‹ De la divinité du christianisme dans ses rapports avec l'histoireChapitre 20 sur 57 · LE CHRISTIANISME ET L' ABOLITION DE L'ESCLAVAGE · texte numérisé non relu

LE CHRISTIANISME ET L' ABOLITION DE L'ESCLAVAGE

Je n'ai aucunement la prétention de traiter en une seule leçon la grande question de l'abolition de l'esclavage dans l'Europe chrétienne ; il faudrait des développements considérables pour envisager ce problème historique sous toutes ses faces, et ce serait alors substituer un nouveau sujet à celui que j'ai entrepris de traiter.

La question de l'esclavage s'est présentée naturellement à mon esprit comme spécimen des différences fondamentales de la société antique et de la société moderne. C'est peut-être en effet le terme le plus frappant du contraste. Les anciens, à peu d'exceptions près, croyaient qu'une agrégation politique ne pouvait subsister sans esclaves, et l'esclavage sous les formes les plus dures, les plus ty-

ranniques, les plus avilissantes pour la dignité humaine, avait, dans le monde antique, pénétré toutes les parties du corps social ; de nos jours, au contraire, l'opinion la plus généralement répandue est qu'une société bien constituée doit se passer d'esclaves, et cette vérité, mise en pratique dans toute TEurope chrétienne, n'est plus contestée que par un petit nombre d'esprits, dominés par des préjugés ou des intérêts.

Je viens de dire que le contraste était immense : je me hâte d'ajouter qu'il n'est point absolu. Autrement on serait trop porté à considérer cette révolution comme quelque chose de facile et de naturel ; ce qui conduirait à attacher peu d'importance aux causes qui l'ont amenée. Ce qui prouve, au contraire, qu'il s'agissait d'un changement que l'esprit de l'homme et ses passions ne devaient pas accepter facilement, c'est Timperfection actuelle du résultat en regard des manifestations solennelles qui ont eu lieu contre l'existence de l'esclavage (1) . Pour juger de ce qui manque à cette révolution sociale, il suffit de se rappeler que les faits qui nous affligent encore ne sont que la prolongation d'habitudes perpétuées depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, en dépit du progrès de l'opinion qui con-

(l) Ceci était prononcé dans la chaire de la Sorbonne quand l'esclavage n'était encore aboli, ni dans les colonies françaises, ni dans la grande république américaine, et trouvait en France même de nombreux défenseurs.

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damne le trafic des hommes. La traite des nègres a été portée sans scrupule par les Espagnols dans le Nouveau Monde, par la raison que la traite des esclaves non chrétiens n'avait pas cessé un seul instant en Espagne. Dans Cervantes, un jaloux, pour mieux garder sa femme, Sichete quatre esclaves blanches qu'il fait marquer au visage (règne de Philippe III). Les comédies de Molière sont remplies d'histoires d'esclaves qui se passent en Italie et en Sicile {l^ Étourdi y le Sicilien^ les Fourberies de Scapin). En 1710, il y avait à Marseille dix mille eschives musulmans, probablement pour la plupart dans la chiourme, tant les haines religieuses et Tesprit de représailles avaient entretenu les coutumes les plus antipathiques à nos idées actuelles. Ces faits correspondent aux descentes audacieuses des pirates musulmans sur les côtes de la Méditerranée pendant plus de la moitié du xviii» siècle.

Je connais le parti que certaines personnes prétendent tirer de ces faits et des faits de nature analogue qu'on rencontre dans tout le cours du moyen âge. Si les pratiques de Tesclavage se sont ainsi entretenues dans le cœur de la chrétienté ; si dans l'Italie, centre de la religion catholique, on n'a cessé de tenir publiquement marché de chair humaine, on veut en conclure que l'influence attribuée à l'esprit du christianisme dans l'abolition totale de l'esclavage en Europe est tout à fait illusoire ou a été fort exagérée.

Mais la réponse à cette objection se troiiye dans les limites mêmes de l'action du christianisme. Il faudrait prouver qu'il a encouragé ces violations de la loi de Tégalité des hommes devant Dieu. On ne peut juger et accuser le christianisme que d'après la liberté de son action, et Dieu sait ce qu'a été la liberté de cette action, surtout depuis la fin da xiii* siècle .

Le fruit à tirer des ob^ervations qu'on vient de faire sur la persistance de l'esclavage reste donc tout entier. Nous devons nous montrer moins pressés de croire que l'abolition de l'esclavage est mi principe philosophique gravé dans le cœur de tous les hommes, et que toute raison éclairée doit admettre presque sans discussion.

Il n'y a rien à quoi l'homme soit plus disposé qu'à faire honneur à sa nature et à considérer comme inhérent aux penchants qu'il apporte en naissant, tout ce qu'une influence extérieure est parvenue à conquérir peu à ^leu sur ses passions. Les traités de droit naturel et de droit des gens présentent sous ce rapport la réunion des plus étranges illusions. De là ces discussions interminables des publicistes. Grotius demande le mare/tberum dans l'intérêt de la Hollande ; l'Angleterre, de nos jours, à l'exemple de Selden, professe la doctrine qu'il faut le mare clausum pour assurer le triomphe définitif de l'humanité.

