NEUVIÈME LEÇON
J'ai tâché d'indiquer quel avait été le principe de la corruption des sociétés antiques et de faire voir comment, la conscience humaine étant abandonnée à elle-même, et une vaine recherche de l'essence de la divinité ayant entraîné la raison, les dogmes erronés qui furent la conséquence de cette "- erreur autorisèrent les plus honteux désordres, et
1 opposèrent un obstacle [permanent à l'amélioration des mœurs, L'eflfet cependant ne fut pas partout le même ; l'institution des mystères ne fut pas tout à fait stérile. Dansla Chaldée, et surtout en Egypte, on parvint à constituer la famille sur des bases assez solides, en donnant à la religion un aspect de moralité extérieure. Les prêtres égyptiens divisèrent
en apparence en deux camps tout à fait opposés les dieux du bien et du mal, de la lumière et des ténèbres. On fit de r identification du peuple égyptien avec les dieux de la lumière une affaire de vanité nationale. On retrancha avec soin toutes les conséquences grossières ou cruelles qui jaillissaient naturellement des dogmes adoptés. Le peuple égyptien, dont la nature du sol qu'il habitait et de ses produits avait fait un peuple flegmatique sous un climat brûlant, se prêta docilement à ces instructions : il accepta Tordre jusque dans ses moindres prescriptions, par la raison que nulle part la nature n'est plus réglée, plus constante que dans la vallée du Nil, et parce que Tordre dans ce pays est la première condition de Texistence.
La division en castes, quoique moins rigoureuse- • ment définie et observée qu'on ne Ta cru généralement, imprima à cette docilité un caractère de constance incroyable. Mais aussi la doctrine égyptienne, revêtue d'une majesté extérieure, ne fit aucun progrès et n'en communiqua pas le besoin aux peuples qui Tavaient acceptée. Nous savons maintenant que cette doctrine était ésotériquement aussi hideuse que jamais panthéisme a pu Têtre, qu'elle reconnaissiait comme dogme la fusion et l'identité fondamentale des deux principes, que l'individualité de Tâme, et par conséquent sa responsabilité, n'y étaient que fictives ou tout au moins suspensives, qu'on n'y reconnaissait aucun principe fixe de morale, ce qui mettait les prêtres de l'Egypte dans la
position de gens enseignant au peuple des principes de conduite dont ils n'admettaient pas eux-mêmes la base comme réelle, position qui en faisait des imposteurs et des hypocrites.
La religion de Zoroastre était supérieure à beaucoup d'égards à celle des Égyptiens ; aussi ne devons-nous pas nous étonner de voir les prescriptions de Moïse se rapprocher en plus d'un point de celles, non de Zoroastre qui n'a vécu qu'environ mille ans après Moïse, mais des législateurs primitifs dont Zoroastre n'avait fait que réformer, purifier, ou même tout simplement ranimer le système religieux. C'était le fruit du séjour de Moïse auprès du Madianite Jethro. Zoroastre, admettant, comme les Égyptiens, la lutte des deux principes, prenait, dans le fond du dogme même, parti pour le bon contre le mauvais ; mais l'imperfection de ce système était d'assimiler au [bon principe des corps matériels, les astres, le feu,'la terre, et de repousser avec horreur tout ce qui appartenait à l'empire d'Ahriman, ce qui conduisait à des conclusions ridicules ou odieuses. Les corps des hommes n'étaient pas déposés dans le sein de la terre, parce qu'ils l'auraient souillée ; les purgations mensuelles des femmes étaient assimilées presque à un crime, et, pendant que ces purgations avaient lieu, les femmes devenaient un objet d'horreur, etc.. Au commencement et à la fin, le système de Zoroastre rentrait dans l'unité panthéistique : au commencement, par l'émission des deux principes du sein du principe
neutre, appelé le Temps sans bornes; à la fin, par la purification générale du monde et la conversion d'Ahriman, dogme qui reproduisait, sous une forme brillante, la doctrine de la neutralité.
