‹ De la distribution de la richesseChapitre 5 sur 7 · SI · texte numérisé non relu

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246 COURS d'économie politique.

son origine de sa destination : une valeur n’est un capital qu’autant qu’elle est employée à l’œuvre de la reproduction. Quand on dit capital, dans le sens strict et rigoureux du mot, on ne dit pas seulement une valeur, une chose pouvant, un jour ou l’autre, servir d’instrument de production, maison dit une chose qui sert actuellement à l'œuvre de la production. Ainsi la volonté, la détermination de l’employer et la surveillance nécessaire à cet emploi entrent nécessairement dans la notion du capital, comme la détermination de remuer ses membres et de les diriger entre dans la notion du travail ; et de même que, lorsqu’il s’agit du travailleur, on ne pourrait pas dire, sans abuser de l’analyse, qu’il reçoit une rétribuiion pour ses bras et puis une autre pour la volonté qu’il a de les employer, et pour rintelligence qu’il apporte dans cet emploi, de même, lorsqu'il s'agit du capitaliste, ou ne peut pas dire qu’il y a un profit pour la chose matérielle et puis un autre pour la surveillance et la direction.

En conséquence, quoique bien des auteurs aient fait la distinction, quoique nous-mêmes nous ayons dit qu'on reçoit une rétribution pour ses efforts personnels, cependant, lorsque cette rétribution ne dépasse pas ce qui est dépensé pour la mise en action de la force productrice, on doit la confondre dans la notion des profits.

En second lieu , nous avons dit que, si l'on ne considère les profits que sous le point de vue du partage des bénéfices d’une opération entre deux classes de personnes, dont l’une représente le travail et réclame sa rétribution en l’appelant salaire et dont l'autre représente le capital et réclame sa rétribution en l'appelant profit, il est évident que les salaires règlent les profits comme les profits règlentles salaires; en d’autres termes, qu’il est évident que plus une partie prend, moins il reste pour l’autre; je ne reviens pas là-dessus.

Mais il y a des économistes qui, arrivés à ce point, après être, à cet égard, entrés dans de longs développements, après avoir fait des hypothèses diverses qui toutes, en définitive, se rapportent à ce point de vue d’un partage entre les salariés et les capitalistes, croient avoir touché le fond des choses. Pour eux, la

théorie est achevée quand ils sont arrivés à cette conclusion que plus les salaires baissent, plus les profits s'élèvent, et vice versâ.

Eh sans doute! c'est là une vérité importante, une proposition d'une haute portée en économie politique, et qui non-seulement doit attirer l’attention des économistes, mais aussi celle des hommes d’État. Gependani, quand ou va au fond des choses, on s'aperçoit que ce n'cst pas là le dernier mot de la question; car d’un côté, nous l'avons déjà dit, et c’est une vérité généralement reconnue, il se.peut que la proportion entre les salaires et les profits demeure la même et que cependant les profits haussent; il se peut même que les salaires et les profils haussent ou baissent en même temps, sans que la proportion change. Il y a donc autre chose à étudier que celte proportionnalité, passez-moi l'expression, des salaires et des profils.

Ensuite, quand on a dit que les salaires en baissant faisaient hausser les profits, et eu s'élevant les faisaient baisser, comment ne s'est-on pas aperçu d'une grave difficulté à la fois économique et philosophique, comment n'a-t-on pas remarqué que, le capital n’étant que du travail accumulé, il y avait quelque chose d’étrange à voir les travailleurs et les capitalistes partagés en deux camps distincts, j’ai presque dit ennemis. Cela demande à être bien expliqué, bien compris, car c'est pour le moins fort singulier.

A-t-on jamais dit, en effet, de deux travailleurs qui font un ouvrage en.semble, qu'ils représentent deux éléments opposés entre eux? Personne n’a jamais eu l’idée de leur appliquer un pareil raisoiiuement. Comment donc l'applique- t-on au travailleur et au capitaliste, si tous deux, ainsi que nous l'avons nous-niéme pleinement établi en plus d’uiie occasion, représentent deux éléments parfaitement semblables l’un à l’autre? Voilà une chose qui mérite d’attirer toute notre attention.

Laissons un peu de côté toutes les hypothèses compliquées, obscures, mises eu avant par ceux des économistes qui ont prétendu approfondir la théorie des profits, taudis que les autres, très-clairs du reste, n'ont pas même touché la surface des

COURS O’ÉCONOMIR POLITIQUE^

choses; parlons d'une idée simple qui nous conduira peut-être sans obscurité aux idées les plus complexes.

Mous avons dit qu’on pouvait traiter des profils en laissant de côté la question de la rente; nous avons dit également que, quoique l'Ëtat vînt prendre une part du produit, nous ne voulions cependant pas compliquer maintenant nos recherches par des questions d'impôt que nous traiterions à part; eh bien, je vous demande une concession de plus, je vous demande de pousser la simplification encore plus loin.

Nous voulons chercher la loi des profils : pourquoi compliquer la question avec les salaires? Nous faisons abstraction de la rente et de l'impôt; eh bien, un effort d'imagination de plus ne nous coûtera guère : faisons abstraction des salaires, supposons un produit qui ne soit dû qu’au capital. L'hypothèse est d'autant plus licite qu’il y a dans ce monde certaines industries, certaines productions où le capital joue un grand rôle et où le travail proprement dit n’entre presque pour rien. Ainsi un homme possède une scie dont le mobile est une chute d’eau naturelle ; la machine une fois établie, cela va tout seul; à mesure que les planches sont faites, le propriétaire ou un ouvrier vient mettre un autre arbre sous la machine et le sciage continue sans autre intervention de l’homme. Le travail, dans ce cas, est donc peu de chose, car presque tout est fait par la machine et par l’agent naturel qui lui imprime le mouvement.

Autre exemple : Aux Champs-Élysées, sur la place de la Concorde, ou sur le Pont-Neuf, je vois un homme établi auprès d’une machine bonne ou mauvaise qu’il appelle un télescope ou une lunette d’approche. Tous ceux qui ont envie de regarder à travers ce tube lui donnent une bagatelle pour jouir de ce plaisir; il vous procure une jouissance comme les chanteurs de l’Opéra ou les acteurs du Théâtre-Français. Dans cet exemple tout le profil est dû au capital ; quant à l'homme, il ne fait qu’exercer cette surveillance dont nous avous parlé, mais il ne travaille pas.

Nous pouvons donc imaginer une production sans travail. Qui sait si, dans trois ou quatre siècles, la dixième partie du tra-

vail qui sc fait aujourd'hui sera nécessaire, qui sait si alors presque tout le inonde ne sera pas capitaliste; qui sait si alors il n'y aura pas des machines qui moissonneront toutes seules! Le travail ne sera pas supprimé, mais il pourra devenir de plus en plus commode : le temps viendra peut-être où l'on pourra moissonner en gants blancs.

Eh bien, quelle sera, dans cette hypothèse, la loi des profits? D'après quelle règle hausseront-ils ou baisseront-ils? On ne peut plus dire qu'ils baisseront, parce que les salaires s'élèveront, ou vice versa, puisqu'il n'y aura pas de salaires, qu'il n'y aura que des profits et de la rente ; mais la rente n'a rien à faire ici. Quelle sera donc, dans l'hypothèse, la loi des profits?

Je rappelle ici une distinction, la distinction entre la valeur en échange et la valeur en usage, en d'autres termes, la distinction entre l'utilité des choses et le prix qu'on peut en obtenir sur le marché.

Evidemment, en ne considérant que la valeur en usage, les profils, dans l'hypothèse que nous avons imaginée, dépendront uniquement de la force productive du capital. Plus le capital sera puissant, plus il laissera de profil et réciproquement. Ainsi on appliquera à une terre un capital qui aura l'énergie qu'avait la bêche; l'opération une fois consommée, tout le capital remboursé, il restera, je suppose, vingt hectolitres de blé, qui constitueront le profit. Puis, cinquante ans après, on appliquera un autre capital qui ne sera plus la bêche, mais la charrue, à une terre de même étendue et de même fertilité, et, une fois le capital remboursé, il restera soixante hectolitres de blé au lieu de vingt, parce qu'on aura employé un capital ayant une force productive plus grande.

J'expliquerai plus tard tout ce qu'il faut entendre par force productive et nous verrons que, pour l'apprécier exactement, il faut tenir compte des dangers, des obstacles, des agréments ou des désagréments que présente l'emploi du capital; mais ne nous arrêtons pas, pour le moment, à ces détails qui embrouilleraient les idées.

Supposons donc qu'avec une force productive comme 10, un entrepreneur ait produit A, et puis qu'avec une force produc-

250 cocds d'économie dolitiqüe.

tive comme 20, il prodaise plus Card B. B sera sapérieur k A, les profits aaront augmenté comme la force productive. Mais le producteur n"a que faire de tout son blé, de tous ses chapeaux, de tous scs bas ou de toute sa toile : il a besoin d’échanger ses produits contre toutes les autres dmses qui lui manquent. C’est alors qu’il faut prendre en considération la valeur en échange. Est-ce à dire que le prix des choses augmentera, parce que la quantité produite aura augmenté? Le prix sera-t-il en raison de la force productive? Pas du tout, et même au contraire, vous le savez bien; nous avons traité à fond la question du prix, nous n’avons donc qu’à vous renvoyer à la longue discussion que nous avons établie sur la loi qui le détermine.

Maisfue confondez pas les deux choses) toujours esi-îl que le producteur dont nous parlons aura comme profil une plus grande part de choses produites, parce qu’il aura produit davantage par l’accroissement de la force productive.

Ainsi, le propriétaire d’uu vignoble {non, à la vérité, par l’elfet du capital, mais par l’effet d’une force naturelle; la différence n’est d’aucune importance ici), le propriélaire d’un vignoble, l’année dernière, n’a eu pour sa part que dix tonneaux de vin, et, celte année, il en a cinquante. 11 est évident qu’il a plus de vin cette année que l’année dernière. Maintenant est-il certain qu’il se procurera, avec ces cinquante tonneaux de vin, cinq fois plus de choses qu’il ne pouvait s’en procurer avec les dix? Pas le moins du monde. 11 est possible qu’il ii’en obtienne pas davantage. Mais c’est, je le répète, rentrer dans la question du prix, et, comme ici nous ne parions pas des profits d’une Industrie particulière, mais du taux des profils en général, il est de peu d’importance, vous le savez, de considérer le prix, puisque si nous supposons une augmentation de force productive, nous devons ia supposer générale, et qu’ainsi tous les producteurs restent dans la même position respective.

De même, en sens contraire, si la force productive diminue, les profits baisseront. Ainsi, faute d’autres emplois utiles, vous êtes obligés d’appliquer des portions de capital à des terres déjà exploitées ; vous savez, nous l’avons dit maintes fois, que le produit de ce second capital ne sera pas égal au produit de

VINCT ET t'N»i;VE LEÇON< SS1

celui déjà appliqué à la même terre. Ce sera coimne tous aviez employé une force pro(hictive moindre; le résiliât sera moindre, les profits baisseront.

Voilà comment les choses se passeraient, dans l’Hypothèse que nous avons imaginée : les profits seraient,, air fond, eomine la force productive. IViais modifions maintenant l'hypollièse et nous arriverons peut-être à un résultat qui éeteircira la questio».

Un entrepreneur a 100 ouvriers, avec lesquels il a fait une société, selon ce que nous appelons le cours naturel des choses; les conditions sont réglées et on partage à la fin le produit d'après les conventions (peu nous importe ici ce qu’elles sont)^ lorsqu’un beau jour l’entrepreneur découvre ou bien achète une machine, c’est-à-dire un capital, qui, d’après scs calculs, peut faire le travail de 50 travailleurs. En conséquence il congédie 50 de scs ouvriers cl, à leur place, il met ta machine. Qu’arrivera-t-H alors? Les ouvriers restants prendront toujours dans le produit la portion qu’ils prenaient auparavant et la part des 50 ouvriers congédiés sera pour le possesseur do la machine.

Dès lors, dira-t-on qu’il y a lutte entre les ouvriers et le capitaliste? Quelle lutte peut-il y avoir? Le produit se partage toujours entre 100 ouvriers comme auparavant. Seulement, de ces 100 ouvriers, il y en a 50 qui pensent et parlent et 50 qiUi ne parlent ni ne pensent, puisqu’ils sont représentés par une machine. Quand il y avait 100 ouvriers associes, si le produit était grand, la rétribution était grande; si le produit était minime, la reproduction était minime. Quelle lutte pouvait-il y avoir entre eux, puisqu’ils étaient associés? Aucune; au contraire, iis conspiraient tous pour que le produit fât le plus grand possible.

Mainlenaut, je le répète, à la place de cent hommes, il y en a 50 et une machine qui en remplace 50 : n’est-ce pas la même chose? Si les circonstances sont favorables, la rétribution des 50 hommes effectifs et des 50 hommes que représente la machine doit monter; si les circonstances sont défavorables, elle doit baisser.

D’où vient donc l’opposition d’inlérêis qu'on nous dit exister

iSi COLHS d'économie puutiuuc.

entre les ouvriers et le capitaliste, puisqu'à la première vue, au lieu d'opposition, il semble y avoir une égalité parfaite de condition entre eux?

Je ne sais pas si je suis parvenu à vous signaler le point de la difliculté. N’est-il pas vrai qu’on dit que, quand les salaires haussent, les profits baissent, et vice vertà? N’esl-il pas vrai aussi que, quand le travail est fait par 100 ouvriers hommes, en les supposant tous doués de la'mémc capacité productive, il n’y a aucune opposition d'intérêt entre eux? ils sont associés : par conséquent, si l’opération est bonne, la rétribution augmente pour tous; si elle est mauvaise, elle baisse pour tous.

Maintenant, si cette seconde proposition est vraie, comment cessera-t-elle de l’étre? Parce que, à la place de 100 ouvriers hommes, il y aura 50 ouvriers-hommes et 50 ouvriers-machine. Ne sera-t-il pas encore vrai que la rétribution de ces 100 ouvriers, composés de ces deux éléments, augmentera ou diminuera selon que l’opération sera bonne ou mauvaise?

Comment donc arrivera-t-on à cet autre résultat que, si les salaires haussent, les profils de la machine diminuent, et vice versâ? Cela ne s’imagine même pas, lorsqu’au lieu de la machine et des 50 hommes, on a les 100 hommes.

Eh! messieurs, la vérité est que s’il n’y avait rien de plus dans le problème, les conclusions, pour les deux cas, seraient identiques. En voulez-vous la preuve? Supposez que les cinquante hommes qu’on renvoie soient jetés dans la Seine, — la supposition est atroce, mais enfin faisoiis-la, — eh bien, alors il n’y aura rien de changé; il ne sera pas vrai que les profits de la machine hausseront parce que les salaires baisseront et réciproquement. Faites-moi disparaître ces 50 hommes, qu’on n’eu entende plus parler du tout, et les associés, quoique les uns soient des hommes et l'autre une machine, seront tous dans une condition parfaitement égale, la rétribution s’élevant ou baissant pour tous, selon le bon ou le mauvais succès de l’opération.

D’où vient donc qu’en réalité il n’en n’est point ainsi? C’est i|ue, grâce à Dieu, les 50 hommes congédiés ne meurent pas. Ou peut bien ne plus les faire travailler à l'industrie à laquelle

ViNGÏ ET UMÈME LEÇON. 255

Oïl vient (l'appliquer la macliinc, mais on ne les empêche pas pour cela d’clre des hommes aptes au travail, des hommes qui ont besoin de vivre et qui demandent à travailler.

Voici donc ce (|ui se passe : lorsque ces hommes sont congédiés, ils sortent par une porte, si je puis m’exprimer ainsi, et rentrent par une autre. Ils disent au propriétaire de la machine : « Vous avez gardé nos 50 camarades à condition de continuer à partager également avec eux; eh bien, mettez à la porte ces 50 hommes et prenez-nons à leur place, et, au lieu de partager par moitié avec vous, nous nous contenterons dei^; vous y gagnerez un dixième; au lieu de 50 0/0 de la valeur du produit, vous aurez 60 0/0. i Alors rentreprenenr renverra les 50 hommes qu’il avait d'abord conservés et il les remplacera par les antres, ou bien il dira aux premiers : « On m’offre de faire votre ouvrage pour 40 au lieu de 50, voulez-vous de ces nouvelles conditions? c’est à prendre ou à laisser. »

Vous comprenez ainsi comment il arrive que la part du propriétaire lie la machine augmente et que les salaires baissent. Mais qu'est- ce que cela signifie? Cette augmentation de la quote-part de l’entrepreneur constitue-t-elle un gain de la même nature que les profits? £h non, messieurs; ne voyezvous pas qu’il y a ici deux opérations? Est-ce la machine qui gagne ce dixième en sus? Non. La machine ne fait que le travail de 50 hommes, la machine ne gagne donc que ce que gagnent 50 hommes et, cependant, son propriétaire prend ce qu’auraient gagné 60 hommes, et les 50 ouvriers qui restent n’ont que ce qu'auraient gagné -iO hommes. Il y a donc ici, dans les bénéfices du capitaliste, deux éléments ; il y a le pro- 6t naturel qui se proportionne à la puissance du capital, et puis il y a le résultat d’une autre opération, c’est-à-dire d’un marché qui se passe et qui se passe aux conditions de tous les marchés du monde, quand les besoins dos deux parties contractantes ne sont pas les memes. Quand je suis obligé de vendre ma montre pour dîner, je la donne à très-bon marché. Irez-vous l’acheter au même prix chez le fabricant? Non, certes.

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Il y a donc, dans notre exemple, une double opération, tout à fait analogue à cette double opération , que nous avons si souvent signalée quand nous avons fait la distinclion entre la rétribution du travail et le salaire. La rétribution, je le répète encore, c'est la part qui reviendrait au travailleur s’il pouvait, comme l’entrepreneur, comme le capilalistc, suivre jusqu'au bout le cours et les chances de l'opérai ion. Comme cela ne lui est pas possible, il fait avec l’entrepreneur un contrat aléa* toire, il lui vend sa quote-part pour un prix déterminé qu’on appelle le salaire. Comme vous le voyez, il y a un contrat enté sur l’autre contrat, une opération entée sur l’autre opération.

De même ici, les prolits sont la rétribution due à la force productive. Nous avons supposé 100 travailleurs; 50 de ces travailleurs sont congédiés et remplacés par une machine qui ne fait que l’ouvrage de 50 travailleurs, quel est le profit? C’est ce qui serait revenu aux 50 ti'availleurs. Voilà le proOt vrai, voilà le profit naturel. Mais 50 oiivriei’s ont été congédiés, ces ouvriers ont besoin de travailler pour vivre, et, ne trouvant pas pour le moment à se caser ailleurs, ils sont amenés à offrir leur travail moyennant une rétribution qui n’est plus celle qui serait due à 50 travailleurs, mais seulement celle qui serait due à 40; ils sont 50, mais ils se contentent de la rétribution de 40. Alors le capitaliste prend 10 en sus, mais il les prend, encore une fois, parce qu'il est le maître du marché ; ces 10 ne sont nullement une rétribution afférente au capital proprement dit. La preuve en est que, si les ouvriers congédiés n'avaient pas besoin de lui, il resterait dans les mêmes conditions que lorsqu’il avait besoin de 100 hommes, puisque, si les cinquante hommes congédiés se casaient tout de suite ailleurs, les cinquante hommes conservés n’abaisseraient point le taux de leurs prétentions.

Voilà, je crois, vraiment le fond de la question. U faut donc distinguer deux éléments que les économistes confondent en les appelant l’un et l'autre profils. Je ne conteste pas la légitimité des gains que peut proeurer à l’entrepreneur le marché que les ouvriers sont forcés de passer avec lui, mais ce ne sont pas des profits dans le sens technique du mot, parce qu’ils sont

étrangers à la part afiérente au capital. S'ils faisaient partie de la rétribution naiurellemeut aiîéreute au capital, ils devraient se retrouver, quel que fût le sort des cinquanteouvriers congédiés. Mais, évidemment, si ces cinquante ouvriers disparaissent, rien n'est changé dans la situation du capitaliste ; il ne gagne davantage que parce qu'ils viennent faire concurrence aux autres. Son nouveau gain est donc étranger à la part afTérenie au capital, c’est un gain d'une autre nature.

Ainsi il ne faut pas confondre des notions fort différentes, comme vous voyez. Les unes tiennent à la racine même de la science, les autres ne tiennent qu’à des faits accidentels qui peuvent être ou ne pas être. La loi fondamentale des profits et de la rétribution du travail est une loi aussi durable que l'humanité, parce que c'est une loi qui découle de la nature même des choses; tandis qu’il peut y avoir ou n’y avoir pas de salaires, et que, selon les circonstances, les capitalistes peuvent ou non imposer leurs conditions aux travailleurs.

Aujourd’hui même, il y a des industries oü il n’y a pas de salaires proprement dits. Le travailleur est associé, le travailleur court les chances comme le capitaliste. Je citerai, pour exemple, la grande pêche : le matelot n’a pas de salaire ; si la pêche donne beaucoup, il a beaucoup, si elle donne peu, il reçoit peu. Eh bien, comme ce fait pourrait être généralisé, comme le jour pourrait arriver où l'ouvrier ne serait plus dans la nécessité de vendre sa portion à venir daus les produits , la rétribution sous forme de salaire n'est pas une nécessité.

De même, si un jour la population, comprenant ses vrais intérêts, voyait qu’au fond elle peut rester maîtresse du marché, si elle le veut, si un jour le capital national augmentait plus rapidement que la population, ce jour-là le capitaliste n’obtiendrait que la part strictement afférente au capital. Je ne suis pas du nombre de ceux qui affirment que cet événement est déjà eu partie accompli ; mais je ne vois rien d'impossible à ce qu’il se réalise un jour , je ne vois rien d'impossible à ce que la population devienne assez morale, assez animée du sentiment de sa dignité personnelle pour comprendre que le premier devoir de l’homme est la prévoyance, une prévoyance pleine de moralité;

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pour comprendre que, quand on veut se faire chef de famille, la première condition est de s'éire placé d’avance dans la position de l'étre, non pour son bonheur seulement, mais pour celui des êtres dont on veut être père.

