DIX-HUITIÈUE LK^:UN
Eh bien! ce n'est pas vrai. Pourquoi dit-il que sou argent lui rend tant pour cent? Parce qu’il oublie qu’il est travailleur, parce que, ayant acquis cette machine à l’aide de laquelle il travaille, il calcule les profits sur le coût de la machine et oublie son salaire. S'il voulait faire sou compte exactement, que se dirait-il? Il se dirait : « Je joue ici trois rôles distincts. Je suis d’abord travailleur, et si je ne travaillais pas à mon arpent de terre, j’irais travailler chez quelqu’un, j’irais faire autre chose. Je suis robuste et actif, je trouverais un emploi qui me donnerait trente sous par jour. » Et puis il ajouterait ; t Je suis capitaliste. » Car en supposant même son domaine trop petit pour qu’il y emploie la charme, il a probablement une vache, il a des outils, il a une bêche, il a du fumier, des avances en semailles, etc. Eh bien, si ce capital monte, je suppose, à mille francs, il devrait se dire : < Le moins que ce capital puisse me rendre, c’est 50 francs de profits, 100 francs même, parce qu’il faut un amortissement pour remplacer l’usure des instruments.» Et puis il dirait : t Je suis possesseur de terre, je suis l’un des possesseurs exclusifs de cet agent naturel. Or, que se passe-t-il à côté de moi ? Â et B qui ne touchent ni une charrue ni une bêche, A et B qui ont des fermiers qui avancent le capital, A et B enfin, qui ne sont que propriétaires de terre, reçoivent, en cette scuie qualité, une renté. Supposons que cette rente soit minime, supposons qu’elle ne soit que de 2 p. c., c’est encore 30 francs qu’il me faut pour mon arpent de terre qui m’a coûté miile francs. » Ainsi, s’ii a droit comme travailleur à une rétribution de 500 francs, en ajoutant à celte somme 100 francs comme profit du capital, et 30 francs comme rente territoriale, c’est 630 francs au moins qu’il devrait retrouver, pour que son affaire ne fût pas mauvaise. Cependant, il n’en retrouve peut-être pas 500, peut-être même pas 300. Mais, encore une fois, il consomme un produit brut, il a, à côté de lui, une machine qui iui permet de travailler, il a un sentiment de dignité personnelle qui est satisfait, il a l’espoir de laisser un toit, une terre à ses enfants. Ce sont là des sentiments honorables, des scntiiuenls utiles, puliliquement cl moralement parlant ; mais vous voyez qu’au point de vue économique, son
206 COURS D’ÉCONOMiE POLITIQUE.
calcul n'csl pas exact et que, pour le faire juste, il devrait tenir compte des trois qualités réunies en sa personne de petit propriétaire. Qii’est-ce que le proflt? C’est ce qui reste, le salaire prélevé. Eh bien, dans beaucoup de cas, le salaire prélevé, il ne reste rien ; de sorte que l'homme dont nous parlons, quand il dit qu’il retire un beau profit de son capital, n’en tire réellement rien du tout; il retire tout au plus son salaire. C’est ce qui arrive dans tous les pays où la petite propriété existe.
Prenons maintenant un antre exemple. On dit : < C’est ua scandale ! Voici une danseuse, voici une cantatrice qui ont des émoluments infiniment supérieurs à ceux d’un grand mathématicien. Il n’y a pas, au bureau des longitudes, au savant qai approche d’elles sous ce rapport. Par conséquent, le capital, le talent de la danseuse et de la cantatrice est d’un bien autre rapport que le capital, le talent d'un savant, i
C’est encore là une erreur, une confusion d’idées. Ce n’est pas le capital qui rapporte ces grands bénéfices, c’est un agent naturel. Le capital, c’est le talent qu'elles ont acquis, c’est le degré de perfection donné à leurs organes par l’étude, ce sont ces qualités que peut acquérir toute personne régulièrement organisée, si elle se voue à l’étude de la musique ou de la danse. Mais un grand virtuose, indépendamment de ce capital, possède un agent naturel qui est pour lui ce qu’est une terre fertile pour le propriétaire foncier.
Ainsi, quand on donneà un grand chanteur soixante mille francs par an, cette somme ne représente pas les profils seulement; une portion représente les profits et le salaire ; c’est ce qui serait obtenu par toute personne travaillant avec la même assiduité et ayant fait à peu près les mêmes études et les mêmes efforts ; le surplus est la rente de celte machine naturelle privilégiée dont le grand chanteur a le monopole parce qu’il n’est pas possible d’en fabriquer d’autres à volonté.
C’est donc confondre les idées que d’appeler ces rétributions des profits. Il y a une petite portion qui est le profit, une autre portion qui est le salaire, mais la plus grande portion est la rente d’un agent naturel monopolisé. Alors vous comprenez qu’un savant qui fait une découverte très-utile peut gagner tout
blX-nOITifcME LEÇON. 207
aotant en fai^nt protéger les prodnits de son génie inventeur par nn brevet d'invention. Mais, quant au savant qui s'est borné à apprendre la science telle que scs prédécesseurs l’avaient faite, il a sans doute employé un capital considérable, un capital qui danande une rétribution proportionnée uon-seuleinent au savoir qu’il a acquis, mais au dauger qu'il a couru de ne pas réussir, et il possède bien aussi un agent naturel ; mais il ne possède pas cet agent naturel de première qualité, si je puis parler ainsi, qui existerait si tout à coup il reparaissait dans le monde un Newton ou un Galilée.
Il faut donc déterminer, avec soin, ce qui est capital, parce qu’on le trouve souvent amalgamé avec les deux autres instruments de la production.
Je dis, en second lieu, qu’une autre source d’erreur est l’habitude que nous avons de n'estimer les profits qu’en choses matérielles ou en argent, tandis qu’il faut, pour les estimer, faire la somme de tous les avantages que l'emploi d'un certain capital produit pour le capitaliste.
Je reviens à l'exemple que je donnais tout à l'heure. Sans doute, un danseur distingué obtient, par les raisons que je viens de donner, une rétribution qui nous parait extraordinaire. Mais le membre du bureau des longitudes, qui est moins payé, a une réputation d’une tout autre nature. Comptez-vous pour rien la position sociale qu'il occupe et les avantages qui en résultent, non-seulement pour lui , mais aussi pour sa famille? 11 est moins payé en argent, mais sa renommée, mais sa gloire, mais sa position enfin, sont tout à fait différentes. Qu'un célèbre danseur laisse des fils : sans doute ils pourront être les fils d’un fort honnête homme, mais ils ne seront pas regardés du même œil que ceux do savant illustre. Les explications sur cette différence de position seraient longues à donner, et d’ailleurs elles ne sont pas de notre ressort. Mais enfin tout le monde sent que ce n’est pas la même chose de dire : « Je descends de Newton, ou je descends de Vestris. i 11 y a donc des avantages immatériels qu’il faut compter. Quand un père de famille donne des avis à ses enfants sur la carrière qu’ils doivent suivre, est-ce qu’il ne fait pas entrer en ligne de compte les avantages immatériels qu’ils
COURS U'ÉCONOMIK POI.ITIOUK.
irouveroQt dans l’iiiie el qu'ils ne trouveraient pas dans les autres? Est-ce qu'il ne leur dit pas, par exemple : « En devenant agent de change, on gagne plus d'argent que le premier médecin de Paris, mais il y a cependant celte difîcrence que, lors même qu'on deviendrait le premier des agents de change, on ne verrait guère sa réputation s'étendre hors la bourse de Paris, tandis que la réputation d'un grand médecin se répand dans toute l'Europe. »
Eh! messieurs, si on ne calculait jamais que les avantages matériels, il faudrait, non des ordonnances ou des lois, mais des chaînes de fer pour envoyer des hommes sur le champ de bataille. Est-ce la chétive paye qu'on lui donne qui fait battre le cœur du soldat, qui lui fait atl'ronler la mort? Non, messieurs, c'est qu'il a devant lui l'estime publique, c’est que le sentiment d'admiration qui accompagne le brave guerrier n'accompagne pas l'homme qui ne travaille que pour gagner de l’argent.
Ainsi vous voyez que, dans toutes les professions, il faut toujours se demander, non-seulement quelle est la somme des avantages matériels, mais aussi quelle est celle des avantages immatériels.
Voilà donc deux sources d’erreur contre lesquelles il faut se tenir eu garde; et quand on a ainsi bien posé la question et rectifié les faits, il ne reste aucun doute sur la vérité de la proposition que nous avons établie . il y a, non égalité des profits, mais tendance vers leur égalisation, toutes les fois que la libre concurrence peut s'établir sur le marché.
J'arrive à un autre point, qui n'est au fond qu’un corollaire de ce que nous avons dit jusqu'ici sur les salaires et les profils; c’est que le taux des profits est essentiellement mobile.
Mais d’abord les profils peuvent être considérés, comme les .salaires, sous deux points de vue. On peut les considérer dans leur rapport avec les salaires el on peut les considérer en euxmémes. Je m’explique : une entreprise produit 10 à répartir entre les travailleurs et le capitaliste. Supposez que les travailleurs prennent 5 et le capitaliste les profils cl les salaires seront égaux. Si, d'après les lois que nous avons longuement expliquées, les travailleurs doivent se contenter de 4, les profits
DIX-HViriÈME I.FÇ.ON.
liaiisscroiil, piiiscju'il restera 6 pour le capitaliste. Il y a doue toujours un quantum qui doit se distribuer entre les travailleurs et les capitalistes, et il est évident que, plus les travailleurs prennent, moins il reste au capitaliste, et réciproquement. C’est la hausse et la baisse relative des proflts. Cela ne demaude pas de démonstration ultérieure.
