CINQUIÈME LEÇON
LE CHRISTIANISME n'eST PAS UN PRODUIT
DE l'ESSENISME.
J'ai dit, dans la précédente leçon, que le récipient et les deux conducteurs manquaient à Topération supposée^ suivant laquelle le christianisme n'aurait été qu'un composé d'éléments platoniciens et juifs.
Je ne voudrais pas que cette assertion conduisît à croire que j'ignore l'affinité des idées chrétiennes avec les idées juives et platoniciennes, ou que je ne tiens aucun compte de cette affinité. Il faut donc que je m'arrête quelques instants à l'étude de cette* double question, afin de ne pas laisser supposer que je néglige ou que je passe volontairement sous silence certains arguments historiques, certaines inductions philosophiques, sur lesquels on a forte-
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ment insisté à diverses époques et encore de notre temps.
Sous ce rapport, je ne puis rencontrer un adversaire plus net et plus explicite que M. Salvador, dans son livre intitulé : Jésus-Christ et sa doctrine [i). Je marque tout de suite la différence que je fais entre M. Salvador et le docteur Strauss. J'ai parlé de celui-ci avec indignation et dédain ; je m'exprimerai sur l'autre avec un sentiment d'estime et d'intérêt pour l'auteur. Le point de départ, l'esprit, l'intention, le talent des deux écrivains sont absolument opposés : l'un a l'impudence de s'exprimer au nom du christianisme, Tautre appartient par sa naissance et une grande partie de ses croyances au judaïsme. L'un n'a qu'une érudition tracassière, subalterne et sans portée ; l'autre a de la clarté dans les conceptions et du charme dans le style. L'un veut détruire pour mettre à la place de la loi évangélique le triomphe de l'orgueil individuel ; l'autre, qui obéit encore à l'impulsion de la philosophie de Rousseau, homme d'une imagination tendre et humaine, combine avec les impressions de cette philosophie une tendance saducéenne qui le conduit à souhaiter le bonheur de l'humanité au moyen d*un néo-juddisme : intention certainement • innocente, et dont on peut se complaire à étudier le développement sans beaucoup d'émotion.
Pour M. Salvador, le christianisme a été le pro-
(1) Réimprimé récemment.
DE l'ess^nisme. 65
duit nécessaire d'un afflux d'idées grecques et orientales sur le vieux londs du jud aïsme. Il y avait mieux à faire : les chefs de la Synagogue, Pharisiens et Saducéens, spiritualistes et matérialistes, ont eu raison de s'émouvoir, et le Christ, honnête homme d'ailleurs, a été justement condamné, selon les lois des Juifs. Alors a commencé un malentendu de dix-neuf siècles, dont reflfet a été de propager par le monde les idées juives, quoique malheureusement altérées dans leur tendance salutaire. Maintenant il s'agit de dégager ces idées, de les rendre à leur pureté primitive, et d'élever ainsi un nouvel édifice qui ne sera ni chrétien ni juif, et qui sera tellement parfait qu'il surpassera les idées juives elles-mêmes.
Je ne me charge pas de justifier à vos yeux l'enchainement logique de ces idées, que je crois avoir exposées avec sincérité. Ce qui m'importe seulement, c'est le parti que, dans l'intérêt de son système, M. Salvador a tiré de certains faits, qui, s'ils étaient exactement rapportés, infirmeraient Tidce que nous avons cherché à donner de la nouveauté du christianisme.
M. Salvador a surtout insisté sur le Livre de la Sagesse par Jésus fils de Sirach. Suivant lui, les évangélistes y auraient trouvé tout rédigés les principes sur lesquels s'est fondée la loi nouvelle.
Il insiste également sur les écrits de Philon — suivant lui, Mangey, et la plupart des protestants, antérieur d'au moins trente ans à Jésus-Christ —
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écrits dans lesquels se trouveraient, sous une forme élégante et propre à captiver les Grecs, tous les éléments de la dogmatique et de la morale chrétienne.
Enfin M. Salvador trouve un dernier argument dans les détails donnés par Philon et Josèphe relativement à des associations et sectes, les Esséniens et les Thérapeutes^ lesquelles auraient réalisé toute la vie chrétienne avant la prédication de l'Evangile.
