SIXIÈME LEÇON
LES TUERAPEUTES ET LE MONACIIISME CHRETIEN.
La question que soulevait la secte des Essénieiis ne nous a pas paru douteuse : nous croyons avoir démontré que cette secte n'appartenait pas au christianisme, et, quant à Topinion que les Esséniens avaient servi de modèle aux chrétiens, nous avons fait voir que les dogmes de ces sectaires étaient exclusifs de la doctrine clirétienne.
Le problème que présente la secte des Tliéi'apeutes est beaucoup plus difficile à résoudre, et l'opinion de ceux qui considèrent les Thérapeutes comme les premiers chrétiens de TEglise d'Alexandrie est appuyée par des arguments et des autorités respectables.
Nous nous sommes déjà expliqué sur Topinion tirée de Tâge de Philon. Eien n'est moins établi que le calcul de Mangey sur le rapport de la nais-
sance de cet écrivain avec celle de Jésus-Christ : on donne kPhilon quinze ans seulement de plus qu'au Sauveur; il avait le droit de se considérer comme impropre par son âge aux fatigues d'un voyage maritime, dès l'an 40 de Tère chrétienne. Par conséquent, il a pu connaître les premiers établissements chrétiens en Egypte.
Si Ton songe quels rapports étroits unissaient r Egypte et la Judée dans le premier siècle de notre ère, on ne peut douter que le christianisme ne se soit établi à Alexandrie immédiatement après la mort du Sauveur. Si Ton fixe en 47 l'arrivée de saint Marc et la fondation de T Eglise d'Alexandrie, cela ne veut pas dire que déjà le christianisme n'eût pénétré dans cette ville, et le caractère de chrétiens judaisants qu'on serait conduit à reconnaître chez les Thérapeutes favoriserait cette conjecture.
Maintenant, que penserons-nous des traditions qu'on retrouve chez les Pères, et suivant lesquelles Philon aurait fait un second voyage à Eome sous le règne de Claude, y aurait connu l'apôtre saint Pierre, et que ce serait par considération pour celuici qu'il aurait fait l'éloge des chrétiens de saint Marc, disciple de saint Pierre?
Photius va plus loin : il prétend que Philon avait été chrétien ; mais qu'ayant abandonné la nouvelle religion pour quelque mécontentement, il voulut faire passer les premiers chrétiens pour des secta* teurs du judaïsme.
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Les traditions de ce genre sont traitées avec faveur ou avec dédain, selon que les critiques les jugent plus ou moins favorables à leurs opinions ou h leui's systèmes. L'Eglise les a d'abord recuiûllies avec respect et sans défiance; le protestantisme, avec ses prétentions à^ ultra-christianisme ^ les a pourtant combattues, et comme on s'est habitué à considérer la critique des Protestants comme plus éclairée et plus indépendante que celle des Catholiques, les traditions de cette nature ont été repoussées sans scrupule. Qu'y aurait-il pourtant d'étonnant à ce que le souvenir de certains faits se fût conservé, par la tradition orale seulement, dans une société douée d'une unité aussi puissante que la société chrétienne? Pour rejeter absolument cette espèce de témoignage, il faut qu'il existe un obstacle matériel ou moral à la réalité. Or, c'est ce qu'on ne peut afiSrmer des récits traditionnels sur les rapports de Philon avec les premiers chrétiens, et même son adhésion temporaire au christianisme pourrait trouver un appui dans l'examen de ses ouvrages.
J'ai déjà dit que Philon était le seul écrivain contemporain qui eût parlé des Thérapeutes; il les oppose aux Esséniens. Ceux-ci se livrent à la vie pratique ou active : ils exercent des métiers, l'agriculture, l'industrie. — Ceux-là se livrent à la vie contemplative. On les appelle Thérapeutes^ soit à cause des soins qu'ils donnent à la médecine de l'âme, si supérieure à celle du corps, soit à cause du service qu'ils rendent au Dieu suprême.
Ils abandonnent leurs biens à leurs parents et amis, et par là pratiquent la charité.