Mais là où des réformes, plus ou moins avancées, comme celles de TÉgypte et de Zoroastre, n'avaient pas eu lieu, là où les réformateurs et les embellisseurs du panthéisme n'avaient pas rencontré des organisations et des intelligences aussi dociles, Tantagonisme de la religion et de la conscience humaine s'était prononcé d'une manière formelle. Toute aspiration droite de la conscience devenait un crime contre la religion. On avait voulu tenter en Grèce, par l'institution des mystères d'Eleusis, une œuvre à peu près analogue à celle qui avait été accomplie en Egypte avec tant de succès; mais le fond des doctrines, leur corruption et leur vanité radicales perçaient, malgré tous les prestiges de l'art et de l'imagination, malgré tout le secours prêté par la superstition. Le pr ocès de Socrate, c'est la lutte de la conscienc e contre la doctrine des m ystères"; c'était donc^Bîenune entreprise contre la religion que celle de Socrate ; c'était là le véritable sens du reproche à'athéisme qu'on lui adressait.
Il y a encore une protestation, non de la raison, mais de la conscience, dans l'imprécation de Lucrèce :
Tantum relligio poluit suadere malorum !
Nous partageons tout à fait son sentiment , quand
il parle de la religion antique. Nous disons avec lui :
Humana ante oculos foede cum yita jacerct la terris oppressa gravi sub relligiono, Quae caput a coeli regioaibus ostendebat Horribili super aspectu mortalibus instaos.
Mais nous ne croyons pas pour cela qu'Kpicunj ait été la rédempteur, ni que la philosophie atomistique ait rempli le rôle de T Évangile. Et voyez pourtant comme la mission attribuée à Epicure par le poëte s'adapte à la mission de Jésus-Christ.
Quem neque fama deûm, nec fulmina, nec minitanti Murmure compressit ccelum, sed eo magis acrem Virtutem irritât animi, contringere ut arcta Naturae primus portarum daustra cupiret Ergo yivida yis animi pervicit, et extra Piocessit longe flammantia moenia muadi :
Quare relligio pedibus subjecta vicissim Obteritur, nos exaequat Victoria coelo.
Si Lucrèce avait vécu dans d'autres temps, si la corruption effrénée qui Tentourait n'avait pas atteint son âme, s'il eût trouvé autour de lui autre chose qu'une admiration hébétée pour Epicure, il y avait dans ce puissant génie l'étoffe d'un chrétien, et nous devons lui savoir gré de nous avoir éclairé sur le caractère exécrable de la religion antique. Après cela, pour comprendre à quel point nous nous
éloignons de lui, il suffit de rappeler que le principe de sa philosophie,
Nullam rem e nihilo gigni divinitus umquam,
est diamétralement opposé à celui qui fait la base de notre religion, en donnant la seule idée relative que nous puissions nous faire de la grandeur de Dieu : Dieu a tiré le monde du néant.
Ce n'est pas que sur ce fond vicieux et corromjm le véritable sentiment religieux ne pût percer au jour et produire des effets capables de faire illusion aux modernes. Ce que Platon a tenté, c'est-à-dire la greffe des idées élevées et morales sur les noms des dieux panthéistiques, la notion de la Providence appliquée au dieu dont Pamphus disait : « Jupiter, toi qui te roules dans la fiente des chevaux et des mulets, » s'est sans doute réalisé par intervalles, surtout quand la religion consacrait des sentiments naturels, comme le mariage, les soins à donner à l'enfance, le culte des morts. Mais cette pureté plus ou moins positive du sentiment religieux ne doit pas nous faire assister, comme la plupart des historiens, Kollin compris, aux sacrifices des anciens avec une espèce de dévotion, ni nous faire admettre que Claudius Pulcher a été justement vaincu pour avoir donné la bataille quand les poulets sacrés ne mangeaient pas. Ainsi, en regard de la religion du mariage, nous trouvons la prostitution sacrée ; en regard de la consécration de l'en-
