‹ De la divinité du christianisme dans ses rapports avec l'histoireChapitre 31 sur 57 · DIXIEME LEÇON · texte numérisé non relu

DIXIEME LEÇON

Je voudrais passer immédiatement de cette société antique, dont il m'a été si difficile d^ndiquer la profonde corruption, à la société évangélique, celle qui inaugurait dans le monde la nouvelle morale avec la nouvelle religion. Le propre du christianisme, c'est d'avoir fait de la vie mondaine de son auteur le type auquel tous les chrétiens essayent de conformer leur conduite : nous avons un guide de toutes nos démarches, un modèle de toutes nos actions; c'est cette condition du christianisme qui a produit le livre que nous avons coutume de lire le plus souvent après FÉvangile, Y Imitation de Jésus-Christ.

Les mceurs du Christ et celles des Apôtres appartiennent donc à rhistoire, en ce sens que, les chré-

tiens ayant agi d'après ce modèle, le but de leurs actions ne peut être interprété solidement, si Ton ne s* est pas rendu un compte exact de la vie de ceux auxquels ils se sont conformés. Pour donner cette base nécessaire à Tétude de l'histoire moderne, .il nous faudra replacer la famille évangélique dans le milieu où elle a vécu, interroger la nature des lieux saints, discuter les harmonies ou les contrastes préexistants avec la doctrine de TEvangile, et faire agir ces personnages merveilleux ou méconnus dans une atmosphère réelle. Autrefois, dans les époques tout à fait religieuses, beaucoup de traits intéressants pour rhistoire se confondaient et s'effaçaient dans le sentiment d'un respect et d'une admiration commune; la prévention a empêché ensuite d'étudier sous leur vrai jour les figures évangéliques ; on a passé d'un culte uniforme à un dédain ou aune négligence uniforme. Aujourd'hui, nous pourrions profiter de la position étrange et intermédiaire où nous nous trouvons, pour mieux saisir les accidents et les variétés du tableau : assez chrétiens encore de ce christianisme latent et à l'état de difiusion qui nous entoure, pour ne pas méconnaître dans leur simplicité la grandeur des personnages évangéliques, et profitant, néanmoins, de l'indépendance dans laquelle nous avons vécu jusqu'à ce jour, pour saisir les traits de nature dans les caractères de ceux qui se groupent autour de la personne du Chj'ist.

Pour accomplir cette tâche, je n'aurais qu'à

suivre le récit évangélique,et à en séparer les détails de mœurs et de caractère, sans me tourmenter davantage de la partie beaucoup plus essentielle du récit, c'est-à-dire les preuves de la divinité de Jésus-Cluist. Je pourrais, sur ce point, m'en référer à la déclaration formelle par laquelle j'ai ouvert le cours de cette année. Cependant, bien que cette déclaration ait été tout à fait explicite, je craindrais que l'impression ne s'en aflFaiblît,si, après l'avoir faite une fois pour toutes, j'avais l'air d'éviter de toucher de nouveau un terrain brûlant et difficile, surtout pour la méthode historique. Il ne suffit pas de dire qu'on doit croire aux miracles de l'Evangile à cause des conséquences de l'Evangile ; si l'on se bornait à cette déclaration, on pourrait craindre que la question de foi ne fût, en quelque sorte, éludée, et l'on se trouverait au moins trèsembarrassé devant l'esprit du siècle, qui ne veut croire à aucun miracle, et qui a plus foi dans l'ordre de la nature que dans la puissance de Dieu. Il faut donc que je redise, et d'une manière plus explicite encore, que sur ce point, qui paraît si essentiel aux droits de la raison, j'ai renoncé à être démon siècle et que je mets la puissance de Dieu au-dessus de l'ordre, prétendu immuable, de la nature.

Depuis la réforme religieuse du xvr siècle, on n'a pas manqué d'une certaine disposition à un compromis entre la puissance de Dieu et l'ordre de la nature. On a voulu circonscrire l'ère des miracles dans les limites de l'Évangile. Aucun des mira-

