‹ De la divinité du christianisme dans ses rapports avec l'histoireChapitre 19 sur 57 · TRANSFORMATION DE LA SOCIETE PAR LE CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

TRANSFORMATION DE LA SOCIETE PAR LE CHRISTIANISME

Le premier soin que j'ai pris à l'ouverture des cours de cette année a été de mettre hors de toute contestation le point de départ de mes convictions. J'admets, je ne discute pas la vérité évangélique. J'ai besoin qu'on me concède cette vérité fondamentale, quoique non susceptible d'une démonstration absolue, comme on concède les axiomes en géométrie. Des axiomes, on procède à des lois d'une application certaine ; j'espère qu'il en sera de même dans nos investigations historiques , et que l'exactitude frappante des déductions . prouvera surabondamment la vérité des prémisses;

Je passe maintenant à ce qui sera le sujet de ces leçons, le dégagement de la société moderne du sein de la société antique. Pour bien éclaircir

ce dégagement, il nous importe de connaître les termes du contraste. En quoi la société antique diffbre-t-elle de la société moderne? En quoi consiste la supériorité de la société moderne sur la société antique?

Sans doute, si Ton voulait pleinement résoudre ce problème, on devrait d'abord se livrer à une étude approfondie des éléments qui ont constitué la société antique. Mais cette recherche nous est interdite par le titre même de notre chaire. 11 faut donc suppléer h cette étude par une aperception rapide des caractères de la société antique par comparaison avec la société moderne.

Pour sentir la nécessité du parallèle, il n'est pas nécessaire de supposer que la société antique puisse être encore de nos jours Tobjet de regrets plus ou moins vifs. Grâce au ciel, nous n'en sommes plus au temps des Marsile Ficin et des Gémiste Pléthon, et il n'y a plus un cerveau humain que puisse traverser la pensée d'une restauration du culte de Jupiter. Le paganisme est donc jugé ; mais ce qu'on regrette des temps anciens, c'est la liberté philosophique. Arrêtons-nous un moment à cette opinion, la plus sérieuse, selon moi, la plus spécieuse de toutes celles qu'on peut opposer au christianisme.

On ne peut le nier, l'époque brillante de la société antique a été une époque d'émancipation. Immédiatement après les triomphes de la liberté politique, l'esprit humain se dégage des entraves

d'une grossière superstition. Peu à peu, dans la lutte des opinions , les idées s'épurent et s'élèvent ; enfin le cri de la conscience produit la philosophie de Socrate, et, sur cette base, Platon et Aristote fondent leur double édifice, éternel honneur de Tesprit humain. Cette liberté de penser, si heureuse et si féconde, dura jusqu'à l'époque où le christianisme devint loi de l'Etat. A partir de ce moment les ténèbres recommencèrent à s'accumuler jusqu'au jour où une heureuse réaction révéla à la société les productions de la littérature et de la philosophie antiques. Alors se renouvela cette lutte contre la superstition, contre le pouvoir hiératique, qui avait signalé dans l'antiquité répoque de Témancipation. Notre philosophie moderne n'a donc fait que reprendre et que continuer l'œuvre de la philosophie antique : il ne s'agit plus que de lui assurer un triomphe définitif.

Ainsi raisonnent tous ceux qui, parmi nos adversaires, semblent devoir à une étude intelligente et approfondie des faits le droit d'exprimer et de soutenir leur opinion. C'est la base du système adopté par Gibbon, dans la Décadence de l'Empire romain^ la seule des productions historiques de la philosophie au xviir siècle qui soit destinée à conserver dans l'avenir une très-grande valeur.

Il sortirait de cette hypothèse que le christianisme doit être considéré comme responsable des malheurs qui accompagnèrent sa propagation, et des ténèbres dans lesquelles paraît tomber la cul-

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ture de l'esprit liumaîn après Tinvasion des Barbares. Pour les hommes de l'école de Gibbon, en effet, le christianisme a quelque chose de sombre et de sinistre qui oppresse Tàme, et dont on sent le besoin de se dégager comme d'un cauchemar. Tout ce qu'il 7 a de doux, de séduisant, d'attrayant dans Texistence, se flétrit pour eux sous l'influence de la doctrine du Crucifié, c Quand serons-nous enfin délivrés, disait Sénancour au commencement de ce siècle, de la vue de ce sinistre monument du supplice qui infeste nos campagnes?» Sans aller si loin, les indépendants de notre époque consentent à admettre jusqu'aux formes extérieures du christianisme , son influence même dans une certaine limite ; mais ils repoussent comme un danger le rétablissement de son empire sur les âmes. Ils consentiraient à s'accommoder du Christ comme Platon s'accommodait de Juj)iter, à la condition que le Christ deviendrait le type de leurs propres idées,