On doit ensuite considérer la hausse et la baisse des proflts en eux-mémes. Il se peut très-bien que les profits haussent relativement et baissent absolument. Ainsi supposez qu'une entreprise, au lieu de laisser iO à répartir, ne laisse plus que 8, et supposez en même temps que les travailleurs, qui prélevaient 5, soient amenés par les circonstances du marché à prélever 6, il restera 2 seulement pour le capitaliste. Là il y aura à la fois baisse relative et baisse absolue. Mais voici ce qui peut également arriver : c'est que la quantité à répartir étant réduite de 10 à 8, les travailleurs soient, par les circonstances du marché, amenés à se contenter de 2 : alors le capitaliste prendra 6; de sorte que la quantité à répartir aura diminué, et que le capitaliste recevra cependant davantage, absolument et relativement. Enfln il peut arriver que, la quantité à répartir étant tombée de 10 à 8, les travailleurs prennent A et le capitaliste 4, et, dans ce cas, les profils auront baissé absolument et seront cependant restés les mêmes relativement.
Ainsi il peut y avoir hausse et baisse des profits relativement aux salaires, et il peut y avoir hausse et baisse des proflts considérés en eux-mêmes. Ces deux mouvements peuvent coïncider, mais ils peuvent aussi être indépendants l'un de l’autre et même s’opérer en sens contraire.
Il résulte de là une vérité évidente. C’est que les proflts, comme les salaires, sont essentiellement mobiles. Et d’abord, quant aux profits relatifs, comme ils dépendent du taux des salaires et que nous avons démontré que le taux des salaires est mobile, le taux des profils est nécessairement aussi mobile. S’il y a 10 à répartir et que le capitaliste prenne ce qui reste, les salaires une fois payés, il est clair que les salaires haussant ou baissant, les profils doivent baisser ou hausser.
Qui ne sait d’ailleurs que les résultats de la production
210 COURS d’économie politique.
varient selon les conditions du marché? Nous avons si souvent expliqué Cette doctrine, que nous n’insisterons pas là-dessus aujourd’hui.
Il est donc évident, par la nature des choses, que les profits sont, comme les salaires, essentiellement mobiles. Car vous ne confondez pas, sans doute, l'égalité avec la mobilité. Nous avons dit qu’il y a tendance des profits à l’égalité : c’est vrai, mais cela n’ôte rien à lelir mobilité; cela veut dire seulement que si les profils d’une industrie haussent, il y aura tendance à ce que les profits des autres industries haussent également, jusqu’à ce que ceux de cette industrie particulière soient ramenés à un taux inférieur; et que, si au contraire les profits d’une industrie baissent, il y aura tendance inverse. Donnons un exemple : aujourd’hui, je suppose, il y a 20 p. 100 à gagner à faire du sucre de betterave. Je prends cet exemple, quoiqu’il y ait là un monopole, celui des propriétaires fonciers; mais comme il suffit d’une très-faible portion de la ferre française pour faire plus de sucre de betterave que la France n’en peut consommer, il est clair que le monopole de la terre n'aura aucune influence sur les profits de l’industrie en question. Supposons donc qu’il y ail aujourd'hui 20 p. 100 à gagner à faire du sucre de betterave, qu’en résultera-t-il? Que les capitalistes feront du sucre de betterave, si les autres industries ne leur offrent pas les mêmes avantages. Kt jusqu’à quel point consacreront-ils ainsi de préférence leurs capitaux à celte fabrication? Jusqu’à ce que les profils qu’elle procure se trouvent au niveau de ceux des autres industries, par la même raison qu’un établira des diligences, jusqu’à ce que les profils des diligences soient les mêmes que ceux de toute autre industrie.
Mais, cela veut-il dire que, dans un pays, le taux des profits soit toujours le même? Nullement. Supposons que la moyenne des profits soit aujourd’hui en France de 6 p. 100 (je prends un chiffre au hasard); en conclurez- vous que la moyenne des profits au temps de la régence était de 6 p. 100 et qu’elle sera encore de 6 p. 100 dans un siècle d’ici? Non, messieurs; le contraire est attesté par tous les documents historiques, et la raison d’ailleurs nous le dit ; le taux des profits est mobile,
DIX-HUITIÈME LEÇON. 2il
puisque les résultats de la production ne sont pas constants. Nous avons assez expliqué l'action des divers instruments de la production, pour ne pas insister sur cette observation capitale que, cette action n'étant pas toujours la même, le taux des profits ne saurait être invariable.
Si cela est vrai, que sont donc ces lois, ces tentatives que quelques législateurs ont voulu faire, les uns pour déterminer le taux des profils, les autres pour leur prescrire des limites infrancbissables?
Mais, me direz-vous peut-être, où sont ces lois? — Où sontelles? Eh! messieurs, ce sont les lois sur l'usure. Qu’est-ce qu'une loi sur l’usure? C’est une loi qui a la prétention ou de déterminer les profits ou bien de leur donner des limites infranchissables. Nous vivons encore aujourd’hui sous la loi de septembre 1807, qui prescrit sévèrement de ne pas dépasser 5 p. 100 eu matière civile et C p. 100 en matière commerciale. Le législateur a donc dit, depuis (rente ans : « Les profits en France n’ont jamais pu rationnellement excéder 5 ou 6 p. lOü. » Et qui donc le lui a appris? comment le sait-il? comment le sait-on? comment pourrait-on le savoir? Ce sont des secrets que l’économie politique n’a pas encore révélés. S’il y a un problème difiieile à résoudre, c’est de connaître quelle est la véritable moyenne des profits dans un pays, à une époque donnée.
Cependant le législateur dit, depuis 1807, que la moyenne des profits en France n’a jamais pu excéder 5 p. 100 en matière civile et 6 p. 100 en matière commerciale. Heureusement, je m’empresse de l’ajouter, heureusement cette loi a été suivie, non tout de suite, mais bientôt cependant, de temps qui ont pu être douloureux sous le rapport politique, mais qui ont été heureux pour l’industrie. Elle a été suivie d’un grand dévelo})pemenl commercial et industriel, d’une augmentation réelle dans les capitaux, surtout depuis quinze ans, ce qui fait qu’à mesure qu’on avance, à mesure que le mouvement industriel, que la richesse nationale font des progrès, la loi, tout en restant comme un monument des prétentions singulières de l’esprit humain, devient de plus en plus inofiensive, parce qu’il y a tendance constante à ce que les profits soieul au-dessus de 5 ou
212 f.otns d’kconomik pomtique.
0 p. 100. Mais si le con(i‘aire élail arrivé, si cerlaiiies années désaslreuses avaient été suivies d'antres années également désastreuses, si la richesse publique, si le capital national avaient été entamés de plus eu plus, cette loi aurait été un contre-sens monstrueux. Alors, dit-on, nous l’aurions changée. — Vous reconnaissez donc que les profils sont mobiles, vous reconnaissez donc qu’il u'y a pas un cercle de Popilius pour les profits. Mais, si les profits sont mobiles, quelle est la limite de cette mobilité? Est-ce que les variations n'ont lieu que par quarts de siècle? Eh! non, les variations réelles sont journalières, elles sont journalières comme les circonstances du marché. Et ne le voyez-vous pas, vous, législateurs qui autorisez une bourse? Que laii-on à la bourse.^ n'esi-ce pas là une contreépreuve? Même indépendamment de circonstances extraordinaires, même lorsque les porteurs ne sont pas sous l’inlluence de quelque vainc crainte ou de quelque fausse espérance, il y a des oscillations journalières. Quand un dit que l'argent est rare ou qu’il est commun, on se sert d'expressions qui ont leur traduction scientifique : cela veut dire que le taux des profils hausse ou baisse.
D’où vient donc, je le répète, cette prétention des législateurs? D’abord d’une confusion d’idées qui a lieu en cette matière comme elle a lieu en matière de contrainte par corps. On confond les actes répréhensibles avec les faits irréprochables, on confond des événements économiques purs et simples avec des actes qui participent plus ou moins de la fraude.
Ainsi, on prononce la contrainte par corps contre un stellionalaire. Or c'est un délit que le stellioual, c'est un vol, c’est une fraude, la punition est juste, mais vous avez tort de l'appeler contrainte par corps, de l’appeler action civile. Un stellionataire est un voleur : qu’il aille eu prison comme un autre voleur. Qu’a-t-il de commun avec le pauvre homme qui, par suite de circonstances malheureuses, ou même, si vous voulez, par son imprudence, ne peut payer sa dette au jour marqué?
11 en est de même ici. Il y a des gens qui exploitent les passions d’une jeunesse imprudente et irréfléchie, il y a des gens qui exploitent l'ignorance d’un paysan, il y a des gens qui pas-
niX-HUITlfcwR LEÇON. ri
seul leur vie il circonvenir aiusi ou l'ignorance ou les passions. Ces geus-lâ prêteront à un étourdi de l'argent à 10, 15 ou 30 p. 100, et, sur 3,000 francs, lui donneront 500 francs en écus Cl le reste en vieux meubles, en friperie ou en toute autre chose d’aussi peu de valeur. Puis un négociant a en vue une entreprise très-lionnéle, très-licite, üès-lucrative, fondée sur un monopole naturel ou législatif, qui doit produire 35 ou 30 p. 100; qu'il la fasse, rien de plus juste; mais s'il n’a pas les fonds nécessaires et que je les lui prête à 7 p. 100, je suis un usurier et je dois être puni. — Mais il va gagner 35 ou 30 p. 100, il gagnera encore bien plus que moi. — Associez-vous avec lui, si vous voulez. — Mais je ne veux pas m’associer. Pourquoi voulez-vous me forcer à disposer de mes capitaux d’une manière plutôt que d’une autre? Pourquoi voulez-vous m’obliger à devenir négociant, moi qui n’entends rien au commerce? Cela n'a pas le sens commun.
Quelle comparaison peut-on faire entre un homme qui, sans fraude, sans détours, prête à 7 p. 100, parce que les capitaux sont rares, et l’usurier dont nous parlions tout à l’heure, qui circonvient un fils de famille ou un paysan? Ce dernier commet un délit, et quand on dit que la loi sur l’usure est une loi contraire aux principes, on ne dit pas qu’il ne faut point poursuivre les délits, ou ne dit pas qu’il ne faut point étendre dans le code pénal le cercle des escroqueries, on dit seulement qu’il ne faut pas confondre des choses entièrement distinctes.
Quel est le résultat de ces lois essentiellement contraires aux principes et fondées sur une étrange confusion d’idées? Elles sont bien vieilles, et les moyens de les éluder sont aussi vieux qu’elles.