Ils quittent leurs familles, renoncent au séjour des villes et vivent en commun. Ils sont répandus en beaucoup de lieux de la terre et même en Grèce; mais leur principal séjour est près d'Alexandrie, entre le lac Maréotis et la mer.
Ils ont des demeures séparées, peu distantes les unes des autres, et un édifice commun, nommé semnée ou monastère. Ils passent six jours de suite dans leurs cellules, uniquement occupés ie la contemplation et de la lecture des livres saints. Ils ne mangent que la nuit ; il y en a dont Tabstinence est de trois jours, d'autres pour qui elle est de six. Des femmes, la plupart âgées, ayant fait vœu de virginité, vivent avec eux. Ils se réunissent le septième jour dans une grande salle, séparée en deux parties par un mur d'une médiocre hauteur, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, de manière que tous les assistants puissent voir et entendre le prédicateur, sans se voir les uns les autres. Après le discours et le chant des hymnes, ils prennent en commun un repas d'une extrême sobriété.
Outre ces assemblées hebdomadaires, ils célèbrent principalement sept semaines consécutives, au bout desquelles a lieu leur fête principale. C'est alors qu'ils prennent le plus solennel de leurs repas, chacun s'assied sur des nattes, de papyrus. Les plus vieux, non d'âge, mais de profession, occupent les premières places ; les plus jeunes font le service.
Toute idée d'esclavage est bannie de cette communauté. On fait un discours pendant le repas ; à la fin, on apporte la nourriture sacrée, le pain et le sel. La fête finit par des chants et des danses qui se prolongent pendant toute la nuit.
Certainement , si on voulait soumettre ce récit au même système d'examen que celui auquel nous Dous sommes livré à Toccasion des Esséniens, nous trouverions encore bien des traits qui ne conviennent pas au christianisme.
Les Thérapeutes expliquent tout par allégories : c'est le système de Philon, que ce Juif a communiqué à quelques-uns des premiers Pères, Origène et Clément d'Alexandrie. Ce système est cependant contraire à Tesprit de FÉvangile. Pour les chrétiens, T Ancien Testament est la figure des faits évangéliques ; mais il n'en résulte pas le droit dont Philon a si largement usé, de ne voir dans les récits de l'Ancien Testament que de grossières figures d'une philosophie plus relevée, qu'il faut savoir en extraire, sauf à briser et à annihiler le fait en luimême. Chez Philon, le fait ne conduit pas au fait, mais à la gnose. Une telle tendance amenait à envisager comme une allégorie l'Evangile lui-même. Si les Thérapeutes ont en effet pratiqué l'allégorie à la manière de Philon, ils se sont éloignés de la voie chrétienne.
Les Thérapeutes avaient pour bases de leurs doctrines, outre les livres de la Loi, les ouvrages des anciens docteurs de leurs sectes. Ce nom à^anciens
n'a pu s'appliquer à la composition tout à fait récente alors des premiers Evangiles. — C'est donc encore là un renseignement contradictoire au christianisme.
Philon, en opposant la pratique des Esséniens à la théorie des Thérapeutes, paraît retrancher le travail manuel de la vie de ces derniers. Or, le travail manuel est comme la base et la condition essentielle de la vie cénobitique chez les premiers chrétiens.
Les Thérapeutes cherchent dans la contemplation une félicité parfaite. Les chrétiens s'attachent aux mortifications comme à une épreuve ; les points de départ de l'esprit des deux doctrines sont donc différents.
Il n'est dit nulle part que les Thérapeutes s'occupent des pauvres et de l'instruction des fidèles. Ils manquaient donc encore à deux conditions essentielles de la vie religieuse chez les chrétiens.
Les Thérapeutes s'abstiennent complètement de vin dans leurs repas : ils ne connaissaient donc pas le vin eucharistique.
Leur nourriture sacrée se compose de pain levé et de sol assaisonné avec Thyssope, par respect pour le pain des tables de proposition, qui était azyme, et pour le sel des mêmes tables, qui était pur. On ne trouve et on ne doit trouver aucune trace de cette distinction dans les usages des chrétiens.
Enfin, les Thérapeutes se livrent à des danses qui peu à peu s'animent et deviennent frénétiques.