Ainsi Jésus fils de Sirach et Philon, pour la théorie, les Esséniens et les Thérapeutes, pour la pratique, avaient, avant le Christ, non-seulement tout préparé, mais tout accompli. Je vous demande un peu ce que le Christ est venu faire dans ce monde.
Le fond de la pensée de M. Salvador, c'est que le monde aurait été convertipar le judaïsme, à défaut du christianisme. Le premier fondement de cette opinion est dans Fexistence des prosélytes et dans les assertions de Philon sur la propagation du judaïsme et la certitude de ses victoires dans le monde.
Que le judaïsme eût fait, avant le christianisme, des conquêtes en dehors de son sein, c'est ce dont il n'est pas permis de douter. Il y avait des Juifs par tout l'empire ; ils y possédaient des synagogues florissantes ; les livres de Moïse, traduits en grec, s'étaient répandus. Les Juifs possédaient toute une littérature apologétique et encomiastique en grec ; ils avaient fait de nombreux prosélytes; la plupart
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de leurs synagogaes devinrent le noyiiu des églises chrétiennes. Ce sont là des faits avérés et qne jamais personne "n'a cherché à contester. Mais, malgré ces progrès, ce qni donne la mesure du développement que pouvait se promettre alors le judaïsme, c'est la tranquillité et le mépris avec lequel le monde païen vit les doctrines juives et le urs conquêtesT"
Credat judaeus Apella, Non ego : namque Deos didici securum agere aevum. Nec, si quid miri faciat natura, deos id Tristes ex alto coeli demittere tccto (1).
Vous voyez la sécurité de conscience de Tépicurien, en présence des doctriiies théurgiquos du judaïsme. Comparez ce ton indifiërent et goguenard d'Horace, avant la prédication de T Evangile, avec la crainte féroce de Tacite, quand Rome connut le christianisme (2).
« Repressaque in praesens exitiabilis supcrstitio a rursus erumpebat, non modo per Judaeam, origî- «nem ejus mali, sed perUrbcm etiam, quo cuncta « undique atrocia aut pudenda confluunt celebran- € turque... odio generis humani convicti sunt. »
Evidemment, il n'y a pa-s seulement ici la différence du ton entre les deux écrivains; la preuve, c'est qu'on persécutait comme chrétiens ceux que, comme juifs, on avait laissé tranquilles.
Les prosélytes n'étaient donc pas tellement nom-
(1) Horat. Serm., I, v, ]00.
(2) Annal , XV, 44.
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breux, que Jésus-Christ pût être jaloux de la con^ currence^ comme le prétend M. Salvador.
« Malheur à vouSy Scribes et Pharisiens hypo- < crites, parce que vous faites le tour de la mer et de « la terre pour faire un prosélyte! et après qu'il Test « devenu, vous en faites un fils de Tenfer deux fois « pire que vous (1). »
M. Salvador n'a cité que la partie soulignée du verset ; l'ensemble du texte donne un sens tout différent de celui qu'il en a tiré. Jésus-Christ ne reproche pas aux Pharisiens de faire des prosélytes, mais de parcourir la terre et la mer pour faire un seul prosélyte : ce qui est absolument contraire à la prédication évangélique, laquelle agit sur les masses et ne chercîhe pas à s'approprier isolément les individus, et surtout à leur inculquer, au lieu d'une précieuse instruction, des doctrines détestables.
C'est dans le même système que M. Salvador a cité le témoignage de Philon sur la diffusion du judaïsme.
Effectivement , si on allègue isolément ces phrases :
et Mais ce qui est plus remarquable, me semble - « t-il, c'est que non-seulement les Juifs, mais pres- « que tous les autres, surtout ceux qui attachent t le plus grand prix à la vertu, se consacrent en € accueillant et en honorant cette doctrine. C'est « un privilège exceptionnel qui lui est accordé et
(1) Matth.,XXiri,15.