C’était surtout dans les Etals pontificaux que l’usure était défendue. Eh bien, y a-t-il un pays où l’usure ait été exercée d’une manière plus criante? On prêtait à 10, à 15, à 30 p. 100. Quand j’étais au palais, à Bologne, il m’est passé par les mains bien des actes qui, faits antérieurement, arrivaient à conclusion sous le régime du code Napoléon, et où la loi avait été éludée par un détour, et au moyen d’une formule bien connue dans toutes les études de notaires. « Monsieur tel, y disait-on, voulant
214 COURS b’icOKOMIE POUTIQUË.
faire valoir ses capitaux daus l’iudustrie, dans le commerce, ou, comme on disait alors, dans les foires, mais ne pouvant pas quitter son domicile, confie ses capitaux à monsieur tel qui s’engage à les faire voyager d’une foire à l'autre et à les lui restituer ensuite avec les profits considérables qu’il ne doute pas de faire, t Et puis on ajoutait : t Toutefois, comme les comptes seraient fort longs et fort difficiles à tenir et que chacun des assoies a une confiance pleine et entière dans son coassocié, celui qui fera valoir les fonds est dispensé de rendre compte et, au lieu de cela, il donnera tant pour cent chaque année. i Comme cela il n’y avait pas usure.
Quelquefois aussi, vous le savez tous, on fait des billets à part pour l'excédant des intérêts.
D’ailleurs, aujourd’hui encore, un banquier vous prèle à 6 p. 100; mais il a en outre une certaine commission, et puis un courtage, et puis des ports de lettres, et tout cela est légal.
Eu dernière analyse, la législation n’atteint pas son but; elle ne fait que forcer les hommes à des détours qui nuisent au caractère de franchise qu'on doit toujours désirer et donnent l'habitude d'éluder la loi, tout cela pour arriver à faire de temps en temps un procès à quelque usurier qu’on pourrait très-bien traduire en police correctionnelle pour escroquerie ou pour abus de confiance.
Sur qui retombe l'effet réel de cette loi ? Il retombe sur ceux qui ont besoin de capitaux, parce que naturellement, quand on leur prête à un taux plus élevé que le taux légal, il y a un certain danger à courir dont il faut tenir compte. On prêterait ses capitaux à un taux inférieur, si on pouvait franchement stipuler pour intérêt la moyenne des profits que donne le cours des événements.
Heureusement, je le répète, nous marchons de plus en plus vers un état de choses qui rend les effets de la loi indifférents. Mais si le contraire arrivait, si un grand malheur venait à détruire en partie le capital national, si des désastres ou des événements quelconques venaient à produire de profondes perturbations dans le marché, cette loi ne serait qu’un embarras ; on l’éluderait constamment, comme on le fait assez souvent
filX-HUrriÊBIE LEÇON. 215
aujourd'hui, et ses bienfaits seraient absolument nuis, attendu que, si elle sert à réprimer quelques fraudes, quelques abus de confiance, quelques eseroqueries, on pourrait très-bien les réprimer sans elle, et qu'il ne s'agirait pour cela que de mettre le code pénal plus en rapport avec les besoins de la société, et de ne pas poursuivre les coupables en question comme usuriers, mais comme escrocs, comme gens abusant de la confiance des autres.
Reclierebu de la loi générale qui règle le taux des profils. — Comme, nu fond, le travail et le capilal sont, matériellenieiit et moralemeiil parlant, une seule et même eliosc, un ne peut guère iinagiiier la question des sa lairesabsoliiraeiit séparée de celle des profits.— Qu'entciid-uii, au juste, |iar moyenne des profits? — Pour les profils eoniiiie pour les salaires, lu commune mesure 1a plus convenable, en général, est lu monnaie.
Messieurs,
Nous devons maintenant essayer de pénétrer plus avant dans la matière compliquée et difficile qui nous occupe, nous devons clierclier à découvrir les lois qui règlent le taux des profits, comme uous avons essayé de remonter à la loi qui règle le taux des salaires.
Je vous rappellerai ici nos recherches relatives à la loi des salaires. Encore une fois (et il importe tellement de ne pas le perdre de vue que la répétition est licite), encore une fois les capitalistes et les travailleurs sont des copartageants d’une même chose; ce sont des copartageants du même produit, et, quand on parvient à déterminer quelle est la part afférente aux uns, on détermine implicitement la part afférente aux autres; car les uns ne peuvent avoir que ce que les autres ne prennent pas. Si donc il y a une loi qui règle le taux des salaires, elle ne peut pas UC pas influer sur le taux des profits, comme s’il y a
âl8 COURS d’économie DOUTtQUE.
UDC loi qui règle le taux des profits, elle ne peut pas ne pas influer sur le taux des salaires.
En d’autres termes, ainsi que nous l’avons déjà fait entendre, on traite ces deux éléments séparément, parce que l’esprit humain a besoin de s’aider du secours de la méthode et de l’analyse, mais, au fond, c’est une seule et même question qui se présente sous deux faces. L’esprit humain trouve commode et utile de l’envisager sous Tune d’abord, puis sous l’autre : les recherches obtiennent ainsi plus de clarté et de netteté. Mais on ne pourrait pas imaginer la question des salaires absolument séparée de celle des proflts. Le rapport des deux questions est d’autant plus intime, qu’il tient à la nature même des choses; car, au fond, qu'est-ce que le travail, qu’est-ce que le capital en tant qu’instruments de la production? En dernière analyse, ils sont l’un et l’autre une seule et même chose, ils sont l’un et l’autre le produit de la volonté de l’homme. Le travail, c’est l’cfTort de celui qui préfère à la jouissance du moment les moyens de vivre ou de jouir le lendemain. Pour se procurer ces moyens, l’homme s’abstient de faire de ses forces intellectuelles ou physiques un emploi purement de plaisir ou d’agrément, cl il SC soumet à la loidu travail. Le capitaliste, à son tour, l'homme qui se trouve possesseur d’une certaine somme de travail accumulé qu’il pourrait employer à se procurer immédiatement une jouissance quelconque, préfère, lui aussi, l’épargner et l’appliquer, non à la jouissance présente, mais à la production, en vue de la jouissance à venir.
Les deux instruments en question de la production sont donc, <x>mme vous le voyez, une seule et même chose, matériellement et moralement parlant : matériellement, puisque l’un et l’autre sont du travail, l’un du travail effectif, actuel, l’autre du travail accumulé ; moralement, puisque l’un et l’autre résultent d’une détermination de cette prévoyance par laquelle l'homme s’abstient du plaisir, de la jouissance actuelle, pour augmenter scs moyens de plaisir ou de subsistance pour l’avenir.
C'est ainsi que, rigoureusement parlant, il faut dire qu’il n'y a travail que de la part de l’homme, c’est-à-dire de l’être intelligent, prévoyant, doué de moralité; la machine et l’animal ne
travaillent pas, car ils ne s'abstiennent pas spontanément, volontairement, par un effet de leur intelligence et de leur prévoyance, de la jouissance actuelle, pour se préparer des moyens de jouir plus lard.
11 y a deux autres éléments qui, dans les profits comme dans les salaires, peuvent compliquer la question. Les produits de l'industrie humaine, vous le savez, ne se distribuent pas toujours uniquement entre les travailleurs et les capitalistes. D'un côte, l'État en prend une partie sous une forme ou sous une autre, sous un nom ou sous un autre, au moyen des contributions publiques, de l'impôt. D'un autre côté, les possesseurs exclusifs des agents naturels appropriés, les propriétaires de terre, pour employer le mot le plus usité, participent de leur côté, comme nous l'avons expliqué déjà, participent, dis-je, sous certaines conditions et dans une certaine mesure, aux produits de l'industrie agricole, minérale, etc.
Mais nous pouvons, pour le moment, ne pas tenir compte de ces deux éléments. D'abord, quant à la rente territoriale, quant à la portion du produit qui revient au propriétaire exclusif des agents naturels appropriés, nous avons vu que ce dernier ne peut, par la nature même des choses, percevoir que ce qui reste, le travailleur et le capitaliste une fois satisfaits. Nous avons vu que la rente territoriale n'est pas la cause du prix des denrées, qu'elle n'en est que la conséquence; nous avons vu que, si le prix s'élève fort au-dessus des frais de production, la renie s'élève, qu’elle baisse à mesure que le prix se rapproche des frais de production, et que, si le prix se confondait complètement avec les frais de production, il n’y aurait pas et il ne pourrait pas y avoir de rente.
La rente n’influe donc pas plus sur les profits que sur les salaires. Nous avons démontré d'ailleurs que, dans la plupart des cas, quand il n’y a pas monopole étroit, les frais de production et les prix se confondent. Or, que sont les frais de production? Le salaire du travail, le profit des capitaux. Mais il n’y a de rente qu’une fois les frais de production déduits, il n’y a de rente qu’autant que les frais de production ont pu être prélevés. On peut donc traiter des frais de production, c’est-à-
220 r.oiRS d'économie pomtiqit.
«lire des salaires et des profils, sans s'embarrasser de la renie. Celle dernière, comme l'a dil un économisie, esl quelque chose d'extrinsèque.
Quant à l'impôt, c'est dilTéreni. L'État intervient au partage comme copartageant; il y intervient non comme possesseur exclusif d'une machine privilégiée, aimsi que le fait le propriétaire de terre, mais comme producteur indirect; il y intervient, nous l'avons déjà dil, comme le gardien d'un magasin, comme le paysan qui surveille certaines récoltes exposées à être volées pendant la nuit, comme l'homme qui a fait une haie pour empêcher le bétail de venir ravager mie prairie, interviennent au partage du produit qu'ils ont concouru à former. Il n'a concouru qii'iudireclement, il est vrai, à la production, mais il y a concouru, et la preuve en est que, sans lui, le produit n'existerait pas. Supposez la force publique anéantie, les tribunaux supprimés, la police détruite, tout l’ordre social enfin n'existant pas, et puis demandez-vous ce que serait la production de l'industrie nationale. La réponse esl facile : vous n'avez qu'à la demander aux pays livrés à l’anarchie ou, ce qui revient à peu près au même, à un gouvernement détestable.