des que TEvangile raconte ne peut être contesté; il faut les accepter avec toute la confiance du cœur et rhumilité de la raison ; mais quand on a franchi ce cercle de Popilius, la raison reprend ses droits, et les miracles auxquels croit TEglise ne forment plus qu'un tissu d'illusions et d'impostures. Je ne dis pas que la limite soit aussi rigoureusement tracée chez tous les critiques protestants ; je développe plutôt l'esprit du protestantime que je ne constate la rigueur de ses conclusions ; d'ailleurs, avec sa liberté d'examen, quand a-t-il pu limiter la foi ou circonscrire le doute? Quoi qu'il en soit, il est arrivé ce qui devait rigoureusement arriver. Le doute appliqué aux miracles qui ont suivi l'époque évangélique n'a point épargné l'époque évangélique elle-même. Après avoir entamé le système par un bout, on l'a repris par l'autre; on avait proscrit la mythologie catholique, on a parlé de la mythologie biblique; entre ces deux mythologies, il était bien difficile qu'on ne découvrit pas aussi la mythologie chrétienne. C'a été là proprement l'œuvre de l'école rationaliste, dont les audaces, assez habilement dissimulées d'abord sous une apparence scientifique, ont fini par se dévoiler à tous les yeux dans les dernières profanations du docteur Strauss. On s'est aperçu que, volontairement ou involontairement, on avait miné l'édifice jusque dans ses fondements ; on a vu aussi que le dernier espoir qui restait, celui de sauver la morale évangélique du naufrage , était tout à fait chimé*

rique, puisque dès lors s'est produite sans voile la pensée de corriger la morale évangélique, désormais dépourvue de sanction.

Mais qu'importe, aux yeux de beaucoup de gens, ce grand désastre, si la raison humaine, à tout jamais dégagée du merveilleux, y a gagné en force et en sûreté? L'échafaudage précédent soutenait Tédifice ; on ne pouvait Fenlever sans compromettre la solidité du monument. S'il n'a été qu'ébranlé, la raison et la science le raffermiront. S'il est tombé, la raison et la science en recommenceront un plus grand et plus magnifique. On accuse toujours les révolutions au moment où elles ont fait table rase des vieilles erreurs ; plus tard, on bénira l'audace de ceux qui ont enfin écarté un obstacle fatal à l'exercice de la raison humaine et aux progrès de la science.

Je pose ici l'objection dans toute sa netteté. Le merveilleux de l'Evangile n'est pas seulement un mal en ce qu'il impose comme des vérités révélées, au nom d'une autorité souveraine, des faits dénaturés par l'imposture et Tillusion. Le plus grand reproche qu'on doive lui faire^ c'est d'entretenir et de justifier dans l'esprit un malheureux penchant à la superstition qui, dans tous les temps et dans tous les pays, a été le plus grand obstacle aux progrès de la raison humaine* Qu'importe que le christianisme ait affranchi l'espèce humaine de Tadoration superstitieuse de la nature, si les effets qu'on attribuait autrefois aux substances naturelles elles-

mêmes, qu'on supposait identiques avec la Divinité, sont transportés à la Divinité elle-même, telle que la conçoit le christianisme, spirituelle il est vrai, mais agissant d'une manière irrégulière et capricieuse sur les substances naturelles, et renversant au gré des passions ou des intérêts les plus fugitifs de Themme, les moins dignes de Pintervention divine, les lois immuables qu'ellemême a fondées ? N'est-ce pas toujours une conséquence de cette vanité monstrueuse qui nous empêche de mesurer notre nullité à ' l'échelle de l'immensité ? Dans une telle disposition, et avec la domination d'idées semblables, l'observation désintéressée n'est pas plus possible qu'elle ne l'était sous le joug des religions païennes. L'imagination se laisse emporter aux mêmes illusions, ou succombe aux mêmes terreurs. Aussi devons-nous dire comme au temps de Virgile :

Félix qui potuit rerum cognoscere causas, Atque metus omnes et inexorabile fatum Subjecit pedibus^ strepitumque Acherontis avari.

L'époque à laquelle on faisait une part pour la foi religieuse, et une part pour le droit illimité d'observation, a été une époque de transition : ceux qui tenaient ce langage, ou voulaient se ménager une vie tranquille, comme Galilée ou Bacon, ou se refusaient aux conséquences de leurs propres principes, comme Descartes ou Newton ; mais peu à peu les derniers voiles sont tombés, les dernières

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réserves sont devenues superflues, et, dès lors aussi, la marche de l'observation a été plus sûre, les conquêtes de la science plus éclatantes : c'est au milieu de cette lumière toujours croissante que le merveilleux chrétien a dû s'éteindre : ce serait une entreprise rétrograde et vaine que celle qui chercherait à le restaurer ; ce n'est pas en s* adressant à Timagination des femmes, en exploitant les terreurs de la mort ou les regrets des cœurs tendres, qu'on parviendra à reconstruire ce qui est définitivement tombé ; dans ces croyances que vous pensez restaurer, il n'y aura rien que de vague, de mobile, d'insaisissable ; on ne pourra imposer silence à la protestation intérieure, et le christianisme, quelque regret qu'il excite, passera définitivement à Tétat de fait historique, sans relation réelle avec le présent.