Mais le xviir siècle a dépassé, sous ce rapport, toutes les vaniteuses illusions de ceux qui Ta-

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vaient précédé. Le fruit des labeurs du christianisme pendant dix-huit siècles a été considéré par lui comme son propre ouvrage, comme une invention de la veille qu'il a opposée hardiment au christianisme lui-même. Les philosophes du xvill* siècle offrent Tamalgame des dispositions les plus opposées : d'une part, la doctrine de la matière et de rintérêt; de l'autre, les intérêts généraux -de l'humanité. Que d'efforts n'ont-ils pas tentés, que d'efforts ne fait-on pas encore pour greffer le sentiment de l'humanité sur les doctrines matérialistes ! N'oublions pas pourtant que les philosophes avaient tous été au catéchisme de leur paroisse : ils ne pouvaient se soustraire aux conséquences de l'éducation chrétienne; et d'ailleurs, coniment auraientils conquis les masses dont l'instinct continuait d'être juste, s'ils n'avaient pas parlé le langage de l'humanité ? De là est résulté ce fait remarquable que l'esprit novateur, abandonné sans contrôle et sans scrupule à son impulsion naturelle, s'est exprimé sur certaines questions d'humanité d'une manière plus nette que n'avait pu faire le christianisme, perpétuellement garrotté par la défiance des princes, et d'ailleurs contenu dans l'expression de ses espérances par la crainte de manquer à la charité, si l'action et le langage de la charité manquaient à leur tour de prudence.

Mais les hommes à éducation chrétienne et à prétentions philosophiques ont passé : l'inconséquence généreifôe qui les distinguait a passé avec

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eux ; et Y intérêt bien entendu a produit le macai^ risme. La conscience, blessée par l'apparition de ce monstre , a protesté , et ce dernier sentiment est certainement l'auxiliaire le plus puissant du mouvement religieux qui s'est manifesté depuis quelques années.

L'homme est un récipient dans lequel Dieu a infusé le liquide de la conscience. ^ Quand le souffle chrétien entoure et échauffe l' instrument, alors le liquide s'élève dans le tube et marque les degrés de l'humanité ; quand, au contraire, le souffle chrétien s'éloigne et est remplacé par celui de l'intérêt et des passions, notre thermomètre baisse, et peu s'en faut que nous ne descendions au-dessous de zéro, comme les anciens.

Parmi les choses que, de notre temps, la philosophie a eu la prétention de faire seule, il faut compter l'abolition de l'esclavage ; mais alors comment explique-t-elle qu'on ait marché beaucoup plus sûrement dans cette voie à des époques qui n'étaient nullement philosophiques ?

Je dois donc constater l'impuissance de la philosophie, quand elle s'efforce de nier ou de contester en partie l'influence du christianisme dans Tabolition de l'esclavage.

L'opinion de ceux qui attribuent résolument Tabolition de l'esclavage dans l'Europe chrétienne à la philosophie, nous semble donc avoir à peine besoin d'être réfutée. — Ou la philosophie moderne concède ou elle nie sa parenté avea la philosophie

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antique. Si elle la concède, il faudra qu'elle nous explique pourquoi ses devanciers n'ont éprouvé aucun scrupule sur le maintien de l'esclavage.

On s'est armé d'une phrase d'Aristote dans sa Politique (1, 2, 3) : « Dans les choses étrangères à (i la nature, est l'état de maître. C'est, en effet, la « loi qui fait l'esclave et l'homme libre. Dans la <( nature, la différence n'existe pas ; elle n'est donc « pas le résultat de la justice, mais de la violence. :> Et l'on en a conclu que le droit imprescriptible de l'homme à la liberté était un lieu commun dans les écoles philosophiques de l'antiquité. Mais le lieu commun des écoles est peu de chose tant qu'il ne conduit pas à l'application ; et d'ailleurs, cette opinion dont on ne trouve pas d'autre trace, n'avait été provoquée que par les malheurs des Grecs, tombés dans l'esclavage par suite des discordes civiles et du développement de la piraterie après la destruction de la marine athénienne.

Aussi Aristote, pour réduire au néant la proposition contraire au maintien de l'esclavage, se contente-t-il d'établir une distinction entre les Grecs, qui ne sont esclaves que par l'abus de la force, et les barbares, dont l'esclavage est naturel; on ne voit pas que la valeur de cet argument ad hominem ait été contestée à Aristote.