Si donc on ne peut pas comparer cet élément à l’élément de la rente, on peut cependant, toujours à l’aide de l'analyse et comme méthode, traiter d’abord la question, ainsi que nous l’avons fait pour les salaires, sans se préoccuper de l'impôt; ou peut pour un moment eu faire abslraetion.
Recherchons donc la loi des profits, comme nous avons recherché celle des salaires, sans tenir compte de l'impôt; ensuite nous traiterons à fond les questions si variées, si importantes, si graves et, permetiez-moi d’ajouter, si belles, qu’il présente, et, comme nous aurons des notions sur les salaires et sur les profits, nous verrons les modifications qu'y peuvent apporter les impôts, selon leur nature et la manière dont ils sont assis.
Ainsi, pour le moment, nous laissons de côté la rente, comme indépendante de la question, et l'impôt, comme devant être traité à part. Restent les salaires et les profits. Nous avons essayé de vous montrer que, si d'un côté il y a exagération dans la proposition de ceux qui ailirment que les profits de tonies
DIX-NF.UVIKME LF-CON. 221
les industries sont constamment égaux, U n'est pas moins vrai que, toutes les fois qu’aucune cause perturbatrice ne vient influer sur l’état du marché, il y a tendance constante des profits des diverses industries à s'égaliser entre eux. Je crois inutile de revenir sur celle vérité et sur la démonstration que nous en avons donnée.
Il y a donc un taux général, une moyenne des profits, puisqu'il y a une tendance constante des profits divers à s’égaliser; il y a donc (en effet, le commerce le sait et le dit tous les jours) une moyenne qui représente approximativement et assez bien le taux des profits dans un pays, sur un marché donné. C’est, pour le dire en passant, ce qui rend un peu moins ridicules les lois qui ont la prétention de déterminer la limite des profits, car elles seraient encore plus absurdes s’il n’y avait pas un taux général et une moyenne; elles seraient alors un mensonge criant; mais, comme il y a en effet un taux général, une moyenne, il en résulte que .si ces lois ne placent pas la limite trop bas, elles sont toujours aussi absurdes en principe, mais en même temps assez inoffensives dans l’application.
Ainsi aujourd'hui, par exemple, on discute beaucoup, vous le savez tous, une question de finance, sur laquelle les esprits se livrent à des prédictions en bien ou en mal qui sont, à mon sens, à raille lieues de la vérité, les unes aussi bien que les autres; on discute beaucoup une opération qui, je crois, est loin de pouvoir produire le quart du bien que les uns en attendent, ou la centième partie des maux que les autres en redoutent.
Mais, quoi qu'il en soit de celte question qui, pour le moment du moins, ne se rattache pas à nos recherches, que supposet-elle ? Elle suppose précisément ce dont nous venons de parler, elle suppose qu’il y a un taux général des profils, une moyenne que, dans le langage vulgaire, on désigne sous le nom d'intérêt de l'argent. Ainsi les uns disent : •< L’intérét de l’argent n’est plus à 5 p. iOO, il est descendu à i. » Et puis, pour faire du juste milieu, d’autres disent : i II n’est descendu qu’à 4 1/2. » Les uns et les autres pensent donc, et jusque-là ils ont raison, qu’il y a un taux général, une moyenne.
22i coi'RS n’iÉcoNosiii; politique.
Supposez la réduction opérée à 4, pour prendre le chiffre le plus rond; je vais à la bourse et je dis : i Voici 100 francs, donnez-moi 4 francs de rente. » Qu’est-ce que je prouve, en faisant cette offre? Je prouve que, dans ma conviction, il n’est pas possible de retirer de mou argent, employé autrement, un meilleur profil; bien entendu, en ne me donnant pas plus de peine, car, si je travaillais, je gagnerais probablement davantage, mais, dans mon gain, il y aurait autre chose qu'un profit.
Je suis en outre poussé par une autre considéintion. Il est bien possible qu’un propriétaire de terre me dise : * Le gouvernement ne veut vous donner que 4 p. 100, moi je vous donnerai 5 p. 100, » et que cependant je refuse son offre. Mais cela encore ne prouve rien du tout. Pourquoi? Parce que je ne suis pas bien sûr qu’il soit propriétaire, que, même avec celte certitude, je ne suis pas sûr que l'hypothèque qu’il me donnera ne soit pas primée par une autre, et que, même avec la certitude de ne pas voir mon hypothèque primée, je ne pourrai peut-être reprendre mon argent qu’au moyen d’un procès dont il me faudra faire les avances et qui me causera des embarras et une perle de temps.
Si donc je refuse l’offre du propriétaire, est-ce parce que je préfère 4 p. 100 à 5 p. 100? Non, c’est que les 5 p. 100 que m’offre le propriétaire ne représentent pas même les 4 p. 100 du gouvernemciit, à cause des dangers qu’ils me font courir, des ennuis qu’ils me préparent et des procès auxquels ils m’exposent.
J’insiste sur ces détails, parce qu’ils sont très-importants quand on ne veut pas faire de l’économie politique en amateur peu éclairé ou en généralisaieur qui dédaigne toute application des principes. Il est Irès-néct ssairc d’habituer son esprit, dans ces matières si complexes, à démêler dans chaque fait social les divers éléments qui viennent le compliquer. Il arrive tous les jours d’entendre uier une vérité, fausser une conséquence, faire une application inadmissible, uniquement parce que les faits complexes n’ont pas été analysés, parce qu’on n’a pas dégagé l’élément dont on voulait parler, des éléments étrangers qui viennent le modifier et l’altérer.
niX-NELTlÈME LEÇON. 2S3
Vous voyez donc que, bien qu’au premier coup d’œil les profits paraissent souvent très-divers, en réalité ils le sout moins qu’ils ne le semblent. Économistes, législateurs, producteurs, consommateurs, tout le monde le reconnaît : il y a un taux général, une moyenne des profits.
Mais, quand on dit une moyenne des profits, qu’euteiid-on au juste? Évidemment, dans cette expression est impliquée l’idée d’une période de temps. Ainsi, je reviens à l’exemple du placement dans les fonds publics ; la période est connue dans ce placement, elle est déterminée à quelques minutes près : c’est un an. Quand on dit que l'État donne i p. 100, cela veut dire dans la période d’une année.
De même il y a beaucoup d’industries annuelles, et il est tout simple que l'homme ait conformé ses opérations industrielles au cours naturel des saisons. Il y a été amené par la production la plus considérable, surtout dans les sociétés naissanies, la production agi'icole, et c’est dans un an que le cycle agricole s’accomplit le plus ordinairement. 11 en est de même dans beaucoup d’industries. C’est au bout d'un au que le tailleur, par exemple, liquide ses opérations, se fait payer, et porte en débet la dette de ceux dont il n’attend rien.
Cependant, il ne faut pas s’y tromper, dans cela aussi il y a bien des variétés. 11 y a des industries où le capital accomplit ses opérations dans un terme plus long ou plus court que celui d’une année. Ainsi j’emploie dix mille francs à planter un bois : quand mon capital me rentrera-t-il? 11 me rentrera peut-être dans vingt ans. Je place mon capital dans la pèche : eh bien, si c'est dans la petite pèche, mon capital sort le matin et rentre le soir ou le lendemain; si c’est dans la pèche de la morue à Terre-Neuve, c’est dilTérent.
Il y a donc, vous le voyez, une grande variété dans les périodes, et, quand il s’agit d’établir la moyenne des profits, il faut partir d'une période commune; en d’autres termes, il faut ramener les périodes les plus courtes ou les plus longues k la période la plus usitée. C’est l’afiairc d’un simple calcul, et d’un calcul des plus faciles.
Ainsi, un entrepreneur a lin capital de la valeur de 10,000 fr.
2ii COl'RS b'ÉCONOMIE POI.ITIQL'i;.
ol qui se compose de ce que vous voulez : c’est de l'argent, ce sont des machines, des inalièrcs premières, peu importe. Il a, dis-je, un capital de la valeur de 10,000, et il veut l'etnployer à produire du drap; il appelle donc une certaine quantité d’ouvriers, et alors de deux choses l’une : ou les travailleurs ne peuvent pas attendre le résultat de l’opération, et il faut que l’entrepreneur, outre ses 10,000 li anes de capital, ait une autre valeur avec laquelle il puisse leur faire les avances qu’ils exigent, leur fournir un salaire proprement dit; ou bien les travailleurs peuvent attendre le résultat, et alors ils agissent non comme salariés, mais comme associés. Quoi qu’il eu soit, ce que nous allons dire s’applique aux deux hypothèses.
Supposez donc le cas le plus fréquent, celui où il y a salaire. L’entrepreneur, outre les 10,000 francs de capital nécessaires à la production, a 10,000 autres francs qu’il emploie en salaire.s, et devient par conséquent propriétaire du produit tout entier, puisque les travailleurs lui ont cédé au fur et à mesure, eu échange de ses avances, la' part qui leur revenait dans le produit définitif.
Maintenant le produit est achevé, voici le drap. Qu’a-t-il coûté? A-t-il coûté 20,000 francs? Non : ce serait une erreur de calcul de compter ainsi. Il a coûté les 10,000 francs donnés aux ouvriers, plus la valeur de la matière première, plus la valeur de la teinture et des autres choses à lui incorporées. Mais a-t-il coûté aussi la valeur des machines? Non, il a coûté une partie de cette valeur, parce que les machines, après la production, sont un peu moins bonnes qu’auparavani, mais il ne faut pas ajouter à son coût la valeur entière des machines, puisqu’elles pourront encore servir. Le drap aura donc coûté, je suppose, 17,000 francs : restent 3,000 francs de machines, qu’on pourra employer à une autre fabrication.
A présent le drap est là, on le vend. Si, en le vendant, on ne perçoit que 17,000 francs, le capitaliste n’a pas de profit du tout, il ne fait que rentrer dans ses déboursés, et même, s’il a travaillé de sa personne, s’il a dirigé, s’il a déployé son intelligence comme entrepreneur, non-seulement il n’a pas de profit, mais il perd ses salaires comme travailleur.