Si cela arrive un jour, eh bien, dans ce cas, on inventera la machine, on mettra la machine à la place des cinquante hommes; mais ces cinquante hommes congédiés, et qui sortiront par une porte, ne rentreront point par l'autre pour mendier de l’entrepreneur du travail à tout prix, parce que le capital débordant la population, la situation sera inverse : ce ne seront plus les travailleurs qui chercheront le capital, ce sera le capital qui cherchera les travailleurs. Les travailleurs trouveront donc à s’occuper le jour même on le lendemain, et quand même ils devraient attendre quelques jours, ils auraient par devant eux un fonds de consommation qui leur permettrait de ne se mettre à la merci de personne.

Ainsi, de même que, dans la question des salaires, nous ne confondons pas la rétribution due aux travailleurs avec le salaire, de même, dans la question des profits, nous ne confondons pas les profits naturels avec un gain qui peut être ou ne pas être, et qui ne tient pas à la nature même de l'opération.

VINGT-DEÜXJÉME LEÇON.

Dëploriibles conséquences de lu diininuliou des pronis dans les pays ù esclaves. — Lu quantité des choses nécessaires ù l entrelicn des (ravailleiirs influe aussi sur le taux des profils. — Ainsi, il y ii trois éléments à coinhiner, |K>tir connuilrc le taux des profils : le rapport du capital avec les inoyeiis d'emploi { — le rapport du capital avec la population travaillante ; — les moyens d'existence nécessaires il cette même population.

Messieurs,

Voiilaiit nous diriger dans la recherche de la loi générale qui règle le laux moyen des profils, recherche dans laquelle les e.sprits les plus distingués se sont quelquefois égarés, et où, malgré son esprit si lucide, si plein de sagacité, Adam Smith a succombé lui-méme, lorsqu’il a posé en principe que le laux des profils n'était réglé que par la quantité du capital, lorsqu'il a cru que les profits s'élevaient ou baissaient iiniquctneul dans la proportion du capital employé ; voulant, dis-je, nous guider dans celle recherche, compliquée au point que des hommes comme Smith ont pu tomber dans l’erreur, nous avons posé deux hypothèses : permettez-moi de les résumer.

Nous avons d’abord supposé le capital, cet instrument de la production, agissant tout seul, sans concours de travailleurs, et, nous demandant quel était, dans celle hypothèse, la plus simple possible, le fait général qui réglait le taux des profits, nous

COURS o'iÊCONOMtK POLITIQUE.

sommes arrivés à celte déduction que les profits étaient alors comme la force productive.

Eh ! messieurs, c’est pour l’honneur de l’humanité que nous avons appelé ce fait de l’action du capital sans le concours du travail une pure hypothèse , car nous le trouvons à chaque pas dans l’histoire. Où ? Dans tous les pays à esclaves. Dans les pays à esclaves, il n’y a pas de travailleurs. Le travailleur, c’est l’homme, c’est l’homme libre, s’adonnant au travail par une détermination spontanée, et pouvant librement passer d’un travail à un autre, d’une entreprise à une autre. Les Romains parlaient un langage révoltant, mais un langage vrai, lorsque, l’esclavage étant admis, ils mettaient l’esclave, non au rang des personnes, mais au rang des choses. Leur langage était révoltant, je le répète, mais il avait du moins le mérite d’appeler les choses par leur nom ; non, certes , grâce à Dieu, qu’il soit dans la puissance de l’homme de dénaturer l'homme, de lui enlever le signe que le doigt de la Providence lui a imprimé, mais du moins ils reconnaissaient que le droit positif, que la législation positive avait fait tout ce qu’elle avait pu pour supprimer l’humanité dans les individus voués à l’esclavage, pour en faire des choses, de purs instruments, des hommes exploités par des hommes.

Or, dis-je, dans les pays à esclaves, il n’y a que du capital. L'homme contribue à la production comme le bœuf, comme le cheval , comme les machines. Le bœuf et le cheval peuvent se mouvoir par eux-mémes, mais ce ne sont pas des travailleurs , ce ne sont que des forces, des forces vivantes, il est vrai, mais enfin des forces qui n’ont pas le libre exercice de leur volonté.

Aussi un propriétaire d’esclaves, quand il fait ses comptes, les établit comme s’il n’avait que du capital. Il se dit: « Je dois exploiter tel domaine, et, pour l’exploiter, je devrai acheter 100 hommes, 20 chevaux et 10 bœufs; ces 100 hommes, ces 20 chevaux et ces 10 bœufs me coûteront tant, leur nourriture me reviendra à tant par an. Si j'ai besoin de 10 hommes de plus, j’irai au marché les acheter, et si j’en ai, au contraire, 10 de trop, j'irai les vendre. Je ne leur demanderai pas s'ils veulent ou s’ils ne veulent pas rester avec moi, je^ne m'embar-

VINGT-DEDXIÈliE LEÇON. S59

mserai pas de savoir s’ils iront chercher du travail ailleurs, s’ils ne se trouvent pas assez payés par moi, pas plus que je ne demanderai à mes bœufs s’il leur convient ou non d’étre attelés à la charrue, t

Ainsi l’hypothèse que j’ai faite se trouve réalisée dans l’histoire, par un fait douloureux et honteux, mais enfin par un fait ordinaire dans le monde ancien et qui, bien qu’exceptionnel, je me plais à le reconnaître, dans le monde moderne, occupe cependant encore une trop grande page dans ses annales.

Eh bien, dans les pays à esclaves, quel est le taux des profits ? Évidemment il se proportionne à la force productive de l'instrument qu’on emploie. Que cet instrument soit homme, cheval, bœuf ou machine proprement dite, plus sa force productive s’accroît, c’est-à-dire plus il donne de produits dans un temps déterminé, ou plus est grande la perfection de ces produits, ou bien moins il lui faut de temps pour les créer, et plus les profits du capitaliste sont grands.

Mais, dira-t-on, et la remarque sera judicieuse, si la force productive augmente beaucoup, ou, pour parler autrement, si le capital augmente beaucoup, n'y aura-t-il pas concurrence sur le marché entre les divers capitaux producteurs, et, eu conséquence, baisse du prix des produits ? Oui, messieurs, cela est même certain, si les choses restent d’ailleurs égales ; mais cela ne trouble en rien la loi que nous venons d’exposer.

Je saisis cette occasion nouvelle de faire sentir combien il importe de ne jamais perdre de vue ces vérités premières et fondamentales de la science, que trop de gens, parmi lesquels se trouvent des économistes, affectent en quelque sorte de négliger; je veux parler de la distinction des deux valeurs.

Quand nous disons que le profit est comme la force productive, que nous importe le prix des denrées sur le marché? La loi que nous signalons ne s’occupe nullement du prix. Je m’explique.

Avec la force productive A, j’obtiens B comme résultat. Quel est mon profit? C’est B — A, c’est ce qui reste quand j’ai déduit tout ce que j’ai employé.

Maintenant, avec la même force productive, j’obtiens 2 B,

COURS d'économir politique.

quel est mon profil? Qu'on tourne la question comme on voudra, c’est 2 B — A. € Mais, nie dira-l-oii, sur le niarcbé, 2 B ne valent pas plus que B, la consommation n’ayant pas augmenté. » C'est possible, la valeur en échange des choses produites est différente, mais leur valeur eu usage est toujours la même ; leur utilité directe n’a pas changé, leur utilité indirecte seule a varié. Comme puissance de me procurer autre chose, il se peut que je n’aie rien de plus qu’auparavant, mais toujours est-il que j’ai une masse de choses double eu retour des mêmes avances.

Ainsi l'observation est fondée, l’observation est judicieuse, pourvu qu’on ne perde jamais de vue la distinction des deux valeurs, et qu’on ne coufoude pas la quantité des choses avec leur prix vénal.

Cependant il est vrai que le producteur qui ne consomme pas, qui ne peut pas consommer lui-roéme directement tout ce qu’il produit, s’inquiète beaucoup et avec raison de la valeur en échange des produits qu’il obtient. A coup sûr, le fabricant de bas sera charmé d’avoir deux cents paires de bas au lieu de cent. Néanmoins, comme il ne les fabrique pas pour le plaisir d’avoir deux cents paires de bas, mais parce qu’il veut se procurer quelque chose sur le marché, si avec deux cents paires il ne peut se procurer que ce qu’il se procurait auparavant avec cent, il n’a pas d’iniérél à doubler ainsi sa production. Il a même intérêt à ne produire que cent paires de bas, puisqu’il est plus commode d’avoir dans ses magasins cent paires de bas que d’en avoir deux cents qui les encombreut. C’est ainsi qu'on voit des propriétaires de vignobles, qui, ayant leurs caves pleines, aiment mieux perdre la récolte que de la faire.

Et ceci nous amène à une observation, car, bien que nous ayons soigneusement distingué l'économie politique des autres .sciences sociales, et que nous croyions cette distinction essentielle, il ne nous est point défendu de signaler les rapports qu’il peut y avoir entre ces diverses sciences, de faire voir les points de contact par lesquels toutes les branches des connaissances humaines se touchent et s’appuient les unes aux autres. Dans le cas où l’état du marché n’offre aucun avantage à celui qui

oblieut une plus grande niasse de produits, que fait le producteur? II arrête sa producliou. S’il a dix ateliers, il se garde bien d'en établir vingt. Il n'en établit vingt que s’il prévoit que les consoinntateurs vont arriver, que île nouveaux débouchés vont s'ouvrir. Sans cela il ne les établit pas; et s’il les a déjà établis, il aime mieux les fermer. Cela est vrai surtout s’il peut craindre de ne pas rentrer dans ses avances. Tant qu’il pense qu’il pourra rentrer dans scs avances et avoir son profit, il travaille; mais le jour où il conçoit des craintes à cet égard, ce jour-Ià il aime mieux briser ses macbines que de faire des avances.

Or, quand le producteur emploie des macbines proprement dites, libre à lui de les laisser oisives ou de les briser, si leur travail n’est pas utile. Quand il emploie des bœufs, eh bien, s’il ne peut plus les employer utilement comme machines, comme forces productives, il les envoie au boucher comme denrées de consommation. Mais si, à côté de ces machines, de ces bœufs, de ces chevaux, il a d’autres instruments qui, pour être appelés esclaves, n'en sont pas moins des hommes, qu’en fait-il? Quand le travailleur est libre, dit-on, il est quelquefois plus malheureux que l’esclave. C’est possible; mais, quand le travailleur est libre, celui qui le fait travailler n’a pas déboursé un capital pour l’avoir; il peut bien craindre de perdre quelque chose en le mettant brusquement à la porte, il peut bien rendre la position de ce travailleur diflicilc (vous le savez, ce n’est pas nous qui avons dissimulé les inconvénients et les souffrances inséparables de tout changement brusque dans la distribution du travail); mais enfin le travailleur peut se transporter ailleurs, il peut appliquer ses forces à autre chose, s’évertuer pour trouver du travail dans un autre pays ou dans une autre branche d’industrie. Mais le propriétaire d’esclaves se dit : < J’ai acheté cet homme, cet homme me coûte 1,000 fr. (je prends un chiffre au hasard); s’il s’en va, mon capital est perdu. » Si donc les circonstances du marché rendent la production moins prospère, rendent la production dangereuse, quel est le remède? C’est d’exploiter cette latitude qu'il y a pour l’homme entre la souffrance et la mort. Il ne faut pas le faire mourir, puisque c’est un capital qu’on perdrait; mais.

scs COURS d’^comomie politique.

quand le travail n’est plus aussi productif qu'il l'était, il faut faire vis-à>vis de l’esclave ce qu'on fait vis-à-vis d’une autre machine quand on est dans l'incertitude de savoir si on la fera travailler ou non, si son travail couvrira ou non les dépenses : il faut réduire les frais d’entretien au minimum.

Voilà une des conséquences déplorables de l’esclavage. Oui, quand les profits sont grands, quand le maître a intérêt à ce que ses esclaves soieut robustes, si on ne songe qu’à l’existence matérielle, si on ne songe qu’aux moyens d'étancher la soif et d’apaiser la faim, si on peut se résoudre à ne considérer l'homme que sous ce rapport, je veux croire qu’il y a malheureusement bien des hommes libres qui se trouvent dans des circonstances plus douloureuses que les esclaves. Mais, même sous ce rapport purement matériel, lorsque celui qui emploie un autre homme uniquement comme capital est amené à douter du succès de l’emploi de cette force productive, lorsqu’il est amené à regarder cet homme qui lui coiUe une portion de sa fortune comme ne pouvant plus, par son travail, loi rendre ni son profit ni même ses déboursés, quelle est alors la garantie dans les rapports de maître à esclave, quelle est la garantie réelle, sérieuse? Il n’y en a pas, car il est impossible que la loi, que le législateur, que le magistrat aient une autorité suffisante dans l’intérieur de l’empire domestique : cela est en quelque sorte au delà des possibilités humaines.

La loi et les magistrats, quand il s’agit de rapports autres que ceux de maître à esclave, suffisent sans doute, mais pourquoi? Parce qu’ils ont pour les aider les sentiments naturels de la famille, parce que le législateur compte avec raison sur mon attachement pour ma femme, sur mon amour pour mes enfants, sur le respect et l’amour de mes enfants pour moi. Voilà pour^ quoi, quand même la loi, le législateur, le magistrat ne peuvent pas pénétrer à fond dans les secrets de la famille, cependant, à quelques déplorables exceptions près, les abus de l’autorité domestique ne sont pas épouvantables. C’est, Je le répète, que le législateur et la loi trouvent de puissants appuis dans les rapports de la parenté et de la famille.

Trouvent-ils le même secours, trouvent-ils la même garantie»

trouvent- ils le même supplément de force morale dans les rapports de maître à esclave? Je vous le laisse à penser.

Nous avons, dans une seconde hypothèse, fait concourir le travail proprement dit avec le capital, et nous avons vu que, lorsque de cette concurrence du travail avec le capital il ne résulte aucun déplacement pour le travail employé, rien n’est changé. La rétribution et les profits se proportionnent également à la force productive ; les capitalistes et les travailleurs sont des associés qui partagent. Plus la société est profitable, plus ils obtiennent; moins elle est profitable, moins ils obtiennent; et vous comprenez que, dans ces termes, l’augmentation de la richesse nationale profite également aux uns et aux autres.

C’est ainsi que débute Âdam Smith dans son chapitre. Il a raison : l’augmentation de la richesse nationale, en principe, profite aux uns et aux autres. Il a également raison quand il ajoute que cependant l'influence, l’action du capital national ne s’exerce pas de la même manière relativement au travail et relativement au capital. Son esprit avait encore là entrevu la vérité.

Mais il n’est pas allé jusqu’au fond de la question. Ainsi, que les forces productives de la société augmentent, encore une fois, c’est une chose utile pour tous les associés. Couvrez un pays d’excellentes routes, de ports sûrs, de grands canaux, rendez ses rivières faciles et navigables, quel sera le résultat? L’accroissement de la force productive de l’État. Cela ne sera nuisible à personne, ce sera utile à tout le monde.

Mais nous avons vu que. lorsqu'une portion de capital arrive et prend la place d’une partie des travailleurs, si cette partie des travailleurs ne trouve pas un emploi, elle est amenée à offrir son travail, non pas aux conditions naturelles, mais à des conditions inférieures, et qu’en conséquence alors les profits montent, mais que, dans ces profits, il y a un double élément; qu’il y a en eux le profit qu’on [lourrait appeler naiurel, plus cette portion que les travailleurs cèdent pour être gardés à la place des autres. Mais si, le jour où une portion de capital vient prendre la place d’une partie des travailleurs dans une indus-

26 i COURS D’iicoNOJHii l'omiyiii.

trie donnée, si ee même jour, au même instant, un autre capital se présente, ayant besoin à son tour des travailleurs dont le capital a pris la place, il n’y a rien de changé.

Si donc, les travailleurs augmentant, le capital augmente dans la même proportion, toutes choses restent dans le même état.

Maintenant, supposons un troisième événement. Les travailleurs n’augmentent pas, mais c’est le capital qui augmente. Or, il n’y a presque pas de capital qui puisse se passer d’un certain nombre de travailleurs pour être mis en action. Si donc le capital augmente, ne voyez-vous pas les capitalistes placés exactement dans la même position où se trouvaient, dans l’hypothèse précédente, les travailleurs, c’est-à-dire ayant besoin de plus de travailleurs qu’il n'y en a? Pour avoir des travailleurs, il faudra donc leur offrir une parcelle du profit qu’on percevait, il faudra que le capitaliste dise : c Vous aviez jusqu’ici une rétribution qui en moyenne vous donnait, je suppose, 800 fr. par an, je vous en donnerai 1,000. » Et sur quoi prcndra-t-il les 200 francs de surplus ? Sur les profils, exactement comme auparavant les travailleurs sacrifiaient une partie de leur rétribution.

De sorte que, en vous représentant l’œuvre de la production, comme une entreprise d’associés qui donne un résultat proportionné aux forces que la société met en usage, si vous dites : f La société met on usage une force A, celle force .A donne un résultat B, qui se partage entre les travailleurs et les capitalistes, par moitié. », 1/2 B d’un côté, 1/2 B de l’autre, tel est le taux des profits , toi est le taux des salaires. Maintenant , faites augmenter la population seulement, non la population absolue, ne nous y trompons pas, mais la population des travailleurs. Eh bien, les travailleurs seront obligés par la concurrence de céder à leurs associés une portion de leur 1/2 B; mais si, en même temps, le capital augmente autant que la population, ils ne seront pas obligés de faire celte cession , puisqu’ils trouveront un emploi. Si la population est stationnaire cl que le capital augmente, eh bien, les capitalistes, pour s’arracher entre eux les ouvriers, seront obligés de céder une portion de leur 1/2 B qui ira augmenter les salaires.

Il est donc irrécusable que la loi des profils est modifiée par la loi de la population travaillante ; les profits ne sont pas seulement en raison de la force productive du capital, auquel cas ils seraient à leur taux naturel, si je puis parler ainsi, mais ils se proportionnent en meme temps à la population des travailleurs. Plus les travailleurs sont nombreux, plus les profils, toutes choses étant égales d’ailleurs, doivent augmenter.

Ce n'est pas tout. Les salaires, nous l’avons dit, ont une limite, un minimum, c’est-à-dire qu’au-dessous du salaire strictement nécessaire, on ne peut pas descendre, sinon le travailleur périt ; ainsi il y a un minimum. Si le malheur des temps est tel que les travailleurs ne trouvent pas même le salaire nécessaire, la population est décimée par la souffrance et la misère. C’est la plus horrible manière de rétablir l’équilibre, mais enfin il se rétablit et on revient au salaire nécessaire.

Or, pour estimer le salaire nécessaire, on ne doit pas prendre pour mesure l’argent, mais la quantité de choses nécessaires à la vie que l’ouvrier peut obtenir par son travail. Vous devez aussi regarder le travail comme une denrée, comme une marchandise que l’ouvrier porte eu quelque sorte au marché, pour obtenir en échange ce dont il a besoin. Eli bien, selon que les choses nécessaires à la vie sont très-abondantes, et qu’avec une certaine quantité de travail on peut s’en procurer beaucoup, ou que les choses nécessaires à la vie sont très-chèrement produites et en conséquence fort chères, le taux des profits doit varier. Le capitaliste, encore une fois, pourra bien profiter de toutes les circonstances pour faire la part des travailleurs aussi petiteque possible; mais enfin, nous venons de le dire,onnc peut pas descendre au-dessous du salaire nécessaire, parce qu’il y a là la mort. Si donc les denrées dont l’ouvrier fait usage sont abondantes et à bon marché, et qu’en meme temps la population soit en accroissement, qu’arrivcra-t-il? Il arrivera que le capitaliste trouvera tons les hommes qu’il voudra et que ces hommes se contenteront de peu, parce qu’un faible salaire suffira pour leur procurer les choses nécessaires à la vie. C’est ce qui ai rive dans les pays où il y a beaucoup de terres fertiles et vierges et qu’on se met à cultiver, si en meme temps la population est

ROSSI. — COURS ii'kcoromii: roLiTioru. Sô

COURS D’iCONOMIE POLITIQUE.

telle que le capitaliste trouve sous sa raain autant de inonde qu'il lui en faut. Si au contraire les denrées sont à un très-haut prix et que la population soit abondante, les salaires pourront descendre à la dernière limite, niais cependant cette dernière limite elle-même sera élevée, parce qu’eiicore faudra-t-il que le travailleur obtienne de quoi vivre. Si la population, dans les mêmes circonstances, était rare, de sorte qu’il y eût à la fois rareté de population et rareté de choses nécessaires à l’entretien de cette population et grande abondance de capitaux demandant des bras, alors le capitaliste serait amené à faire une double perle. D'un côté les profits baisseraient, parce que les travailleurs suffiraient à peine à la demande, et de l’autre parce que les travailleurs auraient besoin de gros salaires pour pouvoir exister.

Il y a donc trois éléments à combiner : —le rapport du capital avec les moyens d’emploi;— le rapport du capital avec la population travaillaiilc; — enfin les moyens d’existence nécessaires à celle même population. Ces trois éléments agissent, chacun de leur côté, sur le taux des profits; et c’est ce qui rend la solution du problème beaucoup plus compliquée qu’elle ne le paraît au premier abord. Quand on a voulu ramener la question à un seul et unique élément, on a donné des solutions en apparence complètes, mais qui n’étaient que superficielles; quand on a voulu entrer dans le fond de la question, souvent, il faut le dire, on l’a obscurcie par des expositions qui manquaient de toute clarté et de toute netteté.

Et ici, je dois le rappeler pour ceux d’entre vous qui posséderaient les ouvrages les plus célèbres en économie politique, l’une des causes qui ont le plus nui à la nette exposition de la théorie des profils, c’est cette habitude de ne jamais considérer la rétribution des travailleurs que sous forme de salaire proprement dit, que sous celte forme spéciale d’achat de la part afférente au travail, d’avance faite au travailleur. Dès lors on a voulu plier forcément toutes les théories économiques à cette forme, et alors, pour expliquer la question des profits, on a pris des détours qui amènent enfin à un résultat à peu près semblable à celui auquel nous sommes parvenu, mais

VINGT-KEliXIÈME LEÇON. 267

par des routes si pénibles, si tortueuses, que l’esprit s’y perd.