Irai-je maintenant, pour combattre ces prétentions, ou absolues, ou mitigées, jusqu'à nier les prérogatives que la société antique doit conserver à nos yeux, tout chrétiens que nous sommes? Je soutiens au contraire que le développement libre de la société antique a été un fait immense, et dont les conséquences sont encore sensibles aujourd'hui. L'examen de ce côté de la question se lie à rimmense problème de la prédestination et de la liberté humaine, de la grâce et du libre arbitre. 11 semble

que Dieu ait voulu nous offrir une solution historique de ce problème. Tous les athlètes du christianisme, à partir de saint Paul, l'apôtre des nations, participent de la liberté socratique. C'a été un bien immense, une préparation providentielle du terrain, que cette proclamation spontanée, indépendante, de la conscience humaine, en dehors de la révélation, en dehors de la grâce. Il n'est point vrai, comme Font soutenu les jansénistes, que tout dans Thomme soit corruption et pourriture en dehors de la grâce. La lumière véritahle est celle qui éclaire tout homme venant en ce monde.

La société antique n'a pas eu seulement cette mission préparatoire à accomplir ; elle a développé le beau sensible dans l'homme ; elle en a fixé les règles et les lois. L'homme n'aurait pas été complet en ce monde, sans l'extension de cette faculté précieuse, intermédiaire entre les sens et l'âme. Si le christianisme apportait le moindre obstacle au développement entier des facultés de l'homme dans cette vie, il ne serait point la vérité. Or, dans la propagation, dans les luttes, pouvait-il ménager, favoriser le sentiment du beau sensible? C'est ce qu'il serait bien difficile de soutenir. Je sais qu'on fait aujourd'hui grand bruit de Y art chrétien ; mais cet art, en tant qu'art, n'a pas d'existence propre ; il est constamment le reflet des traditions de l'art antique. Les basiliques sont construites avec les débris des temples, comme saint Basile et saint

Jean Chiysostome contruisent leur phrase avec des débris de Démosthène. Il n'y a pas jusqu'à rÉvangile qui, dans sa rédaction, ne montre le reflet du goût grec. Le christianisme n'est point contraire à lui-même quand il renverse les idoles, chefs-d'œuvre du ciseau grec ; quand, avec saint Augustin, il repousse les œuvres cujusdam Ciceronis; quand, avec saint Grégoire le Grand, il maudit l'influence d'une littérature corruptrice ; quand, avec saint Bernard, il efiaceles peintures et blanchit l'intérieur des églises. Seulement alors il produit avec exagération , d'une manière polémique, la vérité qu'il défend. Ce qu'il repousse, c'est l'empire de la matière et des sens par le charme des arts; mais il n'ignore pas non plus ce que prête d'appui à la faiblesse humaine l'attrait du beau, et comment le beau peut mener au bon : sous ce dernier rapport, le vrai christianisme est platonicien, et les arts entrent glorieusement dans soij cortège. C'est ce qu'ont compris, avec un tact exquis, avec un admirable bon sens, nos grands chrétiens du xvir siècle, Bossuet et Fénelon. C'est sous ce rapport qu'ils méritent d'être cités comme des modèles inimitables, non sous celui de la soumission politique, où leur faiblesse a grandement contribué à la réaction philosophique du xviir siècle.

Je concède donc à la société antique le principe de la liberté et le sentiment du beau. Mais je nie ses avantages sous les autres rapports, et la victoire

du christianisme sur elle me semble devoir être justifiée sur tous les points. Je parle ici humainement, et je rougis presque de le faire. Car justifier le christianisme par le but humain, c'est trop ressembler à ceux qui bornent à ce monde le développement de notre destinée. Mais si Ton convient que, dès cette vie, la plus forte somme de bonheur soit inhérente à la pratique de la vertu, on ne peut nier que, dans un ordre secondaire, le christianisme ne soit destiné à faire le bonheur de l'homme en cette vie. Dès lors il ne vous est plus interdit de juger le chri stianisme par ses efiets humains.