Mais vous qui condamnez si rigoureusement, si dédaigneusement notre merveilleux, dites-nous vous-mêmes ce que vous entendez par Tordre de la nature, par ses lois immuables. Ne conviendrez-vous pas, si vous êtes de bonne foi, que les principes que vous aviez cru le plus solidement établis, vous échappent et fondent, en quelque sorte, sous vos yeux ? Et encore si vous arrivez à une démonstration des lois actuelles de la nature, comment saurez-vous depuis combien de temps ces lois existent, et combien de temps elles dureront? Dans une nature où tout est inégalité, obliquité, rétrogradation, précession, fraction, irrégularité,

variété, empiétement, où vous vous épuisez en vain à appliquer à tous les objets, à toutes les lois une règle sûre et uniforme, le sentiment de la fixité ne peut être que relatif pour un esprit bien fait. Aujourd'hui que nous pouvons nous faire une idée approximative de ce qu'a été le globe à l'époque où vivaient les megatheriums et les anoplotheriums de Cuvier, supposons l'existence de la pensée et de la raison humaine dans un de ces êtres étranges, et tâchons de nous figurer comment il aurait combiné les lois immuables de la nature à son époque ; supputons ce qu'il aurait à en rabattre aujourd'hui. 11 est donc insensé de notre part de mesurer la puissance de Dieu à un ordre naturel que nous ne connaissons pas.

Mais ne pouvons- nous tirer de faits transitoires des lois immuables, et à Taide de ces principes renverser immédiatement tous les mystères de la religion? L'un et le multiple sont essentiellement distincts, donc la Trinité est impossible ; tout être nouveau est le produit de la semence déposée par un être antérieur, donc le mystère de l'Incarnation est détruit ; la mort est absolue comme la vie, donc la résurrection est une fable. Et cependant l'atome indivisible, ou la monade, est une fiction; on ignore les mystères de la semence, on ignore la vie ellemême. En tête de toutes les croyances réputées positives, on est forcé de placer un axiome, ou plutôt un mystère; les principes ne sont pas plus connus que l'état de la nature n'est fixé : si en vertu

de ces prétendus principes on résiste îi la voix intérieure qui vous porte à croire au cliristianisme, on sacrifie isa conscience à un fantôme.

Le propre des connaissances scientifiques, c'est de nous inculquer le sentiment, non de la certitude, mais de Tinfini. Si les astronomes nous démontrent que la lumière de T étoile la plus rapprochée de notre œil met des années à y arriver ; si la réunion de tous les mondes, séparés les uns des autres par des espaces incommensurables à notre faiblesse, ne se présente plus à notre esprit que sous T aspect d'un de ces rayons où tourbillonnent ce qu'on a pris si longtemps pour des atomes, quand la lumière pénètre par une étroite issue dans une chambre fermée; si le domaine des infiniments petits ne nous offre pas des abîmes moins profonds, moins incommensurables que celui de l'immensité; si, seulement comme proportion, nous ne pouvons nous faire aucune idée approximative de ce que nous sommes dans le monde ; n'est-ce pas la prétention la plus étrange que de vouloir déduire d'une pareille situation des conséquences positives ? Quel est donc le profit que l'homme retire de ces recherches sans limites? Le profit immédiat de l'action et de l'application. 11 enrichit ainsi, il complète une destinée dont il ignore la source et le but. L'astronomie est positive quant à la mesure du temps et à la navigation, la chimie est positive quant à la prodigieuse variété de ses applications, la physique quant à la vapeur, etc. Les sciences, si incertaines comme

principe, sont merveilleuses comme application. Or qui ne sent combien la position de Thomme devient de plus en plus fausse, embajrassée et dangereuse, à mesure, non qu'il applique les sciences, mais que le sentiment de Tinfini dans la nature le pénètre et le domine ? Si les cieux cessent de lui raconter la gloire de Dieu, cœli enarrant gloriam Dei^ les cieux, dans leurs mouvements, ne lui enseigneront aucune règle de conduite, pas plus que le reste de la nature. Quelles leçons lui fourniront à leur tour les êtres organisés ? S'il considère un microcosme dans une goutte d'eau, il verra les immondes habitants de ces empires inconnus, naître, jouir, détruire et mourir; leçons déplaisir, de cruauté, d'intérêt, de néant. La science, avec son orgueil et son impuissance à déterminer les lois morales, est donc une mauvaise nourriture pour l'esprit de l'homme, si à côté du sentiment de l'infini matériel ne vient se placer le sentiment de l'infini moral, c'est-à-dire le sentiment religieux. Or, admettons que l'observation de la nature nous inspirera un pur déisme, je demande si. relativement à l'homme, la conséquence providentielle en découlera d'une manière rigoureuse. LeDieuxfi vélé par l a scie nce seule ne peut être q ue le Dieu enchaî né à ses propres lois, comme leconc evait Aristote, et indifférent aux infinies petitesses humaine s, comme le rep résentait Epic ure. Dès lors, il manquera quelque chose d'essentiel à l'homme, puisqu'il n'aura de l'esprit religieux qu'un sentiment stérile de Tinfinî,

qui ne Im apprendra rien, ni sur sa destinée, ni sur ses devoirs.