Si, au contraire, la philosophie moderne répudie sous ce rapport toute parenté avec la philosophie antique, aura-t-elle la prétention elle-même d'être sortie tout armée du cerveau d'un nouveau Jupi-

ter? Comment se fait-il, alors, que la recrudescence de l'esclavage ait coïncidé avec la prédication de la nouvelle philosophie? Montesquieu, qui a quelques pages sublimes de force et d'ironie contre le principe de l'esclavage, se demande néanmoins si, en s' exprimant ainsi, il n'écoute pas plus son cœur que son esprit, et il finit par s'embarrasser dans des scrupules physiologiques qui le conduisent à admettre un esclavage naturel. Le mouvement d'émancipation des noirs de la Révolution française, qui fut imprudent jusqu'à la férocité, n'était pas même original ; il avait commencé en Angleterre, à la suite d'une régénération religieuse, incomplète sans doute, puisqu'elle repoussait le catholicisme, mais pleine de résolution et d'énergie.

Comment se fait-il, si la philosophie moderne a contribué avec tant d'efficacité à cette grande révolution, que le seul temps où des progrès incessants, des efforts redoublés aient enfin effacé du front de la société l'empreinte de l'esclavage, soit précisément celui où il est impossible d'admettre l'action d'une philosophie étrangère au christianisme? La révolution qui a fait passer l'esclavage du droit commun à l'exception, s'est accomplie entre leix* et le xiir siècle, temps hiératique de l'Europe moderne. Il est vrai qu'on soutient que si les esclaves ont disparu, c'est qu'ils sont morts de peste et de famine : comme si ces fléaux choisissaient leurs victimes! Lisez la relation de la famine du xiii* siècle eu Egypte, dans Aboulféda. Il aurait dû en résulter la

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disparition de tous les esclaves de ce pays. Au contraire, dans les grandes calamités, les distinctions sociales s'effacent ; les riches s'abandonnent au désespoir, les faibles et les petits payent d'audace. Ce senties esclaves (les galériens) qui ont survécu à la peste de Marseille.

Nous demanderons ensuite si Ton comptera parmi les précurseurs de la philosophie un saint Eloi qui, pour soustraire des gens de toute nation (et de toute religion) à l'esclavage, se portait dans les marchés, rachetait jusqu'à cinquante captifs par jour, et quand sa bourse était épuisée, se défaisait de tout, excepté de son propre corps : Cunciis prœter corpus proprium quœ habere poterat, usque ad cingulum et amphibalum^ necnon et victum necessarium^ sed et usque ad calceamenta se expoliahat (S. Audoïn, in Vita sancti Elig. 1, 10).

Que fera-t-on de cette parole sublime de saint Grégoire le Grand {Inst. M or.. XII, éd. Biot, p. 202) : Christiani omneSy quid nobis aliud, nisi invicem servi sumus ?

Kangera-t-on dans les archives de la philosophie ces chartes innombrables des temps de barbarie^ qui prononcent l'affranchissement, non-seulement des esclaves^ mais des serfs : In nomine Dei : pro salute, pro mercede animœ meœ; pro amore Dei?

Comment interprétera-t-on la conduite de saint Ambroise qui, en 379, sous Gratien, avait vendu les vases sacrés de son église pdur racheter les captifs goths, reconstituer les familles et les rendre

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à lu liberté en les fuisiuit entrer dans le christianisnie? Les ariens, qni étaient les philosophes d'alors, lui reprochaient d*uvoir consacre les vases des églises à un nsiige profane. La défense de saint Ambroise est sublime; il compare, ave cunmeryeilleox sentiment de charité, lu rédemption du genre humain pur le Clirist avec la rédemption des captifs: Agnosco infusum auro sangumem Chrisli solum if' rutilasse^ verum eliam divhuv operationis impreh sisse viriutem redemplionis munere. {De Officiis, II, 28; cf. 15, eod. lib.).

11 n'y a pus jusqu'à saint Paul qu'on n*ait rangé parmi les partisans de iesclavaye^ pour avoir renvoyé à Philémon Onésime, son esclave fugitif , et on oublie que saint Paul ne renvoyait Oncsiino que pour obtenir en sa faveur, non-seulement la liberté, mais encore l'égalité de position avec le maître qu'il avait dépouillé. On ou]>lie que Tesclave Onésime est devenu le compagnon de saint Paul , qui l'a placé sur le siège de lîérée , et qu'avant de le rendre à son maître, il lui avait imprimé le cachet auguste du sacerdoce. Et de quel langage Paul ne se sert-il pas en parlant à Philémon? 11 pourrait commander, mais il préfère supplier au nom de Jésus-Christ :

« C'est pourquoi, encore que je puisse prendre « dans le Christ une entière liberté de t'ordonner « ce qui est un devoir, néanmoins, l'amour fwt « que j'aime mienx te supi)lier, comme le prêtre « Paul, maintenant prisonnier pour Jésus-Christ. ..

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« en faveur de mon fils Reçois-le comme mes

« propres entrailles.... non plus comme esclave, « mais comme celui qui d'esclave est devenu un « frère bien-aimé.... Je t^écris dans la confiance « de ta soumission à mes conseils , sachant que tu a en feras encore plus que je ne dis. »

La lettre de saint Paul à Philémon est la charte de l'émancipation des esclaves.