Voilà pourquoi on a reproché, non sans quelque raison, aux économistes modernes de l’Angleterre, d’avoir jeté la science dans des abstractions telles qu’il est à peu près impossible de s’y reconnaître.

Ainsi vous trouverez des économistes qui vous parleront de la théorie des profits, en vous représentant les capitalistes comme des producteurs de salaires. Kt puis ils poseront des espèces dans lesquelles ils supposeront qu'un capitaliste fait mouvoir, je suppose, cent ouvriers, desquels quatre-vingts lui poduisent des salaires, et vingt lui produisent des objets nécessaires pour son usage. Gomme vous le voyez, c’est une manière de faire concevoir les choses tellement artificielle, tellement éloignée de la stricte vérité que l’esprit humain a toutes les peines du monde à suivre ces raisonnements dans leurs déductions.

Il faut donc s’écarter de ces routes. Les travailleurs et les capitalistes sont les possesseurs de deux forces productives; ils les mettent en commun pour produire un résultat. Les uns ne fabriquent pas des salaires pour les autres; mais, travailleurs et capitalistes réunis font des choses, produisent des richesses par la mise en commun des deux instruments producteurs qui leur appartiennent.

Quelle est la loi qui détermine le partage? Évidemment la loi fondamentale est que, plus la force employée est grande, plus le résultat est grand, et plus en conséquence les profits sont grands. Mais cependant l’accroissement de ces deux forces, le travail d’un côté, c’est-à-dire les travailleurs, le capital de l’autre, c’est-à-dire les épargnes des capitalistes, est-il sans influence sur le partage? Voilà ce que nous avons cherché à expliquer.

Eh bien, si les deux forces augmentent ensemble, de la même manière, dans la même proportion, toutes choses restant égales, il n'y a rien de changé; si une seule augmente, comme elle ne peut pas, en général, travailler toute seule, qu’arrivera-t-il? Qu’elle ne trouvera pas l’autre force à laquelle elle doit s’associer. 41 y aura alors concurrence entre les possesseurs d’une

.OURS d’économie politique.

même force, pour se supplanter les uns les autres, et ils s’offriront aux possesseurs de l’autre force pour une rétribution plus faible. Si le capital augmente, il y aura concurrence entre les capitalistes pour trouver des associés travailleurs, et pour obtenir la préférence de ces derniers, ils donneront une partie de leurs profits, et les salaires augmenteront.

Jetez maintenant les yeux autour de vous. Consultez l’bistoire des nations, non plus uniquement sous le point de vue de la simple curiosité, non plus uniquement pour savoir quels ont été les hommes les plus illustres, ou bien les batailles les plus sanglantes, ou bien les conquêtes les plus fameuses, mais pour comprendre comment l’espèce biiinaine s’est arrangée ici-bas et quel a été le sort auquel elle a dû se résigner aux diverses époques. Eh bien, vous trouverez ces oscillations du capital et du travail, des salaires et des profits, et vous verrez qu’ordinairement ces faits qui paraissent si variés, si bizarres, si compliqués, si mobiles, ont cependant suivi une certaine marche, line certaine loi générale; vous verrez qu’il y a presque toujours eu dans les sociétés une époque où le capital a pris une grande extension, et que cette augmentation du capital s’est immédiatement révélée par une baisse dans les profits. Mais qu’est-il arrivé alors? Cette force productrice ayant ainsi augmenté, la quantité des choses produites a en conséquence augmenté; la quantité des choses produites ayant augmenté, leur valeur en échange a diminué; avec le même travail on a pu s’en procurer une plus grande masse, et les travailleurs se sont trouvés dans des circonstances doublement favorables : le travail était fort demandé, les salaires étaient élevés, et les denrées étaient à bon marché.

Mais alors la population a augmenté très-rapidement. Les pères de famille n’ont pas éprouvé d’inquiétude, les jeunes gens n’ont pas reculé devant l’idée des mariages précoces, et, la population augmentant, la masse des travailleurs augmentant, la baisse des profits s’est arrêté, et la baisse des salaires a commencé.

Alors est arrivé le troisième fait, alors est arrivée la nécessité de cultiver les terres do qualité inférieure pour obteffir les

denrées nécessaires à la subsistance de tout le monde, ou de placer une double, une triple portion de capital sur les terres déjà en exploitation. Or, vous savez que plus on multiplie les portions de capital sur la même terre et moins le produit est grand proportionnellement; que c’est exactement comme si on descendait des terres de première qualité à celles de seconde qualité, de celles de seconde qualité à celles de troisième qualité et ainsi de suite. Les frais de production des denrées de première nécessité augmentent, ces denrées augmentent donc de prix, et, par conséquent, avec le même travail, on en obtient moins. Or, si ce fait se combine avec un accroissement de population, et si, ce qui arrive ordinairement alors, le sort des travailleurs devient très-pénible, les salaires baissent relativement aux profits, et, en même temps, ils se trouvent en présence de denrées dont le prix est élevé : double inconvénient, double malheur.

Maintenant j'abandonne à votre jugement, j’abandonne à vos réflexions toutes les conséquences non-seulement économiques, mais afféreutes aux autres sciences sociales, auxquelles on peut arriver en partant de ces prémisses. Vous voyez combien est indissoluble le rapport qui existe entre ces trois faits: — le mouvement de la population; — l’accroissement des capitaux ou du moins de leur action, car cela revient au même ; — et le taux des denrées de première nécessité. Vous voyez, par exemple, que, dans les pays où il y a ce qu’ou appelle la loi des céréales, où l’importation des denrées de première nécessité est défendue, vous voyez, dis-je, que cette loi est de la plus grande portée; qu’elle influe sur le prix, sur la rente, sur les fermages. Elle ajoute un monopole artificiel au monopole naturel déjà existant, puisque la terre est déjà monopolisée, et elle exerce une intervention qui ne peut pas ne pas influer continuellement sur le rapport entre les salaires et le capital.

Ce que je dis de cette loi, vous pouvez le dire d’une foule de lois qui, dans un pays ou dans un autre, dans une législation ou dans une autre, existent et influent également sur ces rapports. Plus les capitaux abondent, plus leur mouvement esi facile, plus leur action est rapide et plus les travailleurs y gagnent,

COURS d’économie politique.

car, encore une fois, que le capital fasse trois fois dans un an ce qu’il ne faisait qu’une fois, c’est comme s’il y avait trois capitaux au lieu d'un; la demande de travail augmente donc, et l’augmentation de la demande de travail est un profit pour les travailleurs.

Blais, d’un autre côté, il est également vrai que si, dès que le rapport entre les salaires et les capitaux s’établit sur un pied favorable, la population prend un grand accroissement, un accroissement trop rapide, il n'y a pas de puissance humaine qui puisse porter un remède efficace à cet état de choses. La Providence nous a donné la raison, elle nous a donné la faculté précieuse de prévoir, et le devoir d’en faire usage pèse également sur tous les hommes, avec la seule différence que ceux qui ont eu les avantages d’une éducation soignée, ceux dont l’intelligence a été plus développée que celle des autres, doivent travailler de toutes leurs forces à faire comprendre cette vérité à ceux qui n’ont pas également joui des bienfaits d'une bonne éducation.

Coup d’œil rétrospectif. Roule qui reste à parcourir. — Des variétés, apparentes plutét que réelles, des salaires et des profils. Elles dépendent, selon Smith, de cinq causes, qui sont : 1» le plus ou moins de désagrément ou de danger que présente l'emploi du Iruvuil ou du capital ; — 2« la plus ou moins grande facilité de rapprenlissage; — 3°lc plus ou moins de chances de chômages qu’offre l’emploi ; — 4<> la confiance absolue que, dans certains cas, doit inspirer le travailleur ou rentrepreneur ; — S« la plus ou moins grande probabilité du succès. — Influence de la première cause sur les salaires.

Messieurs ,

Mous pouvons maintenanl jeter un regard en arrière, apprécier l’étendue de la roule que nous avons parcourue, et nous sommes assez près du but pour pouvoir indiquer le trajet qui nous reste à faire. Après avoir procédé d'abord à l'examen de ces questions générales et fondamentales, dont l’étude nous paraissait nécessaire pour éclairer toute la tbcorie de la rente territoriale, des salaires et des profits, nous sommes entrés dans l'exameu de ces trois grandes divisions de nos revenus, de ces trois grandes sections de la distribution de la richesse, la rente ou le fermage, comme vous voudrez l’appeler, les salaires et les profits. Et tout eu reconnaissant qu'il y a un quatrième copartageant, qui est l'État, qui se présente au partage avec des titres aussi légitimes que les trois autres, comme producteur indirect, nous avons cependant compris qu’il eût été iinpossi-

COURS d’économie politique.

ble d’arriver à des solutions claires, précises, si on eût appelé à la fois, sur le terrain de la discussion, tous ces élcnicnts divers. C’était s’interdire tout le bénéûce qu’on peut retirer de l’analyse.

Nous avons donc supposé l’absence des impôts, ou, ce qui revient au même, l'impôt agissant de la même manière sur les trois branches du revenu. Après avoir aiusi simplifié lu question, nous avons poussé l’analyse plus loin encore. Nous avons traité séparément chacune des trois branches du revenu : la rente d’abord, les salaires ensuite, les profits en dernier lieu, tout en reconnaissant que l’analyse n’est qu'une méthode, un instrument, un moyeu qui ne donne point la vérité tout entière, et qu’il y a nécessairement influence de chacune de ces branches du revenu sur les autres. Mais pour arriver à bien connaître chacune d’elles et à nous mettre en état d’apprécier leurs influences réciproques, il fallait les traiter d’une manière distincte et étendue.

C’est ce que nous avons fait. Nous avons ainsi cherché à connaître les lois générales qui règlent le taux de la rente, le taux des salaires et le taux des profits; et nous nous flattons d’élre arrivé à des résultats suflisaniincnt exacts, quoique nous ayons osé sou\ent suivre des routes non encore battues.

Mais, eu faisant ce travail, nous avons dû nous placer encore dans une hypothèse. Nous avons dit : i Les salaires, lorsque des obstacles artificiels ne viennent pas s’y opposer, ont une tendance constante à s’égaliser aux yeux de la science rationnelle, de cette science spéculative qui ne tient pas compte des obstacles légaux, de cette science pour laquelle l’iinivcrs est un grand atelier et un grand marché. Les salaires, aux yeux de la science rationnelle, s’égalisent toujours plus ou moins promptement ; telle est leur tendance, b Arrivés aux profits, nous avons posé la même base. Les profits aussi tendent à s’égaliser. Les travailleurs moins rétribués tendent à se porter vers les travaux mieux rétribués ou vers les endroits où le travail est plus chèrement payé; de même les capitalistes tendent à sortir leurs capitaux «les emplois les moins lucratifs pour les porter vers des emplois plus avantageux.

Les deux tendances sont irrécusables. La différence pour cela entre la science rationnelle et la science appliquée, c’est que ce mouvement ne s’opère, c’est que cette tendance ne s’exerce en fait, et souvent par suite d’obstacles artificiels qu’opposent les sociétés civiles, que beaucoup plus lentement que la science rationnelle ne le suppose.

En partant, dis-je, de ces bases, nous avons clierclié à découvrir les lois générales qui règlent le taux de la rente, des salaires et des profils. Voilà l’étendue de la carrière que nous avons parcourue. Mais notre tâche cst-ellc accomplie? D’un côté, si nous avons supposé, avec la science rationnelle, que les salaires et les profits tendent couslamincnt à s’égaliser, ne devons-nous pas reconnaître, avec la science appliquée, qu’en fait, cette égalisation n’est jamais complète, et ne devons-nous pas chercher, en outre, à nous faire une idée des causes qui rendent les salaires et les profits si variables ; ne devons-nous pas examiner s’il y a, dans ces variétés, quelque chose qu’on puisse réellement regarder comme une déviation de la règle générale, ou bien si cette diversité n’est pas purement apparente; si, en réalité, là même où les profits et les salaires paraissent trèsdivers, il n’y a pas au fond, entre eux, plus d’égalité qu’on ne le pense ?

En second lieu, maintenant que nous avons analysé chacune des trois branches du revenu, ne devons-nous pas nous occuper des questions qui résultent des rapports d’une branche avec l’autre, cl de l’influence réciproque qu’elles exercent l’une sur l’autre?

Je m’empresse de vous le dire : de ces deux parties du travail qui nous reste à accomplir avant d'arriver aux impôts, nous passerons assez rapidement sur la première. Elle est fort curieuse, clic peut donner lieu à des observations d’une grande sagacité sur l’état des sociétés, sur les mœurs, sur les habitudes, sur les opinions, sur les préjugés même des nations. Mais, comme vous allez voir dans quelques instants, ce ne sont guère là des questions. Il n’y a pas d’homme qui ne puisse, de lui-même, suppléer aux indications qu’on pourrait lui fournir en pareille matière.

Smith, dans le dixième chapitre de .son premier livre, a posé

COURS d’économie poi.itique.

les bases et a donné, en grande pariie, les détails mêmes de cette matière. J’avoue qu'on peut classer diflëremment, qu’on peut augmenter les détails, qu’on peut multiplier les excursions dans le domaine des autres sciences morales et politiques; mais le fond est là, et il n’est pas nécessaire de nous y arréier longtemps.

L’autre partie, l’étude des rapports entre les diverses branches du revenu, l’élude de l’influence réciproque qu’elles exercent l’une sur l’autre, est au contraire aujourd’hui une des parties les moins approfondies, les moins élaborées de la science. Et cependant, vous le verrez, messieurs, c’est celle qui soulève les questions les plus capitales, non-seulement dans le domaine de la science spéculative, mais même dans le domaine de la science appliquée.

Ainsi cette motion qu’on vient de faire au parlement anglais et qu’il a repoussée, cette motion pour l’abolition de la loi des céréales, tient précisément aux matières que nous venons de signaler. Nous retrouverons donc celte question, lorsque nous étudierons les rapports qui existent entre la culture des terres diverses et le taux des profits, entre la rente, les salaires et les profits, entre le prix des comestibles, le prix des céréales et le taux des profils.

Voilà donc les deux parties qui nous restent à parcourir, après quoi nous pourrons traiter à part et d’une manière complète la matière si grave, si curieuse, si importante des impôts, parce que nous aurons alors tous les éléments nécessaires pour apprécier les hautes questions; parce qu’alors les principes de la science nous seront, je l’espère, assez familiers pour que nous puissions marcher sans être obligés de nous arrêter.

J’ai dit qu’Adam Smith, dans le dixième chapitre de son premier livre, nous a donné un travail sur les variétés, apparentes plutôt que réelles, des salaires et des profils, travail où il déploie le caractère principal de son beau talent, qui est la sagacité d’observation, travail que je vous invite tous à lire, et que vous pourrez facilement compléter vous-mêmes. Je me borne ici à une exposition rapide.

Smith a observé que, si les salaires comme les profits, et les

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salaires plus encore que les profils, paraissent très-variés selon la nature de l’emploi, la nature de l'industrie à laquelle le travail et le capital se trouvent appliqués, ces variétés peuvent cependant être rangées sous cinq chefs. Elles dépendent, à son avis, de cinq circonstances. — Il y a des emplois du travail on du capital agréables ou désagréables à la personne du travailleur et du capitaliste. — Il y a des profe.ssions, en second lieu, faciles à apprendre, dont l’apprentissage est à la fois simple et peu coûteux, et il y en a, au contraire, dont l’apprentissage est long, difficile, plein de chances et fort douteux. — Il y a des emplois réguliers, constants, certains même; il y en a d’autres qui peuvent être très-offerts dans certains moments, et pas du tout dans d’autres; il y a des emplois qui présentent des clwnces plus ou moins longues de chômage, d’autres qui n’en présentent guère. — Il y a des emplois qui, indépendamment de toute autre qualité dans le travailleur et dans l’entrepreneur, exigent que l’on ait en eux une confiance absolue. N’est apte à ces fonctions, à ces travaux, que celui sur la moralité duquel on peut compter, que celui qui inspire pleine confiance. Puis il y a d'autres travaux où la moralité de l’individu, chose toujours bonne d’ailleurs, ne constitue pas cependant une condition sine quâ non de son habileté, de son aptitude. -- Il y a enfin des emplois où la réussite, le succès est probable, très-probable, presque certain; tandis qu’il y en a d'autres où le principe aléatoire, l’incertitude, l’évenliialité, la crainte d’une mauvaise issue dominent.

Je le répète, il serait peut-être possible d’arriver à une classification qui ne fût point exactement celle de Smith, que je viens de vous exposer; il serait possible peut-être d’arriver à une classification plus philosophique : mais, au fond, avec une autre méthode, on ne dirait pas autre chose, parce que ce sont là, en effet, les circonstances auxquelles on serait toujours plus ou moins directement ramené.

Ces causes de diversité s’appliquent au travail comme au capital, mais non dans la même mesure, mais non avec la même efficacité. Parcourons-les donc rapidement, une à une cependant, pour le travailleur d’abord, pour le capitaliste ensuite.

276 COURS D'éCONOMlE POLITIQUE.

Le travail peut être, avons-nous dit, plus ou moins agréable, plus ou moins désagréable, et cela par dilTérentes raisons. Un travail peut être dangereux ou ne pas Fétre. Il peut être accompagne d’inconvénients et de désagréments physiques ou ne pas l’être. Il peut être ou ne pas être accompagné de désagréments moraux ou sociaux.

Un emploi peut être ou ne pas être dangereux. Tout le monde le sait; tout le monde sait parfaitement que celui qui balaye la rue ne fait pas un métier aussi dangereux que celui qui répare un toit. Le premier peut être écrasé par la chute du second, mais le danger est plus grand pour celui qui est en haut. Il y a donc, sous ce rapport, une grande dilTérence entre les divers emplois.

Mais ici, cependant, il faut faire une distinction. Vous appelez des hommes au métier des armes, et je suppose que ce soit dans un temps où la guerre est active; c’est un emploi, c’est un travail assez dangereux, et cependant vous les voyez accourir en grand nombre. Maintenant appelez des hommes à se faire gardes-malades dans les hôpitaux ou ailleurs, daus un temps de peste ou même de typhus violent, est-ce que vous trouverez les mêmes dispositions? Et quand je parle d'hôpitaux, quand je parle de gardes-malades, je in’emjiresse bien de mettre hors de la question ces personnes, et surtout ces personnes de l’autre sexe, qui se dévouent d’une manière si admirable à de pareilles œuvres : les règles de l’économie politique leur sont étrangères. Ce n’csl pas la récompense matérielle, ce n’est jias le salaire, ce n’est pas la considération du gain, ce n’est pas même la coiisidéralion de l’eslinie publique qui les attire; la source de leur dévouement est plus profonde. Uespectons-les, admirons-lcs; mais encore une fois, elles sont en dehors du champ étroit de l’utile, du champ de l’économie politique.

Mais, cette exception à part, aurez-vous des travailleurs pour ces deux emplois aux inéines conditions? Non, messieurs, il faudra payen- plus cher le garde-malade <iue le soldat, même lorsque la guerre sera llagraute. Cela tient à notre nature. C’est que, daus le preiniei' cas, vous faites un appel au courage, mais à un courage actif. Toutes les fois que vous appelez l’homme à

déployer un courage actif, toutes les fois qu'il croit pouvoir, par son audace ou sou adresse, vaincre le péril, toutes les fois que vous l'appelez ainsi à une vie de hasards et d'émotions, vous le trouvez plus facilement prêt à répondre que si vous l'exposiez à un danger en présence duquel son courage pourrait l'honorer, mais non lui servir de moyen de salut. Quoiqu'on dise que la situation morale influe beaucoup sur les malades , il n'est pas moins vrai qu'on a vu des hommes très-courageux périr du choléra, tandis que des hommes très-peureux n'en étaient point atteints, bien que placés dans les mêmes circonstances hygiéniques. II y a toujours un plus grand concours vers les dangers contre lesquels l'homme peut lutter activement que vers ceux en présence desquels l’homme reste complètement passif.

Voilà pourquoi malheureusement tant de chefs de bandes ont trouvé des misérables qui les suivaient en foule. Cette vie aventureuse, cette vie d'émotions, cette vie de dangers, mais de dangers contre lesquels on pouvait lutter avec plus ou moins de succès, était un appât. Certes, ces hommes, quand ils avaient à se répartir les profits de leurs crimes, ne percevaient pas beaucoup plus qu'ils n'auraient gagné par un travail régulier et honnête, et, au bout du compte, iis ne se mettaient pas cil état de faire des économies plus grandes qu'eu menant une vie paisible; mais la plupart se laissaient pr^isément séduire par cette vie d'émotions, par le sentiment de cette lutte personnelle contre le péril.

En général, tout travail dangereux est plus rétribué que celui qui ne l'est pas. La raison en est simple : d'un cêté la concurrence est moins grande; de l'autre, il est juste que le travailleur qui, passez-moi l'expression, compromet tous les jours sa machine, ait des profits plus élevés. Mais il n'est pas moins vrai que souvent vous avez, pour des emplois dangereux, des travailleurs dont le salaire n'esl guère plus élevé que celui des travailleurs dont l'emploi est sans danger, parce que les premiers cèdent à cetlc séduclion dont je parlais tout à rhciire.

Le danger est souvent accompagné d’autres désagréinents. Quelquefois ces désagréments existent sans danger réel. Ainsi,

COURS d'économie politique.

il est des métiers où il y a danger pour la vie bien plus que dans la guerre. Ceux qui travaillent au milieu des exhalaisons de eertains métaux, ceux qui travaillent à la confection de certaines couleurs, de certaines préparations chimiques, trouvent dans ce travail, s'il se prolonge, un danger bien plus inévitable que les balles des ennemis, et en même temps, ils ont le désagrément d'une respiration dilTicile, de la saleté, etc. Dans tous ces cas, il est évident que les salaires s'élèveront pour ces professions, parce que la concurrence sera moindre et parce que l'ouvrier compromettra sa santé.