fance à la divÎDité, les immolations des nouveaunés ; en regard du culte des morts, les sacrifices liumains. Les apologistes chrétiens ont relevé avec soin les preuves persistantes de ce dernier usage, et Porphyre, l'adversaire du christianisme, fait chorus avec eux. Nous ne pouvons douter que du temps d'Hadrien (second siècle de l'ère chrétienne), on ne sacrifiât encore des victimes humaines sur le mont Lycée en Arcadie ; nous savons que Marins et César, par des nécessités superstitieuses et politiques, ont fait sacrifier des hommes, et nous sommes forcé de reconnaître que la vérité et l'humanité n'ont pas lui un seul instant sous forme religieuse, en dehors du peuple juif, avant l'avènement du christianisme. Après avoir porté ce jugement de l'antiquité dans son ensemble, considérons isolément ce que fut l'esprit romain relativement à la religion, par opposition avec celui des Grecs et des autres i)euples de l'antiquité. Nous trouvons chez les Romains, surtout pendant les premiers siècles de leur histoire, des mœurs plus fortes et })lusj )ures. Le torbleau de ces mâles vertus est partout ; il est inutile de le répéter ici d'une manière imparfaite. Indépendamment de ce que la pauvreté et le besoin d'une lutte perpétuelle contre les autres peuples ont eu de part à la formation de ces vertus, nous devons reconnaître chez les Romains deux prérogatives morales qui les mettent au-dessus de tous les autres peuples
(païens, le sentiment de la dignité personnelle et la liberté des femmes. Chez les Grecs, la gloire des
athlètes égale celle des poètes et des guerriers, et le gynécée est un harem. Chez les Komains, toute distinction qui dégrade l'homme est proscrite ; Tathlète est infâme pour un peuple guerrier ; la liberté romaine est inaugurée par la chasteté de Lucrèce ; Rome, sous Coriolan, est sauvée par l'ascendant d'une épouse et d'une mère ; Cornélie est la mère des Gracques, la sœur de Scipion ; Portia est la femme de Caton, la seconde Cornélie, celle de Pompée. Ces prééminences se continuant en dépit de la corruption de la république, nous sommes de plus en plus convaincu que le terrain que nous avons touché est nouveau. Les Romains avaient-ils emprunté ces vertus au Latium et à Tantique Italie ? Quoique nous sachions très-peu de chose sur l'organisation morale de ces peuples, il nous est pourtant permis de croire à l'originalité des Romains quant à ces points essentiels. Ainsi nous savons, non-seulement par les témoignages littéraires, mais encore par des monuments irréfragables, que la promiscuité des sexes existait chez les Etrusques, et la Rome de Fabricius et de Cincinnatus nous apparaît entre la mollesse des Lucumons et les délices de Capoue.
D'un autre côté, nous remarquons avec quelque étonnement dans la religion des Romains des indications qui nous reportent au système, relativement très-pur, de Zoroastre. Ce n'est pas seulement à cause de la ressemblance du faisceau des licteurs avec le barsom; mais l'institution des Ves-
taies, le culte du feu associé à des idées morales, nous reporte à une origine asiatique. Par quelle voie ces éléments ont-ils pénétré jusqu'à Rome ? C'est ce que nous soupçonnons à peine. Dans F état de la science, nous ne pouvons admettre qu'une seule route. Si les Étrusques ont été une colonie lydienne, ils ont dû apporter de l'Asie des idées et des pratiques empruntées a^^jrî^px fonds fl^^^ifitij^iig^ où Z oroastre a puisé . Les Romains ont évidemment reçu des Etrusques la science religieuse , et Ton a trouvé dans les tombeaux étrusques des monuments qu'on a jugés appartenir au culte de Mithra. Ainsi, les Romains auraient reçu des Etrusques , peuple profondément corrompu, des éléments religieux d'une nature supérieure, et auraient retrouvé l'analogie de ces éléments avec Torganisation morale de la société. Voilà ce qu'il nous est permis de soupçonner, et ce qui continue de nous donner une haute idée des Romains par comparaison avec les autres peuples de l'antiquité. Néanmoins, ne l'oublions pas, Romeest la ville des Lupercales et des Jeux Floraux. Les croyances les plus grossières y étaient célébrées par les symboles et les cérémonies les plus immondes. Les précautions prises par intervalles contre les désordres religieux ne sont, dans l'intention qui les dicte, que des mesures de police ou des décrets politiques. Une fois on chasse les joueurs de flûte, une autre fois les devins de la Chaldée; mais ces ordonnances temporaires ne font que suspendre le désordre et n'y
remédient point. Le sénatus-consulte contre la célébration des Bacchanales est rendu contre la liberté de l'Italie , et , d'ailleurs , les Romains restent foncièrement attachés à la base de la superstition antique, dans ses conceptions les plus grossières. Je me contenterai d'en citer deux exemples qui me paraissent concluants.