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c n'appartient à aucune autre. . . Elle attire à elle et c entraîne tous les hommes, Barbares, Grecs, gens c du continent ou des lies, de l'Orient ou de TOcci- ■ dent, de l'Europe ou de l'Asie, toute la terre haibitée de Tune à l'autre de ses extrémités (1)... I Ainsi la Loi excite le zèle et les services des
• particuliers et des princes , et cela bien que I la nation ne soit plus depuis si longtemps pros- « père. Car les affaires de ceux qui n'ont plus la I puissance s'obscurcissent généralement... Aban-
• donnant leurs idées propres, disant adieu aux in- I stitutions de leur patrie, tous les hommes se tour- I neraient vers la Loi seule ; car la Loi, brillant de
• l'édat qui renaîtra des prospérités du peuple, ef- I Êu^ra toutes les autres lois, comme l'éclat du soc leil éteint celui des astres (2) . i On en conclura : 1** que le judaïsme avait fait d'immenses progrès chez tous les peuples ; 2* que Philon croyait fermement à la rapide et entière conversion des Gentils. Mais, sur le premier point, il faut lire les preuves que Philon donne de cette adhésion de tous les peuples à la loi de Moïse ; c'est la célébration du septième jour et la pratique du jeûne, qu'il suppose partout d'origine judaïque. Sur le second, cette phrase à toptatif qui précède l'assertion en apparence si formelle de Philon : i Et s'il y avait une I restauration du peuple vers un état plus brillant.
(1) De Mose^ II, p. 137. Mangej.
(2) Id., p. 141.
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« quelle ne serait pas l'expajisipn, delà Loi ! » mo- 4ifie siugulièreiïi€mtr^xpr.essioiLde sou,atten,te, EIIq s^u^ppose i;ne cjia^çe de supcè^ politique pour le^ Juifs, et subordonne Ipuni conquêtes religieuses 4 ce succès. Ce n'eçt qvijî^çaipnt pas là ce que M. Salyad,or lui a :^t dire.
Maintenant, quant aux sectes qui ont pr^écédé 1q christianisme et qui en ont d'avance, suivant M. Salvador, réalisé toutes les doctrines, il. :feut considérer d'abord si ceux qui nous en ont traîi^inis le tableau, n'avaient poijit uji intérêt à V exagérer,,, et lyiême à le paj:er de quelques-u^qs des cpulieurg propiies ^m cblîistianismefc, Philon et Josèphe nou^ ont raqonté tout ce que nous savons des Esséniens : Philon seul nous ^ réyélé Texistençe des Thérapeutes. 4osèphe,,qui vivait soujs Vespasien, qt qui, ^ racouté la mprt de saint Jieai^rBaptiste d'upe marmère coijifpriïie k, r^vAngile, n'a. pas dit un mot de. Jésus-Christ. Ce §ileftpe éyidempiqnt est affectév Sous Vespasieij,. oq. connaissait Iqs progrès du chrigk tif^nisme,, et Jpsèphq a dit h Ve^p^ien qu'il était (lui Vespasien I) le Messie. Josèphe a, donc eu intéjrê(t. à tran^orter les Qpuleurs et. les doctrines du. cb^i^,-'tianisme à dps sectes antérieures à cette religion^
Basnage Qt.M^ngey ont prétendu, que Bhilon disayait avoir au moins trente ans 4^ plus qpe Jésus?ru Christ,. et M. Salya.dor en,a CQUfilu qjue;?bUPA.ayait écrit longtemps avant Jésus-Christ ce qu'il a dit des Thérapeutes. Tout ce qu'on sait de certain relativement à la chronologie de la vie de !ÇhUon ,^ c'e§t
DF L*iB9SéNISHS; 7t
qu«, Fan 40 de Tëre chrétienne, 3 alla à Rome en ambassade auprès de Galigala, an nom des Jm& d'Alexandrie. D'après mitexte rabbinîque, on a sontenn qu'on n'ayait pas" le droit de s'appeler vtero? chez les Juifs ayant? soîxante-dix ans : or, comme Philon parle de scm âge à Fépoque^ de son ambassade, on en a condu qu'il avait au moins soixantedix ans. Assertion, comme on voit, entièrement gratuite. D'ailleurs, k cette époqne, et en admettant même l'induction de Basnage, Philon devait avoir eu eonnaiïBsance du christianisme et de ses premiers développements. D^oÙTient qu'on n'en rencontre aucune mention dans ses ouvrages? A part, toutefois, ce qu'il dit de ceux qui ne croient à Dieu que dans un intérêt dé- récompenses ou de peines, et pour là foi grossière desquels il croit bon et suffisant le: dogme de la Trinité. — Philon aussi a eu intérêt à transporter aux solitaires^ juifs' les couleurs et les doctrines du christianisme.