^ans un point de vue aussi restreint, il me semble que le christianisme a prêté à la société humaine une co hésion et une force qui lui manqu aient. Ce que les philosophes les plus avancés de la gentilité ont ignoré, c'est l'action sur la société, et Ton peut même avancer qu'à cet égard la philosophie est absolument stérile. La philosophie n'a qu'un but individuel ; elle ne fait pas de martyrs : elle n'enseigne que pour dominer, elle ne propage que pour subsister elle-même. Aussi son action extérieure est-elle toujoursincomplète, et ne faut-il pas lui demander compte des révolutions sociales, qu'elle n'a pas prévues et qu'elle ne saurait empêcher.

Le christianisme ne doit pas être rendu responsable de la chute de la société antique. Cette chute était inévitable et résultait de la force même qui avait produit l'accroissement de cette société. Chez les Grecs, la décadence est la contre-partie du pro-

grès : il en est de même dans la phase macédonienne, ou seconde phase grecque ; la période romaine présente exactement la même physionomie. On ne voit pas ce qui aurait pu conjurer la perte de Tempire romain, et le triomphe des Barbares était aussi inévitable que l'avait été celui des Romains eux-mêmes. Seulement il est clair que le monde se barbarisait à mesure que les révolutions se multipliaient. Les Macédoniens valaient moins que les Grecs, les Romains moins que les Macédoniens. Le royaume des Goths en Italie, en Espagne et dans le Midi de la Gaule nous montre à peu \ près ce que le principe romain serait devenu entre ^ les mains des Barbares. Cette progression fatale conduisait à l'anéantissement de toute culture humaine. -^

La corruption , la mollesse , raffaiblissement de.. Fesprit militaire , la défense de l'empire confiée à des mercenaires, la rage croissante des ennemis, la convoitise d'une si grande proie, sans compter les révolutions de l'Asie orientale qui précipitaient sur l'Europe de nouveaux conquérants, toutes ces causes de la ruine des Romains se seraient produites indépendamment du christianisme. Il n'est pas vrai que le christianisme en ait précipité l'effet. Je serais plutôt tenté de croire qu'il a arrêté la société païenne sur le bord de sa ruine.

Parmi les crimes qu'on a faits au christianisme, on a placé la haine du nom romain et l'aversion du service militaire. Ces reproches, adoptés par quel-

ques modernes d'une haute autorité (entre autres •■ M. Beugnot), sont pourtant démentis par les faits. Les chrétiens n'ont nulle part appelé les barbares dans l'empire : il n'y a pas eu parmi les évêques d'Euphémius et de comte Julien. Quant à l'esprit, rhistoire de la légion thébaine est une éclatante protestation en faveur de l'esprit militaire des chrétiens.

D'un autre côté, il est certain qu'à partir de la propagation du christianisme, il se manifeste dans la société romaine une tendance à l'ordre, à l'organisation, à l'ensemble, dont rien de ce qui précède n'a pu donner l'espérance. La république succombe entre l'athéisme de Lucrèce et le déisme académique de CicérbnT Virgile el Horace inaugurent Tépicuréismê^de J'empire. Le règne d'Auguste n'est qu e aie sommeil aprfesToi g ie politiq ue. A partir de ce vmoment, la tyrahnieet la corruption s'accroissent 1 d'une manière monstrueuse , et sous Néron la der- ) nière vertu païenne expire avec Thraséas. Cependant, c'est dans la maison de Néron même que saint Paul a jeté les semences du christianisme, c'est sous Néron que saint Pierre a donné au Christ la colonie juive de Rome. Saint Paul a été en rapport à Corinthe avec le frère de Sénèque : la tradi- • tion veut qu'il se soit entretenu à Rome avec le précepteur de Néron ; de là ces accents chrétiens qui contrastent d'une manière si frappante avec la vie de celui qui les a proférés. Epictète alors renouvelle Socrate,et ses préceptes forment Marc- Aurèle.