Pour comprendre le premier de ces exemples, il faut se rappeler ce que nous avons dit sur l'origine monstrueusement matérielle des dogmes de Tantiquité ; — et encore, si l'on ne s'était attaché qu'à l'idée de production ! Mais Tidée contraire, celle de destruction, amena des conséquences encore plus désastreuses. Dans la nature, les effets de la mort ne sont pas moins frappants que ceux de la vie, et ils affectent l'homme plus vivement dans ses sentiments les plus chers. L'imagination prêta donc à la divinité une jalouse passion contre la vie, et surtout contre celle de l'homme : on crut qu'on pourrait l'assouvir par des victimes de choix, par des immolations partielles. On lui sacrifia les organes qui servent à la transmission de la vie ; des tribus entières se dévouèrent à des débauches infécondes. C'est dans cet ordre d'idées, bien difficile à développer ici, qu'il faut placer la religion phrygienne de Cybèle. — Les Romains venaient d'échapper aux plus grands dangers dans la seconde guerre punique : Annibal, à leurs portes, les menaçait encore. Tout à coup le bruit se répand qu'on a lu dans les livres sibyllins que Rome serait, non*-seu*
lement sauvée, mais élevée au comble de la gloire, si Ton obtenait d'Attale la Mère des dieux de Pessinunte — une pierre informe et probablement un aérolithe. — Immédiatement, ambassade à Attale, consultation de l'oracle de Delphes (le pur, le Dorien, le presque chrétien, suivant les préjugés de la science allemande), qui encourage la demande des Romains et qui répond du succès. On amène à Rome la Mère des dieuœ^ et la confiance du peuple s'élève jusqu'à l'exaltation.
Les infâmes Galles suivirent-ils à Rome leur déesse? L'histoire est muette à ce sujet ; seulement il est permis de penser que la prudence du sénat les écarta du culte de Cybèle. On substitua les assemblées de femmes à celle des Galles, comme on l'avait fait dans les mystères d'Eleusis; on proscrivit la présence des hommes dans ces réunions nocturnes, ce qui n'en établit pas positivement la chasteté, nonobstant l'histoire de la vestale Claudia; mais la profession de foi qui résulte de l'inauguration du culte de la Mère des dieux à Rome, c'est-àdire l'acquiescement à une religion qui autorisait les plus honteux désordres, n'en est pas moins concluante, et ne peut laisser aucune illusion sur le fond des sentiments religieux chez les Romains.
Transportons-nous à plus de cinq siècles de distance, après la diffusion du christianisme. Représentons-nous cette incroyable figure d'Elagabale, empereur androgyne, introduisant le dieu d'Emèse dans Rome^ avec toutes les infamies de son culte ,
donnant pendant trois ans le spectacle de toutes les aberrations dans lesquelles T Orient prétendait confondre le roi et la divinité; réalisant, en un mot, à Rome, le culte et la cour de Sardanapale. Quelle est cette stupeur du sénat, du peuple, des soldats, devant cette incroyable folie? Est-ce le nom d'Antonîn ou rattachement pour le sang présumé de Caracalla, qui explique ce développement si longtemps paisible de désordres inouïs? — Non, c'est uniquement le sentiment religieux. Il n'y a rien que de parfaitement logique, de conforme aux principes et aux traditions dans la conduite d'Elagabale. Il est sacré, il est saint. Il faut quatre ans pour que la conscience, soulevée contre la religion, le frappe et le renverse.
Ainsi, quand on pénètre au fond des choses, rien d'essentiel ne distingue la religion des Romains de celle des autres peuples païens. Ils marchent dans ce cortège des satyres, des courtisanes et des Galles, qui enlace dans un même réseau tout le paganisme; et, néanmoins, le travail qui a fondé la grandeur romaine n'a pas été inutile à la propagation du christianisme. Nous trouvons dans son premier développement l'élément romain. Nous pressentons la siscnification profonde de ces mots : la religion catholiqiLe^ apostolique et romaine. Ceci n'est point un accident : c'est la déclaration de la
f connexité qui existe entre l'unité romaine et Tunité
1 catholique.