Quelque soin que certains critiques, et en particulier Montfaucon, aient pris d'adoucir cette partie du tableau tracé par Philon, on ne peut s'empêcher d'y reconnaître des traits qui s'appliquent difficilement au calme et à la pureté des assemblées chrétiennes. Si quelques solitaires se sont livrés plus tard à de semblables excès, ils ont été blâmés par les^ maîtres de la vie cénobitique, et plus on est persuadé de la pureté de la source chrétienne, moins on est disposé à admettre chez les premiers chrétiens des pratiques si exagérées et si dangereuses.
Voilà ce qu'on peut dire, dans le sens chrétien, contre la vie des Thérapeutes, telle que Philon nous Ta présentée. Mais sommes-nous parfaitement sûrs de la fidélité de son récit ? Le livre de la Vie contemplative est déclamatoire comme tous ceux de son auteur, n contient deux digressions : l'une sur Fidolatrie, l'autre sur les repas des païens, dans lesquels on distingue, au milieu de quelques traits spirituels et précieux, un besoin d'effet et d'antithèse, qui certainement entraîne l'écrivain au delà de l'expression de sa pensée. La vie des Thérapeutes, passant par un tel organe, a certainement pu se charger de traits contraires à la rigoureuse vérité, à laquelle il nous serait si important de remonter.
Philon, avec ses préjugés philosophiques, a pu mal saisir, et par conséquent rendre d'une manière inexacte certains caractères de la vie cénobitique
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des Thérapeutes. Par là, des traits essentiels pour nous, tels que le travail manuel, le soin des pauvres, rinstruction des ignorants, le sens des mortifications, ont pu lui écliapper. En appréciant Vesprit des Thérapeutes, il ne va pas jusqu'à leur reconnaître V humilité^ Taretvo)(7tç. Mais la 5împ/îa'M, l'absence de faste, ûtTuçta, est bien près de l'humilité. D'ailleurs, l'inconvénient de la rhétorique peut encore se retrouver ici. — Pour dire que les Thérapeutes préfèrent la nourriturespirituelle à la nourriture matérielle, il va jusqu'à dire qu'ils n'apportent jamais dans leurs cellules ni patn ni vin^ et en même temps il représente ces solitaires comme enfermés six jours de suite et mangeant une fois par jour. Il faut donc supposer au moins une visite de la part du pourvoyeur. C'est ce qui avait lieu dans les monastères de Nitrie au iir siècle.
Enfin, si Philon a peint les chrétiens judaïsants d'Alexandrie avant saint Marc, il est encore possible d'admettre que les pratiques de ces chrétiens aient été, à certains égards, frappées d'imperfection. C'est ainsi qu'on s'expliquerait l'usage du pain levé, au lieu du pain azyme.
Certaines considérations, après mûr examen, me portent à reconnaître dans les Thérapeutes les premiers chrétiens de l'Église d'Alexandrie. — D'abord le témoignage à peu près unanime des Pères. Saint Jérôme, il est vrai, peut s'en être rapporté à l'opinion d'Eusèbe, qui, pour nous, est souvent suspecte. Mais que dire de Sozomène et de Cassien, qui par-
lent du christianisme des Thérapeutes comme d'un fait avéré?
Il y avait des Thérapeutes, môme en Grèce. — Si ce sont des chrétiens, on conçoit qu'aucun autre antenr n'en ait parlé.
Dans les premiers siècles, les mots thérapeutes et ascètes ont été synonymes. Les mots de semnées^ de monastères^ ne nous semblent pas moins importants dans le récit de Philoii.
La présence des diaconesses, la fraction du pain eucharistique à la fin du repas, sont encore des traits évidents du christianisme primitif.
Enfin, on ne saurait autrement comment s'expliquer la solution de continuité entre les thérapeutes juifs et les cénobites chrétiens. — Comment les sectes juives auraient-elles ainsi disparu? Tandis que si l'on reconnaît chez les premiers chrétiens la tendance à la vie cénobitique, quand ils croyaient encore pouvoir jouir de la sécurité, tendance interrompue par les persécutions et reprise après qu'elles eurent cessé, on se trouve conduit à une suite de déductions tout à fait vraisemblables.