Il y a des inconvénients qui ne sont pas physiques, mais qui sont moraux, sociaux. Certains métiers ne sont pas vus de bon œil dans la société, l'opinion publique y attache quelque chose de défavorable ; quelquefois le nom d'un métier est un sobriquet injurieux dont on se sert vulgairement. Dans ce cas-là, toujours la concurrence est moindre et le salaire s’élève. Il y a des pays où on a de la peine à trouver des hommes qui veuillent se faire bouchers; et il faut bien le dire, ce n’est, au fond, qu'un préjugé. Quand nous allons à la chasse et que nous tuons quelquefois non-seulement des cailles, mais un chevreuil ou tout autre animal de cette taille, il n’y a guère de différence entre nous et un boucher. Mais enfin, il y a des pays où la profession de boucher est mal vue : il est clair que, dans ce cas, un garçon boucher se fait payer davantage.

On a dit que cela tenait à la santé; mais il fautdircàdes préjugés sur la santé, car c'est là un des métiers les plus salubres qu'on puisse faire, et des observations irrécusables l’ont bien constaté, de sorte que l’élévation des salaires, dans ce métier, n’est fondée que sur une opinion erronée.

Ainsi, il n’est pas étonnant qu’une autre sorte d’ouvriers, heureusement peu nombreuse, je veux parler des exécuteurs des hautes œuvres, soit chèrement payée, puisque chez nous ce n’est pas comme dans ceriains pays, où la fonction qui consiste à ôter la vie à ses semblables , est exercée par la noblesse et presque par le prince.

Il y a donc, dans une foule d’emplois, des inconvénients moraux, des inconvénients sociaux qu’il faut payer, et ce serait

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une stalistiqiie assez curieuse que de comparer le nombre et rélendue de ces emplois.

Je viens de nommer celui qui est le plus repoussé dans l'opinion, mais il y en a d'autres qui tout en l’étant moins, sans doute, le sont encore beaucoup, à des degrés différents. Les uns sont frappés , avec raison , d'une sorte de réprobation morale ; d'autres sont victimes d’un préjugé. Ainsi, quand on refusait la sépulture aux acteurs et aux actrices et qu'on voulait les jeter à la voirie comme des bêles, certes il y avait là un préjugé, certes il y avait là un abus. 11 arrivait ce qui arrive toujours en pareil cas, c’est-à-dire qu’on était dans un cercle vicieux : il arrivait ce qui arrive encore pour les juifs dans beaucoup de pays. Opprimez, foulez aux pieds, une classe de personnes, il est évident qu’il ne s’y trouvera bientôt plus que ceux qui auront le courage, le triste courage, quelquefois, de braver l’opinion, ceux qui préféreront l’argent, le gain à l'estime publique, ou bien ceux qui seront entraînés par une tendance personnelle, par un génie irrésistible : de sorte qu’un métier devient peu honorable , précisément parce qu’il est victime du préjugé.

Mais toujours est-il que, quand une profession ne jouit pas ' de la considération publique, quand, au contraire, l'opinion générale, à tort ou à raison, a pour elle une sorte de répugnance, elle doit être plus rétribuée parce que la concurrence est moins grande.

Je puis, à celte occasion, citer un fait bien curieux. 11 y a une ville qui touche à nos frontières, qui est très-riche, trèscivilisée, la ville de Genève. Eh bien, il n'y a pas de Genevois qui veuillent se faire tailleurs , ou du moins cela est très-rare. L’état de cordonnier, de serrurier leur répugne davantage encore ; enfin, ils ne veulent exercer aucune des professions qu’ils appellent proprement métiers : ils ne veulent être qu’horlogers. C’est ce qu’on peut appeler l’aristocratie des métiers, car où la manie de se distinguer ne se glisse-t-elle pas ? Dans le temps même où le commerce de l'hoiiogcrie était en pleine stagnation, on ne pouvait pas déterminer un père ou une mère de famille à accepter pour leurs enfants un apprentissage qu’on

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voulait payer , s’il s’agissait d’en faire des cordonniers ou des tailleurs, parce qu’ils ne voulaient pas déroger, parce que le fils d’un horloger ne pouvait pas se faire tailleur, et risquer ainsi d’attendre dans une antichambre, et encore moins cordonnier, ce qui l’aurait obligé à se mettre à genoux pour prendre mesure à ses pratiques. Allez à Genève, et vous verrez les métiers de tailleur, de cordonnier et de serrurier exercés par des Allemands et par d’autres étrangers, mais surtout par des Allemands. Il n’y a rien de plus rare que de voir un Genevois pur sang s’adonner à ces professions.

Eh bien, voilà un des effets de l’opinion publique, ou pour mieux dire, du préjugé; car entre l’action de limer un morceau d’or, et celle de limer un morceau de fer ou d’acier, ou celle de couper un morceau de drap, la différence, comme noblesse, n’est pas grande.

Smith a demandé (et je termine par cette observation) comment il se faisait que les pécheurs et les chasseurs fussent, en général, si peu rétribués, et un économiste moderne a voulu combattre en fait sa proposition : il a prétendu que ce que Smith dit de la petite rétribution des pécheurs, n’était vrai que des pécheurs des petites rivières, des pécheurs à la ligne, et non de ceux qui font la grande pèche.

Pour moi, je crois que Smith a raison, et je me fonde sur des faits. Un membre de l’Académie des sciences morales et politiques, qui a été chargé de visiter toutes nos côtes pour faire des recherches exactes et approfondies sur notre population maritime, sur scs travaux, sur sa condition, sur ses salaires, sur le gain qu’elle retire de ses occupations, enfin, sur son état économique, moral et hygiénique, a obtenu des résultats précieux. Eh bien, c’est un fait que les salaires de toute la population vouée à la grande pèche sont très-faibles. Cette population est pauvre, fort pauvre. Elle mène une vie excessivement dure, une vie pleine de dangers, et cependant elle est très-faiblement rétribuée. En présence des faits qui ont été recueillis, la conclusion est irrécusable. Quand un homme voué à la grande pèche peut, dans le partage, obtenir en dernier résultat six ou sept cents francs par an, c’est le maximum. Et croyez-vous que

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ce soit là un salaire merveilleux pour des hommes qui, tous les jours, compromettent leur vie? Encore sont-cc là les salaires les plus élevés ; il y a des pêcheurs qui ne gagnent pas vingtcinq sous par jour, il y en a qui ne gagnent vingt-cinq sous que les jours de travail.

Je ne parle pas des chasseurs. Qu'est-ce qu’un chasseur dans notre état social? La chasse n'est pas une branche d’industrie bien Importante, et le plus souvent on ne s’y livre que dans les heures de repos. On travaille le jour, on braconne la nuit, tandis que la pêche est l’unique occupation d’une population assez nombreuse.

Eh bien, je crois que Smith a raison, je crois que les salaires des pêcheurs sont très-bas, et cependant le nombre de ces travailleurs est considérable. Où donc est la raison? Je pense qu'elle est en partie dans ce que je vous disais il y a un insiant, je pense qu’elle est dans la séduction du métier. Il en est du pécheur comme du montagnard. Donnez au montagnard un moyen modique d’existence dans ses montagnes, et il refusera de gros salaires dans la plaine, surtout s’il doit y rester longtemps. Vous savez que c’est la race d’hommes la plus sujette à la nostalgie. Eh bien, les pécheurs aiment la mer, ils raiment avec ses dangers, et je crois qu’ils l’aiment à cause de ses dangers. Si vous visitez les côtes, il vous arrivera d’être frappés de l’espèce de passion qu’ont ces gcns-là pour leur métier, pour cette mer qui fait, en quelque sorte, partie de leur propre territoire. Eh! messieurs, quand le marin est revenu après avoir couru les plus effroyables dangers, supporté les plus horribles privations, après être resté quelquefois des journées entières sans manger ni boire, luttant sans cesse contre la mort, le premier rayon de soleil qui vient luire sur cette surface naguère si orageuse lui donne une envie irrésistible de s’embarquer de nouveau, et il serait diflicile de le déterminer à quitter sa dangereuse profession. Les émotions qu’ils éprouvent dans cette vie aventureuse sont donc une des causes qui attachent les pécheurs à leur métier, sans cela la population maritime diminuerait. Vous voyez bien des Irlandais traverser la mer pour aller travailler eu Angleterre, vous voyez des ouvriers changer

282 COURS d'économie politique.

d’occupation, de mélicr; mais cilcz-inoi une colonie maritime, une colonie de pécheurs qui ait quitté la vie de ses pères pour aller s’adonner à des occupations moins dangereuses et mieux rétribuées. Vous n’cn trouverez pas, car il faudrait pour cela que des hommes eussent renoncé à leur propre nature.

Ainsi, quand on examine la diversité des salaires, il faut suivre quelques règles, et, de plus, il ne faut pas oublier qu’il y a, dans l'admirable variété de notre nature qui se combine avec son unité non moins admirable, des nuances pour toutes choses, et que c’est là ce qui constitue la magnificence du spectacle dont nous sommes appelés à jouir.

Commrnt il y a des iiuigalités dans les proHis, qui n'ont pour cause que l’emploi plus ou moins agréable, plus ou moins désagréable des capitaux. — Examen de la deuxième cause de la variété des salaires et des profils. Pourquoi tant de gens se livrent aux carrières libérales, malgré les frais et le temps qu'exige leur apprentissage. Autres questions que fait iiuilre l'étude de la seconde cause.

Messieurs,

La nature du travail, les dangers ou les désagréments dont il est accompagné, peuvent influer sur le taux des salaires, et produire une augmentation de rétribution pour les travailleurs qui, non-seulement emploient leurs forces et leur temps, mais encore se soumettent à des inconvénients particuliers. C'est là la cause réelle de la variété des salaires. 11 y a, dans certains cas, si l’on peut s’exprimer ainsi, un extra-salaire, une surrétribution qui vient s’ajouter au taux commun.

Et maintenant vous pouvez avoir une nouvelle preuve de ce que nous vous avons souvent fait remarquer, c’est-à-dire que bien des formules dont se sert l’économie politique ne sont au fond que des traductions Tune de l’autre, et des moyens plus ou moins directs et complets d’expliquer le même fait et le même résultat. Vous pouvez, en effet, dire également que, dans les professions désagréables, le salaire est plus élevé, parce que le travail est moins offert, parce que l’offre est plus restreinte

284 COURS d’économie politique.

que dans les professions agréables, et alors vous pouvez appliquer la formule que le salaire est en raison inverse de l'offre et en raison directe de la demande de travail, ce qui est parfaitement vrai. Mais la eause intime est dans les circonstances que nous avons expliquées, c’est-à-dire que les travailleurs qui se vouent à une occupation désagréable ont un plus grand sacrifice à faire et ont une plus grande répugnance à surmonter que ceux qui se livrent à des travaux agréables.

Cela est-il également vrai des capitaux et des profils? En d’autres termes, y a-t-il aussi des variations, des inégalités dans les profils, n’ayant pour cause que l'emploi plus ou moins agréable, plus ou moins désagréable des capitaux?

11 est évident, si l'on veut considérer la chose objectivement, pour parler le langage de l’école, il est évident qu’il n’y a pas de diversité possible. Quel que soit l'emploi qu'on a fait du capital, on peut dire, comme un empereur romain, que les écus ne sentent jamais mauvais.

Mais, serait-ce là se faire une idée exacte de la question ? N’avons-nous pas précisément fait remarquer, il y a peu de jours, qu'on aurait tort de ne voir dans les profits que la rétribution obtenue uniquement par l’action matérielle du capital ? Sans doute, quand le propriétaire d’une certaine richesse donne ou prêle à quelqu’un, sans s’embarrasser en aucune façon de savoir quel sera l’emploi, quelle sera la destination de ce qu’il prête, et comment cet emploi sera fait et surveillé, sans doute, dans ce cas, il n’y a d’autre rétribution que celle qui est due à l’action matérielle de la richesse prêtée. C’est ce que l’ou appelle ordinairement l’intérêt de l’argent. Dès lors on comprend que le possesseur d’une somme vous demande 5 0/0, parce qu’il croit que c’est le taux moyen de l’intérêt. 11 ne s’informe pas même de ce que vous ferez de son argent. Le placerez-vous dans une entreprise des plus agréables ou dans une entreprise qui lui répugnerait à lui, il ne s’en informe pas, il ne s’eu inquiète j>as. En conséquence, le taux de l’intérêt ne dépend en aucune façon des agréments ou des désagréments qui peuvent accompagner l’emploi des sommes qu’on emprunte.

Mais nous sommes arrivés, dans nos études, à ce point, qu’il n’est pas un de vous qui ne soit prêt à me dire : < Au fond ce n’est pas là la question. Cette somme qu’on emprunte n’est pas un capital; elle peut le devenir, elle peut ne pas le devenir. Un homme emprunte 1,000 fraucs pour doiiucr un bal ou un repas, direz-vous que les 1,000 francs sont un capital? Non, certes; ils ne sont pas employés à la reproduction; or, il n’y a de capital, dans le langage sévère de la science, que la portion de richesse qui est appliquée à la production. » Nous l’avons dit cent fois, la question de savoir si une richesse est ou n’est pas capital dépend de sa destination. Les diamants qu’une dame a dans son écrin peuvent être une richesse très-considérable, ils ne sont pas un capital; les sommes qu’un étourdi emprunte pour s’amuser sont, sans doute, des richesses, tant qu’il ne les a pas consommées, mais elles ne sont pas un capital; les sommes qu’un avare enfouit dans son jardin ne sont pas un capital, tant qu’elles restent ainsi enfouies. Lors donc qu’on dit capital, on exprime une idée complexe, l’idée de richesse, et de richesse appliquée à la production.

Ainsi il y a deux éléments dans la notion du capital : la chose et la destination, la chose et l’emploi. Mais l’emploi ne peut être fait par les choses toutes seules; l’intervention de l’homme est donc toujours nécessaire, cette intervention entre donc toujours comme élément principal dans les profits. Dès lors, si l’inlervenlion de l’homme qui dirige et surveille le capital, qui fixe la destination de cette richesse, entre comme élément majeur dans la notion du capital, et, par une conséquence nécessaire, dans celle des profits, il est évident que l'agrément ou le désagrément qui accompagne la production peut, dans une certaine mesure, influer sur le taux des profits comme sur le taux des salaires, parce que cet élément moral, s’il ne trouve plus le travailleur, agit sur le capitaliste qui emploie le capital.

Expliquons cette pensée par quelques exemples : il se faisait, il y a peu de temps, et malheureusement il se fait encore, dans quelques pays, un commerce infâme, le commerce des hommes, le commerce des esclaves , la traite. Eh bien , messieurs, il est arrivé un moment où la conscience publique s’est soulevée coQ''

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trc ce trafic; il est arrivé un moment oii l'opinion publique l’a condamné, et elle l’a condamné longtemps avant le législateur. Le législateur dans cette question n’a pas pris les devants; il a été traîné à la remorque par l’opinion, par la conscience publique. Or, croyez-vous que lorsque ce commerce était toléré (il me répugne de dire approuvé), croyez -vous que lorsque ce commerce était toléré par la loi et réprouvé par l’opinion, ceux qui le faisaient auraient pu se contenter des mêmes profits que s’ils avaient fait un commerce honnête, licite, respecté et respectable? Non, messieurs, ils demandaient un extra-profit, ils avaient besoin d’une compensation pour tout ce qu’ils perdaient dans l'opinion publique et dans l’estime des amis de l’humanilé; il leur fallait gagner 10, 12, 15, 20 0/0 de plus qu’ils n’auraient gagné dans un autre commerce.

En revanche, n’y a-t-il pas, ainsi que nous avons déjà eu occasion de le faire remarquer, des capitalistes qui se contentent de profits bien moins considérables que d’autres? Un courtier de marchandises ne gagne-t-il pas beaucoup plus qu’un lieutenant général? un banquier ne gagne-t-il pas deux fois plus peut-être qu’un maréchal de P>ance? Eh bien, aux yeux de l’économiste, les uns et les autres font valoir un capital. Mais les uns, quoique exerçant d’ailleurs une profession trèslicite, très-respectable, très-honorable, ne sont point cependant l’objet d’une considération extraordinaire, et obtiennent moins encore de la gloire, tandis que les autres peuvent atteindre et atteignent quelquefois une récompense morale inappréciable, et, en conséquence, n’ont pas besoin de calculer par sous et deniers ce qu’ils gagnent, comparativement aux dépenses qu’ils ont faites pour leur éducation, au temps qu’ils ont employé à apprendre leur métier; ils n’établissent pas ces comparaisons, parce qu’ils attendent ou ont déjà obtenu une autre récompense.

Ces exemples nous frappent les yeux de tous côtés, et, si nous ne les apercevons pas, c’est que nous n’avons pas l’habitude de ramener ces faits aux considérations de l’économie politique. Mais vous voyez tous les jours des professions moins rétribuées que d’autres, quoiqu’elles exigent de plus fortes avances pour

élre entreprises. Eh bien, regardez-les de près, vous verrez que presque toute la différence vient de ce que ces professions, outre le profit matériel, obtiennent une rétribution d’un autre genre.

Ce n’est pas tout; il y a encore quelques considérations qui SC rattachent à ce point. L’emploi d’un,capital peut devenir un moyen de distinction, un élément, disons-le, d’aristocratie. Ainsi, il est certain que le possesseur d’un grand capital, que celui qui, lorsque la plupart de ses concurrents ne peuvent appliquer à la production qu’un capital comme 10, est en état d’y en appliquer un comme 1,000, sort des rangs, se place hors ligne, s’élève, dans le monde industriel et commercial, à une hauteur où il ne rencontre qu’un très-petit nombre d’égaux. Dès lors il peut se contenter de profits moins considérables, soit parce que, propriétaire d’un immense capital, il a encore de grands revenus quand même ses profits sont un peu moins élevés, soit, d’un autre côté, parce qu’il obtient une influence sociale que d’autres n’ont pas.

Ce que nous disons acquiert un nouveau degré de lumière, lorsqu'on considère les industries pour lesquelles il y a monopole. Quand un capital proprement dit est soutenu par un monopole artificiel ou naturel, ses profits peuvent hausser. Mais lors même qu’ils ne sont pas plus élevés que ceux des autres capitaux, les entrepreneurs, si le monopole est de nature à faire d’eux une classe à part, une classe privilégiée, qui ne se confonde pas avec les autres, préfèrent toujours cet emploi à ceux qui ne les placent pas sur une ligne particulière.

Cela vous explique pourquoi le petit commerce, le commerce de détail, a doublement raison de chercher des profits considérables. D’abord, ainsi que nous l’avons dit souvent, plus les entreprises sont petites, plus la proportion des frais généraux est grande et, en conséquence, les chances de perte considérables; plus les entreprises sont petites, plus la concurrence est possible : il y a donc plus de chances à courir dans le petit négoce que dans le grand. Mais, indépendamment de cela, le petit commerçant n’obtient pas cette compensation morale qu’obtient le grand négociant. 11 y a dans le commerce, comme

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partout dans cc monde, la grande noblesse, la petite noblesse et la roture. Tel homme consentira bien à sc faire entrepreneur d’une grande manufacture de bière, de coton, de drap ou de toile, qui, pour rien au monde, ne voudrait se mettre dans une boutique et débiter des aunes de toile ou des cruches de bière. Sans doute, toutes ces professions sont très-respectables, mais toujours est-il que qui fera une chose ne fera pas l'autre, parce qu'à l’une se trouvent attachées des idées de puissance, d’influence qui ne sont pas attachées à l’autre, parce que l’une de CCS professions est regardée comme une position supérieure et l’autre comme une position subalterne.

La seconde considération énoncée par Smith pour expliquer la variété des salaires et des profits, c’est la plus ou moins grande facilité d’apprentissage, le plus ou moins de dépenses que cet apprentissage exige. La chose est évidente par ellcméme, il serait inutile d’y insister. Seulement il importe de faire remarquer que l’augmentation, dans ce cas-là, n’est jamais proprement une augmentation de salaire, quoiqu’on la considère souvent ainsi. C’est un profit, car les frais d’apprentissage ne sont que des avances, un capital. Une fois cette observation faite, 1a remarque de Smith est parfaitement juste, et, je le répète, si évidente par elle-même, qu’il serait inutile d’y insister.

Mais il y a bien des questions qui touchent à cc point-là, questions qui ne sont pas seulement économiques, mais qui se trouvent sur la ligne de démarcation qui sépare les questions économiques proprement dites des autres questions sociales; il y a, dis-je, bien des questions qui sc rattachent à cc second point signalé par Smith pour expliquer la variété des salaires et des profils.

Smiih lui-méme avait été frappé de la concurrence trèsgrande qu’on iiouve dans les professions libérales. Vous savez qu’on appelle professions libérales, la jurisprudence, la médecine, les beaux-arts, etc.; cl on sc demande d’où vient cc concours d'aspirants daus les professions libérales, concours qui souvent paraît dépasser les besoins et fait craindre que lo plus grand nombre des candidats ne sc trouvent dépourvus d’occu-

patioiis. Comme ces professions sont au fond d'un apprentissage long et coûteux, surtout en Angleterre, où pour y arriver il faut des avances très-considérables, on comprend comment cette question a occupé même les économistes.

Il serait bien diflicile de la résoudre d'une manière générale, de la résoudre par des règles applicables à tous les temps , à tous les pays et à toutes les phases possibles d'une société civile. C'est une matière sur laquelle les circonstances particulières de lieu, de temps, d'organisation sociale exercent nécessairement une grande influence.

Ce qu'on peut dire, c'est qu'il y a deux causes générales du concours que nous signalons. L'une est celle que j'ai déjà indiquée pour expliquer la différence dans les profits matériels : c'est que toutes les professions libérales promettent, font espérer autre chose encore que le pur bénéfice matériel ; elles offrent en perspective une satisfaction à des besoins plus élevés et, en conséquence, il est vrai que, dans une certaine mesure, ce concours est un noble témoignage rendu à la nature morale et à la dignité de l'homme.

Mais, en même temps, il y a peut-être une autre cause, c'est que les bénéfices dans ces carrières ont quelque chose d'aléatoire, et sont une sorte de billet à la loterie. Quand la jeunesse, au moment de choisir sa route, regarde autour d'elle, elle voit un certain nombre d'hommes qui, dans chacune de ces professions, ont atteint un but très-élevé de richesse ou de gloire, ou de l’une et de l’autre à la fois. Ce sont là les faits qui la frappent, ce sont là les points sur lesquels se dirige son attention; elle ne voit pas, elle n’entend pas dire le grand nombre de ceux qui, s’étant ainsi jetés à la nage pour atteindre cette île éloignée, ont fait naufrage : ceux que les flots ont engloutis ne laissent pas de trace après eux.