Le christianisme, avec la vie typique de rilomme- Dieu, comble nécessairement cette lacune de Torganisation humaine. L'infini divin s'abaissant jusqu'à l'existence humaine sans rien perdre de sa grandeur, c'est ce dont l'infini matériel avec son application humaine n*est que l'ombre. Considéré sous ce point de vue, le merveilleux chrétien devient une nourriture salutaire, nécessaire même pour l'esprit de rhonmie. Aussi n'est-ce pas par suite d'une maladie héréditaire et incurable de l'esprit humain que le besoin de ce merveilleux résiste à toutes les attaques. Les afflictions, les affections, qui Tentretiennent et le raniment, ne sont pas des occasions de chute, mais des avertissements. Ce n*est pas l'orgueil qui porte l'homme à croire qu'aucune de ses actions n'est indifférente, c'est le sentiment de justice que Dieu a déposé dans son âme. Or, le merveilleux chrétien est le seul lien qui rattache l'homme à son juge : de là encore le caractère inextirpable de la foi chrétienne.

Quant au préjugé qui fait considérer la croyance aux miracles comme un obstacle permanent aux progrès scientifiques, il n'est pas difficile d'en démontrer toute la vanité. On oublie que la foi la plus ardente animait les vrais promoteurs de l'esprit scientifique dans l'Europe moderne, les Albert le Grand, les Raimond LuUe. L'Eglise, qui s'explique catégoriquement sur les miracles de l'Evan-

gile, se contente, quant au reste, de ne pas imposer de limite à la puissance de Dieu. Si elle se proportionne aux faibles, elle est à la hauteur des forts. Elle enveloppe dans son manteau toutes les craintes, toutes les espérances, j'oserai dire toutes les imaginations des chrétiens. Elle leur impose pour unique condition de croire que toute puissance vient de Dieu, que tout bienfait émane de sa puissance et de sa justice, et les plus grands miracles pour elle ne sont que des signes imparfaits de cette puissance et de cette j ustice. Un homme qui tremble devant un phénomène naturel, ou qui surseoit à en rechercher la cause dans la crainte de substituer un fait indifférent de la nature à une preuve de la puissance de Dieu, un tel homme n'est pas un chrétien. Jamais on n'a vu dans la république chrétienne s'affaiblir ou s'obscurcir le besoin de discuter les preuves et de vérifier les faits ; il n'y pas un procès de canonisation qui ne soit un hommage éclatant rendu aux méthodes scientifiques et historiques. La science du moyen âge nous fait voir l'accord * le plus désirable entre le progrès de la raison humaine et le sentiment religieux. A l'abri de l'Eglise, en dépit du joug de fer de la féodalité, au milieu des révolutions et des misères de toute nature, l'édifice de l'observation et de l'analyse s'est reconstruit dans les écoles catholiques avec une promptitude et une sûreté qui confondent l'imagination. Quand Téman- . cipation de l'esprit laïque eut ébranlé la domination religieuse, quand les poésies d'amour et les romans

eurent détrôné la théologie, ce fut alors que le mouvement scientifique s'arrêta , et que le merveilleux de mauvais aloi, escorté d'un mysticisme sans frein et entouré de sortilèges, couvrit TEurope, qui cessait presque d'être chrétienne.

Et, d'ailleurs, combien ne reste-t-il pas de miracles compatibles avec ce que nous considérons provisoirement comme les lois permanentes de la nature ! Les flots, prêts à engloutir une faible barque, s'apaisent au cantique des matelots à Notre- Dame de Bon-Secours ; un mal, qui dévorait un être chéri et résistait à tous les efforts de la médecine, s'arrête devant une fervente prière ; une mère, qui recommande son enfant à son divin patron dans un incendie, le précipite sans accident du haut d'une maison : qui osera dire qu*il ne s'est pas accompli un miracle en faveur de ces matelots, des proches de ce malade, de cet enfant et de cette mère ? Et pourtant rien n'a été interverti dans les lois de la nature.