Ainsi, et par une voie toute différente, disparaît encore une fois cet échafaudage d'un proto^ christianisme dont le second n'aurait été qu'une servilc copie. Ou les Thérapeutes étaient tout à fait semblables à ce que Philon les dépeint , et alors les Thérapeutes ont été au moins fort dépassés par les ascètes chrétiens, — ou, conformément à l'opinion que nous venons de développer,
Philon a tracé, sous le nom des Thérapeutes, un tableau altéré et dénaturé du christianisme primitif, et alors il faut renoncer à chercher en dehors de TEglise le principe et le modèle de la vie monastique.
C'est ce que n'a point fait un critique que j'honore et pour lequel j'éprouve toute espèce de sympathies. Dans sou Histoire delà littérature française avant le XI P siècle, M. Ampère a tracé un tableau ingénieux des origines de la vie monastique. Il a vengé le monachisme chrétien des reproches d'égoïsme et d'inutilité ; il a montré que les conditions de charité et de travail avaient été dès l'origine l'âme de la vie monastique. Cette partie de l'examen de M. Ampère nous paraît irréprochable et pleine d'intérêt.
Mais il semblerait, d'ailleurs, à lire cet excellent chapitre de M. Ampère, que le monachisme ait été quelque chose d'antérieur, et par conséquent d'étranger au christianisme ; le christianisme l'a admis, adopté en quelque sorte, comme un mal nécessaire ; il l'a modifié profondément dans son esprit; il l'a corrigé dans ses excès. Les moines n'étaient pas si moines qu'on le pense, c'est là leur bon côté; ils n'étaient pas, pour le plus grand nombre, comme les stylites, perchés sur leurs colonnes. La vie en commun était déjà un progrès sur la vie anachorétique. Le véritable esprit du christianisme s'y trouve, non à un plus haut degré, mais tout autant que dans les autres états de la société chrétienne;
d'ailleurs , les services intellectuels et scientifiques qu'a rendus le monachisme doivent le faire absoudre par la reconnaissance des modernes.
Il y a quelques années, on se serait contenté sans peine du degré d'approbation que M. Ampère donne au monachisme. M. Ampère était en effet en beau chemin : en faisant remarquer que les temps de persécution suffisaient bien à l'exercice des fidèles, et que c'est seulement lorsque le christianisme a connu les dangers du pouvoir et de la sécurité , que les âmes ont senti le besoin de se retrancher dans des sacrifices volontaires , il a émis une belle pensée et laissé bien loin derrière lui ces critiques du protestantisme qui, ne voyant pas de couvent à l'époque des catacombes, en concluent que le monachisme a été une dépravation de l'esprit chrétien.
Néanmoins, Topinion de M. Ampère me paraît avoir Tinconvénient d'excuser le monachisme par ses effets indirects, plutôt que d'en présenter l'apologie et d'en pénétrer profondément l'esprit. L'ingénieux critique a agi, à l'égard du monachisme, comme on faisait il y a quelques années quand on se croyait un hardi défenseur des croisades, pour avoir dit que les croisades avaient eu d'heureuses conséquences pour les arts, l'industrie et le commerce.
Pour moi, je vais beaucoup plus loin que M. Ampère ; je considère le monachisme comme une conséquence nécessaire du christianisme, et j'attribue
à son esprit, à son essence, non à ses effets indirects, le bien immense qu'il a produit.