C’est ainsi que le grand danger de la loterie consistait dans les billets qui gagnaient do temps à autre. C’était sur ceux-là que l’attention des imprudents se fixait; ils ne tenaient pas compte dus soiniues énormes, des fortunes qui allaient s'engloutir dans les coffres du fisc, sans jamais obtenir le moindre gain.

COURS d'économie politique.

11 y a là un de ces penchants contre lesquels l’homme, par sa raison, doit le plus se tenir en garde : je veux parler du besoin d’émotions et de la confiance dans les chances de l’avenir. Ce sont des moyens de séduction très-puissants, surtout dans le jeune âge, quand, voyant devant soi une carrière qui parait encore longue, on se dit que, lors même qu’on trébucherait d’abord, on aurait le temps de se relever et d’entrer dans une autre route; et voilà pourquoi à mesure que l’âge arrive, la folle du logis se calme peu à peu : la carrière qu’on a devant soi devient tous les jours plus courte et on sent qu’on n’a plus le temps de sortir de l’ornière, dans laquelle il faut marcher jusqu'au bout.

Ces deux considérations influent sans doute sur l’esprit, dans le jeune âge, et font que ces carrières sont fort recherchées, que la concurrence y est grande. Et, comme vous le voyez, le fait n’est pas d’un pays, n’est pas d’une époque; il était signalé il y a déjà longtemps en Angleterre, où on en cherchait l’explication. Cependant, en Angleterre, je le répète, les sacrifices qu’il faut faire pour arriver aux carrières libérales sont immenses. Si, chez nous, il faut dépenser, tout compris, 10,000, 12,000, 14,000 francs pour conduire, dans cette voie, un jeune homme à vingt-trois ou vingt-qualre ans, il faut, en Angleterre, plus de 2,000 livres sterling.

Mais ces considérations générales, vous le sentez, sont modifiées par les circonstances locales, par les conditions particulières de chaque pays. Ainsi, quand la gloire des champs de bataille appelait un grand nombre d’hommes, quand il fallait poursuivre la gloire militaire, même un peu malgré soi, il est clair que la concurrence, dans la carrière des armes, se trouvait telle qu’il devait y avoir moins d’encombrement dans les autres.

Toujours est-il que ce besoin de notre esprit, que ce noble besoin de notre nature, le besoin île nous vouer à des occupations qui n’aient pas pour seul et unique résultat le gain matériel, doit trouver satisfaction; et c’est là certainement une question non plus d’économie politique, mais de haute politique qui doit occuper les es|>rits qui se livrent à ces recherches.

Alors on rencontrera des questions latérales, si je puis parler ainsi, qui viendront se rattacher à cette question principale. Ainsi, on pourra se demander ce qu’il faut penser des institutions qui tendent à mettre aux frais de l’Etat l’apprentissage d’un certain nombre d’aspirants aux professions libérales, par exemple, les bourses dans les collèges ou telle autre allocation qui pourrait être faite en faveur d’un certain nombre d’individus, d’un certain nombre de personnes. Il y a là, comme vous voyez, une question qui peut être examinée sous bien des faces, mais qui pourrait l’être aussi sous le point de vue économique, puisque évidemment donner des bourses, c’est placer un certain nombre d’entrepreneurs dans des conditions toutes particulières.

Il en est de ce cas-là comme du travail qu’on fait dans certains établissements publics, dans les prisons, par exemple. C’est sans doute l'un des plus puissants moyens de réforme, et le ciel me préserve de rien dire ni de rien penser qui puisse nuire à cette grande et belle institution de la peine combinée avec le travail, de la peine nioralisée par le travail. Mais toujours est-il qu’il y a des considérations économiques dont il faut tenir compte pour que ce travail forcé ne fasse pas au travail libre une concurrence funeste au travailleur qui n’a point violé les lois. Il y a quelques précautions à prendre à cet égard.

Eh bien! la question peut se présenter d’une manière analogue relativement à ces deux catégories d’aspirants aux professions libérales, dont les uns doivent faire eux-mêmes toutes les avances, tandis que, pour les autres, elles sont faites par l’État, en sorte que ces derniers ne se trouvent évidemment pas avoir avancé le capital que les autres ont déboursé.

Vous voyez donc que ces questions (et c’est surtout sous ce point de vue que je les cite), ne peuvent être résolues uniquement par des considérations tirées d’une seule science, par exemple, de l’économie politique. Ceux qui voudraient les résoudre d’après les seuls principes de l’économie politique arriveraient à un résultat qui pourrait être économiquement vrai, irréprochable; et puis, cependant, des considérations tirées d’une source autre que l’u(ilité matérielle, pourraient

293 COURS dV.conomie politique.

modifier et grandement modifier les déductions économiques.

J’ai parlé du travail dans les prisons. Eh bien, supposez qu’il fi\t vrai que, dans une localité donnée, le travail des prisons fût nuisible au travail libre, faudrait-il en tirer la conséquence que le premier doit être supprimé ? Non, certes. 11 vaudrait encore mieux que le gouvernement se chargeât de compenser le préjudice causé par le travail dans les prisons que de renoncer à ce puissant moyen d’amélioration.

Cependant vous savez qu’il y a eu bien des réclamations à cet égard dans plus d’un pays. Mais encore une fois, c’est une nouvelle preuve que les questions de cette nature ne doivent pas être résolues exclusivement par les principes de fuiic des sciences morales et politiques seulement; qu’elles ne peuvent être résolues que par les principes réunies de ces diverses sciences.

Je pourrais signaler bien d’autres questions que celle dont je viens de parler. Ainsi il y a des carrières fermées en tout ou en partie, nous en avons même chez nous; il y a des carrières dans lesquelles le nombre des concurrents est limité; il y en a qu’on ne peut exercer qu’en succédant à un de ceux qui les exerçaient auparavant, et en achetant, à beaux deniers comptants, la place qu’il occupait.

Maintenant, quels sont les effets de ces restrictions? L’économie politique y a aussi sa part, mais elle ne doit pas se charger de résoudre seule le problème. Elle doit dire à ceux qui l’interrogent: «Les effets économiques, les voici; maintenant c’est à vous de voir si ces effets économiques vous paraissent de nature à ce que je prononce seule sur la question, ou si d’autres principes doivent être pris en considération. » Le résultat économique, c’est la hausse des profits dans ces professions. Comment voulez-vous que l’ofïicier public, qui a payé

400.000 francs sa charge, proportionne ses honoraires de manière à obtenir chaque année, je suppose, l’honnête rétribution de 20,000 à 25,000 francs. 11 serait misérable, il mourrait de faim, puisqu’il faut déjà pour les intérêts de son capital

15.000 à 20,000 francs. Il faut donc qu’il proportionne ses émoluments de manière à gagner, non plus 25,000 francs.

mais 40,000, 50,000, 60,000 francs; il faut qu’il reçoive la paye d’un ministre.

Il y a donc, dans ces cas, une production très-chère, parce qu’on exige l’avance d’un capital énorme, parce que ces industries se transforment ainsi eu industries de privilège. Il est évident que si tout homme ayant subi des examens sévères, ayant passé par des épreuves aussi rigoureuses qu’on voudra, ayant confianec en scs études et en son talent, pouvait être notaire, avoué, etc., il y aurait une énorme dilférence dans les profits de ces professions et dans le taux des émoluments que les consommateurs sont obligés de payer à ceux qui les exercent.

Maintenant faut-il en conclure qu'il faut décidément rendre ces professions libres pour tout le monde, moyennant des épreuves et des garanties sérieuses? Je ne tache pas que je penche vers cet avis; seulement je sais que, quelque opinion qu'on ait, il faut, avant tout, être juste; que, quelque o[iinion quion ait, il faut avant tout ne pas imaginer des confiscations ; que, quelque opinion qu’on ait, si c’est l’État qui a fait le mal, il faut que le mal soit souffert par tout le corps social, et qu’on ne le fasse pas relomber uniquement sur tels ou tels.

Il en est de cette question comme de celle de l'émancipation des noirs. Quant à moi, je ne consentirai jamais à me servir du mot de propriété dans cette question. Toutes les lois du monde ne me feraient pas dire que les esclaves sont une propriété. Mais tout ce que je dis, c'est que l’esclavage est le résultat d’une erreur qui n’a pas été commise par les possesseurs d’esclaves seulement, mais par le législateur lui-même et par la société tout entière. Quand on promulguait le Code noir, la société française «léclarait ainsi qu’elle regardait l’esclavage comme légitime. Eh bien, le législateur s’est trompé, et cette erreur doit cesser; mais est-il juste que le dommage résultant de sa cessation retombe exclusivement sur ceux qui, en ce moment, possèdent des esclaves? Non, certes, et la nation anglaise a agi avec justice, lorsqu’elle a dit aux possesseurs d’esclaves : « Je vous les payerai. » L’erreur a été commune à

294 COURS d’économie politique.

tout le monde, le dédommagement doit être supporté par tout le monde.

Eh bien, ce principe doit être appliqué à tout. Les sociétés ne doivent pas se réformer par l’injustice, elles ne doivent pas travailler à leur développement en foulant aux pieds les existences particulières, et en dépouillant les plus faibles. La société est toujours beaucoup plus ricbe qu’un particulier quelconque; une grande nation peut toujours faire des efforts, elle peut toujours être juste.

Ce que je dis d’une grande nation est vrai de tous les États. Il y a , près de notre frontière , un pays où il existait des droits féodaux. Eh bien, ils n’existent plus. Mais ce petit pays a dit, dans le temps, à ceux qui profitaient de ces droits féodaux : c Je vous paye, je vous indemnise, je vous rembourse. » Cela paraissait une chimère, une de ces vaines promesses qu’on jette souvent, comme un leurre, à ceux dont on veut apaiser les ressentiments. Non, messieurs, ce petit pays a payé jusqu’au dernier sou la dette qu’il avait contractée. 11 a une population qui ne dépasse pas deux cent mille individus; eh bien, il a payé 42,000,000, et c’est aujourd’hui un des pays les plus prospères et les plus libres qui soient en Europe. Ainsi il ne s'est point appauvri en étant juste, en ne voulant point s’enrichir par une violente usurpation du bien d’autrui; il a fait une promesse et il l'a tenue, et il l’a tenue aussi religieusement que pourrait le faire un honnête débiteur à l’égard de son créancier.

Pour en revenir à la question, on peut certainement trouver que plus de liberté dans ces carrières, plus de facilité pour y entrer serait le meilleur parti. Quant à nous, nous sommes toujours pour le principe de la libre concurrence ouverte à ceux qui donnent des preuves de capacité suflisantes, mais nous voulons que l’on concilie toujours ce principe avec la justice.

Influence de la Iruisième et de la quatrième cause. — Quelle est l'action de la cinquième? Tendance de l’homme vers les carrières dans lesquelles le succès est douteux. Y a-t-il un remède contre les chances fâcheuses que présentent ces carrières? Oui, il y en a un indirect, le système des assurances.

Messieurs,

Il y a, pour le travail comme pour le capital, des emplois fixes, permanents, dans lesquels la demande, à moins de circonstances tout à fait extraordinaires, n’éprouve ni interruptions ni inégalités; il y en a d’autres, dans lesquels les mêmes conditions ne se vérifient pas, et qui, au contraire, ont pour caractère l’éventualité, l’inégalité dans la demande : aujourd’hui la demande est vive, pressante, plus tard elle s’affaiblit, et quelquefois elle s’arrête brusquement; le travail et le capital cessent d’être en activité. 11 est évident que les travailleurs et les capitalistes, voués à ces derniers emplois, ne peuvent pas proportionner leurs salaires et leurs profits au taux moyen, en ne calculant que le temps effectif pendant lequel ils sont occupés. Ils se contenteront bien du taux moyen des salaires et des profits, mais en les calculant pour toute l’année économique, lors même que, pendant une partie de cette année, leur travail et leur capital auraient chômé.

Expliquons-nous encore davantage par quelques exemples.

296 COURS d’économie politique.

Vous avez une cour à paver, un ouvrage de maçonnerie à faire, et vous prenez un ouvrier. Il ne vous demandera rien de plus que le taux ordinaire des salaires dans l’endroit dont il s’agit. Vous lui donnerez selon le pays, selon le taux ordinaire, 50 sous, 5 francs, 5 francs, peu importe. Mais, dans le même pays, allez vers le commissionnaire du coin de la rue, et diles-Iui de vous faire une commission, de vous porter un objet qui ne pc.se pas six onces, un billet, si vous voulez, ce qui emploiera .sou travail pendant une demi-heure, une heure, si la course est longue; est-ce qu'il se contentera du dixième d’une journée, en supposant que la journée de travail soit de dix heures? Non, il ne s’en contentera pas, et il aura parfaitement raison. Il est au coin de la rue du matin au soir : il se peut que dans telle Journée une commission nouvelle se présente aussitôt que l’autre est finie; il se peut, en conséquence, qu’il gagne 7, 8, 10 fr. Mais les jours où personne ne s’adre.ssc à lui, les jours où il reste les bras croisés, attendant vainement qu’on lui doune quelque chose à faire, ces jours-là aussi doivent entrer en ligne de compte. S’il n’était pas là, il pourrait faire autre chose; s’il n’élait pas commissionnaire, il serait tailleur de pierre, paveur de rues, etc., il ferait un de ces métiers dans lesquels ou a un travail constant, dans lesquels il n’y a guère d’interriip lions, à moins de circonstances extraordinaires.

Il y a bien d’autres industries qui sont dans le meme cas. Quand un aubergiste, surtout dans certains pays, quand un aubergiste, quand un maître de poste, quand les entrepreneurs d'établissements de bains vous disent : • La saison morte approche; • ils vous di.sent : i La saison approche où nos capitaux chômeront et où notre travail ne sera plus demandé. » Sans doute le voyageur peut trouver quelquefois cet aubergiste un peu trop exigeant; mais enfin s’il vous demande, dans la bonne saison, plus que ne vous demanderait celui qui tient un hôtel dans un pays où les voyageurs abondent toute l’année, cela prouve seulement qu’il ne veut pas jeter son capital au premier venu; il est parfailemenl fondé à le faire. 11 y aurait de sa part faux calcul, il n’y aurait de sa part aucune intelligence du mouvement des capitaux et du placement du travail, s'il

VOUS faisait payer, pendant les six mois d'été, ce que vous payeriez partout ailleurs, quoiqu'il sache que, pendant riiivcr, son capital et sou travail chômeront.

Ainsi, vous le voyez, il y a là une variation, une dififérence qui, au surplus, n’est qu'apparente; car, fixez la période économique comme bon vous semblera, prenez la période d’une année, si vous voulez, encore faut-il qu’au bout de l'année, le taux moyen des salaires et des profits soit retrouvé pour tous les travaux, pour toutes les industries et pour tous les capitaux. Qu'importe que la nature de l’industrie soit telle qu'il y ait ou qu’il n’y ait pas de chômage, dès le moment que le travail et le capital ont cette destination.

C’est donc, comme vous voyez, une inégalité apparente, mais celte inégalité apparente suggère une réflexion pratique d’une grande importance : c’est que l'on commettrait une étrange erreur si, poussant le principe si fécond de la division du travail au delà des justes limites que la raison et l'expérience lui assignent, ou en tirait cette conséquence que les mêmes hommes ne doivent jamais passer d'une occupation à une autre ; ce ne serait point l’application, ce serait l’exagération du principe. Qu’arrive-t-il dans plus d’un pays, comme la Suisse, par exemple, et comme certaines parties de la France ? 11 arrive qu’il est quelquefois possible de rapprocher, de concilier des industries de manière précisément à empêcher ce chômage du travail et du capital, l’une de ces industries venant fournir de l’ouvrage dans les saisons où l’autre n’en donne pas.

.\insi, il y a des pays où le même homme qui exécute les travaux de l’agriculture, qui garde les troupeaux, qui fabrique le fromage dans la saison, emploie ensuite les longues soirées de l’hiver, la saison morte pour l’agriculture, aux différents travaux de l’horloger, du fabricant de chapeaux, ou de telle autre industrie analogue.

C’est là un des avantages des pays auxquels il a été possible d’établir la grange et l’étable à côté de la fabrique de coton, à côté de la filature; dans ces pays, il n’y a guère de chômages, ce qui fait que l’ouvrier peut vous donner son travail à meilleur marché, parce qu’il réunit les salaires qu’il gagne comme

298 COURS d’économie politique.

ouvrier de manufacture à ceux qu'il gagne comme agriculteur.

Gela explique, en partie du moins, comment un État essentiellement méditerrané, éloigné de tout port de mer, pour qui les communications sont difficiles, pour qui le transit est, pour ainsi dire, une faveur qu’il est obligé de mendier à toutes les puissances qui l’entourent, un État qui n’a point de douanes, ni de lois protectrices ou soi-disant protectrices de l’industrie, peut lutter cependant et avec succès, dans plusieurs branches, avec des pays bien placés géographiquement et protégés par des douanes. C’est qu’il y a moins de frais dans cet État, c’est qu’il y a moins de chômage, c’est qu’il y a des éléments d’économie, dans la production, qui ne se trouvent pas ailleurs.

Vous voyez donc que les observations d’Adam Smith , sur cette matière importante, ne sont pas curieuses seulement au point de vue abstrait, spéculatif; ce sont en même temps des observations propres à nous servir de guide dans les applications et qui expliquent sérieusement les faits réels et actuels du monde économique.

La quatrième cause énoncée par Smith pour expliquer la variété des salaires et des profits, est celle-ci : Il y a, a-t-il dit, des emplois qui n’exigent de la part de la personne employée aucune condition spéciale de moralité. Ainsi, quand vous chargez des ouvriers de paver la rue, au fond, sans doute, vous pouvez, comme législateur et comme moraliste, croire à leur moralité, mais comme économiste vous n’avez pas à vous en occuper.

Mais si, au lieu de charger un ouvrier de paver la rue, vous voulez en faire l’homme de service intérieur de votre maison, si vous voulez en faire votre intendant, si vous voulez en faire votre garçon de caisse ou votre caissier, ou bien, si vous voulez le mettre dans les emplois publics, en faire un notaire, un avoué, dès lors la probité, dès lors la moralité de l’individu se placent en première ligne, et, en conséquence, même sous le point de vue économique, les salaires et les profits doivent être plus forts pour ces emplois que pour ceux où ces qualités ne sont pas également requises.

Et si vous poussez l’analyse plus loin, si vous vous demandez

cc qu'est, sous le point de vue économique, cette condition particulière qui distingue ces ouvriers ou ces capitalistes des autres travailleurs et des autres capitalistes, l'analyse vous amènera à cette conclusion qu'elle constitue, en partie, un capital et, en partie, je ne crains pas de le dire, un fonds, un agent naturel produisant une rétribution qui ressemble fort à la rente territoriale. Je m'explique.

Cette faculté morale dont nous parlons, la probité, la confiance qu'on inspire, eh bien, disons-le, quoiqu'on ait voulu soutenir avec plus d'esprit que de vérité que toutes les qualités morales n'étaient jamais que des qualités acquises, l'observation prouve qu'elle existe naturellement chez certains hommes, et ceux qui ont observé avec le plus de sagacité, avec l'œil le plus attentif l'enfance dans ses tout premiers développements, n'en sont pas arrivés à conclure que tout homme n'a pas en lui la possibilité de devenir un autre homme, mais ont reconnu que le développement moral, chez certains individus, s'opère en quelque sorte naturellement et précède même le développement uniquement intellectuel. Il n'y a personne qui, ayant observé l'enfance avec attention et sagacité, n'ait reconnu que, parmi ces petits êtres, il y en a qui sont doués d'un rare tact moral, si je puis m'exprimer ainsi, qui ont le sentiment du bien, du vrai, de l'honnête, du délicat même, qui se développe en eux à un âge où leur intelligence commence à peine à prendre quelque développement.

Vous voyez aussi dans les classes tout à fait inférieures, des hommes dont l'esprit n'a presque pas reçu de culture et qui cependant sont d'une probité à toute épreuve. Vous avez à Naples les lazzaroni. Le lazzarone est brutal , il ne sait ni lire ni écrire, il n'a pas quatre idées dans la tête et le peu qu'il en a sont des idées folles, plutôt propres à pervertir l'esprit qu'à le développer convenablement. Eh bien, le lazzarone porte un sac d'or ou d'argent d'un bout de la ville à l'autre, sans jamais être tenté d'y toucher, et il y en a chez qui ce sentiment de probité est si naturel, qu'ils se doutent à peine qu'ils font là acte d'honnête homme. Quand on a dit que l'hounêtcté était une vertu commune à toute cette classe, on a sans doute exa-

300 COURS D'ÉCONOMIE l OLITIQUE.

géré, mais vous trouvez un grand nombre de ces hommes d'une probité extraordinaire, quoique leurs autres facultés ne soient pas développées le moins du monde.

Et puis il y a l'homme probe dont la probité a été développée par l'instruction, qui fait bien sachant parfaitement ce qu’il fait, qui évite le mal sachant pourquoi il l'évite. Je ne décide pas quel est celui qui mérite le plus une récompense; mais je dis que celle qu’obtient le premier est en quelque sorte de la même nature que celle que retire le possesseur d’un agent naturel, dont il ne partage la propriété avec personne, tandis que l’autre retire le profit du capital qu’il a employé à améliorer son propre être.

Mais n’insistons pas davantage sur ces considérations qui pourraient paraître, jusqu’à un certain point, étrangères à la science de l'économie politique. Aux yeux de l’économie politique, il y a, dans les cas dont nous parlons, le moyen de rendre un service que d’autres ne peuvent pas rendre, il y a une faculté de plus, faculté qui malheureusement n’est pas offerte avec une grande concurrence, et qui, en conséquence, a droit à un salaire et à un profit.