Cependant, puisque nous^ ne possédons aucun moyen de contrôle, acceptons les récits de Philon pour exacts et fidèleSj et voyons si l'on doit en extraire les conclusions que M; Salvador en a tirées;
Et d^abord, les^ témoins évangéKques ont-ils nié l'existence dès tentatives quiavaient'dû préparer la voie au christiaaaisme ? Qu'est^ô donc que le Précurseur^ et'quelrôlelui assignerez- vous 7 Jésus dë^ clàr^ que la doctrine de saint Jiean n'est que la préparation à la M' nouvelle;' saint Jean s'humilie devant la grandeur dèJésus-Chriist. Mais Jésus
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considère la prédication de saint Jean comme lui ayant préparé les voies. On pourrait chercher les disciples de saint Jean dans lesEsséniens ou les Thérapeutes. Philon, quoique indiquant vaguement l'existence des Thérapeutes ailleurs qu'en Egypte, ne décrit néanmoins que ceux de ce dernier pays. D'ailleurs, saint Jean, baptisant la foule, ne conduisait pas à la vie séquestrée des thérapeutes. Quant aux Esséniens, je prouverai bientôt qu'ils n'avaient pas la même manière de voir que saint Jean sur quelques points essentiels. Je distingue donc formellement lesEsséniens non-seulement des chrétiens, mais encore des disciples de saint Jean. Je crois pouvoir exprimer, quoique d'une manière moins explicite , la même opinion sur les Thérapeutes.
Si j'isole certains traits du portrait des Esséniens que Philon et Josèphe nous ont laissé, si je les montre séparés des autres Juifs par la recherche d'une vie plus parfaite, exerçant d'ailleurs les arts mécaniques et cultivant la terre ; si je relève le prix qu'ils attachaient à la continence, leur amour de la paix et de la concorde, leur gravité, leur sobriété, leur horreur du mensonge ; si je raconte qu'ils mettaient leurs biens en commun et en confiaient l'administration à des personnages de l'ordre sacerdotal renommés par leur sainteté ; si je les fais voir simples dans leurs habits, ne connaissant ni le mien ni le tien, dispersés dans les villes et dans les bourgades, excerçant l'hospitalité les uns envers les
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autres, professant ropinion que T esclavage personnel est contre nature, et ne conservant pas d'esclave parmi eux; si, à ces traits généreux, j'en ajoute d'autres encore plus précis, tels que leur respect pour les puissances temporelles, l'éloignement qu'ils ont pour les cérémonies du temple de Jérusalem, les sacrifices mystérieux qu'ils substituaient au sacrifice judaïque, leurs repas en commun précédés et suivis de prières, repas pendant lesquels r^e un tel silence que ceux qui passent auprès de la mûson sHmaginent qu'on y célèbre d'augustes mjrstères; si enfin je donne pour complément à ce tableau la ferme croyance des Esséniens à l'intervention de la Providence, à l'immortalité de Ta me, à la responsabilité, aux peines et aux récompenses de l'autre vie, croyance qui leur inspire le mépris des persécutions et des tourments, — évidemment on ne saura plus quelle distinction établir entre les Esséniens et les disciples de Jésus-Christ. Et comme il est prouvé, par le témoignage de Josèphe, qu'au moins dès l'enfance d'Hérode il y avait des saints parmi les Esséniens (Histoire de Manahem, Ant. Jud.^ XY, 13), il en résulte que le Christ n'a été qu'un plagiaire.
Mais il n'a pas dépendu de Fhilon et de Josèphe de ne pas laisser quelques ombres au tableau, et d'après ces ombres nous pouvons juger si l'identité des Esséniens et des chrétiens est aussi complète qu'on avait pu le penser d'abord.