DIX-NKIIVIÈMF. I.KroN.
Si le drap se vend 20,000 francs, l’entrepreneur recevra
3.000 francs en sus de ses frais. Mais nous supposons que l'entrepreneur a travaillé, il faut donc déduire son salaire coo)me travailleur. Évaluons ce salaire à 2,000 francs, il restera donc
1.000 francs, qui seront le profit de 17,000 francs. Eh bien, rentreprencur alors aura fait une assez pauvre opération, car il n'aura tiré de son argent que C p. 100 à peu près dans une manufacture, dans un emploi hasardeux. Il ne faut pas dire que c'est là un bel intérêt, parce que le taux commun est de 4 ou 5 p. 100. Le taux des fonds publics est de 4 ou 5 p. 100, quaud les rentiers ne courent aucun risque; mais, si le placement sur l'État devient périlleux, les fonds publics tombent tellement que l’argent se trouve placé à 8 ou 10 p. 100, comme beaucoup d’entre nous ont pu le voir en France à une autre époque. Pourquoi les rentiers n’achetaient-ils le 5 p. 100 qu’à 70, le 3 p. 100 qu’à 54, il y a quelques années? C’est qu’ils avaient peur, c’est qu’ils croyaient courir des risques. Eh bien, le fabricant en court toujours, il ne faut pas se le dissimuler. Quand on voit les fabricants retirer ordinairement 10 p. 100 de leurs capitaux, il ne faut pas crier au scandale, à l'usure, car ils courent toujours des dangers, et plus les opérations commerciales se compliquent, plus ces dangers sont dilTiciles à prévoir et à prévenir.
Relirez des proûls du capital la prime nécessaire pour compenser les risque.s, et vous verrez alors la moyenne s’établir, ainsi que je le disais.
Le profit consiste donc dans la différence qu’il y a entre les avances du capitaliste et le remboursement qu’il obtient, entre ses avances et ses rentrées, en tant qu’elles ne concernent absolument que le capital.
Voilà le profit : quelle en est la moyenne? C’est la différence qu’il y a entre les avances et les rentrées, non dans tel ou tel emploi temporaire, particulier, spécial, dans telle ou telle industrie, mais dans l’emploi général, en faisant, pour ainsi dire, une addition de toutes les industries nationales.
Nous sommes arrivés maintenant, je le pense, à nous faire une idée suffisamment nette des termes du problème que nous devons chercher à résoudre. Cependant il y a encore une consi-
S26 COURS d’économie politique.
dération à examiner. Vous remarquerez que je vais dans cette matière pas à pas, et plus lentement peut-être que beaucoup d'entre vous ne l’exigeraient par l'état de leurs connaissances; mais la matière est si compliquée que, en allant plus rapidement, nous risquerions de ne pas être compris par ceux qui commencent leurs éludes eu économie politique.
Quand nous avons parlé des salaires, nous avons dit : Le salaire proprement dit, c’est le salaire en nature, c’est-à-dire la portion de la chose produite qui revient au travailleur. Mais, qu’est-ce que celle portion de la chose produite et comment comparer entre elles les portions des diverses choses produites? Ainsi quand vous direz : i Ces quatre travailleurs opt obtenu deux hectolitres de blé, ces quatre autres ont obtenu deux moulons, ceux-ci tant de mètres de drap, ceux-là tant de mètres de toile ou la moitié d’une pendule, quels sont ceux qui ont obtenu le plus? » Personne de nous ne le saura, sans doute; il faudrait, pour répondre, connaître bien à fond toutes les circonstances du marché. Alors, avons-nous ajouté, il faut chercher une mesure commune. Eh bien, en fait de valeurs, nous sommes arrivés à ce résultat que, quand il s’agissait de pays pas trop éloignés et d’époques pas trop distantes, on pouvait, sans inconvénient, prendre pour mesure commune la valeur en argent, non que l’argent, non que la monnaie fût une valeur invariable (nous avons assez démontré qu’il n’y a pas de valeur invariable et que la prétention d’en trouver uneesi, en économie politique, ce qu’est la recherche de la quadrature du cercle en géométrie), mais parce que de toutes les valeurs, quand il s’agissait de temps et de lieux qui n’étaient pas trop éloignés les uns des autres, la monnaie était celle qui s’approchait le plus de ce degré d’invariabilité qui sufDt pour ne pas commettre d'erreurs trop considérables.
Eh bien, ce que nous avons dit des salaires, faut-il le dire aussi des profils? La difficulté, vous le voyez, est la même : il nous faut une mesure commune. Or, cette mesure commune, où la chercherons-nous? Dirons-nous, pour les proOts comme pour les salaires, que le mieux est de prendre pour mesure commune l’argent, la monnaie?
blX-NEUVlÈME LEÇON. 227
Cesl mon opinion. Je crois que tous les arguments que nous avons fait valoir pour démontrer que, dans les conditions données, la monnaie était la mesure la pins commode et qu'elle était sufiisamment exacte pour éviter toute erreur considérable, je crois, dis-je, que tous ces arguments s'appliquent à la mesure commune des pi'ofits.
On a voulu cependant y substituer une autre mesure, ou, du moins, on a voulu distinguer entre une mesure commode pour la pratique économique, si je puis parler ainsi, et une mesure philosophique. Ou a prétendu que, sous le point de vue abstrait, sous le point de vue purement scientifique, en économie politique tout à fait rationnelle, ce n'était pas la monnaie qu'il fallait prendre comme mesure commune des profits, qu'il fallait en prendre une autre. Je me borne aujourd'hui à indiquer l'idée. On a dit : * Le profit net qu'obtient le capitaliste le met eu état de se procurer aussitôt une certaine quantité de travail. Ainsi, si le capitaliste a obtenu pour profit 50 hectolitres de blé, avec ces 50 hectolitres de blé, il pourra faire travailler, pendant un temps donné, un nombre A de travailleurs. Un autre capitaliste a obtenu comme profit 100 moutons; eh bien! avec ces 100 moutons, il pourra obtenir pendant le même espace de temps le travail d'un nombre B de travailleurs. Or, dit-on, la] quantité de travail que l'on peut acheter est la plus invariable, la meilleure mesure des profits; si elle n'est pas la plus commode dans l'application, elle est du moins la plus vraie et celle qu'il faut préférer en économie politique rationnelle. »
Cette opinion si ingénieuse est-elle fondée? découle-t-clle véritablement des principes philosophiques de la science? ou bien ne serait-elle qu'une nouvelle preuve de l'influence qu’exercent sur un écrivain, même lorsqu’il croit planer dans les hautes régions de la philosophie, les faits matériels dont il est entouré, les faits dominants de son époque et de son pays? Celte opinion, que l'on donne comme éminemment philosophique, ne serait-elle peut-être, au fond, qu’une conséquence de l’habitude qu’on a contractée de n'envisager jamais le travailleur que comme un cire salarie cl de ne concevoir lu rélribution du tra-
'iiü COUKS u'i^CUiNUMIË l>ÜLrilQUE.
vail que suus la forme du salaire proprement dit? C'est surtout à cause de ce rapport possible que nous croyons utile d'examiner de plus près celte idée, et c'est ce que nous ferons au commencement de la séance prochaine.
Oii a proposé ilc prendre, pour commune mesure des profits, la qnanlilé de travail qu'ils vous moticiil à niéine de commander. Quoique, au premier abord, eellc mesure paraisse Irès-pliiiosophiqiir, au fond, elle n'est pas salisfni.sanle.— Il n'rsl point vrai que ilrux individus, parée ipi'ils peuvent disposer des services d'un même nombre d'bommes, soient exactement et toujours dans la même position sociale. Il .snllll de jeter un coup d'icil sur riiistoirc pour s’en convaincre. — Quand on rceherclic le taux des prollts, il ne faut pu.s oublier que, dans la part airërenic au capital, se trouve néressai rement comprise la rélribution due à rinlelligenee qui en dirige et en surveille l'emploi. — Quand on ne considère les profits qu'au point lie vue du partage des bénéfiees d'une opération entre des travailleurs et des capitalistes, il est évident que les salaires règlent les profils et vice vered.
Messieurs ,
Toute valeurest de sa nature mobile et variable, c'est une vé> rite qu'il suflit de rappeler^ de là résulte l’embarras qu’on éprouve toutes les fois qu’on veut comparer plusieurs termes en économie politique. Nous l'avons vu à l'occasion des salaires; si vous lisez dans un auteur ancien que, de son temps, le travailleur libre gagnait par jour, je suppose, une pièce d'argent pesant 5 grammes, en concliierez-voiis que l’ouvrier d’alors était dans les mêmes conditions que celui de nos jours qui gagne un franc, c'est-à-dire 5 grammes d'argent? Ce serait là une conséquence hasardée, parce que vous ne savez pas si les noïsi. — (.ouiiii d'ccomonik l'OLiTiqiii:. ^0
230 COURS d’iîconomir politique.
5 grammes d’argent avaient, dans ce temps-Ià, la même valeur qu'aujoiird’hui, vous ne savez pas ce que l’ouvrier pouvait obtenir alors avec 5 grammes d’argent, vous ne savez pas s’il pouvait se procurer la même quantité de choses qii’aujourd’hui.La différence entre les salaires des deux ouvriers peut résulter d’une foule de causes : elle peut résulter du rapport de toutes les autres denrées à l’argent, ou bien d’une modiOcalion opérée dans la monnaie elle même par un eliangement considérable soit dans sa quantité, soit dans les frais nécessaires pour l’obtenir. Ainsi, personne n’ignore les changements considérables arrivés graduellement dans cette portion de la richesse publique, après la découverte des mines du nouveau monde.
Ce que je dis de l’argent est, à plus forte raison, vrai de tout autre produit. 11 y a des produits dont, par des raisons que nous ne devons pas détailler ici, la valeur est moins variable que celle des autres; mais toujours est-il qu’il n’y a pas de valeur invariable, toujours est-il qu’il n’y a pas d’étalon, de type de la valeur, puisque les valeurs se mesurent les unes par les autres et que toutes sont variables et mobiles.
