‹ De la divinité du christianisme dans ses rapports avec l'histoireChapitre 25 sur 57 · NE DÉCOULE PAS DU PLATONISME · texte numérisé non relu

NE DÉCOULE PAS DU PLATONISME

nuée dans le désert ou la colonne de feu , aussi confuse que la nuée, a vécu dans un état d'attente et d'incertitude, jusqu'à ce que le révélateur divin lui communiquât une notion plus complète de la Divinité. Observez, dès à présent, àqucl point importe la qualité du révélateur : s'il n*est qu'un homme comme nous, comment la nature divine se serait-elle réfléchie dans la sienne de manière à ce que nous puissions en distinguer les traits? s'il est Dieu, au contraire, en même temps qu'homme, il a dû se réfléchir dans son langage une portion de l'essence divine, suffisante, non pour accomplir immédiatement le but de l'homme par la connaissance de Dieu, — car alors que deviendrait la loi de l'épreuve ? — mais pour calmer, par des conceptions d'un ordre supérieur àce quel'homme avait connu jusqu'alors, ces tempêtes et ces désespoirs du doute, ces ambitions de pénétrer les mystères de l'essence divine, qui détournaient rhonmie à la fois de son but matériel et de sa destinée morale. D'ailleurs, à moins que le révélateur ne voulût, dès lors, briser l'homme, il ne lui était point possible de verser dans son âme une connaissance supérieure à sa capacité ; il s'est donc borné à ces images collectives de la vie éternelle : ce sont là les mystères du christianisme.

J'ai dit tout à l'heure comment Platon, malgré le sentiment de la conscience qu'il avait si bien exprimé dans son maître, avait été conduit à la conception d'un Dieu physique et mécanique. Si d'une part, en vertu d'une impression de la conscience, il

ilO LE CHRISTIANISME

démêlait la nature spirituelle de Dieu, de l'autre, il avait besoin de dégrader successivement cette conception supérieure de Dieu pour la rabaisser aux fonctions mécaniques qu'il lui attribuait. De là la nécessité dans laquelle il fut d'emprunter à l'Orient le système des émanations pour rapprocher Dieu de la matière. C'est sur cette nécessité qu'est basée la trinité de Platon. Dieu, l'Intelligence ou le Verbe, TAme du monde, en constituent les trois personnes. Et cependant cette dégradation n'est pas suffisante ; le monde n'existerait que dans l'idée de Dieu, il n'acquerrait pas l'existence naturelle, sans une matière préexistante elle-même, distincte de Dieu, par conséquent égale à Dieu, ce qui conduit nécessairement Platon au manichéisme, à moins que, à l'exemple de Zoroastre, il ne confonde Dieu luimême avec la matière dans l'abîme du temps sans bornes ou de l'être sans distinction. Ainsi la conception du plus grand philosophe de l'antiquité est frappée d'inconséquence et de puérilité. Il ne comprend pas plus l'action pure de l'intelligence qu'un sauvage ne comprend la transmission d'une dépêche télégraphique ou d'un message épistolaire. Parce que l'homme n'a que les moyens mécaniques à sa disposition, il croit donner l'idée de la puissance de Dieu en multipliant indéfiniment les moyens mécaniques ; en vain il suppose que les choses matérielles sont le reflet des idées divines : ces idées elles-mêmes, chez lui, ne sont que le reflet des choses matérielles.

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mettons an* Juif tel que Philon aux prises avec la philoiophie platonicienne. Beprésentona-nouB d'abord Tefiet que produisirent sur lui la séduction du style, la beauté des images, et TéléyatioQ incontestable de certaines pensées. Bappelona-nouB aussi que Fhilon, en infusant Platon dans le judaïsme» croyait reprendre son bien. Souvenonsnous enfin que Tessence du judaïsme consistait à considérer l'Ancien Testament comme l'ombre de . raveniri — * tous les Juifs s'accordant sur ce point, mais différant entre eux sur la nature de la réalisation des promesses. — Philon platonisé ne tombe pas dans l'erreur grossière de ceux qui n'y voyaient qu'un avènement matériel du peuple juif; mais aussi» l'orgueil philosophique Tayant gagné, il espère arriver par ses propres forces à l'intuition divine, et n'éprouve pas l'attente du révélateur, attente qui était le commencement de l'humilité. De là cette greffe contre nature de la philosophie de Platon sur le mosaïsme, du dieu mécanicien sur le Dieu esprit et puissance. Le système entier des allégories de Philon n'est autre chose que l'annihilation des faits de direction et de promesse de l'Ancien Testament, par leur transformation en un symbole de la pure conception philosophique. Engagé dans cette voie, Philon ne pouvait éviter de tomber dans la théologie physique ou le panthéisme. Philon, cont^nporain du Dieu-Homme, ferme les yeux à la vérité, et prétend déduire du judaïsme le Dîeumonde^ Dans sa doctrine, le Verbe^ ou la première

manifestation de Dieu, est identique au inonde; %6(Tiioç comme loyoq sont fils de Dieu, et le sens d'ordre et de beauté inhérent au mot k6(T{ioç voile mal la dégradation que cette importation intempestive du platonisme a fait subir au Jéhovah des Hébreux. Philon tombe dans Tabîme pour avoir voulu pénétrer dans l'essence divine et expliquer ce qui n'est point explicable.

Nous avons vu le Verbe chez Platon, nous le retrouvons dans Philon, nous le distinguerions également comme fils premier-né de Dieu dans presque toutes les théogonies païennes. Soutieudra-t-on pour cela que le Verbe de saint Jean soit puisé à la même source ? Le Verbe de saint Jean ressemble à celui de Platon et des théogonies, comme Vâme des païens ressemble à Vdme des chrétiens, les mystères d'Eleusis aux mystères de l'Évangile. Exprimer à la fois la pensée et la manifestation par la parole, c'est là une opération toute simple de Tesprit, et par conséquent une forme obligée du langage. Ne nous payons donc pas de mots, et continuons de voir le fond des choses. N'avons-nous pas aussi emprunté le nom de Dieu au chaos impur de Tantiquité?

La difiërence souveraine entre les deux Verbes, c'est qu'au lieu du vain anthropomorphisme du Verbe-monde^ la loi chrétienne a fait connaître le Verbe-homme^ et, en efiet, ce qui nous confond peutêtre le plus dans la conception du christianisme, c'est d'avoir enfin compris que tout système de manifes-

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