\ Je laisse de côté ces grands traits du caractère
privé des Romains que je signalais tout à l'heure : la dignité personnelle, la liberté des femmes; devant la vérité chrétienne, les faibles lueurs'du zoroastrisme pâlissent et disparaissent. Je prends les Romains au moment de leur grandeur suprême et de leur immense corruption. Ce n'est plus un Fabricius ni même un Caton que j'envisage, c'est à la fois le plus c(^ompu et le plus grand de tous, Jules César, et quand je m'efforce à restituer, dans cette tête puissante, les combinaisons de l'intelligence, j'y distingue des éléments de première importance pour la destinée du christianisme, c'està-di re la conception d'unité dans les affaires humaines, l'abolition des pet its intérêts, le calme impartial de la mo narchie (que Dante a exprimé avec tant de génie dans le traité de Monarchia) , et, au lieu du pieu central des monarchies asiatiques, auquel se rivent toutes les chaînes, la création d'un cœur ba ttant sans cess e, principe de toute circulation.
Que Rome ait inauguré ces pensées dans le monde, c'est ce qui me semble hors de contestation. Alexandre a eu plus de génie et de grandeur que César; mais Alexandre a été, comme son maître Aristote, un génie prématu ré. L'état des esprit8~ne pouvait pas plus porter la pensée du maître que celle de l'élève. Chez les Romains, au contraire, l'histoire de la république n'est qu'une gymnastique continue et progressive, destinée à préparer ces grands résultats. Le propre de Rome a
été d e^combi ne r les luttes poli tiques jtvec les émo- [ tions et les en seignements de 1^ conqu ête ; le principe plebéTenT grandit à mesure que se fonde l'empire du peûple-roi; ce principe triomphe et se réalise dans Jules César. Entre la fondation du despotisme sur la base tribunitienne et T avènement du christianisme, ^e place une ère dont les effets n'ont pas été observés avec assez de soin. Du temps de la république, les nations incorporées au grand empire gémissaient sous les proconsuls ; l'autorité impériale, en fondant la surveillance de l'administration centrale,* soulage les provinces et les soude au grand corps dont elles ne penseront plus désormais à se séparer. En même temps, les armées qui alimentaient les guerres civiles, étendent les frontières : Drusus, Germanicus, Corbulon, Vespasien avant d'être empereur, empêchent la nature romaine de s' affaisser dans les délices de la prospérité. Dès lors commence cette vie guerrière^des princes, qui entretient leur énergie par le renouvellement des fatigues et des dangers. Ces deux causes, la bonne administration des provinces et l'application de l'esprit militaire à des entref prises difficiles et profitables , ont empêché les \ fruits de la grandeur romaine de s'effacer entre Jules César et Néron. Cependant il n'y a ni grandeur de vues, ni austérité guerrière, qui mettent l'empire à l'abri des conséquences de la corrupquile mine, ni l'empereur à l'abri de l'enivrement d'un pouvoir inouï. — La folie de Néron s'élève sur
les corps de Barrhus, de Sénèque , de Lucain , de Thraséas; Tempire, ébranlé par cet insensé, a déjà le vertige de la mort, lorsque saint Pierre entre dans Some et 7 fonde le si^e de la papanté.
Vous connaissez les controverses et les doutes de la science protestante et philosophique. Saint Pierre n*a jamais été à Rome ; la papauté est une invention des âges postérieurs, une prétention particulière des évêques de Kome, que le monde ca* tholique, au vrai sens du mot, n'a point reconnue. Nous rechercherons les causes de ce scepticisme; nous restituerons à la chaire de saint Pierre sa grandeur native. Aujourd'hui, il serait prématuré d'entrer dans Texamen de ces grandes questions. Je me contenterai de quelques aperçus qui vous convaincront de la vanité de tous les systèmes opposés au catholicisme.