Ainsi lorsque, en parlant des profits que les capitaux produisent, on nous dit que les capitalistes de telle époque obtenaient, en retour de l’emploi de leur capital, telle quantité de produits, tandis que les capitalistes de notre époque en obtiennent telle autre quantité, si nous voulions tirer quelques eonséquences de ce rapprochement, nous rencontrerions les mêmes embarras que je viens de signaler. Quelle valeur représentaient les profits du capitaliste grec ou carthaginois, je suppose, ou bien quelle valeur représentent aujourd’hui les profits du capitaliste chinois ou hindou, comparés à la valeur des profits du capitaliste français ou anglais? Et, ne l’oublions pas, la difficulté serait la même lorsqu’on évaluerait les profits du capitaliste chinois et ceux du capitaliste lombard en sacs de riz, au lieu de les évaluer en argent. On aurait beau me dire que l’un obtient une quantité de cette denrée double de la quantité obtenue par l’autre, je n’en pourrais pas conclure que les profils du premier sont le double des profits du second, puisque j’ignore si la valeur du riz en Chine est la même qu’en Lombardie, puisque
j’ignore ce qu’on peutse procurer avec un heclolilre de rizcn Chine et ce qu'on peutse procurcravecunhectolitrederizen Lombardie.
Dans cet embarras, nous avons dit qu’au fond, la mesure la moins arbitraire encore, la moins sujette à erreur était la monnaie, surtout quand il s'agissait de comparer des lieux et des temps peu éloignés les uns des autres. En conséquence, avons* nous ajouté, c’est là une mesure qui, dans la pratique, est sufiisaute, puisque, dans le plus grand nombre de cas et pour toutes les applications utiles, c’est entre des lieux et des temps assez rapprochés les uns des autres qu’on a besoin d’établir la comparaison.
Cependant, avons-nous dit encore, on a mis en avant une autre idée, un autre moyen de comparaison que l’on croit plus propre aux investigations et aux allures de l’économie politique rationnelle, un moyen plus philosophique et en meme temps plus rigoureusement exact. Ce moyen est de prendre pour commune mesure ce que les Anglais ont appelé command of labour, c’est-à-dire, la faculté d’obtenir une certaine quantité de travail. Voici comment on raisonne : « Si l’on vous dit qu’en Chine un capitaliste, retirant 10 p. 100 de son capital, est par là en état de salarier cent ouvriers pendant un an, et si l’on vous dit qu'à Paris un capitaliste, retirant de meme 10 p. 100 de son capital, est également en état de salarier cent ouvriers pendant un an, vous pouvez hardiment conclure que les profits de ces deux capitalistes sont égaux. i
Pourquoi celte conclusion? Parce qu’au fond, dit-on, la moins variable de toutes les valeurs est la valeur générale du travail. Un homme (passez-moi l'expression vulgaire) est toujours un homme, on sait ce que c’est que les services personnels d'un homme. Eh bien, dit-on, quand un individu est en état d’avoir cent hommes à son service, il est évidemment dans la même position sociale qu’un homme qui , dans un autre pays ou dans un autre temp^, peut avoir cent hommes à son service. Qu'importe qu’à la Chine ou aux Indes ou puisse avoir cent boinmes à son service pour 50 francs par jour, tandis qu’à Paris, pour avoir cent hommes à sou service, il faudrait par jour 300 francs? Cela est parfaitement égal. On pourrait être
S32 COURS O'ÉCOMOMIE POLITIQUE.
imiuil cil erreur si on faisait attention à la monnaie, mais on n'y fait aucune attention ; on dit qu'à la Chine la puissance est de cent hommes et qu’elle est également de cent hommes à Paris ; on dit que tous ceux qui peuvent disposer du service de cent hommes, disposent d'une force égale, qu'ils ont la même position sociale et qu'en conséquence leurs profits sont au même taux.
Voilà donc, dil-ou, la mesure la plus exacte. Ainsi qu'on nous dise: — Au temps de Carthage, les profits représentaient les services de cent hommes, au moyen âge ils représentaient également les services de cent hommes, et aujourd'hui encore ils représentent les services de cent hommes, et nous pourrons hardiment conclure que les profits sont égaux pour ces trois époques
Tel est l'argument. Vous avez saisi, je crois, tout ce qu'il a de spécieux. Je dis de spécieux, parce que je le crois erroné, malgré les apparences séduisantes dont il est revêtu. Je crois qu'il accuse dans ses auteurs, indépendamment d'une sorte de manie de trouver une valeur invariable qui, par la nature des choses n'existe pas, l’oubli presque complet de l'histoire de l'homme; oubli qu'on peut reprocher à la plupart des économistes, parce qu'un grand nombre d'entre eux procèdent d'une école pliilosopbique qui, entre autres torts, avait celui de négliger presque complètement l'histoire.
Est-il vrai, en effet, que l’individu qui peut disposer des services de cent hommes soit l’égal de tout autre individu pouvant disposer du même nombre d'hommes, dans un autre lieu et dans un autre temps? Est-il vrai que ces deux individus soient dans la même position sociale, occupent le même rang, aient la même puissance? Est-il vrai, comme on l'a dit, que, s’il peut y avoir entre eux uue grande différence dans la manière de vivre, dans les jouissances, dans \^comfori, comme disent les Anglais, I In’y en ait aucune comme rang, comme prééminenee sociale? Je dis que cela n’est, en aucune façon, conforme à l'histoire. Aujourd’hui il ne manque pas de chefs d’atelier, d'entrepreneurs qui salarient cent, deux cents, trois cents ouvriers. Or, je vous le demande, ces entrepreneurs ont-ils, dans la société
VlMflTIKME MCrON. i233
moderne, la même puissance, y oocupeni-ils un rang égal à celui qu’occupait, dans la société du moyen âge, l'homme qui, en montant à cheval, en arborant sa bannière, en faisant sonner sa trompette , entraînait à sa suite trois cents cavaliers? — C'étaient des hommes d’armes, dira-t-on, ce u’étaieiit pas des ouvriers. — C’était un service comme un autre qu’ils faisaient: on les employait à un déplorable travail; au lieu de leur faire faire des bas ou du drap, leur maître les menait piller sou voisin , dévaliser les passants ou guerroyer pendant trois, quatre ou cinq mois; mais toujours est-ce un service pour lui, à son proOt. Qu’importe la nature du travail, la nature de la production? C'est une considération complètement étrangère aux conséquences économiques de la question.
Pourquoi donc y a-t-il, en réalité, une différence essentielle entre cet homme du moyeu âge et reutrepreueur de nos jours qui dispose du même nombre de bras? C’est que le travail humain n’est pas plus invariable dans sa valeur <|iie toute autre chose. Je m’explique.
La puissance individuelle, en tant qu’exprimée par le travail de l’homme, est, entre autres choses, en raison inverse de la puissance sociale, en raison inverse de la solidité de l’ordre public, en raison inverse de la force de la loi. Ainsi, quand la puissance politique est faible, la puissance individuelle est grande. A mesure que la puissance publique s’organise et devient forte, la puissance individuelle, ramenée sous l’empire commun et général de la loi, s’affaiblit. Dans le moyen âge, où l'ordre public était presque inconnu, la puissance individuelle était tout : la force musculaire, surtout accompagnée de la bravoure, était un élément essentiel de puissance, et celui qui pouvait traîner après lui trois cents hommes également robustes et courageux, avait une puissance immense. Pourquoi? Parce que la puissance publique était à peu près nulle.
Qu'uu grand entrepreneur, aujourd'hui, ait à sa solde trois cents ouvriers, six ceuls, si vous voulez, mille même, si bon vous semble, que tous ces ouvriers lui soient bien attachés, bien dévoués, qu’ils soient robustes et courageux, irez-vous pour cela comparer cet entrepreneur au baron du moyeu âge?
234 COURS d'économie politique.
le regarderez-vous comme placé dans la même position sociale? Pas le moins du monde. Sans doute aujourd’hui l'entrepreneur, avec ses mille ouvriers, pourrait produire un désordre momentané, sans doute il pourrait entraîner quelques-uns de ces hommes à employer leur force musculaire à causer du trouble, mais la force publique est là qui viendrait promptement à bout de leurs efforts. Au fond, ce chef d’ouvriers n'est pas plus, fort que moi qui n'ai pas quatre hommes à ma solde. Il y a, au-dessus de lui comme au-dessus de moi, un niveau salutaire : la loi, la puissance publique, une forte organisation sociale.
En voulez-vous la preuve? Relâchez un instant ce lien, supposez la force sociale un moment paralysée, et alors vous voyez, même dans la société moderne, un chef d’atelier devenir un personnage auquel ou fait la cour, parce qu'alors sa puissance se développe, parce qu'alors les hommes qu'il a à scs gages lui donnent une force particulière.
Si doue sa position sociale n'est pas toujours identique, même aujourd’hui, si, niêine aujourd'hui, elle varie selon l'état de la société, les différences sont bien plus grandes encore quand vous comparez des époques et des pays différeuts, des sociétés diversement organisées. Encore une fois, quelle comparaison voulez-vous faire entre le moyen âge et la société moderne, quant à l'individu qui a des hommes à sa solde ? Quelle comparaison voulez-vous faire entre ces Étals fortement organisés, où la force individuelle n’était rien, comme l'ancienne Home, par exemple, et ces tribus à demi sauvages qui ressemblaient aux Bédouins d’aujourd'hui ?
C’est donc une erreur de croire que les hommes auxquels on peut commander du travail expriiucul des quantités de puissance égales, quand leur nombre est égal. La puissance individuelle, résultant du travail qu'on peut commander, est aussi variable que les autres éléments dont on a voulu se servir pour arriver à une mesure certaine de la valeur.
Nous croyons donc qu’il faut laisser de côté cette spéculation plus spécieuse que solide, plus séduisante qu’utile, et en revenir à la règle que nous avions indiquée, c'est-à-dire qu’il faut se contenter de l'évalualion en argent, qui, bien qu'imparfaite.
suffit au degré d’exactitude dont on a besoin dans l'écononiie politique appli<|uée et dans la pratique des affaires.