Je ne m'arrêterai pas à répéter l'hypothèse de

I de Torigine germanique de cette émancipation. Il nous faut subir, au nom de la science, Taffront de

: ces prétentions insensées , qui sont le fruit de la réforme. Tous les progrès intellectuels et moraux

^ de rhumanité sont Tœuvre des Germains ; on abuse d'une exagération de Tacite, on présente sous un faux jour une coutume indifférente dans la question, pour substituer Tinfluence germanique à Tinfluence chrétienne. Bienheureuse Europe, d'avoir été foulée par les hordes des Scythes ! Le' propagateur de l'humanité, c'est le roi mérovingien qui se couvre du sang de ses frères et de ses fils ! L'ennemi de l'humanité, c'est Prétextât ou Grégoire de Tours !

Ce n'est pas à dire que les évêques chrétiens n'aient apprécié les heureuses dispositions des barbares, leurs sentiments de grandeur, de générosité et de chasteté; sans doute, c'étaient là des éléments

. purs, en comparaison de la corruption grecque ou

l romaine; sans l'enthousiasme des barbares, la religion, devenue souveraine dans l'empire romain,

allait succomber sous la coalition des intérêts ; mail la parole chrétienne était seule capable de régler et de féconder ces natures indomptables.

Au reste, ne nous targuons pas trop de l'énergie et de la sûreté de nos convictions sur ce grave sujet. Pour montrer combien notre foi est cliancelante, je ne m'autoriserai pas des variations de Topinion, déterminées par des causes accidentelles; au point de vue de Thistoire , ces variations n'ont aucune importance, j'aime mieux chercher un sujet d'instruction dans les théories conçues en toute sûreté de conscience par des hommes honnêtes et éclairés, sauf la conviction du chrétien qui leur manque.

On a cité la manière patriarcale dont les musulmans traitent leurs esclaves, et on Ta proposée comme un modèle à suivre dans nos colonies. Je pourrais me contenter de répondre avec Montesquieu que l'esclavage est tolérable où la liberté ne vaut rien.

Cependant l'esclavage des blancs est condamné par nos réformateurs ; mais celui des nègres est justifié à leurs yeux par des raisons, non-seulement physiologiques, mais encore zoologiques ; le blanc est le maître naturel parce qu'il est le mâle ; le nègre est condamné à obéir, parce qu'il est la femelle ou la race femme. Donnez au nègre un esclavage bien doux , dans lequel il n'aura que très-peu de travail, pas la moindre responsabilité de ses actions et la permission de danser la nuit entière, et vous aurez accompli sa destinée sur la terre.

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Voilà une théorie qui paraîtra neuve, et pourtant ce n'est qu'une copie défigurée des sophismes d'Aristote en faveur du maintien de l'esclavage. D'un côté, pour le philosophe de Stagyre, il y a le mâle grec qui est le maître ; il a à la fois, ou tour à tour, le privilège de la force pour la guerre et celui de l'intelligence pour le maniement des affaires ; de l'autre, ce sont les êtres faibles soumis à la protection du mâle grec , la femme et l'esclave barbare. La femme et l'esclave sont les ministres nécessaires de l'homme, sans quoi la maison d'abord, . la société politique ensuite ne pourraient subsister, r L'homme libre ne peut subvenir à ses propres bej soins ; il faudrait pour cela qu'il eût à sa dîsposir tion des machines animées, comme les trépieds de 5 Vulcain ou les statues de Dédale ; d'où il suit qu'A- - ristote, qui a prévu tant de choses, n'a deviné ni ; l'organisation libre du travail manuel, ni la substitution des machines aux esclaves, tant il est vrai que le génie lui-même n'est rien, en fait d'organisation sociale, s'il n'est guidé par les lumières de la conscience !

Et, après cela, comptez encore sur Vintérêt bien entendu et réjouissez- vous des effets puissants de cette doctrine sur l'abolition de l'esclavage ! Est-ce le spectacle de la nature qui dictera à l'homme le respect de la liberté d'autrui? Mais les espèces s'oppriment et se détruisent les unes les autres. D'ailleurs, les inductions zoologiques ne conduisent-elles pas à considérer le nègre comme d'une autre race

et presque d^une autre espèce que la nôtre ? Devant ces considérations zoologiques , Aristote marche avec confiance ; le grand sens de Montesquieu lui-même se trouble et s'obscurcit; Montesquieu n'aurait jamais rien dit d'aussi joli que la race mâle et la race femme; mais ses conclusions roulent dans le même cercle. Jamais rien ne persuadera à l'homme qu'il soit hors de son intérêt d'exploiter à son profit une race moins belle, plus faible et qui paraît moins intelligente.