J’arrive à la dernière considération de Smith. C'est celle peut-être qui demande de votre part la plus grande attention, parce qu'elle porte sur un fait économique d’une grande importance et dont les résultats sont considérables. C’est ce que Smith appelle la plus ou moins grande probabilité du succès dans les entreprises auxquelles on se destine. Les salaires et les profits, a-t-il dit, se proportionnent aussi à celte probabilité. Si la probabilité de la réussite est grande, à plus forte raison s’il y a certitude, les profits cl les salaires ne sortent pas du taux ordinaire; si, au contraire, la crainte de la non réussite est grande, la rétribution augmente.

Mais il faut bien s’expliquer ici. Et d'abord il y a des économistes, il y a des personnes qui ont confondu cette cause de variation avec celle dont nous avons parlé en commençant — l’incertitude de l’emploi. — 11 ne faut pas les confondre. Ce sont des causes bien distinctes et il est facile de s'en convaincre. Un exemple éclaircira cette idée.

Prenez un professeur enseignant un art de pur agrément, par exemple un maître de harpe ou de violoncelle. Supposez-lui même, si vous voulez, beaucoup de talent, placez-le dans une ville, je ne dis pas d’un million d’habitants à peu près, comme Paris, car évidemment s’il a du talent, il trouvera toujours dans une si grande ville un certain nombre de personnes qni veuillent recevoir de lui des leçons de harpe ou de violoncelle, mais dans une ville de cent ou deux cent mille habitants seulement. £h bien, quelque talent qu'il ait, il pourra rester six mois sans avoir un écolier. Quelquefois il en aura un assez grand nombre, mais quelquefois il n’en aura pas du tout. Voilà l'incertitude de l’emploi.

Mais quand Smith parle de l'incertitude du succès, c’est autre chose. Un jeune homme veut se faire médecin, réussirat-il ou ne réussira-t-il pas, voilà la question, question complexe ; car, quand toute la faculté dirait à l’économiste que ce jeune homme sait la médecine comme Boerhaave, l’économiste demanderait encore : Réussira-t-il ou ne réussira-t-il pas? C’està-dire aura-t-il des clients ou n’en aura-t-il pas? Arrivera-t-il à ce point de réputation que les malades et ceux qui croient être malades se l’arrachent? L’incertitude à cet égard est grande. Mais une fois qu’il sera arrivé à cetie réputation, surtout si elle est réellement fondée sur le talent, est-ce que son emploi sera incertain, est-ce qu’il sera exposé, comme le maître de harpe ou de violoncelle, à rester un temps inGni sans rien gagner? Non, messieurs; au contraire, il n’aura pas assez de temps pour sufllre à ses occupations.

Ce que je dis du médecin, dites-le de l’avocat; c’est la même chose. L’incertitude du succès existe ; on ignore si on arrivera ou si on u’arrivera pas au but; mais une fois le but atteint, il n’y a plus incertitude d’emploi ; il y a, au contraire, certitude de travail et d’emploi.

Il ne faut donc pas confondre les deux choses ; elles sont parfaitement distinctes, comme vous voyez.

Une seconde observation préliminaire, est que la question n’intéresse guère le travail proprement dit, mais seulement le capital; car celui qui n’a absolument rien, celui qui n’a ni

ROSSI — coons d'écosimiik poi.itiqüi;. il!

502 COÜRS b’écOKOMIE rOLIttQUE.

directement ni indirectement aucun moyen de faire des avances, c’est-à-dire de placer un capital , ne se voue pas aux professions chanceuses, aux carrières dans lesquelles le succès est si incertain. L'observation concerne donc plus particulièrement les capitaux et les profits.

Maintenant comment les choses se passent-elles? Avez-vous jamais réfléchi à la position d’un joueur? Voilà un homme qui a 10,000 francs, il imagine d’en risquer 5,000. Pottr savoir si! a une raison suffîsantc de jouer 5,000 francs à croix ou pile, je suppose, nous lui demanderons ce qu'il espère et ce qu’il craint de cet acte aléatoire. S’il nous dit : « Je joue à croix ou pile moitié de ma fortune, 5,000 francs, parce que, si*je gagne, je gagnerai 5,000 francs et que, si je perds, je perdrai également

5,000 francs, » nous lui répondrons : i Vous ne savez pas compter, vous ne savez pas que deux et deux font quatre; » et la raison en est simple : c’est que, s’il perd 5,000 francs, il reste avec la moitié de sa forttme, et que, s’il gagne 5,000 fr., il n'aura que le tiers en sus. Il ne distingue pas la moitié du tiers; j’ai donc raison de dire qu’il est aussi ignorant que celui qui ne sait pas que deux et deux fout quatre. Pouvoir petdre la moitié de sa fortune ou pouvoir l’augmenter d’un tiers ne sont pas du tout des chances qui se balancent.

Comment donc devra-t-il rétablir l’équilibre? C’est un calcul qui a été fait par «l’habiles mathématiciens et entre autres par un des plus célèbres des derniers temps, par Laplace. Sans entrer ici dans des détails dilficiles à comprendre, disons cependant qu’il faudrait qu'il eût environ l/i en sus, 25 0/fl, ou, plus rigoureusement eueore, 2G O'O en sus, de sorte que, pour que les chances fussent égales, s’il risquait de perdre

5,000 francs, il faudrait d’uii autre côté, qu’il pAl gagner

5,000 francs et 26 0/0 eu sus.

Maintenant faites l’application. Vouez-vous à une profession, à un travail, à une entreprise clianceusc, c’est comme si vous vous mettiez à jouer; toutes ces entreprises sont aléatoires. Il faut donc, pour rétablir l’équilibre, que les prefils s’élèvent de manière à égaliser les chances, et, en conséquence, vous comprenez qu’il est irès-nalurcl et très-juste que les hommes qui

VWeT-CINQUIÈME LEÇON. 305

vouent leurs capitaux aux entreprises hasardeuses, ne se contentent pas du taux ordinaire des profits. Us sont dans le cas de celui qui joue les 5,000 francs; s'il ne risque 5,000 francs que pour gagner 5,000 francs, c’est un homme qui ne sait pas compter. Eh bien, de même, si vous placez vos capitaux dans l’exploitaliou d'une mine, n’ayant derrière vous que l’espérance du taux moyen des profits, vous ne savez pas compter, parce que l’exploitation d'une mine est aléatoire.

Par la même raison, ceux qui se vouent à une industrie très-immorale, ceux qui luttent avec certains législateurs, je veux dire les contrebandiers, aspirent à des salaires et à des profits plus considérables que ceux qui exercent une industrie licite.

Vous voyez donc que, dans tous ces emplois, c’est par une raison patente , manifeste qu’il faut un surcroît de profit : il faut balancer, compenser les chances que courent les capitalistes. Quelle comparaison voulez-vous faire entre le boulanger qui achète du blé pour fabriquer du pain, et celui qui fait venir des grains à ses périls et risques du fond de la Crimée? La différence est énorme; l’un ne compromet guère la sûreté de son capital, l’autre peut apprendre que le navire qui porte ses blés a coulé bas, ou que ses blés sont avariés, ou que la navigation a été si longue, si difficile, que les frais ont mangé le capital et que le blé est arrivé au moment où la demande avait presque cessé.

Ainsi il importe de distinguer deux classes d’industries aléatoires. Dans les unes la chance, le hasard, c’est-à-dire l’inconnu, le danger qu’on ne peut ni prévoir, ni éviter, existe pendant tout le cours de l’entreprise, est, pour ainsi dire, inhérent à la nature même de l’entreprise. Dans les autres il n’existe que dans le commencement, et, une fois que l’entreprise a atteint un certain terme, les mauvaises chances disparaissent.

Ainsi, dans la fabrique de la poudre à canon, on aurait beau prendre toutes les précautions imaginables, il serait impossible de se mettre complètement à l'abri d’une explosion funeste aux personnes, funeste aux bâtiments d’exploitation, funeste aux machines qu’on emploie; dans l’exploitation d’une mine,

r>04 COÜHS d’économie politique.

au contraire, les chances n’existent qu’au commencement de l'entreprise. Vous pouvez vous mettre à exploiter une mine qui ne donne aucun résultat, mais, une fois les premières dépenses faites, si vous arrivez réellement à trouver uii riche filon, vous n'avez plus de mauvaises chances à courir pour bien longtemps. Quand le riche filon de Yalenciana fut trouvé, il enrichit pour bien des années ses propriétaires, et il a fallu les malheurs arrivés plus tard pour que cette riche mine perdît sa valeur.

Il y a donc une distinction à faire. Les professions libérales sont dans le dernier cas, elles sont comme les mines : les chances pour elles sont dans le commencement; mais une fois qu’on est bien engagé, elles sont un lit de roses dans lequel on peut se reposer à son aise.

L’agriculture participe de celte nature hasardeuse, puisque, nous le savons tous, on ne commande pas aux saisons, puisqu’on est, en conséquence, exposé aux désastres, aux malheurs qu’une profonde perturbation dans le cours des saisons peut causer à l'industrie agricole. II serait donc parfaitement absurde de vouloir calculer les bénéfices d’un fermier d’après deux, trois, quatre ou cinq ans de belles récoltes, d’après les saisons qui n’offrent rien d’imprévu ni d’extraordinaire ; non, il faut tenir compte des trois ou quatre années calamiteuses qui se trouvent toujours dans un certain espace de temps. La science météorologique a fait de grands progrès ; cependant nous n’en sommes pas encore à prédire le soleil et la pluie, comme nous annonçons le cours des astres.

Vous voyez donc que cette question est de la plus haute importance, même en pratique, puisqu’elle affecte un très-grand nombre d’industries des plus considérables, comme les raines, comme les professions libérales et autres entreprises qui sont plus ou moins aléatoires. Dès lors vous avez dans ces industries un élément très-funeste, la tentation, parce que, comme je l’ai dit plusieurs fois, l'homme aime les émotions et se jette avec plaisir dans l’incertitude. L’homme se livre avec fanatisme à l’espérance. C’est là ]>eut-étre une noble manifestation, quoique souvent appliquée à ce qui n’est pas noble du tout, une noble manifestation de scs tendances vers un immense avenir.

vingt-cinqiji£;mr i.eçon.

Mais, quoi qu’il en soit, toujours est-il que celte tendance de sa nature, il l'applique avec passion, avec une sorte de rage même aux affaires économiques. Et c'est ainsi que se dissipent, non-seulement les capitaux de tel ou tel individu, mais même les capitaux d’une nation; c’est ainsi qu'ou amène les crises les plus cruelles, je ne dis pas pour la fortune d’un, de deux, de dix individus, mais pour la fortune générale.

J'ai parlé des mines. II est peut-être utile, dans les circonstances actuelles et au milieu des mouvements économiques du temps présent, de se rappeler le fanatisme avec lequel les capitaux de l’Europe, et, eu particulier, ceux de la Grande-Bretagne, se sont portés, il y a peu d’années, vers les mines de l'Amérique du Sud. Il ne s’est pas agi de quelques centaines de mille francs, ni même de quelques millions, mais de milliards qui ont été s'engloutir dans les mines du nouveau monde. On entendait alors des hommes graves, des hommes versés dans les affaires, déclarer qu’il importait beaucoup de placer scs capitaux en fonds de terre, la masse d’or et d’argent qui, suivant eux, allait arriver en Europe, devant ramener le prix de ces métaux à un taux si bas, que le prix des fonds de terre, par une conséquence nécessaire, serait porté aux nues, en sorte que les rentiers demandeiaient l’aumône et qu’il n’y aurait de riches et de garantis que les propriétaires de terres. Certes, si cette manie n’avait eu d’autres conséquences que de déterminer les capitalistes à acheter des terres, le mal n’auiait pas été bien grand ; mais le pire a été, je le répète, d’envoyer dans l’Âinériqiie du Sud des milliards dont on a perdu non-seulement les profits, mais, dans la plupart des cas, les trois quarts du capital, et, dans plusieui's cas considérables, le capital tout entier.

Ainsi les industries aléatoires, comme vous le voyez, ne sont pas celles qui attirent le moins les capitaux; au contraire, elles exploitent habilement une des passions les plus vives de l'homme, cette croyance, cette foi si ardente dans l’avenir, ce goût des émotions et celte cupidité qui obéit encore plus aux impulsions de l'imagination qu’aux calculs de la froide raison.

Mais, dira-t-on, faut-il donc proscrire toute industrie aléatoire? Eh! non, messieurs, cela n’est pas possible, nous ne poii-

306 COURS d’économie politique.

vous pas changer la face des choses, nous ne pouvons pas gouverner le monde par d’aulres lois que celles sous lesquelles la Providence nous a placés. Nous ne sommes pas maîtres de lire à notre gré dans l’avenir, de percer d’un coup d’œil les entrailles de la terre, de calculer avec des données que notre intelligence bornée ne possède qu’imparfaitement.

Les entreprises aléatoires ne peuvent donc pas disparaître du monde économique; on peut en restreindre le nombre, on peut mettre plus de prudence à s’y jeter, mais elles ne peuvent pas, je le répète, disparaître entièrement du monde économique.

Il n’y a donc pas de remède direct; y en a-t-il un indirect? Oui, messieurs, il y en a un : ce sont les assurances, c’est le système des assurances, ce système qui commence, mais qui ne fait que commencer, et qui est loin d’avoir pris tout le développement dont il est susceptible et qu’il prendra un jour, j’en ai l’intime conviction. En d’autres termes, lorsque, par la nature des choses, une société industrielle est amenée à jouer, le jeu le moins pernicieux est celui que les associés jouent tous ensemble, le jeu le moins pernicieux est celui qui répartit les pertes sur tout le monde. Je crois que cette considération est assez grave pour mériter quelques développements de plus. J’aurai l’honneur de vous les soumettre au commencement de la séanc prochaine.

VmGT-SlXIÈME LEÇON.

Les emplois hasardeux du capital ont pour effets économiques, quant aux individus, d’enrichir les uns, précisément en ruinant les autres, et, quant à la société, d’amener des perturhations funestes à la fortune publique. Le seul remède contre les dangers que présentent ces emplois est, nous l'avons déjà dit, une grande extension du système des assurances, système aussi utile à la société qu’aux individus. L'idée d’assurance est excessiTcment vieille. Comment elle s'est développée peu à peu. Pour être vraiment efficace, il faut que l’assurance soit le résultat de l'association.

Messieurs,

11 y a, pour le capital, des emplois dangereux, entourés de périls plus ou moins graves, plus ou moins nombreux. Les risques ne sont pas tous de la même nature; ils ne dérivent pas tous de la même cause, et peuvent produire des résultats trèsdivers. Ainsi, nous l'avons déjà fait sentir, mais il est bon de le rappeler, il ne faut pas confondre les risques de ceux qui, invité Minervà, de ceux qui, n’ayant pas reçu de la nature des dispositions suflisantes pour telle ou telle carrière, en courent cependant les chances, et les risques de ceux qui, tout en ayant reçu les dispositions nécessaires, croiraient cependant ne pouvoir atteindre le but sans efforts. Ces derniers aussi courent le risque de perdre leur temps, leurs capitaux, les produits de leurs facultés. Il y a, en troisième lieu, des risques inhérents à la nature de l'emploi, à la nature de rœuvi*e productive qu’on

308 COURS d’éconoxie politique.

entreprend, parce qu'il y a des emplois dont il est impossible à l’homme de prévoir et de calculer d’avance toutes les chances.

Ainsi, jusqu’ici du moins, nos connaissances minéralogiques et nos connaissances météorologiques ne sont pas encore de nature à donner, à celui qui entreprend l’exploitation d’une mine ou bien à un fermier, la certitude que la mine répondra eflectivement aux apparences, ou que la saison, par ses irrégularités, ne viendra pas déranger les calculs et déjouer les espérances du cultivateur.

Il y a enfin des emplois dont les risques, sans être proprement inhérents à la nature de l’entreprise, dérivent cependant de faits imprévus, d’accidents, d’événements futurs et incertains qui ne l’accompagnent pas ordinairement, mais qui peuvent cependant tromper tous les calculs. Ainsi, les risques de mer, les incendies, les risques de guerre.

Et, il faut bien le répéter, les emplois hasardeux ne sont pas les moins recherchés. Nous l’avons déjà dit, et nous en avons une preuve frappante dans ce jeu que nos lois viennent enfin de supprimer, et dans la masse de gens qui y jouaient. Il y a longtemps qu’un éeonomiste fort spirituel avait appelé la loterie un impôt direct levé sur l’ignorance. En effet, on ne pouvait l’appeler qu’un impôt levé sur l’ignorance, et un peu cependant, il faut l’ajouter, sur le besoin d’émotions et les plaisirs de l’attente.

La loterie attirait dans ses bureaux un nombre malheureusement trop grand de joueurs, parce qu’il se faisait chez eux une association fallacieuse d’idées. On leur disait : f Voulez-vous me donner 2 francs pour avoir la chance d’en gagner 40, 50, 60,000? I Et l’association d’idées se faisait entre les 2 francs et les €0,000 francs. Si on leur avait dit : i Donnez-moi 2 francs, et je vous garantis qu’en tirant d’une urne deux' mille, vingt mille, trente mille fois un billet, il pourra arriver que le vôtre sorte une fois, > l’association des idées ne se serait pas faite entre la dépense et le gain, mais entre la dépense et le risque.

Or, c’est ce qui arrive dans la plupart des emplois hasardeux proprement dits. L’esprit humain n’est que trop enclin à fermer presque les yeux sur ce qui est désagréable, et à les ouvrir seu-

lemenl sur ce qui est agréable. Les associations d'idées se font entre la mise et le profît séduisant, et ne se font point entre la mise et le danger que l’on court.

Quoi qu'il en soit, quels sont les effets économiques des emplois hasardeux? Quant aux individus qui risquent leurs capitaux dans ces emplois, ils se divisent ordinairement en deux classes plus ou moins inégales en nombre, et l'observation n'est pas sans quelque importance, car Smith lui-méine a commis une inexactitude, pour n’en avoir pas tenu compte. Dans l’une se trouvent ceux que la fortune a favorisés, dans l'autre ceux contre lesquels elle s’est déclarée. Ainsi, les derniers ont exploité une mine : la bonne veine n'a pas été trouvée; ils ont tenté la pèche : la saison les a contiariés, un naufrage a fait périr leur vaisseau. Voilà des capitalistes ruinés si la plus grande partie de leur fortune était engagée dans ces entreprises; voilà une masse considérable de travaux et de capitaux perdus.

Mais remarquez que, sur cent navires qui seront sortis pour aller à lu pèche, il se peut que quinze, vingt, trente, quarante, soixante, quatre-vingts, si vous voulez, aient péri ou bien n’aient pas rapporté, à beaucoup près, de quoi couvrir leurs frais; mais il se peut qu'il y en ait dix ou vingt qui aient fait une bonne pèche. Ceux-ci rentrent au port, vendent leurs marchandises deux ou trois fois plus cher qu'ils ne les auraient vendues si les autres aussi avaient fait bonne pèche, et d'après ce triste adage : mort tm, vita mea, ils sont beaucoup plus riches qu'ils ne pouvaient espérer de l’étre.

Ce que je dis de cet exemple se vérifîe dans beaucoup d’autres industries hasardeuses, de sorte qu’il se peut que les pertes, les ruines même, les faillites soient plus nombreuses dans une branche d'industrie que dans toute autre, et que cependant les profits, quand profits il y a, soient plus élevés, car c'est la distribution inégale qui produit ainsi l’enrichissemenl des uns et la ruine des autres. Les quatre-vingts armateurs des navires dont nous parlions ont fait des pertes, ou même, en mettant les choses au pis, ont été ruinés; les vingt autres, au lieu d'un profît de 10 p. 100, ont eu peut-être un profit de .30 ou 40 p. 100;

510 COURS d’iêconohie politique.

il y en a même qui, dans de parenios circouslaoccs, ont eu un profit de 100 ou 200 p. 100. Vous le voyez donc, pour ce qui concerne les individus, ordinairement, dans les emplois hasardeux, la richesse des uns fait la ruine des autres, ou, tout au moins, il y a toujours un partage fort inégal des proflts.

Quant à la société, pourrait-on dire que c’est pour elle chose indifférente, que peu lui importe que les uns perdent, si les autres gagnent de quoi compenser ces perles? Messieurs, ce serait là un mauvais raisonnement, non-seulement en moi-ale et au point de vue de l’ordre social, mais même en économie politique, car la compensation ne se fuit jamais. Quand il y a une grande perturbation dans la distribution de la richesse nationale, il y a perte pour tout le monde, parce que vous avez toujours une grande masse de travailleurs et de capitaux qui chôment. Croit-on qu’en pi‘atique, les masses de travailleui-s passent en un moment d'une occupation à une autre occupation, d’un pays à un autre pays? croit-on que les capitaux puissent tout d’un eoup passer ainsi d’un emploi à un autre emploi? Non, messieurs; tout le monde sait bien le contraire. Quand un navire arrivera de la pèche avarié, est-ce que dès le lendemain il recommencera un autre travail? Nullement. Il faudra le radouber. Ce sera un capital qui rcslcn peut-être deux mois dans le port sans pouvoir rien faire. Quand les matelots rentreront épuisés, malades, trouverez-vous le lendemain des travailleurs prêts à quitter un autre travail, un autre emploi pour les remplacer? Nullement. Toute pertui-balion est mauvaise, non-seulement pour la richesse particulière, mais aussi pour la richesse publique.

Dès lors, il est naturel que les hommes, tout eu aimant un peu le danger, aient cependant cherché les moyens de le diminuer : s’il est des hommes prudents, s’il est même quelquefois des hommes manquant de courage dans certains emplois de la vie, eh bien, il eu est ainsi dans le commerce et dans l’industrie. Là aussi, il en est qui ne veulent pas courir de dangers, qui n’aiment pas les entreprises hasardeuses et qui ont cherché à mettre le péril sur le compte d’autrui.