La thèse que je vais soutenir se renouvellera souvent dans le cours de ces leçons; je ne puis me flatter de l'épuiser en une seule fois; je me contenterai donc de quelques arguments que je crois capables de frapper vos esprits. La loi souveraine du christianisme est, avec la responsabilité de rame, la solidarité de Tespèce humaine. Quand on dit la commune, la ville, le peuple, l'homme, on exprime cette solidarité dans Fordre purement naturel. La théorie du sacrifice une fois accompli (voilà pour les sectes dis&identes) et incessamment renouvelé (c'est la doctrine des catholiques) par THomme-Dieu est la plus haute conséquence de la loi de solidarité. L'homme est tombé avec le premier homme; il a été réhabilité par la Eédemption. Les arrêts de condamnation et de grâce ont été portés comme pour un seul individu, sans distinction des mérites ou des démérites individuels. Je ne discute pas ici sur quelles vérités fondamentales repose la croyance à la solidarité de l'espèce humaine. La seule preuve que je donnerai de ce que cette opinion a d'intime et de profondément enraciné dans la conscience, c'est l'usage qu'on en fait contre le christianisme lui-même. Ainsi, ceux qui nient l'immortalité de l'âme prétendent que cette expression ne désigne que la perpétuité de l'existence dans r homme-espèce.
Dès qu'on admet la solidarité de l'espèce hu-
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maine avec rimmortalité de Tâme, dès qu'on croit à la bonté de Dieu et à la liberté de riiomme, lu nécessité de la prière se présente a Tesprit comme celle d'un acte qui résume toutes ces diverses croyances. On prie, non-seulement pour soi et les siens, mais encore pour tous, et Dieu accepte cette prière collective offerte par un seul homme. Vous vous représenterez facilement, d'ailleurs, la connexion de la prière et du sacrifice ; la prière n'a d'efficacité que si elle est accompagnée d'un acte volontaire d'abnégation, de componction, d'humilité, de charité. C'est sur cette base que repose le monachisme, c'est-à-dire le dévouement particulier de certains hommes au salut et à la rédemption de tous. Le monachisme, suivant la pensée chrétienne, est donc un bien parce qu'il unit la prière et le sacrifice ; les autres œuvres du monachisme, la charité, le travail, la science fructueuse et féconde, ne sont pas des conséquences isolées d'un principe incertain et corrompu, mais le résultat nécessairement bon d'une institution bonne en elle-même. Quand on a posé ces principes, on se tourmente beaucoup moins de l'analogie plus ou moins grande qui a existé entre les solitaires chrétiens de l'Egypte et de l'Asie, et les fakirs de l'Inde ou les prêtres de Cybèle. L'impulsion de la même loi de dévouement, gravée dans le fond de la conscience de tous les hommes, et bien ou mal comprise, pousse le païen à immoler ses enfants à Moloch et le moine chrétien à se soumettre aux plus dures mortifications pour
les péchésdes hommes. C'est , dans ces deux cas sicoraplétement opposés, une conséquence de la solidarité en faveur de laquelle le langage humain proteste sous toutes ses formes ; mais le dévouement, appliqué à la pensée d'un Dieu jaloux et méchant, ou à celle d'un Dieu infiniment bon et juste, passe des ténèbres à la lumière. La loi de la solidarité et des sacrifices a donc comme deux pôles , Tun actif et vrai, l'autre négatif et trompeur.
Cela posé, la ressemblance que Ton croit pouvoir relever entre la nature des austérités des fakirs et des solitaires chrétiens de certaines contrées n'est plus qu'une afiaire de climat , de tempérament et de mœurs. Mais qu'on ne représente pas le monachisme comme une maladie indienne, passant en Egypte, où l'esprit chrétien la modifie, qu'adoptent ensuite la Gaule et l'Europe occidentale, par la seule influence de l'exemple. Pour comprendre l'établissement du monachisme chez les chrétiens, nous n'avons pas besoin de savoir s'il y a des fakirs et des Esséniens avant le christianisme ou concurremment avec le christianisme ; nous reconnaissons la vie monacale comme une conséquence rigoureusement nécessaire de la loi chrétienne.
Maintenant, que dirons-nous de la vocation qui porte à la vie monastique? Parce que le plus grand nombre dans tous les pays et tous les temps n'a pas été appelé à cette vie, en conclurons-nous, comme beaucoup de chrétiens, que la vie monastique est
inutile, nuisible et contre nature? Remarquez Tinconséquence de notre raisonnement, quand il porte sur les matières religieuses : nous admettons la vocation tout exceptionnelle du poëte, de l'artiste, de Facteur même, — et nous nous refusons à reconnaître celle du moine ; nous reconnaissons des vocations exceptionnelles pour Tintelligence, et nous n'en admettons pas pour le caractère.