Cela une fois posé, il faut s'occuper de rechercher la loi qui règle le taux des profils et les variations deces profils, recherche assez difficile, d'abord comme reconnaissance d’un fait» et ensuite comme investigation d’un principe.
Je dis difficile, d’abord comme reconnaissance d'un fait. On parle tous les jours des profits, on parle tous les jours de l'inlérét de l’argent, ce qui est la meme chose. Les hommes qui ont la satisfaisante habitude de ne douter jamais de rien, vous disent : « Le taux de l’intérét a baissé, a haussé, il est tout juste à tant. i En fait, ils n’eu savent rien exactement; en fait, rien n’est plus difficile que de découvrir quel est le taux moyen des profits à une époque et dans un pays donnés.
Le taux moyen des salaires est d’une recherche moins compliquée, parce que, ainsi que j’ai eu I honneur de vous le faire remarquer plus d'une fois, les salaires sont perçus sous une forme particulière; ils ne sont pas, dans la plupart des cas, perçus sous la forme naturelle de rétribution, de quote-part afférente à l’instrument travail, mais ils sont perçu.s en vertu d’une convention, d’un arrangement, d’un contrat particulier passé entre les travailleurs et le capitaliste. Alors il est plus facile d’arriver à découvrir le taux moyen, parce qu’on a une donnée a parie ante, parce qu’on peut savoir que les salaires ont été réglés de telle ou telle façon.
Mais les profits proprement dits ne sont pas réglés de la sorte. Je sais bien qu’il y a un emploi indirect des capitaux qui offre quelque chose d’analogue à ces conventions sur les salaires. Ainsi, un entrepreneur s’adresse à un de vous, lui demande le capital nécessaire à l’exploitation de telle ou telle industrie, et lui donne pour ce capital un certain intérêt. Voilà, diia-t-on, le taux des intérêts; cela est vrai jusqu’à un certain point, mais ce n’est pas exactement vrai, parce que, quand on parle de l’emploi du capital, instrument de la production, il ne faut pas, sans doute, y comprendre la rétribution particulière qui peut être due, même au possesseur du capital, en tant que rétribution de son travail, mais on ne peut pas ne pas y comprendre la réiri-
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bution qui est due aux soins nécessaires pour que le capital travaille. Je m'explique.
Vous avez dans votre coffre 40,000 francs, mais ils y resteront jusqu’à la On des siècles sans produire la moindre des choses, quelque envie que vous puissiez avoir d’en tirer un proOt, si vous ne vous donnez pas une certaine peine. Le capital est chose matérielle et inerte de sa nature, il faut donc qu’on se donne la peine de l’employer, d’en diriger l'emploi, puisque, sans cela, il n’agirait jamais. Ainsi, un ouvrier a pour capital ses deux bras, mais néanmoins s'il s’obstinait à rester les bras croisés, il ne percevrait aucun salaire; cependant il ne demande pas qu’on lui assigne un proût pour ses deux bras, puis un salaire pour la peine qu’il se donne de travailler. De même, quand on dit capital, instrument de la production, on ne peut appliquer cette dénomination à une valeur complètement oisive, laquelle n’est pas un capital, dans le langage de la science. N’est capital, dans le langage de la science, que la valeur appliquée à la reproduction; or qui dit valeur appliquée à la reproduction, dit nécessairement une valeur qu’une intelligence dirige et surveille.
Ainsi, dans les proûts, est nécessairement comprise la rétribution due à tous les éléments qui constituent l'action productive du capital, c’est-à-dire à la chose matérielle et à l’intelligence qui la dirige et la surveille. Donc, quand l’entrepreneur me demande 40,000 fr., et que je les lui prête, s’il m’alloue 4 ou 5 0/0, on ne peut pas dire qu’il m’alloue tous les profits : il ue m’en alloue qu’une partie.
Au reste, c’est ce que tout le monde sait. 11 y a plus : quand il m’alloue l’intérêt de 6 0/0, je suppose, est-ce qu’il stipule que, si l’opération qu’il veut faire ne réussit pas, il ne payera pas l’intérêt et ne rendra pas même le capital? Non, messieurs, nous ne faisons pas un contrat aléatoire. Je lui dis : * ^oici 40,000 francs : je ne m’embarrasse pas de savoir ce que vous en tirerez, mais je demande des garanties qui m’assurent qu à telle époque, quelle que soit l’issue de l’opération que vous aurez faite, vous me rendrez mon argent, plus une somme d’intérêts calculée à 5 0/0 par au. » Maintenant il est possible
qu'au bout de l’anuée, l'eulrepreneiir ait recouvré les 10,000 fr., plus 1,000 ou 1,200 francs de profil, mais le contraire est possible également : il peut avoir perdu, au lieu d'avoir gagné, et alors il ne devra pas moins me payer les intérêts en me remboursant le capital. Donc, quand il m'offre 5 0/0 d'intéréls pour ce capital qu'il destine à une entreprise quelconque, il ne me les offre et ne peut me les offrir sans avoir déduit d'abord cette portion des profils qui correspond, non à la quantité matérielle de capital employé, mais au travail de l'intelligence nécessaire pour l'employer; et, eu second lieu, il doit défalquer de la somme qu'il m'offre comme intérêt, ce qui correspond au danger qu'il court. Je puis savoir qu'il demande mes 10,000 francs pour fabriquer du drap, et il ne me serait peut-être pas bien difficile d'arriver à savoir, de tels ou tels marchands de drap, quelle est la moyenne des profits que leur offre leur industrie; mais quand je saurais que cette industrie donne 12 0/0, seraisje fondé à dire à l'emprunteur : < Donnez-moi ces 12 0/0 ou donnez m'en 10 ou même 8? t Non-seulement il ne me les donnerait pas, mais il ne serait pas même équitable de les lui demander, parce que c'est lui qui court les risques et non moi. Qui répond qu'il n'arrivera pas tel ou tel événement qui fera baisser le drap de 20 0/0 ? £h bien, c'est l'emprunteur qui court ce risque, et la différence entre son profit et l'intérêt qu'il me paye est l'équivalent de ce risque et de l'intelligence qui doit surveiller l'emploi de mon capital. Quant à moi qui ne cours aucune chance, si mon contrat est fait sagement, et qui n'emploie aucun travail intellectuel pour surveiller le capital, il est clair que je ne puis avoir que la portion de profit afférente à la quantité matérielle de capital.
Et ici, pour le dire en passant, vous comprenez l'influence qu'exerce sur l'intérêt de l'argent la législation civile d'un pays. Car, sans doute, nous sommes au nombre de ceux qui ne veulent pas confondre l'économie politique avec les autres sciences, mais nous mettons cependant un grand prix à signaler les rapports que les diverses sciences morales et politiques ont entre elles.
J'ai dit l'influence do la législation civile. En effet, en parlant
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du contrat passé entre le prêteur des 10,000 francs et l’emprunteur, j’ai fait observer que le premier ne courait aucun risque s’il avait fait son contrat sagement; mais quelquefois, grâce aux lois du pays, il est impossible de faire un contrat qui vous mette à l’abri de tout danger, parce que la procédure est longue, vexaioire, coûteuse, pleine de chances et de hasards. Alors il n’est pas vrai de dire que le préteur n’a pas de dangers à courir, alors il n’est pas vrai que le préteur puisse se contenter de la part des profits afférenie à la quantité matérielle de capital, il a aussi à courir un danger, un risque pour lequel il a droit à une prime. Mais, ne l’oubliez pas, c’est la plus mauvaise prime possible que celle-là; car on comprend la rétribution qui est due pour les dangers inhéreiils à l’œuvre même de la production, pour ceux qu’on ne peut écarter, du moins complètement, mais que des dangers soient créés, en quelque sorte à plaisir, par le droit positif, mais que des dangers soient inventés par cette même législation, par ces mêmes lois dont la mission est précisément de les écarter, dans l’inlérét de ceux qu’elles régissent, c’est là une chose monstrueuse, une perturbation déplorable jetée dans le mouvement des capitaux.
Il n’est donc pas facile, comme vous voyez, de dire quel est, dans un pays donné, le taux des profits. D’abord vous savez que, quoiqu’il y ait tendauce générale des profits à s’égaliser entre eux, cette égalisation complète ne se réalise jamais, vous savez qu’il y a toujours des oscillations dans un sens ou dans l’autre; ensuite, ce qui rend la recherche de plus en plus difficile, le taux moyen doit être déterminé pour une période donnée : nous avons démontré que, sans cela, il n’y aurait pas de règle, pas de limite. Ainsi, le taux moyen des profits doit être déterminé ordinairement pour l’année. On dit tant pour cent par an, tant pour cent non du produit, mais du capital employé. Or, supposez que vous vouliez connaître les profits moyens de l’année actuelle 1858, comment ferez -vous? quel moyen aurez-vous d’y parvenir dans le cours de l’année? Évidemment vous ne pourrez faire que des conjectures. Y a-t-il un capitaliste sensé, y a-t-il un entrepreneur au fait de son métier qui puisse vous dire d’une manière certaine, positive, irrécusable
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qac scs profiu, pour l’année 1838, seront, je suppose, de 12 pour cent? Celui qui vous le dirait ne saurait pas son métier, celui qui vous le dirait ne se ferait pas une idée de toutes les causes qui peuvent venir jeter une perturbation dans le marché où se font ses opérations. L’entrepreneur qui connaît les affaires vous dira qu'il espère arriver à tel résultat; que les circonstances de cette année-ci lui paraissant analogues aux circonstances de telle année qui lui a donné tel bénéûce, il a lieu de croire que le résultat sera le uiêine.
Ainsi, pour l'année courante, les profits ne peuvent être connus que d'une manière conjecturale. Mais ceux de l'année dernière, ceux de l’anuce d’avant, direz-vous? Pour ceux-là, au moyen d’une connaissance détaillée et plus ou moins complète de tous les faits si variés, si multiples, si compliqués qui ont eu lieu sur le marcbé, on peut tâcher d’arriver à un résultat. Or, remarquez-le, vous parlez alors d'une chose historique, vous parlez du passé, de ce qui n’est plus, mais vous ne pouvez pas prendre, pour ainsi dire, la production sur le fait, pour eu conclure que le taux des profits est tel ou tel.