« Il est juste que les Grecs commandent aux barbares, » disait Euripide. La doctrine seule de rame immortelle peut , par son ascendant , briser les convictions de l'intérêt personnel et dédaigner les inductions zoologiques de la science. Quand le prêtre chrétien a-t-il hésité, devant des variantes de couleur ou de crâne , à reconnaître la présence de l'âme immortelle dans toute créature humaine? Quand a-t-il craint que l'Évangile ne fût pas compris, et qu'il ne produisît pas ses fruits par des raisons zoologiques? La liberté civile de l'esclave n'est que le dernier corollaire de son appel à une immortalité commune et fraternelle qui embrasse tous les hommes sans distinction. Pour savoir qui a donné la liberté à l'esclave, il suffit donc de savoir qui l'a appelé frère^ qui l'a traité comme ses propres entrailles^ qui l'a appelé à la dignité de la famille, en disant comme saint Grégoire : « Chrétiens, que sommesnous donc tous tant que nous sommes, si ce n'est les esclaves les uns des autres ? »

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QUATRIÈME LEGON

INANITIÉ DES ORIGINES HUMAINES ET PHILOSOPHIQUES ATTRIBUÉES AU CHRISTIANISME.

Panni les personnes qui me semblent mal apprécier l'immense révolution qu'a opérée le triomphe du christianisme, je dois ranger ceux qui, partageant mon opinion sur les causes de l'abolition de Tesclavage, et par conséquent se sentant redevables au christianisme de plus d'une importante amélioration, conservent néanmoins la pensée que les choses auraient pu se passer mieux encore, et attendent un progrès destiné à dépasser le christianisme lui-même.

La propagation, le triomphe du christianisme, a été une chose populaire. Les idées destinées à changer le sort de l'humanité n'auraient pu se produire dans leur pureté réelle et pour ainsi dire dans leur nudité. Il fallait que ces idées fussent

présentées sous une forme qui séduisît T imagination.

L'homme est de glace aux yérités.

Il est de feu pour les mensonges.

Le polythéisme n'avait été ébranlé que dans les classes supérieures et parmi les esprits cultivés. Pour qu'une superstition appuyée sur des bases si grossières pût disparaître, il fallait lui substituer une autre superstition mieux motivée. L'homme impartial qui -étudie cette lutte de sang-froid ne peut voir sans une satisfaction très-réelle le triomphe de la foi chrétienne , et néanmoins il se croit obligé de faire ses réserves en faveur d'une réforme qui serait enfin avouée parla saine raison, puisqu'il était impossible qu'à une première fois Vidée pure de la Providence et de l'humanité triomphât dans le monde. On n'en doit pas moins reconnaissance, admiration , sympathie à ceux qui avaient tenté cette désirable entreprise, et Ton doit profiter du progrès accompli par le christianisme, pour en revenir à des efforts qui cette fois devront être couronnés de succès. — En un mot, le christianisme aura fait la courte échelle à la philosophie.

Les personnes qui professent cette opinion, beaucoup plus répandue il y a vingt ans qu'aujourd'hui, envisagent à peu près du même œil la conception religieuse de l'antiquité et celle du christianisme. De part et d'autre , des prodiges contraires aux lois de la nature : le supematti^

ralisme donné pour base à la morale ; une altération plus ou moins importante des prérogatives de la raison humnine; l'e xamen pros crit comme ui principe d'impiété ; la ïbi implicitement ordonnée • aux consciences: par conséquent, une certaine dé- \ gradation de4'homme, un obstacle permanent à ses ' pn^rès.

Pour combattre ces idées, il est de la plus liante importance de connaître les faits en ce qui concerne le paganisme ; il faut, en quelque sorte, dresser le bilan de la conscience humaine avant le christianisme, entreprise épineuse et que je ne puis me flatter d'accomplir.

Disons cependant d'avance sur quelle erreur me parait reposer l'opinion que j'ai tâché d'analyser. On compare la foi païenne à la foi chrétienne ; moi, je suis prêt à soutenir que le christianisme a le premier doué de foi l'esprit humain, et que c'a été là son plus grand bienfait.

Dire que le monde païen ne connaissait pas la foi^ ce n'est pas prétendre qu'aucune croyance n'y existait; mais la foi n'est pas seulement la croyance^ c'est aussi la confiance : or, si l'âme humaine dans le paganisme avait cru à quelque chose, telle n'avait pris confiance à rien. Il lui manquait donc pour son perfectionnement le plus puissant de tons les secours.