Ainsi, les Esséniens poussent jusqu'au phari-
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saïsme robservation de certaines prescription» de la Loi : leur scrupule sur la célébration du Sabbat surpasse tout ce que le méthodisme a jamais imaginé de plus rigoureux (ils ne satisfont aux besoins naturels qu'en cas d'absolue nécessité) .; ils manifestent pour le serment une horreur au moins égale à celle des^ quakers; leur hospitalité, si généreuse à regard de leurs cosectaires, ne s- étend pas au-delà du cercle de la secte ; enfin le tableau de leur extrême mansuétude éprouve quelques restrictions : saint Pierre, q^ui était vif et faible, s'est armé seul parmi les disciples de son maître et dans son plus pressant danger ; les Esséniens (qui ne possèrdent rien) marchent, armés contre les voleurs; un jugement prononcé demeure sans appel; leur respect pour leur législateur, d'ailleurs inconnu, est tel qu'ils punissent de mort ceux d'entre eux. qui' en disent du maL Malheur à celui qui a contrevenu aux engagements qu'il avait pris en entrant dans l'association, essénienne ; il- est réduit à errer sans secours, n'ayant pour* toute nourriture que l'herbe des champs, et meurt de faim, — à moins que, tour ché de sa misère, on; ne l'admette à résipiscence,, ca qui arrive quelquefois. Après cela s'étonnera-t-om de trouver les, Esséniens engs^és dans la résistance contre les Eomains^ et ser dévouant avec une indomptable énergie aux dernières luttes du fenatisme national?.
La continence desEsfieniens.se distingue dfune manière encore plua nette de lai continence chi^-
D£ l'essénisme. 75
tienne :.ce nQ sont pas quelques hommes qui se dévouent, par exception, à une vie plus parfaite ; — c'est tout simplement l'horreur des Esséniens pour le mariage. Josèphe et Philon en prennent occasion d'exprimer leur façon de penser sur le sexe le plus faible,, et si dans cette opinion il y a un peu du leur, la plus grande partie doit en être mise sur le compte des Esséniens.
c Ils ne recheixîhent ni le mariage ni la posté* rite,, se gardant avant tout de la dépravation féminine et considérant les femmes comme incaparbles de conserver leur foi à un homme (1). »
c Aucun Essénien ne prend femme, pour cette raison que la femme est un être amoureux de soi-mêpie et jaloux à l'excès, qui dévoie facilement les mœurs de l'homme et l'amollit par se& séductions continuelles. Car elle médite des paroles fli^tteuses et des comédies dignes de la scène, pour s'emparer des yeux et des oreilles de ceux qu'elle foule ensuite aux pieds comme des sujets, et de cette manière elle entraîne dans L'emeur l'intelligence qui devait être maîtresse. , Si ^le^a des enfants, pleine d'une insolente confiance,, ce qu'elle insinuait avec détour et ironie, die l'expiime ouvertement avec audace, et, dépoujU^nt. la honte, elle cherche à tout emporter de haute lutte. Aussi chacune est-elle considérée comme un ennemi de la. communauté.
(1) De Beîlo judaïco, II, 8,,2.
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€ Car celui qui est enchaîné par les channes d'une i femme, ou que la nature porte à chercher à avoir € des enfants, n'est plus le même pour ses compati pagnons ; on le regarde comme autre, passé de i rétat d'homme libre à celui d'esclave (1). »
Il y a loin, comme on voit, de ces principes à la Vierge mère des chrétiens.
Les Esséniens étudiaient avec le plus grand soin les écrits des anciens, et Phîlon ajoute qu'ils interprétaient l'Ecriture dans le sens allégorique; ils avaient une connaissance remarquable des secrets naturels, et ils pratiquaient la médecine avec succès. Ainsi, des spéculations physiques se mêlaient à leurs dogmes religieux. Nous avons encore là une indication qui nous éloigne de la doctrine purement intellectuelle et morale du christianisme.
Il fallait beaucoup d'épreuves avant d'être reçu dans la secte des Esséniens. On comptait quatre degrés d'initiation. Il y avait donc des mystères et une gnose essénienne, une science réservée pour les plus purs et les plus élevés en grade. Quoique cette tendance se manifeste dans les premiers siècles de l'Eglise grecque, l'esprit du christianisme a protesté, et la gnose a disparu avec les degrés d'initiation. Les Esséniens, au contraire, allaient beaucoup plus loin qu'aucun vrai chrétien n'a consenti à aller.
Leurs précautions pour la pureté corporelle
(1) Pliil. op. Euseb. Praep, Evang. YIII, 11.