Maintenant, si je passe du particulier au général, qui peut raisonnablement m'empêcher de voir le doigt de Dieu dans les fléaux et dans les désastres de toute nature, de croire aussi que ce sont les prières des justes qui assurent de bonnes moissons et la prospérité publique ? Et pourtant aucun de ces effets qu'on ne peut raisonnablement me contester n'est dépourvu, en quelque sorte, de son axuréole miraculeuse. Le miracle permanent, souverain, c'est Faction de l'intelligence sur la matière :

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or, la foi implicite à ce miracle est indissolublement unie à Tidée de Dieu.

Ainsi donc, le merveilleux chrétien, loin d^être un obstacle au progrès des sciences, a une action sur Tesprit tout à fait en harmonie avec les dispositions nécessaires à ce progrès. Il communique à la science Thumilité, sans lui retirer l'ardeur et la confiance. On se préoccupe des inconvénients de la superstition dans les âges chrétiens, parce que l'on n'en est qu'à Taurore des conséquences de Tincréduli té absolue. Or, la superstition n'a jamais produit que des maux partiels; l'incrédulité engendrerait des maux universels. Je dis plus, l'incrédulité conduirait à la destruction de toute science. La science pure n'est possible à cultiver qu'à l'abri d'institutions auxquelles le ciment religieux est nécessaire. Or, sous la tension suprême de la science, la faculté d'application s'émousse, et l'application seule serait capable d'entretenir, parmi des masses aveugles et effrénées , quelque attachement pour la science.

Quant aux miracles de l'Evangile, ils sont dominés par le grand miracle, qui ne tombe pas sous les sens^ l'incarnation de Dieu, principe du miracle eucharistique. La foi des apôtres avait besoin d'être soutenue par des preuves matérielles. Sans ces preuves matérielles, comprendrions-nous la confiance de ces pêcheurs de Galilée qui ont marché à la conquête du monde? D'ailleurs, j'ignore si ceux qui se révoltent contre les miracles de l'Évangile,

et surtout contre celui de la résurrection, ont étudié bien attentivement le caractère des récits qui renferment T énoncé de ces miracles. J'ai lu beaucoup de merveilles, orientales ou autres, et j'affirme qu'aucun récit ne renferme les réserves que contient l'Évangile en faveur des révoltes et des répugnances de la raison humaine.

Les apôtres, en nous associant à leurs doutes et à leurs répugnances, engagent peu à peu notre confiance et la subjuguent. . . Quel merveilleux artifice , s'ils veulent nous tromper ! Et qui leur aurait révélé les mystères les plus cachés de la composition littéraire?

Ces doutes, ces combats, ce tableau des opinions, si complètement présenté par l'Evangile, quelques critiques nous l'opposent. Ils réunissent le faisceau des protestations contemporaines contre le miracle. Choisissons donc entre les apôtres et le sanhédrin ; mais ne nous faisons pas illusion sur la portée de notre choix. Si les apôtres nous ont trompés, le dépôt de la vérité nous aura été conservé par ces hommes grossiers, avilis et corrompus dont Josèphe nousa transmis l'histoire. Nous devrons croire les plus menteurs et les plus méprisables des hommes , repousser le témoignage des plus purs et des plus sincères; il faut nous unir aux Juifs, persécuteurs de Jésus-Christ , répétant avec eux : Crucifige eum I En détachant de l'édifice la pierre angulaire des miracles, nous le faisons crouler tout entier.

Et quel sera le profit de cette destruction?

La satisfaction de ne pas contrarier, gêner, humilier la plus respectable à nos yeux de toutes les puissances, notre amour-propre. Nous transformons en lumière absolue la lumière relative, que Dieu nous a donnée pour nous conduire. Nous qui passons et ne durons pas , nous nous complaisons dans la fiction de Timmutabilité et de la durée, et, au nom de ce tribunal imaginaire, nous repoussons le bienfait de la révélation. La répugnance que le savant isolé éprouve à renoncer à ses idées, tous les hommes qui ne se défendent pas contre Tamour-propre de leur savoir et ne veulent pas avouer combien il est forcément incomplet, réprouvent au même degré pour maintenir l'autorité absolue de la science ou de la connaissance humaine. A ce jeu terrible, nous perdons tout : intelligence de notre destinée, justification de notre conduite, base de nos actions , consolation de nos peines, confiance dans la justice et dans la bonté de Dieu ; nous accumulons toutes ces ofirandes sur les autels du néant et du hasard. Quand on ofl^re dans toute sa vérité cet efîrayant dilemme à une âme honnête et à un esprit juste, le choix est bientôt fait. Le plus grand triomphe qui nous soit réservé en ce monde, est celui de la raison snr elle-même.

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