Cela a commencé dans un temps bien ancien, car il n’y a pas de législation civile à nous connue, qui ne parle, sous une forme

OU SOUS une autre, de cautionnement, d’aval, de garantie. Or, qu’est-ce, messieurs, que le cautionnement, l’aval d’une lettre de change, la garantie? C’est une assurance. Je fais un emploi de mon capital en le prêtant à quelqu’un, mais ce quelqu’un ne m’inspire pas pleine confiance. Je me dis : « Voilà un emploi aussi hasardeux que si je plaçais mes fonds sur un navire, que si je leur faisais ainsi traverser TÂtlantiquc, » cl pour me rassurer, je demande un cautionnement, je demande que quelqu’un vienne me dire : « Vous avez tort d’avoir peur, je n’ai pas peur, moi; il n’y aura pas de naufrage ni d’incendie qui compromette vos fonds ; et la preuve que je n’ai pas peur, c’est que je prends le risqne pour moi. »

Le cautionnement, l’aval, la garantie, sont donedes assurances. Mais c’est l’enfance de l’art; car c’est prendre le danger tout d’un bloc, si je puis parler ainsi, et le mettre sur les éiiaules d’nn autre. Vous ne serez pas ruiné, vous, mais c’est lui qui le sera. Ce remède contre les chances mauvaises d’une entreprise n’est d’aucun intérêt au point de vue social, parce que peu importe à la société que l'homme ruinésoit plutôt Caius que Titius. D’ailleurs, on ne trouve pas facilement des hommes qui veuillent gratuitement se charger des risques d’une entreprise quelconque.

Plus tard le commerce inventa une sorte de cautionnement, qu’on appela garantie du crédit, pour laquelle on payait une commission : c’était un aval au moyen d’une commission.

Oh! alors la chose se modifie, une nouvelle idée entre dans ee contrat ; prcndie pour soi le risque d’autrui moyennant une prime. « Voulez-vous me garantir la solvabilité de telle personne, disait-on, je vous dounerai â p. 100; c’est à vous d’examiner si vous voulez accepter la proposition. J’ai calculé, et j’ai trouvé que ce qui manque à la solvabilité de cet homme, vaut 2 p. 100. I Mais c’était encore, di.sons-le, l’enfance de l’art.

Maintenant un homme très-riche a fait sortir un navire à lui; il craint les tempêtes et les corsaires ennemis, il cherche un assureur; cet homme fait sortir deux ou trois navires à lui, il cherche encore un assureur : mais s’il en fait sortir trente ou quarante (et il y a, en efl'et, des maisons assez riches pour avoir

312 COURS d’économie politique.

trente, quarante, ou même cinquante navires à elles), si, dis-je, le négociant fait sortir du port trente ou quarante navires, il n’ira plus cberclier d’assureur.

Pourquoi cela? Par une raison toute simple : c'est qu’il est son propre assureur; c’est qu’il s’assure lui-même en faisant sortir cinquante navires; c’est qu’un navire assure l’autre. Que peut-il lui arriver? Que, sur cinquante navires, il en perde un. Eli bien, les profils des quarante-neuf autres couvriront la perte, tandis que, s’il avait dû payer l'assureur pour les cinquante navire.s, cela aurait été une perte sècbc dont il n’aurait jamais pu être indemnisé. Tous scs navires seraient arrivés à bon port, qu’il en aurait perdu un, à force de payer des primes.

Eb bien, c’est là tout le secret des assurances ; au lieu de cinquante navires, le négociant n’en a qu’un, il cberchc un assureur. L’assureur répond : « Vous ne voulez pas être exposé à perdre 500,000 francs, je trouve aussi cela trop fort pour moi; mais, si vous voulez me donner 2 p. 100, j'assurerai bien une partie de votre cargaison. » Le propriétaire du navire accepte, et puis il va chez un autre qui lui assure une seconde portion, et puis chez un autre qui lui en assure une troisième. Enfin il finit par trouver cinquante, cent personnes, si vous voulez, qui lui assurent toute sa cargaison.

Maintenant un malbcur arrive, le navire coule bas. Qu’arrivet-il alors? Le propriétaire du navire qui a payé 2 p. 100, a perdu 6,000 francs, mais il en touebera 291,000 qui lui scixint payés par les cinquante ou les cent personnes qui Tout assuré. Quant aux assureurs, eu moyenne, ils en seront tout au plus pour un millier d'écus cbacun.

Quels sont donc les effets économiques de cette opération?

Le premier, c’est qu’il n’y a personne de ruiné, car probablement il n’est aucune des parties contractantes pour qui la perle de 1,000 éciis soit une ruine? Mais, dira-t-on, qu’importe à la société? N’est-il pas moins vrai qu’il y a un navire coulé? n’esl-il pas moins vrai qu’il y a .>00,000 fi-ancs cle capital national engloutis dans la mer? Eh oui, cela est positif, il y a une perle de 300,000 francs; mais est-ce à dire que la société n’est pas intéressée à ce que celle perle soit répartie de la se-

VINGT-SUiÈME LEÇON. 313

coude manière plutôt que de la première? Le dommage se trouvant réparti entre cent individus, vous n'avez pas de chômage, vous n'avez pas de perturbation. Celui qui a perdu le navire et reçu 294,000 francs, peut demain, avec ce capital mobile, recommencer à faire travailler, et les ouviiers s’apercevront à peine qu'un dommage est arrivé; il n’y aura point de perturbation, point de chômage, de sorte que, outre l'avantage individuel, il y aura avantage pour la société.

Et en voulez-vous la preuve? C’est que, parmi les divers moyens d’employer ses capitaux, les assurances sont un des plus réguliers et des plus sûrs. Les bénéfices des assureurs ne sont pas très-élevés, mais ils sont beaucoup plus constants et réguliers que ceux des gens qui cultivent la terre. Comment cela? N’est-il pas bizarre, en apparence, qu’une industrie qui consiste précisément à courir tous les risques possibles, soit uue des plus régulières dans ses profits ? C’est toujours par ce principe que plus les chances diverses se multiplient, plus elles SC compensent les unes les autres, et qu’en conséquence la grande quantité des chances fait, en quelque sorte, passez-moi l'expression qui paraît paradoxale, disparaître toute chance. Quand une compagnie a assuré deux ou trois cents cargaisons, que lui arrive-t-il? D’en perdre quelques-unes? Oui, mais n’at-elie pas la prime de toutes les autres? Quand une compagnie assure des maisons pour plusieurs millions contre l'incendie, u'en perd-elle pas quelques-unes? Sans doute, et on peut même udinellrc que les assurances produisent quelques incendies de plus en rendant les assurés un peu négligents. Cependant quel est l’intérél des compagnies? C’est de ne pas y regarder de trèsprès, c’est de payer à l’instant meme, c'est d’être faciles dans les liquidations, dans les apurements de comptes. Pourquoi? Parce que l’essentiel, c’est d’assurer beaucoup de maisons, de multiplier le nombre des assurances, de grossir, en conséquence, la somme des primes et de multipliei' les chances qui se compensent les unes les autres.

Ce que je dis des assui-ances contre le feu, dites-lc de tout^ les autres; les assurances, quand ou les restreint dans un cercle étroit, ne sont pas uue spéculation briilautc; aussi, vous le

314 COURS fi'jicOKOHIE POLITIQUE.

voyeï, les compiagaics françaises pour les assurances contre l'incendie ont fait, les unes des affaires superbes, les autres des affaires assez bonnes, parce que le public français a compris qu'il était utile de faire assurer ses maisons et que le nombre des assurances est ainsi trè$-gi*and. L’assurance sur la vie est une chose qui malheureusement n'est pas encore passée dans les mœurs. Le public et surtout le public qui en aurait le plus besoin ne l'a pas encore bien comprise. Les compagnies, en conséquence, ne font pas des affaires très-nombreuses, et voilà pourquoi elles ne prospèrent guère. En Angleterre, au contraire, où les assurances sur la vie ont été très- bien comprises, les compagnies réalisent des bénéfices très-brillants, parce que le nombre des assurances est très-grand.

Ainsi, plus le nombre des chances augmente, plus les chances se compensent entre elles; et vous voyez quelle est la fécondité en conséquences politiques, morales et économiques de cette observation.

Le principe des assurances est donc aussi utile aux individus qu’il l'est à la société tout entière ; il est utile à l’individu qui est assuré, utile aux individus qui assurent, utile au corps social tout entier.

L’individu assuré pour une faible rétribution gagne un bien inappréciable, la sûreté, et un bien plus inappréciable encore, l’avenir de sa famille. Qu’il assure sa maison contre les désastres de l’incendie, qu'il assure ses l'écoltes contre les ravages de la grêle, ou bien qu’il s’assure lui, père de famille, contre les chances d’une mort prématurée, contre les chances d’une mort qui laisserait peut-être sa femme et ses enfants dans la misère, et qui leur enlèverait avec son travail la source principale de leur revenu , dans tons ces cas il acquiert par l’assurance un bien inappréciable.

Les assureurs, je viens de le dire, se livrent à une industrie utile, honorable, qui n’offre pas de bénéfices extraordinaires, parce que, le principe une fois bien compris, les compagnies se i^ulliplienl et qu’alors la prime diminue, mais qui, aussi, n’offre presque pas de risques.

La société y gaguc, parce qu’elle éloigne d’elle le spectacle

VWGT-6IXtÈME LEÇON. SIS

affligeant des désastres individuels ; elle y gagne, parce que l'on a beau vouloir supprimer tous les seutiments d’humanité, grâce à Dieu, ils ne disparaissent pas, et qu'il faut venir au secours de la famille tombée dans l'indigence; elle y gagne, parce que toute perturbation brusque dans l’œuvre de la productiou est une perte réelle et amène toujours des chômages pour les capitaux et pour le travail.

Mais s'il est vrai que les assurances n’acquièrent toutes leurs excellentes qualités que lorsque le cercle de leurs entreprises s'agrandit, et que leur utilité s'accroît à mesure que ces enlre‘ prises s’étendent, que faut-il en conclure? Il faut en conclure que l'assurance iudividuelle, comme je le disais, est l’enfance de l’art. Détourner le danger de la tête de l’un pour le reporter sur la tête de l'autre, c’est un acte de sauvage. Il faut donc substituer à un seul la multitude; il faut employer le système de l’association, il faut que les assurances soient faites par de nombreux associés prenant part à une seule et même entreprise.

Ainsi que nos l'avons dit, celui qui envoie en mer cinquante bâtiments à lui n'a pas besoin d’assureurs. Eli bien, messieurs, lirez une autre conséquence de cet exemple; faites des entt‘eprises au moyen de nombreux associés; elles n'auronl pas besoin d'assureurs parce qu’elles s’assureront elles -mêmes. Lorsqu'une entreprise exige dix millions, il est elair que si ce sont dix particuliers seulement qui la font, l’alTairc venant à manquer, ils seront ruinés. Mais, au lieu de dix particuliers, mettez-en cent, le danger sera singulièrement affaibli; et, au lieu de cent, mettez-en mille, il n'y aura plus de danger. Cependant, dira-t-on, que voulez-vous que celui qui a deux millions, s’il ne les emploie pas entièrement dans cette entreprise, fasse du reste? 11 s'associera dans d’autres affaires, ou il placera ses fonds dans des emplois qui ne soient pas hasardeux. Mais toujours est-il que les entreprises hasardeuses n'ont pas besoin d'assurances, quand elles sont soutenues par beaucoup de monde, car elles s'assurent elles-mêmes.

Vous voyez donc que ces trois idées— emploi sûr des capitaux et du travail — assurances — association — sont trois Idées intimement liées entre elles. Tout ce qu'on peut faire pour le pro-

316 COURS n’éCOROIflE politique.

grès de l'une, se trouve nécessairement aider au développement des autres.

'C'est donc, comme vous voyez, une question d'une trèshaute portée que celle qui s'agite aujourd'hui, relativement à l'organisation possible d'une des formes de l'association. Nous devons former des vœux, des vœux ardents pour que les efforts qu’on fait en ce moment afin de parvenir, non à prévenir les abus en supprimant le principe, mais à concilier la liberté avec la sûreté, le libre emploi des moyens avec la garantie des intérêts sociaux et avec les exigences de la morale, soient couronnés de succès, pour que ce problème que, quant à nous, nous ne croyons nullement insoluble, soit heureusement résolu. L’époque le demande, les faits l’exigent, les hommes sentent de plus en plus que l’association est un levier puissant dont les sociétés modernes doivent se servir.

Tous les moyens d’assurance que je viens de citer étaient, je le répète, l’enfance de l’art; l’emploi des capitaux en commun, la communauté des risques, voilà la seule manière de faire disparaître en quelque sorte le danger, d’enlever au malheur sa funeste influence. La société moderne le sent. Mais pour cela il faut que les entreprises commerciales soient formées par un grand nombre d’individus. Le ciel me préserve de nier les abus qu’on a faits de ce moyen, et plus encore de vouloir en aucune façon les excuser. Vous le savez, nous n’avons jamais mis les intérêts économiques au-dessus des intérêts moraux de la société. Mais nous sommes convaincu que ces intérêts peuvent être conciliés sans qu’on supprime un des moyens les plus puissants dont on puisse se servir : l’association.

Peut-être que si, au lieu de se renfermer uniquement dans le cadre de la loi civile, on portait ses regards un peu plus loin, peut-être que si ou allait chercher le remède dans une révision de celle partie de la loi pénale qui a trait aux faits d'association et qui demanderait peut-être d'autres sanctions, on arriverait à découvrir quelques-uns des moyens qu'on désire trouver.

.Mais nous ne sommes appelé à faire ni un cours de législation, ni un projet de loi. Tout ce que nous devons vous

VINCT-SITIÈME I.EÇON. 31 7

faire sentir ici, c'est la nécessité de l'association pour lodévoloppemeut économique de la société.

Comme vous le voyez, on est parti de cette première idée : ( Voici un danger que je ne veux pas courir, ch bien, je de* mande que vous le couriez pour moi. » C'est là, je le répète, une idée presque sauvage, c'est substituer l'homme à l'homme; ce n'est rien. De là on est arrivé à distribuer le danger sur un grand nombre de personnes. Eh bien, messieurs, distribucz-le sur une grande masse d'affaires en même temps et les risques se compensent et tout ce qu'il y a de funeste disparaît, à l'avantage des individus et à l’avantage de la société, non-senicment sous le rapport économique, mais encore sous le rapport politique et moral.

Récapitulation des rapports qui existent entre les salaires et les proRts. DilTcrences entre le travail et le capital, quant à la facilité du transport. — Il est incontestable que la quantité et le prix des subsistances peuvent subir d'iiiimenses variations, et que ces variations exercent une grande influence sur le taux des salaires et des protils.

Messieurs,

Nous avons essayé de déterminer la loi des salaires et la loi des profits. L’analyse nous a conduit à reconnaître quels sont les termes régulateurs de la rétribution du travailleur et de la rétribution du capitaliste. Ces deux rétributions, les salaires et les profits, si on peut, comme méthode, les considérer isolément, n'en ont pas moins la plus étroite relation entre elles ; elles agissent et réagissent continuellement l’une sur l’autre, et leurs rapports constituent un des points les plus importants, une des branches les plus essentielles et les plus difllciles de la science économique.

Et vous remarquerez, messieurs, que, dans tout le cours de celte discussion, lorsque nous avons parlé des lois qui règlent les salaires et les profits, comme lorsque nous avons parlé de l'action et de la réaction qu’ils exercent les uns sur les autres, nous ne nous sommes jamais occupé que de la marche naturelle des faits économiques abandonnés à eux-mêmes. Nous n’avons cherché d’autres lois que celles auxquelles le développement

520 COURS d'économie politique.

économique des sociétés obéirait , si le cours naturel des faits n’était altéré par l’intervention coactive d'aucun pouvoir. Il est évident que ces lois et leurs résultats se trouvent nécessairement modifiés, toutes les fois que la loi proprement dite, que le pouvoir social estime convenable d’intervenir d’une façon quelconque.

Nous avons donc cherché à examiner les rapports qui existent entre les profits et les salaires, et le résultat principal auquel nous sommes parvenu peut se résumer ainsi : les deux choses qui influent le plus sur le taux relatif des salaires et des profits, tout étant égal d’ailleurs, sont la population et le montant du capital; tout étant, dis-je, égal d’ailleurs et surtout en supposant qu’il n’y ait pas de variations dans la facilité de se procurer des moyens de subsistance, et, en conséquence, dans le prix des denrées de première nécessité.

Nous sommes arrivé, si vous vous en souvenez, à reconnaître que , lorsque , toutes choses demeurant d’ailleurs égales, le nombre des travailleurs augmente, si un nouvel emploi ne se présente pas à l’instant pour eux ( ce qu’on ne peut imaginer dans l’hypothèse que toutes choses demeurent égales d’ailleurs), ces travailleurs se trouvent dans la nécessité de céder à l’entrepreneur, au capitaliste , une portion de leurs salaires qu’il perçoit en addition à ses profits naturels, comme une prime que les travaillcui-s conservés lui payent pour être maintenus dans leur travail.

Lorsque, au contraire, toutes choses demeurant égales d’ailleurs, ce n’est point la population, mais le capital qui augmente, la même circonstance se vérifie en sens inverse. Les capitalistes sont obligés alors de céder aux travailleurs une parcelle de leurs profits, en sus de la moyenne ordinaire des salaires, pour qu'ils restent avec eux, au lieu d’aller autre part.

Voilà ce qu’on appelle l’efiel de la concurrence. Voilà comment Icssalaires et les profits, et à la vérité les profits plus que les salaires, se trouvent, rigoureusement parlant, composés de deux éléments, éléments qu’il importait de découvrir par l'analyse, ce que peut-être la science n’avait pas encore suffisamment fait.

11 y a donc, entre les capitalistes et les travailleurs, celte dif-

férence que les travailleurs sont surtout intéressés à l'accroissement du capital, tandis que les capitalistes sont intéressés à l'accroissement de la population. Si la population augmente, la part des profits grandit; si le capital s'accroît, le taux des salaires s'élève.

Il y a d'autres divergences que nous avons signalées et dont il importe de tenir compte, dans l'appréciation des rapports entre les travailleurs et les capitalistes, entre les salaires et les profits.

Ainsi, nous avons fait remarquer que, par suite de cette tendance vers un niveau commun à laquelle obéissent soit les salaires, soit les profits, il s'opère un transport de capitaux, comme un transport de travail des lieux où les profits, où les salaires sont bas, aux lieux où ils sont plus élevés. C'est là un des grands leviers de la civilisation du monde. C'est ainsi qu'elle se répand, qu'elle se propage, qu'elle fait de grands progrès. C'est ainsi que les capitaux matériels et intellectuels de l'Europe se sont un jour transportés sur les rives les plus lointaines de l'Atlantique et ont enfermé l'Amérique dans le giron de la civilisation européenne; c'est ainsi qu'ils exécutent dans ce moment le même travail, préparent la même opération, les mêmes résultats dans la cinquième partie du monde connu, dans l'Australie, dans ce grand territoire, dans ces grandes îles où la civilisation commence à pénétrer et qui, probablement, d'ici à vingt-cinq ou quarante ans, seront des pays dont on parlera comme ou parle aujourd'hui de l'Amérique du Nord.

Mais n'y a-t-il pas des différences entre le travail et le capital, quant à la facilité du transport? Il y a des différences qu'il importe d'apprécier lorsqu'on examine la question sous le point de vue pratique, sous le point de vue de l'application. Le capital mobile se transporte avec bien plus de facilité que le travail, mais en revanche, le capital immobilisé ne se déplace qu'avec une difficulté extrême et jamais sans des pertes considérables. Ainsi, selon les cas, le capital se transporte plus facilement que le travail, ou bien le travail se transporte plus facilement.

Prenons une manufacture établie aujourd'hui à Mulhouse, et supposons qu'il n'y ait dans celte fabrique que 100,000 fr. de

322 COURS d’économie politique.

capital circulant. Eh bien, si demain le capitaliste veut s’établir ailleurs, il pourra faire passer scs 100,000 fr. de capital circulant dans rÂmérique du Sud, par exemple, avec une rare facilité. Mais ses machines, mais ses bâtiments, mais ses chaudières, mais ses hangars, voilà un capital qui ne passera point, nonseulement dans l'Amérique du Sud ou dans la Nouvelle-Galles, mais je dis même à Strasbourg; il n'y passera du moins qu’avec de grandes pertes. Quant aux travailleurs , ils pourront partir avec plus de facilite que le capital Gxe, mais iis ne se transporteront pas aussi aiséincut que le capital mobile, parce que les émigrations d'hommes ne se font pas, à beaucoup près, aussi facilement que les auteurs se plaisent à le dire dans leurs livres. Du projet à l'exécution il y a une distance immense et souvent celte distance est comblée par des douleurs et des pertes déplorables.

11 y a encore d'autres différences. Il ne suffit pas de se transporter d'un lieu à l'autre pour y travailler à la même production; le plus souvent, il faut se U'ansporter d'une production à une autre. Le capital mobile se plie aisément à toute forme nouvelle, le capital fixe ne s’y plie pas. Le travail peut-il s’y plier?

Ici il faut bien distinguer entre les deux forces dont nous pouvons disposer. L'homme, en tant que possesseur d'organes physiques, a contre lui, pour le passage facile d'une industrie à une autre, la civilisation. J'ai l'air d'exposer ici un paradoxe : l'explication cependant est facile. C'est que plus l'industrie est avancée, plus la division du travail est poussée loin. Et on a raison de la pousser loin , parce que, par la division du travail, on atteint les immenses résultats économiques que vous savez, et que tout le monde anjourd'hui connaît si bien qu'il serait inutile de les rappeler ici.

Mais il en résulte que les organes de l'homme et même, jusqu'à un certain point, ses facultés intellectuelles se localisent, s’immobilisent , si je puis m’exprimer ainsi, dans une certaine partie de l'industrie humaine, ce qui fait que lorsqu'il a atteint un certain âge, il est plus habile à faire ce qu'il a toujours fait, mais à peu près incapable de faire auti'e chose.