Vous savez la difficulté qu'on éprouve à pénétrer dans le dédale des religions antiques. Très-peu de personnes ont entrepris cette étude d'un point de

vue désintéressé. On ne possède pas tous les éléments de la question. Les monuments des religions évidemment antérieures ont péri ou sont encore en partie indéchiffrables ; la religion dont on a les monuments les plus nombreux et les plus développés est celle à laquelle il est impossible d'assigner des bases chronologiques. Peut-être atteindrons-nous promptement le but que nous nous proposons en ce moment, en rappelant les opinions des anciens eux-mêmes sur leur propre religion. Varron, le plus érudit des Romains, dans un passage célèbre qui nous a été conservé par saint Augustin, compte trois sortes de religions : la religion mythique, dont les poètes font usage et qui convient au théâtre ; la religion naturelle, qui est celle des philosophes et qui se rapporte au monde ; la religion civile, qui concerne l'Etat et que les prêtres sont chargés de surveiller et de régler. La religion mythique est remplie d'inconvénients : l'idée qu'on y donne des dieux les dégrade et les livre au mépris public ; la religion naturelle est bien plus grave et plus haute ; mais elle produit d'innombrables systèmes qu'on n'a pu mettre d'accord; la religion civile n'est qu'une collection de rites et de cérémonies qui varient d'un État à un autre et ne peuvent être rangées dans un ensemble concordant et raisonné. Ainsi, magasin de fictions capricieuses, source de discussions et de systèmes, arsenal où se retrempe l'antipathie des hommes les uns contre les autres : voilà tout ce que le plus savant des Romains a vu

dans l'ensemble des religions antiques. On ne croit pas aux fictions des poètes, on s'en amuse ; on ne croit pas aux explications des philosophes, on les discute ; on ne croit pas aux cérémonies du culte civil, on leur obéit par intérêt politique. Quelle place dans tout cela reste-t-il à ce que nous appelons la foi ?

Mais Varron, qui appartenait à un temps d'incrédulité, n'a pu nous donner une idée exacte de foi païenne. Il faut remonter plus haut, il faut nous transporter dans d'autres contrées, -r- Mais ici, un vague immense nous saisit. Les anciens euxmêmes ont reconnu trois origines différentes à leurs croyances religieuses : — l'effet des phénomènes naturels sur l'imagination : cet effet produit lajU£erstition^t no^ foi; — la déification des grands hommes et des bienfaiteurs de l'humanité; en plaçant le point de départ de la religion chez les hommes ^^on^rrivfi ^ nnft prnfpssînn d'athëîsme : c'était là évidemment le but d'Evhémère ; ^— enfin, la concentration de notions plus f élevées dans les mystères : or, il est de la na- ' tnre de la conscience humaine de ne cacher que la nation.

Vous niez donc, dans l'antiquité, la disposition de l'homme à la foi? Nullement. Par l'adoration des phénomènes naturels, on cherchait des protecteurs; par l'apothéose des grands hommes, on voulait se créer des intercesseurs — surtout dans la donnée réelle, et non evhémèrique, suivant laquelle

les héros étaient admis au nombre des dieux préexistants et supérieurs, et ne constituaient pas Tensemble des dieux. La tendance des mystères constate le besoin d'une espérance après cette vie. Mais la religion antique ne me paraît offrir dans son ensemble que des déceptions sur tous ces points. Les phénomènes et les forces naturelles se résolvent en puissances aveugles, dénuées de propriétés intellectuelles ou morales; Tapothéose des héros n'est en définitive qu'une absorption dans le panthéisme; dans la partie la plus avancée des mystères, la doctrine de la métempsy chose ne présente pas la distinction de l'âme humaine et de celle des animaux ; Tindividualîté de Tâme humaine n'y est que suspensive, et le sort qui l'attend n'est qu'une rotation perpétuelle avec bonnes ou mauvaises chances, ou une absorption dans l'âme divine qui n'est, après tout, qu'un anéantissement mal déguisé.

Cependant d'autres idées pénètrent peu à peu dans cet ensemble corrompu ; une révolution s'opère graduellement dans les âmes des Grecs : peu à peu la pensée d'une divinité spirituelle , supérieure à la matière qu'elle pétrit et transforme à sa volonté, d'un Jupiter protecteur et rémunérateur des bons, châtiant les méchants, se fait jour à travers les ténèbres du paganisme. Mais à qui doiton cet heureux changement ? D'abord à la disposition naturelle de la race hellénique, qui lutte contre les conséquences grossières du système panthéis-

tique, puis à la philosophie. Je défie qu'on me montre une trace incontestable de la notion d'un Dieu juste, pur et bienfaisant, et d'un avenir assuré de récompenses et de rémunérations pour l'âme humaine avant la prédication de Socrate et les écrits de Platon. Il esta constater aussi que, depuis Socrate jusqu'au christianisme, la trace liiisséc par cette prédication va toujours en s'afFaiblissant. La notion du vrai Dieu n'est pas moins effacée chez Aristote et chez Zenon que chez Epicure. I/avocasserie académique de Cicéron est le dernier mot de la philosophie religieuse. D'oii il résulte que Li philosophie de Socrate a manqué doublement î^on but, Isoit du côté de l'influence libre qu'elle espérait \exercer, soit du côté de la réforme qu'elle comptait laussi opérer dans la religion.

L'impression que je montre ici n'a pas été éprouvée de la même manière par la plupart des apologistes du christianisme. On a traité, au contraire, avec un certain degré de faveur les religions antiques, à cause du principe de foi qu'elles paraissaient contenir et de l'idée qu'elles conservaient, quoique affaiblie et dénaturée, du vrai Dieu. On a en même temps considéré la religion comme une victoire sur toute espèce de philosophie. En présence des faits, ces deux opinions me paraissent dangereuses à soutenir.

