionniers ».
Ceux-ci sont chargés des incendies impeccables, dans les grands centres, et leur outillage est plus complet encore, plus neuf et plus homogène.
A Termonde, une compagnie était chargée de la destruction des maisons, elle avait des réservoirs centraux où chaque homme, porteur d'une ceinture pneumatique, allait s’approvisionner d’un liquide incendiaire, pour asperger les boiseries extérieures. Aussitôt, un autre homme, muni d’un gant spécial garni de phosphore, passait devant les maisons aspergées, en frottant son gant sur les boiseries, ce qui mettait le feu aux maisons, et permettait d incendier une rue en un quart d'heure. Pour activer l'incendie, des hommes y jetaient des matières inflammables, du fulmi-coton comprimé. Ce matériel de choix, ces derniers procédés scientifiques mis au service du crime, nous les retrouvons en France.
À Revigny,les Allemands incendient les deux tiers de
la ville, pendant trois jours consécutifs, du 6 au 9 sep-
tembre, en arrosant de pétrole les murs, avec des pompes à main, et en jetant dans les foyers des sachets remplis de poudre comprimée en tablettes.
À Rehainviller, vingt-sept maisons ont été brûlées. On n’a pas vu mettre le feu, mais on a ramassé, après le sinistre, un certain nombre-de baguettes fusantes dont les Allemands se servent fréquemment pour allumer l'incendie, et que les paysans appellent des « macaronis ».
À Sommeilles, qui n’est plus qu'un amas de décombres, ayant été complètement incendiée, le 6 septembre, par un régiment d'infanterie allemande qui portait le n° 91, le feu a été mis à l'aide d'engins ressemblant à des pompes à bicyclettes et dont beaucoup de soldats étaient munis.
Les pionniers, au surplus, quand ils exécutent des ordres, savent les exécuter consciencieusement. On leur fixe, en haut lieu, des limites : ils les observent scrupuleusement.
A Termonde, la plupart des maisons qui avaient été épargnées portaient l'inscription: Nicht anzünden (ne pas mettre le feu).
Et, à Louvain, toutes les propriétés du prince d’Aren-
berg furent minutieusement respectées.