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Le christianisme atteint Flavius Clemens, personnage consulaire de la famille de Domitien. La vertu s'assied sur le trône avec Trajan, Antonin, Marc-Aurèle. Alors Tacite célèbre Agricola, personnage d'une vertu comme la république n'en avait pas produit. Ce n'était certainement pas au despotisme qu'on devait ces fruits inattendus : car, toujours peu après, par les Domitien, les Commode, les Caracalla, la tyrannie reprenait le dessus, et la société était sans force pour résister à la tyrannie. La lâcheté du sénat, l'insolence des prétoriens , la corruption du peuple, les menaces des Barbares, après (quelques moments de relâche, reparaissaient de plus en plus menaçantes. Étaient-ce donc seulement les traditions qui soutenaient ce corps chancelant ? Où en étaient les traditions sous un Elagabale ? et la réaction d'Alexandre Sévère était-elle un effet de la tradition? Sous ce règne, c'est évidemment l'influence indirecte du christianisme qui arrête un moment la décadence. Il est très-probable que Julia Mamaea était chrétienne. Nous ne prêtons pas ici an christianisme une force plus grande que celle qu'il a eue réellement ; il ne lui était pas donné de régénérer la société romaine. Cette société était condamnée à la destruction ; mais il n'en est pa» moins permis de penser que l'action latente du christianisme Ta retenue sur \é -penchant de la ruine.

L'action latente des doctrines chrétiennes est en effet ce qui échappe le plus facilement à l'observa-

teur superficiel de l'histoire. Ou ne mesure pas rétendue des effets que la propagation du christianisme pouvait avoir dès lors produits dans Tempire romain, par la raison qu'on ne tient aucun compte ; de ces idées, qui circulaient déjà dans toutes les ; veines du corps social. Les persécutions ne sau- . raient être objectées à notre point de vue : car les j persécutions n'empêchaient pas les chrétiens secrets , et pour propager et entretenir des idées . d'ordre, de soumission et de modération, les chrétiens de cœur et non de profession n'étaient certainement pas les plus mauvais instruments.

Ceci doit nous avertir du faux point de vue dont nous jugeons en général l'action de Tesprit religieux. D'une part, on ne tient compte que des manifestations bruyantes ; d'autre part, on se laisse aller à juger les erreurs et les crimes des hommes, non d'après le critérium des actes en eux-mêmes, mais d'après le contraste qui existe entre ces actes et la foi religieuse de ceux qui les commettent. De là, ces conclusions que la religion n'est qu'un moyen d'intrigue et de domination, et que le christianisme, loin d'améliorer l'espèce humaine, a produit des crimes plus détestables que le paganisme n'en avait vu commettre. C'est par ces faux raisonnements, ces absurdes conclusions, qu'on entretient dans de bonnes âmes la terreur des entreprises religieuses, et qu'on les détourne de demander à la religion le remède des maux dont ces âmes sont le plus préoccupées. Je ne veux pas mesurer ici l'im-

mense progrès que la société moderne a fait sur la société antique : il serait prématuré d'en venir à cette conclusion avant d'avoir achevé le sujet que nous n'avons fait qu'ébaucher aujourd'hui.

L'esprit chrétien a réalisé dans la société moderne des progrès incontestables. Il a invinciblement amené l'abolition de l'esclavage, l'extinction de la mendicité ; il a seul créé et peut seul maintenir les rapports pacifiques des classes entre elles, malgré l'inégalité des conditions qui résulte de l'inégalité des intelligences. Mais il reste à résoudre de bien redoutables problèmes : l'organisation du travail,

— le paupérisme, — l'abandon des nouveau-nés,

— l'abus des forces de l'enfance, — l'épuisement des générations dans des travaux insalubres;

— toutes ces questions dont la société actuelle est douloureusement préoccupée (ce qui, quoi qu'on en dise , est déjà un grand progrès) , ne présenteront pas de solution humainement possible, à moins que vous ne placiez en première ligne Taction constante, humble, désintéressée, latente, de la foi chrétienne.

Combien nous étonnerions ceux que trouble si vivement la crainte de l'influence religieuse, srnousk leur faisions voir à quel point ils sont déjà enlacés dans le réseau de cette action chrétienne! Le monde ne sait pas quels sont la force et l'avenir de Taction du christianisme par les œuvres; que dis-je? on se fait honneur à soi-même des progrès du calme

et de la raison publique, et tout en gaspillant indignement les fruits de ce calme inespéré, on se montre ignorant ou ingrat envers Tauxiliaire caché, mais tout-puissant, qui a déjà fermé tant de plaies, et qui sauvera notre ordre social.

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