La superstition païenne n'offre rien pour moi de regrettable : ce que nous considérons comme le sentiment religieux est venu s'y joindre fort tard, et

n'a jamais pu s'y greffer solidement. Je sais qu'on trouve chez les saints Pères la tendance à considérer tous les cultes païens comme des corruptions du culte du vrai Dieu ; mais, dans cette carrière de l'erreur, le premier pas a été décisif : du moment qu'on a reporté l'adoration du Créateur à la créature, la chaîne a été rompue. De nos jours, on a continué de caresser cette idée, avec une espèce de crainte que nous ne croyons nullement fondée. Les mots de trinité^ àUncarnation^ de rédemption^ appliqués sans réflexion ou dans une intention hostile à des dogmes physiques, ont vivement préoccupé les esprits des chrétiens sincères. De crainte d'avouer l'existence de types dont la foi chrétienne n'aurait offert que la reproduction épurée, on a caressé la pensée d'une propagation des vérités fondamentales à travers les ténèbres et les impuretés du paganisme.

Après m'être mûrement occupé de ces questions, je crois pouvoir affirmer que ces deux manières d'envisager le problème sont également démenties par les faits.

Les mystères du christianisme ne sont pas des propositions oiseuses uniquement destinées à exercer l'obéissance des fidèles. Chaque mystère renferme nn problème essentiel pour l'homme, et cependant impossible à résoudre selon nos notions terrestres. Ainsi le mystère de la Trinité renferme la conciliation de la notion fondamentale de Tunité avec celle de la pluralité ; le mystère de l'incarnation renferme

l'explication des rapports de Tesprit avec la matière ; le mystère de la Rédemption explique et corr^ la notion du mal, contraire à Tordre providentieL La Trinité, Tincamation, la rédemption sont donc des notions inhérentes à la nature même de l'homme. La seule question est de savoir comment l'homme conçoit ces notions. Une trinité spirituelle qui gouverne le monde, et qui n'est pas le monde ; nne incarnation dans le temps par Talliance positive de la nature divine et de la nature humaine ; la rédemption par la passion d'un Dieu-Homme que des milliers d'hommes ont vu et touché, et dont ils ont constaté l'existence dans le temps et dans l'espace : voilà ce dont on ne découvre pas le moindre vestige dans les systèmes religieux du paganisme .

Voulez- vous juger immédiatement si les fictions des autres systèmes religieux ont un rapport certain avec les mystères du christianisme ? Posez-vous, en les examinant, ces deux questions : Dieu s'y montre-t-il dégagé de la matière? L'humanité du rédempteur est-elle la condition de l'incarnation et de la rédemption? Sur la première question, il suffit, pour se rendre compte de l'impossibilité du paganisme à dégager Dieu de la matière, d'observer la doctrine des néo-platoniciens après la propagation de l'Evangile. Malgré leurs efforts évidents pour s'incorporer l'esprit et les idées de l'Evangile, leur distinction entre les substances intelligibles et inielligenteSj la supériorité donnée aux intelligibles^ la passivité évidente, le caractère ténébreux de

YAbîme^ le caractère matériel du Plérôme^ conservent à leurs conceptions le cachet de panthéisme qui appartient avec plus d'évidence encore à tous les systèmes qu'ils ont cherché à combiner.

Sur la seconde question, on voit combien Tidée d'une incarnation vraiment réelle et humaine était éloignée de l'antique pensée religieuse, par la répugnance invincible des sectes gnostiques à admettre la réalité de l'humanité du Christ. Si le Christ était Dieu, l'humanité n'était qu'apparente; s'il était homme, disaient à leur tour les Ariens, il n'y avait de positif que son inspiration, et sa divinité n'était qu'une façon de parler magnifique.

Quand on s'est bien convaincu de ce qu'ont de commun avec la matière et d'étranger à l'humanité les conceptions religieuses de l'antiquité, on étudie ces divinités et ces incarnations avec une parfaite tranquillité d'esprit, et l'on ne craint plus pour soimême de prendre un jour les dix incarnations de VichnoUy séparées chacune par 360 mille années humaines, et dans lesquelles le Dieu apparaît comme poisson, tortue, sanglier, lion et nain, pour le type de l'incarnation de Jésus-Christ.