Dans une enquête qui a eu lieu en Angleterre, il n’y a pas

longtemps, sur le sort des ouvriers, etc., on demandait à un manufacturier s’il était bien facile de faire passw un travailleur d’une industrie à une autre et si les ouvriers voués à des industries qui exigent de l’intelligence ne se pliaient pas facilement à d’autres travaux. Ce grand et liabiie manufacluriera répondu : f Non , ces hommes à capacité spéciale, quand même ils sont habitués à déployer leur intelligence, deviennent des travailleurs d’une grande médiocrité, lorsqu’on les fait passer à une autre occupation, même jusqu’à un certain point analogue. Ainsi, a-t-il dit, nous avons fait venir des ouvriers très-habiles dans la fabrication des horloges et des montres; c’étaient certainement des ouvriers habitués à travailler le métal avec un grand degré de précision et de finesse, qui comprenaient les lois du mouvement, les forces combinées, les engrenages. Nous avons appliqué ces ouvriers à fabriquer des machines pour la filaturo du coton. Certes, c’était là un travail fort analogue à leurs travaux habituels, et cependant ils se sont trouvés fort inférieurs à ceux qui avaient l’habitude de celte occupation. »

C’est sans doute là un des exemples qui prouvent le mieux cette espèce d’immobilisation qui s’opère dans les facultés de l’homme, lorsqu’il s’est adonné depuis l’enfance jusqu’à la virilité à une occupation toute spéciale. L’observation pourrait bien être généralisée et on en trouverait peut-être des preuves frappantes, même en dehors de ce qu’on appelle , strictement parlant, ateliers.

Mais il y a, en revanche, un genre de capacité productive qui se prête, au contraire, très-facilement au passage d’une occupation à une autre : un certain développement des facultés humaines, une certaine instruction, tout en rendant l’homme particulièrement propre à des travaux déterminés, le mettent en état, en même temps, de se livrer à toute autre occupation qui demande l’application de l’iiilelligence, de l’attention, de la réflexion, du raisonnement.

Cela se voit tous les jours. Il est hors de doute qu’il y a tel médecin que vo.us pourriez parfaitement mettre à la tête d’une administration, et qui s’en acquitterait tout aussi bien qu'un vieil employé; il est hors de doute qu’il y a tel jurisconsulte, qu’il y a

3â4 COURS d'économie politique.

tel savant, tel homme de lettres même qui, si la nécessité l'exigeait, pourrait paiTaileinenl occuper une place dans une entreprise commerciale.

11 y a donc cela de particulier dans le travail et dans le capital inicllectuel, que, selon les cas, ceux qui les emploient peuvent être, pour ainsi dire, incapables de passer à d’autres occupations ou bien peuvent se prêter, en quelque sorte, à des occupations très-diverses.

Ainsi les travailleurs cl les capitalistes ne sont pas, comme vous voyez, placés, sous tous les rapports, sur une seule et même ligne. On ne peut pas dire que leurs intérêts, dans tout état social, cl quel que soit le cours des événements, se trouvent parfaitement identiques. Ils ne sont pas dans cet état de lutte constant et nécessaire, où quelques personnes ont prétendu les placer. Non, ils n'y sont pas, car, si le capital et la population ont une marche analogue, si leurs progrès sont simultanés sans grandes oscillations, leur rapport ne change pas, et l'accroisseineut de la richesse générale tourne au profit des uns comme au profil des autres; cependant, ainsi que nous venons de le rappeler, il y a des circonslauccs où leurs intérêts ne sont pas parfaitement identiques.

Tels sont les résultats généraux des recherches que nous avons faites jusqu’à ce moment sur celte belle et grande question des rapports qui existent entre les salaires et les profits. Hais, vous le savez, nous avons dit qu'il restait une face de cette question à examiner, une face importante, celle, disons-le, que récouumic politique a le moins étudiée jusqu'ici.

Quand nous avons parlé des rapports entre les salaires et les profils, nous avons toujours eu soin de dire : toutes choses étant égales d'ailleurs. Or cette formule est une hypothèse qui ne se réalise jamais. Les choses ne restent pas ainsi égales. 11 y a un fait qui change nécessairement, et qui domine à lui seul plus que tous les autres la question entière de la distribution de la richesse : je veux parler, messieurs, du prix des subsistances, je veux parler du prix des denrées nécessaires à la vie.

Nous allons donc, revenant par une autre route à la i-cnlc territoriale, compléter nos recherches, parce qu’après avoir

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examiné les salaires et les profils dans leurs rapports réciproques, il nous reste à examiner les rapports, non plus seulement des salaires et des profits, mais des salaires, des profils et de la rente territoriale.

Or, je dis que la quantité et le prix des choses nécessaires à la vie pouvant subir d’immenses variations, c’est là un fait qui domine toute la matière, et ceux mêmes d'entre vous qui n'auraient pas présente à l’esprit la théorie, si capitale dans la science, de la rente territoriale, peuvent cependant, en faisant «ne hypothèse facile, concevoir à l'instant même la vérité et la portée de la proposition que j’énonce.

Supposons, messieurs, que demain, par un changement inattendu dans l'organisation et la nature physique de l'homme, il se trouvât que l'espèce humaine ne pût vivre qu’à la condition de consommer le double de ce qu’elle consomme aujourd’hui; supposons que ce qui constitue aujourd’hui la ration indispensable à chacun de nous pour ne pas mourir, dût être doublé demain. Quels seraient les effets de ce changement? Les ouvriers diraient immédiatement : t Le salaire nécessaire est doublé; ou il faut nous donner le double ou nous quitterons le travail, par une raison toute simple : c’est qu’il vaut encore mieux mourir en repos que mourir en se donnant du mal. > Le salaire nécessaire doublerait doue, les profits diminueraient.

Mais qu’arriverail-il de ce nouvel état de choses po»ir les propriétaires des (erres, pour les possesseurs des machines à blé? Les premiers jours, on le comprend, le prix du blé monlei-ait d’une manière extraordinaire; tous les baux qui viendraient à échoir seraient renouvelés à des taux très-élevés; et puis on irait cultiver tous les coins de terre où l’on pourrait faire venir du blé, il n’y aurait pas un propriétaire qui ne trouvât un fermier qui lui payât un fermage.

Ainsi les effets de riiypothcsc bizarre que nous avons posée sautent aux yeux. Mais que, la puissance de restomae humain restant la même, les récoltes diminuent de la moitié, ou que, les récoltes ne changeant pas, la puissance de notre estomac double, n’est-cc pas la même chose? Que deux étant donnés, ou ait besoin de consommer quatre, ou bien qu’ayant besoin de

526 COURS d’^onomib politique.

coiisommor deux seulement, on ne trouve qu’un sur le marché, n'est-ce pas la même chose? Les effets qui se sont montrés saillants dans l'hypothèse que nous avons hasardée, doivent donc se vérifier, quoique à un degré moins élevé, toutes les fois qu'il y a une altération notable dans le prix des subsistances.

Âu surplus, il n'y a pas d’homme ayant porte autour de lui les regards avec ua peu d’attention, qui n’ait pu s'apercevoir que ce fait capital exerçait une grande influence sur le taux des salaires et des profits : c'est un fait patent qui est reconnu tous les jours d’une manière générale. Il nous reste à eu examiner la portée d’une manière précise, et à détei-miiier son influence non-seulement sur la rente territoriale, mais aussi sur les relations qui existent entre ceux qui perçoivent la rente, ceux qui perçoivent les profits et ceux qui perçoivent les salaires.

Les variations dans le prix des denrées alimentaires sont d'autant plus dignes de notre attention, qu'elles expliquent, jusqu’à un certain point, une des conditions ordinaires des sociétés humaines, à mesure qu’elles font des progrès dans la civilisation, il est reconnu qu'à mesure qu’une société avance, sa population augmente. Sans doute il est à désirer, nous ne cesserons jamais de le répéter, que l'accroissement de la population soit très-mesuré, très-réfléchi, très-prudent; mais toujours est-il que la population augmente, et ceux qui s’imagineut que tel ou tel pays de l’Europe était, au moyeu âge ou dans les temps plus anciens, beaucoup plus peuplé qu’aujourd’hui, sont de véritables rêveurs. Non-seulement ils affirment hardiment ce dont ils n’ont aucune preaive au monde, mais ils affirment ce qui est contraire à toutes les lois économiques.

Il ne faut pas conclure de quelques rares agglomérations de population à la population générale. Ehl sans doute, si demain on établissait en principe que tous ceux qui assisteraient à je ne sais quelles fêles, ou qui iraient entendre je ne sais quels discours sur la place de la Concorde, recevraient 20 sous, la foule serait grande, la foule serait immense. Elle ne viendrait pas seulement de Paris et de la banlieue, mais elle viendrait de plusieurs lieues; et, si on donnait 3 francs au lieu de 20 sous, les spectateurs arriveraient peut-être de cinquante lieues à la

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ronde, s'étaldiraicnl à poslc fixe, et Paris contiendrait bientôt deux ou trois raillions d’habitants.

Une aggioméraiion extraordinaire sur uu point donné, produite par des causes toutes particulières, ne prouve rien. Eu réalité, pour qu'il y ait une grande population, il faut avant tout que l'agriculture ait une grande puissance. Eh bien, dans le monde ancien avait-on cette masse de subsistances dont nous disposons aujourd’hui? Nullement. Il y a même des substances alimentaires qui pent-étre, malheureusement, ont puissamment contribué à l’augmentation de la population de nos jours, et que les anciens peuples ne connaissaient point. Il suffit de nommer la pomme de terre, qui seule peut-être a contribué à peupler l’Irlande plus que toutes les autres causes réunies.

C’est donc avec les progrès de la civilisation que la population et la richesse augmentent à la fois. Heureux le pays où les deux éléments avancent du même pas! Plus heureux, à mou sens, celui où la richesse augmente plus vite encore que la population! Malheureux celui où le contraire arrive, celui où l’équilibre n’est rétabli que par les souffrances, les maladies et la mort !

Sans doute, à mesure que la civilisation fait des progrès, la faculté productive du sol s’améliore. Ainsi nos ancêtres se servaient de la bêche, ensuite iis se sont servis de la charrue; puis nous avons trouvé des engrais que peut-être ils ne connaissaient pas, des charrues plus actives que les leurs, des substances plus faciles à obtenir, des méthodes d’assolement qui ont donné un élan très-grand à la production agricole.

Mais enfin dans l’agriculture, messieurs, les progrès rencontrent aisément des limites et des obstacles très-difficiles à surmonter. L’homme, en fait de production agricole, a toujours à lutter contre deux circonstances dont il n'est pas maître; l’une est qu’il ne peut pas fabriquer à plaisir de ces machines qu’on appelle terres, l’autre qu’il ne peut pas se passer des agents naturels qu’il ne domine point. De sorte que généralement toute société qui se développe, qui secivilise, qui augmente en population et en richesse, voit d’un côté tous les objets manufacturés proprement dits se multiplier et diminuer de prix, et de l’autre

328 COURS d'économie politique.

côté les matières premières et les denrées nécessaires à la vie avoir une tendance constante au renchérissement, tendance qui s’arrête de temps à autre par suite des améliorations apportées dans les procédés agricoles, mais qui, bientôt après, recommence, la population reprenant sa marche croissante.

Quand je parle d’améliorations dans l’agriculture, vous devez prendre cette expression dans un sens très-large. Supposez, par exemple, que des communications rapides, commodes, peu coûteuses, soient établies entre une province où la culture des céréales sera facile et les autres provinces. Ce sera comme si on avait découvert une terre fertile, parce que la diminution des frais de transport permettra de faire arriver du blé dont on n’aurait pas pu faire usage auparavant.

Ainsi, les decouvertes de la chimie, de la physique et de l'agriculture proprement'dile, les améliorations dans les moyens de transport, les nouveaux modes de culture qu’on peut trouver, tout cela modifie, arrête pendant quelque temps, atténue cette tendance constante qu’ont les denrées de première nécessité à renchérir par suite de l'accroissement simultané de la population et de la richesse, de la population qui, étant plus nombreuse, consomme davantage, de la richesse qui fait élever le prix des subsistances, et qui, en même temps, permet aux mêmes individus une consommation plus forte.

Voilà, je crois, le fait dans toute sa vérité. Il s'agit maintenant d'en apprécier les conséquences, d'étudier scs effets sur les salaires, sur les profits et sur la rente, et les relations qu’il fait naître entre les ouvriers, les capitalistes et les propriétaires des agents naturels et des terres en particulier. 11 y a là des recherches d'un grand intérêt pour la science : nous essayerons de vous en donner l’analyse dans la séance prochaine.

Effet, par rapport & la rente territoriale, des variations qui ont lieu dans le prix des subsistances. Rapports qui existent entre les salaires, lesprotils et la rente territoriale. — Dans les sociétés progressives, les profits ne peuvent s'élever que par trois causes : une baisse dans les salaires réel.s, un accroissenieiit de la puissance agricole, riinporlalion du blé étranger. — Importance de la question des céréales. Au fond, elle u'iiuéressu en général que les propriétaires fonciers et les capitalistes. Objections que l'on peut faire contre la libre importation du blé étranger. Réponses de Ricardo.

Messieurs,

En examinant les rapports des salaires et des profils avec la quantité et la valeur eu échange des subsistances, nous avons dû reconnaître que ces dernières exercent une influence directe sur les rétributions des travailleurs et des capitalistes, que ces rétributions varient selon le rapport de la population avec les denrées alimentaires.

H résulte de ce que nous avons dit, que, eu supposant la population stationnaire et les travailleurs réduits cependant au minimum des salaires réels, toute augmentation dans le prix des subsistances, toute difficulté nouvelle dans les moyens d'approvisionnement, entraînerait comme conséquence nécessaire une baisse dans les profits, puisque les frais de production se trouveraient augmentés par suite de la cherté des subsistances

330 COURS d’économie politique.

et que, dans l’hypolhèse, le capitaliste ne pourrait pas faire retomber cet accroissement de dépense sur le travailleur.

Dès lors qu’arriverait-il? Les profits baissant d’un côté, la rente territoriale devrait s’élever, parce que les capitaux seraient forcés de s’employer à la culture des terres inférieures ou bien de s’accumuler sur les mêmes terres, ce qui revient au même, ainsi que nous l’avons souvent démontré. En d’autres termes, les capitaux employés à l’agriculture seraient forcés de se contenter de proGls moindres, parce qu’ils prodüiraient plus chèrement.

Il importe, messieurs, de bien comprendre, de bien saisir ce mouvement de la production. Supposons un pays complètement fermé à l’importation des céréales (nous verrons dans un instant ce qui arrive quaud l’importation n’est pas défendue, c’est une autre question), faisons cette hypothèse qui, au surplus, n’est pas des plus étranges, puisqu’il y a des pays qui se sont avisés de défendre complètement l’entrée du blé étranger; eh bien, je dis que dans ce pays, s’il est civilisé, s’il est dans les conditions de tous les pays de l’Europe, progressif en population, progressif en richesse, le jour arrivera, un peu plus tôt ou un peu plus lard, où la production des subsistances se trouvera iiisuffisante. Pourquoi? Par deux raisons toutes simples : l’une que la population aura augmenté, l’autre que la population étant plus riche consommera davantage. Jusque-là rien de plus naturel, de plus conforme aux faits.

Maintenant, supposez que le jour soit arrivé où la population étant d’un tiers plus forte et la richesse d’iitt tiers plus grande également, la quantité de denrées alimentaires reste cependant la même, qn’arrlvera-t-il? Il pourra d’abord s’établir une lutte entre les travailleurs et les capitalistes, les capitalistes s’eObrçant de réduire les travailleurs au minimum du salaire nécessaire. Triste opération, déplorable expédient! Mais, pour simplifier la question, nous avons supposé que les travailleurs en étaient réduits là, et qu’en conséquence on n’avait plus rien à leur enlever. Qu’arrivera-t-il alors? Peut-on dire que les capitaux ne voudront pas s’appliquer à des terres de mauvaise qualité ou s’accumuler sur des terres déjà exploitées, et qui ne

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donneront en conséquence à la troisième ou quatrième portion de capital qu'un proût inférieur ? Eh I messieurs, Ut ne voudront pas! Mais c'est la force des choses qui les y amènera, qu'ils le veuillent on ne le veuillent pas, pen importe, et la raison en est simple : c'est que, quand la population et la richesse s'accrois^sent, sans que les denrées alimentaires augmentent en quantité, le prix de ces denrées s'élève, et que, leur prix s'élevant, le capitaliste est obligé de sacrifier une grosse part de ses profits pour donner un salaire aux travailleurs. Ainsi, qu'on ne dise pas qu'il ne voudra pas cultiver de mauvaises terres; son intérêt même l'y portera, car il aura encore de meilleurs profits en cultivant des terres inférieures, ou en appliquant son capital à celles déjà exploitées, qu'il n'en aurait en s’obstinant à ne pas le faire. 11 se résignera donc et le taux général, le taux moyen des profits sera déterminé par les profits qu’on retirera de la portion de capital appliquée à la culture des terres inférieures, ou appliquée comme surcroît à des terres déjà exploitées. En effet, quand cette portion de capital se porte vers cette culture, c’est que l'élévation des frais de production a déjà fait baisser les profils au niveau de ceux qu’elle va retirer. La hausse du prix des subsistances sc traduit en hausse des frais de production. Or, plus les frais de production sont élevés, plus les profits baissent, toutes choses étant égales d’ailleurs. Donc les capitaux se porteront vers cette culture, doue les profits de ces capitaux deviendront le thermomètre des profits généraux, donc en troisième lieu la rente territoriale s'élèvera.

La rente territoriale s'élèvera. Je puis le dire sans être obligé de le démontrer, puisque j'ai donne l'explication de ce grand théorème. Vous vous rappelez bien que la rente territoriale n'est pas la cause, mais l’effet du prix. La rente, c’est la différence qui existe entre le prix vénal des produits agricoles et les frais de production, les profils y compris. Or, dans notre hypothèse, on sera obligé de se contenter de profits inférieurs par suite des circonstances. Donc la rente s'élèvera.

Et si vous voulez prendre l'autre forme de démonstration, moins rigoureusement vraie peut-être, mais plus facile à comprendre, adoptée par Ricardo, vous raisonnerez ainsi ; t La

332 roims D’fU:oNO¥iE politioce.

lerre A donnait 5 de rente, la terre B, qui lui était inférieure, ne donnait que 2. Personne ne voulait cultiver la terre C qui n'aurait rien donné. Eh bien, aujourd'hui, on consent à cultiver cette mauvaise terre. On produit du blé plus chèrement, cependant ou le produit parce qu'il trouve un acheteur sur le marché. Mais c'est le blé le plus chèrement produit qui détermine le prix général du blé. Donc le blé produit par A se vendra au prix du blé produit par C, donc la production augmentera grâce à l'élévation du prix, et comme le taux des profits est réglé par la terre inférieure, il restera une plus grande diflërence entre les frais de production et le prix du marché. Donc la rente de B augmentera, et celle de A encore davantage.

Et remarquez que la situation du propriétaire foncier s'améliore de deux manières, dans l'hypothèse, car, d'un côté, ce propriétaire perçoit une plus grande portion de produits en nature, et de l'autre, le prix vénal de ces produits est plus élevé.

Je sais qu'un tableau ferait peut-être mieux saisir cela que l'exposition purement verbale. Mais ne multiplions pas les faits, bornons-nous à l'hypothèse de trois terrains seulement. Vous avez un terrain de première qualité, un terrain de seconde qualité et un terrain de troisième qualité. Jusqu'ici ou ne cultivait que les deux premiers, parce que le prix des denrées était tel qu'aucun capitaliste n'aurait voulu entreprendre la culture du troisième.

Eh bien, je suppose que le fermier de la terre A fit en semailles, fumier, salaire des travailleurs, etc., l'avance de cent hectolitres de blé; il avait de plus ses profits à retirer. En portant ces profits à dix hectolitres, cela nous fait cent dix hectolitres de blé qu'il lui fallait retirer d’abord, pour être à couvert de ses frais. Or, il retiiait, je suppose, cent cinquante hectoliti-es. C'était donc quarante hectolitres qui restaient pour la rente, parce que, si le fermier n'avait pas voulu les donner au propriétaire, celui-ci aurait trouvé un autre fermier moins récalcitrant.

La seconde terre étant de qualité inférieure, il ne suffisait pas d'avancer cent hectolitres de blé, il en fallait cent vingt, et, en

VINGT-HOITIÈME LEÇON. 333

ajoulanl les 10 0/0 qui formeut le profil moyen, cela fait cent vingt plus douze, c'est-à-dire cent ti^eute-deux hectolitres que le rermicr devait retirer. Le produit étant cent cinquante, il ne restait, pour la reute, que dix-huit hectolitres.

Maintenant on arrive à exploiter la troisième terre. Pour cela il ne faut plus seulement cent, ni même cent vingt hectolitres comme avances, il en faut cent quarante. Mais croyez-vous qu'on en viendra à cultiver celte terre tant que les profits seront (le 10 0/0? Quand se metlra-l-on à la cultiver? Quand on sera obligé de se soumettre à une baisse des profits, quand, par suite de raugmentalion du prix des denrées, le taux moyen des profits descendra au-dessous de 10 0/0. Les profils auront été réduits, je suppose, à G 0/0. 11 faudra donc ajouter aux cent quarante hectolitres d'avances 6 0/0 seulement de profits, c'est-à-dire huit hectolitres quatre dixièmes, ce qui fera 148,4, cl cette terre qui, auparavant, ne donnait aucune rente, eu donnera maintenant une de 1,6.

Uelournons mainlenaut aux autres terres. Nous avons dit que l'une donnait dix-huit hectolitres et l'autre quarante hectolitres pour la rente. Mais c'était dans l’hypothèse des profils à 10 0/0. Dans l'hypothèse des profils à G 0/0, la rente est pour l'une de iO, plus la dilTéreuce qu'il y a entre les profils à 10 et à G 0/0, et pour l’autre, de 18, plus celte diflcrence.

Ou l'a dit mille fois, il n'y a là rien d’extraordinaire. Chaque terre est comme une machine. Prenez des machines de forces dificrenles et supposez une production telle que les cnlrcprciieurs soient obligés de les louer toutes successivement jusqu'à la plus mauvaise, et qu'ils y trouvent encore leur intérêt : n’estil pas clair que les propriétaires des bonnes machines demanderont un loyer de plus en plus fort à mesure que l'on sera . forcé de se servir des plus imparfaites?

J'insiste trop peut-être sur tout ceei, mais c’est encore une des parties de la science qu'on a le moins approfondies, dans quelques pays. Vous voyez cependant que cette branche joue un si grand rôle dans tout l’ensemble, que véritablement on ne peut pas se flatter d'avoir des connaissances tant soit peu étendues en économie politique, si on a glissé nonchalamment sur

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