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étaient empreintes de superstitions ; ils pratiquaient tous les jours le baptême par immersion. L'Ëssénien d'un degré supérieur, qui en touchait par hasard un autre d'un degré inférieur, se croyait obligé de se purifier avec le plus grand soin. Ils avaient tous horreur de Thuile, qu'ils considéraient comme impure. Ils persistaient dans la distinction des yiandes. Ils ne portaient que des habits blancs, regardaient la nuit comme plus sacrée que le jour, — d'où l'on voit que si la secte des Esséniens a exercé quelque influence sur le christianisme, c'est en maintenant l'empire de certaines idées et de certaines pratiques dont l'Eglise s'est peu à peu dégagée, surtout grâce à l'influence de l'Église romaine.
Enfin, je dois rappeler les singulières précautions qu'ils prenaient dans l'accomplissement des besoins naturels (Joseph, de Bell. jud. II, 8, 9.) : preuve, selon nous, évidente de manichéisme, ou plutôt de zoroastrisme , introduit par la kabbale d'origine babylonienne ; on y retrouve la trace de la distinction des deux natures et de la réprobation attachée à la nature matérielle , tendance que le christianisme a condamnée par le dogme de la résurrection des corps.
Enfin, ce qui me paraît distinguer complètement la secte essénienne de la doctrine de saint Jean et de celle du Christ, c'est la faveur qui lui était accordée par les princes et surtout par Hérode : ils étaient donc habitués à des ménagements politiques, ils
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n'avaient donc pas cette sainte liberté qui causa la mort de saint Jean et prépara <5elle de Jésus. Nous serions tentés de les confondre avec les Hérodiens de l'Évangile.
J'ai poussé aussi loin que possible dans le détail cette appréciation de la secte des Esséniens , et je n'ai pas eu de peine à démontrer par quelles profondes différences cette secte se distinguait de la loi chrétienne.
Celle-ci n'avait pas pour but de combiner des éléments hétérogènes; elle venait au contraire pour rendre au mosaïsme son véritable caractère et en accomplir le développement. Quand nous examinons les dogmes et les croyances des Esséniens, nous y trouvons un mélange des idées juives et babyloniennes, et peut-être grecques. Le christianisme est à la fois contre le judaïsme stationnaire, contre la kabbale et contre l'hellénisme, non par une démonstration philosophique, mais par un sens profond et divin de la vérité.
Vous étudiez avec admiration les doctrines de la chimie moderne : là vous apprenez qu'une imperceptible infusion d'un corps simple suffit pour changer la nature d'une vaste agrégation. Que dîs-je? la simple altération de la proportion des mêmes principes constituants bouleverse toutes. les conséquences de la formation : vous avez la vie ou la mort , la matière ou la pensée ; vous ne pouvez vous empêcher de rendre hommage au génie du Créateur dans l'ordre matériel; et quand vous re-
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trouvez l'application des mômes lois diins Tordre» intellectuel, vous continuez à juger non d'après les différences, mais d'après les similitudes. Mais avec cet abus des similitudes, ToriginaUrun tableau de Saphaël et la plus mauvaise copie qu'on en a faite devraient être mis exactement sur lîi môme ligne. Ne voyez dans le christianisme ({u'un changement de proportions, j'y consens pour un moment : qui Ta amené, ce changement ? ([ui lui a imprimé le cachet de la perfection ? qui Ta aflVanchi de cette loi de mélange de bien et de mal qui frappe toutes les inventions humaines ? qui lui a communiqué cette prodigieuse fécondité de résultats ?
Mais la croyance à la perfection de l'Evangile n'est-elle pas elle-même un préjugé ? D'après quelle règlejugerons-nous de cette perfection? La conscience humaine n'avait, avant Jésus-Christ, produit rien de semblable : qui nous dit que cette conscience, par ses propres forces et ses lumières naturelles, soit en état d'émettre un tel jugement? Jugerons-nous l'Evangile d'après l'Evangile ? J'accei)te ce cercle en apparence vicieux. Oui, il en est temps encore : le christianisme ambiant peut nous conduire à apprécier et à respecter le christianisme intérieur. Mais hâtons-nous; le mélange impur qui tend à étouffer ce qui reste de sentiments chrétiens dans la conscience vague de l'humanité augmente tous les jours ; tous les jours la matière et l'intérêt obscurcissent notre jugement. Si les hommes qui admettent le christianisme en théorie cèdent h la paresse
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OU à la crainte de lui rendre, par leur exemple, sa haute influence, le christianisme périra chez nous, la dégradation morale en sera la suite, et il appartiendra à d'autres peuples de reprendre ce flambeau que nous avons contribué à maintenir dans le monde.