Notre foi n'a donc rien de commun avec les croyances du paganisme : nous sommes ennemis de ces croyances. Nous ne le sommes pas autant de la philosophie. En quoi le système philosophique de Socratese distingue-t-il du système religieux des Grecs? En ce qu'il tend à dégager Dieu de la matière, en ce qu'établissant la spiritualité et la pureté primitive

de l'âme, il prépare en quelque sorte, dans Tîntérieur de Thomme, une demeure à Dieu. Ce qui manque à la philosophie de Socrate, ce sont les moyens de démonstration : il croit à l'efficacité de la démonstration, et les raisonnements, soit chez Xénophon, soit chez Platon, sont presque toujours d'une extrême faiblesse. S'il veut inculquer la pensée de l'immortalité et de la responsabilité de l'âme, il ne lefait qu'au moyen d'hypothèses mythiques qu'il emprunte soit au paganisme, soit aux philosophies antérieures. Sa supériorité est dans le sentiment de la conscience. Quand il dit dans le Phédon : t Le combat est beau et l'espérance est grande, » on dirait que Y espérance a germé dans son âme avant la foi. . Caractérisons néanmoins Vespérance de Socrate. C'est une espérance dans la justice actuelle d'un Dieu bon, ce n'est point V attente d'un rédempteur et d'une révélation. Au contraire, la vie tout entière du peuple juif est dans Tattente. A une première époque d'abaissement politique, les prophètes ont comme touché du doigt le caractère du Sauveur. Plus tard, la nationalité juive s'est retrempée, et quand l'abaissement arrive de nouveau sous les RomaînSj l'effet de la dernière lutte a été tel, qu'on ne veut plus entendre les prophètes que dans le sens d'une royauté terrestre et matérielle. Le Précurseur montre aux Juifs leur erreur ; il annonce que le Sauveur est proche, il le reconnaît à sa vetiue, mais lui-même ne fait que pressentir l'énigme du salut.

Les esprits qui de nos jours se croient les plus favorables au christianisme appliquent à sa formation les procédés de la chimie : tant d'éléments juifs, tant de philosophie grecque. II ne suffit, pour connaître la vérité, que de s'entendre sur la proportion. Malheureusement, il manque à cette opération deux conditions essentielles, des conducteurs et un récipient. Comment des Juifs entêtés à Tidée de la royauté temporelle sont-ils devenus les disciples du Christ? Par quelle voie la philosophie grecque s'est-elle infusée dans les artisans et les pêcheurs de la Galilée? Plus on presse l'examen, et plus le résultat préconisé paraît chimérique.

Enfin, exaltez autant que possible la préparation juive du côté de la tradition , la préparation socratique du côté de la conscience, et vous ne parviendrez pas davantage à nous montrer un rapport humain entre la préparation et le fait qui s'est accompli. Maintenant que le christianisme, par un empire de dix-neuf siècles, s'est infusé dans les veines de l'humanité; maintenant que nous pensons chrétiens^ quand nous nous croyons philosophes, nous ne pouvons nous faire une idée exacte du contraste qui existait entre la disposition générale de l'esprit humain à l'époque de la prédication de TEvangile et la nature des dogmes et des croyances que le christianisme répandit. Aux Juifs , la loi nouvelle montre, au lieu du monarque glorieux qu'ils attendaient, rignominie d'un supplicié ; aux païens, un législateur qui ne dit pas un mot de phy-

ATTRIBUÉES AU CHRISTIANISME. 6t

siqne et qui repousse l'ancienne assimilation de la seienee et de \s, sagesse (assimilation sur laquelle repose en partie la philosophie de Socrate). Ignominisj ignorance, tels sont les mots que les chrétiens écrivaient sur leur étendard, et dont l'effet magique produit la conquête du monde. Les témoins que la nouvelle doctrine enflamme sont les premiers hommes qui ont foi à des vérités surnaturelles. La vaine gloire et les sentiments de la nature sont étrangers à leur dévouement : ils témoignent four la foi contre le doute et la négation qui occupent l'ancien monde.

La philosophie la plus clairvoyante n'avait prévu aucun des moyens, aucun des résultats du christianisme. Quand elle s'est remontrée, grâce à rafTaiblissement de l'esprit pratique du christianisme, elle a offert de nouveau ce caractère d'aveuglement à l'égard de la loi chrétienne. Nos philosophes du iviir siècle sont en face du christianisme, de son action sur les âmes, de son principe de durée, exactement dans la même situation que ceux du paganisme. Nous avons eu nos Lucien, nos Julien, nos Libanius, nos Celse, nos Porphyre, nos Proclus ; comme eux, ils ont mis le doute et la négation en face de la foi ; s'ils n'ont pas demandé la restauration du paganisme, les trois caractères assignés au paganisme par Varron se retrouvent dans leur doctrine : ils ont voulu de même une mythologie pour charmer l'imagination, des systèmes où l'on refait la création pour entretenir la dispute , un culte

extérieur pour retenir le peuple dans F obéissance.

Voyez ce qu'ont fait successivement, et en moins d'un demi-siècle, les auteurs du culte de la Eaison, la Convention avec les fêtes de l'Être suprême, les Théophilanthropes du Directoire, et enfin, plus près de nous encore, la ridicule secte des Saint- Simoniens.

Leur prétention d'agir sur le christianisme et de le perfectionner est donc impossible à soutenir. S'ils ne le comprennent pas, comment le rendraient-ils meilleur? S'ils le comprennent, ils s'y incorporent.

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