On vous dit que le christianisme n'était d'abord qu'une réforme juive ; que saint Pierre n'a pas, en quelque sorte, mis le pied hors de la synagogue ; que l'Église de saint Pierre a été entraînée par saint Paul plus loin que le chef des apôtres ne voulait; que la conquête spirituelle de la gentilité était l'idée de saint Paul et non de saint Pierre, pas même celle du Christ. — Tout cet échafaudage croule par un seul mot. Les Juifs croyaient que le Messie amènerait pour eux la royauté universelle ; les Chrétiens entendaient cette royauté dans le sens spirituel. Qu'était-ce donc, si ce n'est la conquête de la gentilité par l'Evangile? Après cela, qu'on
relève les hésitations de saint Pierre sur ce qu'il fallait faire pour ménager dans les premiers temps de la prédication les susceptibilités juives, que saint Pierre ait montré la sage lenteur du pape, et saint Paul la fougue du missionnaire, l'Eglise romaine, qui a confondu les cendres de saint Pierre et saint Paul, vous apparaîtra plus éclatante encore dans Tautorité suprême de la tradition : ce sera là le fruit nécessaire de la discussion, si elle a été conduite avec bonne foi.
Rappelons-nous maintenant la vocation spéciale de saint Pierre, la distribution des dons du Saint- Esprit, la préparation des apôtres à la conquête du monde, la fondation presque instantanée de tant d'églises; quelle tâche particulière échéait à saint Pierre dans Taccomplissement de cette grande œuvre? Je n'hésite pas à le dire, c'était la fondation du siège de Rome.
Ici les deux unités : l'unité matériellede la puissance româînê7nïnîîe""spntuel^ christianisme.
tendaient dès le premier momènTa se confondre. Si vous interposez, entre la fondation du christianisme et cette attraction nécessaire , un intervalle de temps qui équivaut seulement à la durée d'une génération ; si vous attribuez la fondation du siège de Rome, non au prince des apôtres , mais à son disciple, vous vous établissez sur une base évidemment fausse ; vous marchez, non-seulement contre le cours de la tradition, mais encore contre celui de la raison.
Et que m'importe, après cela, que Tarrivée de saint Pierre à Rome ait été obscure, et que les témoignages formels s'en soient oblitérés ! Est-ce que les apôtres avaient une chancellerie ? Est-ce que la parole et, par conséquent, la tradition, n'étaient pas la force et Tâme de l'Église? Ou n'a pas écrit sur la suprématie de saint Pierre, parce qu'elle n'a pas été discutée ; on n'a pas raconte» sa venue à Some, tout simplement parce qu'on la savait. Nierez- vous la mission des neuf apôtres, dont les travaux ne sont pas racontés dans les Actes? Et, pourtant, la moisson de leur parole n'a pas été moins féconde, et les sièges qu'ils ont fondés n'ont pas été moins chrétiens que les autres. Pierre a été humble à Kome, comme la loi qu'il propageait; il a été le servus servorum I)ei^ c'était même trop pour lui que la gloire de saint Paul. L'Eglise de Rome a dû avoir sa crèche comme le Sauveur luimême. L'infaillibilité du Saint-Siège est fondée sur la personne de l'apôtre péclieur et pénitent.
Dans toutes les questions qui ont rapport à l'origine de notre religion, l'évidence matérielle n'est jamais entière; il faut toujours que nous appellions l'évidence morale à notre secours. Il y a une récompense pour la foi qui ne cherche pas ; il y en a une aussi pour celle qui cherche à se confirmer elle-même par la science. Sans cela, pourrionsnous pénétrer dans la profondeur des causes ? et une certaine confiance de notre esprit ne deviendrait-elle pas un obstacle à l'intelligence à la fois
religieuse et historique? Dans le récit du miracle des noces de Cana, un trait m'a frappé par son extrême profondeur : si Tévangéliste avait peint Tétonnement des assistants et leur foi subite en Jésus, nous considérerions un tel tableau comme la conséquence du récit ; mais saint Jean ne va pas si loin, en apparence; il se contente de dire : « Et ses disciples crurent en lui, » Koà èmaTzvrjav eiç oùtov oi lixx&nmt (XxjTot. La vérité ne frappe que les yeux disposés à la recevoir.