Il est donc très-diflicile , et au surplus il n’est point d'économiste, de commerçant, de financier qui ne le sache, il est donc, dis-je, très-diflicile d'arriver à une détermination, nous ne disons pas exacte, ce qui est impossible, mais suffisamment approximative du taux des profils dans un temps et sur un marché donnés. Les conjectures dont on peut s'aider, les faits dont on peut tirer parti sont le taux des sommes prêtées par contrat, les résultats donnés par les manufactures et les entreprises industrielles qui n'eu font pas un mystère impénétrable, enfin, pour les entreprises agricoles, le taux des fermages. Voilà les données dont un capitaliste peut s’emparer, dont il peut argumenter dans ses déductions avec plus ou moins de solidité, selon qu’il connaît ou ne connaît pas toutes les considérations dont il faut tenir compte.
Ainsi, s'il prend les fermages, il séparera la rente ; mais eu séparant la rente, eu séparant le fermage proprement dit, comme étranger aux profils, il ne perdra pas de vue cependant que souvent il arrive que, dans le fermage, se trouve une partie des
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profils, parce que le proprietaire est capitaliste pour sa terre. D’un autre côté, il fera également attention que souvent le propriétaire est en même temps travailleur, et réunit ainsi trois qualités.
En prenant en considération les fonds publics, il ne perdra pas de vue la facilité de l'emploi, le peu de soucis qu'il donne, l’état général des affaires qui inspire plus ou moins de confiance. Il fera à cet égard les diminutions ou les additions nécessaires.
C’est eu étudiant ainsi un grand nombre de faits, en les rapprochant, en les comparant entre eux que l’économiste, que riiomme d’affaires peuvent arriver à se faire une idée suffisamment exacte du taux des profits.
Mais supposons maintenant ces recherches pratiques accomplies, et supposons qu’on m’ait prouvé qu’en 1854 la moyenne des profils en France était A, et qu’en 1857 elle était B; voilà les faits, quelle est la question à résoudre? C’est celle-ci : Pourquoi le taux des profits en 1854 était-il A? et pourquoi, au lieu d’être le même en 1857, est-il devenu B? quelle est la loi qui a réglé celte variation.’
Ce que je dis de la France à deux époques différentes, vous potivez le dire de deux pays différents à ta même époque. Si des économistes anglais, sicilien, chinois me disaient : t La moyenne des profits chez nous est 4, 12, 18, » et que je trouvasse que cette moyenne, en France, est 9, savoir pourquoi elle est de 9 en France, de 4 en Angleterre, de 12 en Sicile, de 18 à la Chine, tel serait le problème à résoudre.
Or, remontez ici, avant tout, à la distinction capitale entre le taux relatif et le taux absolu des profils. J’entends par taux relatif la proportion qui existe entre les salaires et les profits; j'entends par taux absolu la quantité de choses, de produits que le cajiitalistc obtient.
Le fermage, nous l’avons assez démontré, est en dehors de la question. Le produit est à partager entre les travailleurs et les capitalistes, ou, si vous voulez, les entrepreneurs. Il est évident qu’il en est de ce partage comme de tout partage entre deux personnes ou entre deux classes de personnes. Plus une classe
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obtient, moins il reste à l'autre. Je suppose que le produit représente une valeur de 10 : il est clair que, si les ouvriers prennent 5, il restera 5 pour les capitalistes; que, si les capitalistes prennent G, il ne restera que -i aux ouvriers. Ainsi, quand > il s'agit de profits proportionnels, il est incontestable que les profits sont en raison inverse des salaires, que plus les salaires montent, plus les profits baissent et vice versâ, parce que, encore une fois, quand il y a une chose à partager entre deux individus, plus l'un prend, moins il reste pour l'autre.
On peut donc dire qu'en fait de profits proportionnels, les salaires déterminent les profits, comme les profits déterminent les salaires. Les deux propositions sont également et nécessairement vraies. Mais il est plus logique et plus conforme aux faits de dire que la loi des salaires détermine les profits, parce que, comme nous l'avons prouvé, c'est essentiellement l'élément de la population qui influe sur le taux des salaires et par là sur le taux des profits.
Ayez aujourd'hui dix capitalistes placés en présence de cent ouvriers qui leur demandent du travail : les salaires seront, par exemple, de cinquante sous. Supposez maintenant que la population ouvrière, par une circonstance quelconque, devienne trois fois plus grande, les capitaux restant les mêmes : il y aura trois cents ouvriers dcinaudani du travail à ces dix capitalistes. IS'est-il pas évident, en ce cas, que la proportion des salaires et des profits changera d'une manière sensible ? Les profits s'élèveront, parce que les salaires baisseront, parce que les trois cents ouvriers se disputeront le morceau de pain que les capitalistes auront à leur ofi’rir, parce que, si un ouvrier per- .siste à vouloir cinquante sous, un autre se contentera de trente, et un autre peut-être de vingt-cinq. Le produit sera toujours le même, de 10, par exemple, mais les salaires ayant ainsi baissé par l'accroissement instantané de la population, les ouvriers, au lieu de prendre 5 ne prendront que 3; les capitalistes prendront 7 au lieu de 5.
C'est là le taux proportionnel; les salaires règlent les profits, comme les profits règlent les salaires.
Ëh bien, maintenant supposons que le capital, qui était
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de tOO, soit réduit à 50 : vous verrez les pro0ts s'élever par cette autre raison que, le capital étant devenu plus rare et la populaiien étant restée la même, c'est exactement comme si« le capital étant resté le même, la population avait augmenté.
Mais le taux proportionnel n'a pas l'importance qu'on pourrait vouloir lui attribuer. Supposez des ouvriers ne percevant qne le cinquième d'un produit, les capitalistes percevant les 1/5, et supposez ntainienant qu'on trouve une force productrice telle qn'avec le même travail et le même capHa), le produit obtenn soit qnatre fois plus grand, les ouvriers D’en prendrout encore que le cinquième, mais ce cinquième sera devenu qnatre fois plus grand qu'au para vaut II se peut donc que, par un changement dans les forces prodnctrices, la quantité Obtenue par les travailleurs augmente, et que cependant la quantité obtenue par les capitalistes augmente également; il se peut, en un mot, que la partie aliqiiote restant la même, la quantité augmente.
Ainsi, denx travailleurs et nn capitaliste prodnisent, je suppose, cent quintaux, et la répartition est faite de telle sorte que les deux ouvriers ont cinquante de ces quintaux et le capitaliste les cinquante autres. Eh bien, supposez qu'on trouve le moyen de faire, avec le même travail et le même capital , denx cents quintaux au lieu de eeiit, la proportiou ne sera pas changée et les ouvriers auront le double de ce qu’ils avaient auparavant.
Maintenant, supposez que l'augmentation dn produit soit due à un emploi plus fort et plus actif du capital et qu'au lieu de produire cent quintaux, on en produise deux cents par cette augmentation de la force productive du capital, et supposez qn'alors le producienr dise : < Il me fant pour cela cinquante quintaux en sas; * quel sera le sort des ouvriers? Il sera encore plus heureux du double, car ils avaient auparavant cinqoanie quintaux comme le capitaliste, et, maintenant que la production est de deux cents au lieu de cent, quoique le capitaliste demande cinquante de plus, les ouvriers n'en obtiennent pas moins cent au lieu de cinquante. De sorte qu’il se peut que la
part du capitaliste augmente et que le changement soit cependant heureux pour les ouvriers.
il faut donc envisager la question sous ces deux points de vue différents.
Pour le taux proportionnel la théorie est simple : plus les uns prenneut, moins il reste aux autres; c'est le taux des salaires qui règle les profits et vice versé. Mais il est plus rationnel de prendre pour principe régulateur le taux des salaires, à cause de l'élément majeur de la population qui influe sur eux.
Dès lors, vous le voyez, dans leurs rapports avec les capitalistes, la considération de leur propre nombre est capitale pour les ouvriers. Il faut bien qu'ils n'oublient pas que plus leur nombre augmente, plus augmentent les profits des capitalistes.
N'est-ce pas cepeudaut une chose singulière, puisque le capital n'est au fond que du travail, du travail accumulé, que la loi des profits se trouve aiusi en lutte avec la loi des salaires? H y a là quelque chose à étudier, il y a une analyse à faire pour dissiper les nuages qui enveloppent encore la théorie des profits, analyse d'autant plus importante que, même dans les ouvrages les plus célèbres, cette théorie, ou paraît très-facile par la raison que la question n'est pas même indiquée, ou bien est tellement enveloppée de ténèbres par le mélange des profits proportionnels et des profits absolus, et par la diversité des nomenclatures dont les auteurs se sont servis, que son étude est une véritable fatigue. Nous tâcherons d'éclaircir la question dans la séance prochaine.
Récapilulalion de la leçon précédente. — Si l'on suppose que le capital agisse tout seul , sans le concours des travailleurs, ou trouve que les profils sont alors cumnie la force productive. Comment la loi de la population vient niodiUrr la loi précctienle. — La plupart du temps, il y a ilaiis les bénéfices du capitaliste autre chose que le profit proprement dit, que le profit naturel.
.Messieurs,
A la fin de la dernière séance, notis avons cherché à bien déterminer ce que l'on doit entendre par profit et nous avons conclu que, dans la notion des profits, il fallait comprendre cette partie de la rélrihiition qui correspond à la surveillance et à la direction nécessaires pour employer l'instrument producteur; en d'autres termes, nous avons établi que, bien que, rigoureusement parlant, on pût pousser l'analyse au point de distinguer l'action de celui qui emploie le capital, et le capital lui-méme, ce serait cependant une sorte d'abus de l'art analytique que de considérer les profits comme uniquement afférents à la chose employée; la machine évidemment, tant qu'elle reste oisive dans les magasins du capitaliste, n'est pas plus productive que les bras des ouvriers tant qu'ils restent croisés. Elle peut bien être une valeur, même lorsqu’elle dort dans les ateliers, elle peut bien être une valeur, une richesse, mais elle n’est pas un capital, car vous vous souvenez que le capital tire