Ce qu'il y a d'admirable dans le catholicisme, c'est qu'il a admis le droit qu'a l'homme de sanctifier toutes les vocations, toutes les professions, toutes les intentions selon la nature. Depuis la Madeleine jusqu'à sainte Thérèse, depuis saint Nilammon jusqu'à saint Grégoire VII, depuis saint François d'Assise jusqu'à saint Charlemagne, depuis saint Genest jusqu'à saint Siméon Stylite, l'ordre de Dieu a voulu que les vocations extraordinaires fussent fort rares : il suffit de les reconnaître à des signes certains ; le plus certain de tous, c'est l'humilité.
Je viens de prononcer le nom de saint Siméon Stylite. Ici, le courage d'apologie, même indirecte, de M. Ampère, s'est arrêté. Il ne veut plus comprendre la nature du dévouement de ces solitaires ainsi percA^* sur leurs colonnes : saint Siméon et ses imitateurs ne sont pour lui que des fakirs.
Or, l'Église a admis constamment le culte de saint Siméon et des principaux stylites , et notre devoir de foi, de confiance, est de reconnaître que FEglise a eu raison. Sur les traditions pieuses, nous
conservons la liberté de notre jugement. Sur les doctrines, nous cessons d'être catholiques, dès que nous admettons une erreur dans les jugements de rÉglise.
Le seul moyen d'apprécier les dévouements extrêmes, c'est de mesurer la profondeur des maux auxquels ces dévouements venaient apporter un remède. Or, quel jugement porterons-nous des mœurs de TAsie au temps de saint Siméon Stylite? Lisez Topinion de saint Paul sur le paganisme en général dans rÉpître aux Bomains. Représentez-vous ce que c'était qu'un repas à' honnêtes gens chez les anciens. Rappelez-vous encore ce qu'ont été et ce que sont les mœurs de l'Asie avant et après le christianisme, et tâchez ensuite de vous figurer ce qu'avait de salutaire pour les âmes l'abstinence et les mortifications surhumaines d'un saint Siméon Stylite! L'homme cherche toujours à se payer de sophismes dans l'intérêt de ses passions : que de désordres n'autorisons-nous pas par la pensée que nous ressentons des besoins physiques inévitables? Saint Siméon dérange toute la physiologie facile de notre siècle, et ce n'est pas un mal. Il proteste, du haut de sa colonne, de la puissance du moral sur le physique.
Le dévouement anachorétique ou monastique s'est modifié selon les lieux et les circonstances. Pour comprendre la nécessité des grands dévouements à la manière de saint Siméon Stylite, il faut avoir éprouvé ce que c'est que l'enivrement des climats de rOrient.
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D'ailleurs, le dévouement du corps aux plus rodes austérités produisait le dévouement aux dangers et à la mort. De grandes révolutions ont été accomplies par le dévouement exalté des solitaires. Le christianisme, par ses prédications, avait en vain protesté contre les combats de gladiateurs : le goût populaire défendait ce barbare divertissement. Saint Télémaque, solitaire d'Orient, quitte le désert, arrive à Rome, descend dans l'amphithéâtre, veut séparer les gladiateurs, et tombe sous leurs coups. Un moment auparavant, on regardait le solitaire comme un insensé ; après la mort, c'est un martyr. Son sang a fermé la plaie sociale, et Honorius profite de l'impression causée par son sacrifice pour abolir définitivement les combats de gladiateurs.
La grande arme, pour bien juger par le christianisme, c*estle bon sens, mais le bonsens dans sa plus haute et sa plus large acception. Seul ,1e christianisme a tout accepté, tout compris, exécuté le bien sous toutes ses formes. Avec lui seulement on s'élève, en dépit des différences de lieu et de temps, jusqu'à la conception de l'unité humaine : sans lui, ce qu'on prend pour supériorité d'esprit n'est presque toujours que le résultat d'un étroit préjugé. Avec lui, l'esprit gagne en étendue et en justice ; il est l'instrument souverain, le véhicule suprême de la science et de la raison.