‹ De la divinité du christianisme dans ses rapports avec l'histoireChapitre 32 sur 57 · ONZIEME LEÇON · texte numérisé non relu

ONZIEME LEÇON

l'inspiration des ECRITURES

Je dois m'excuser d'insister aussi longtemps sur un genre de recherches et de démonstrations qui s* éloignent en apparence du terrain propre de rhistoire. Mais quand on est déterminé à donner pour base à Thistoire moderne un principe aussi important et aussi contesté que la divinité du christianisme, il faut admettre qu'aucune des preuves qui peuvent servir à confirmer cette opinion ne doit être négligée . Il est surtout nécessaire qu'on ne suppose chez celui qui s'appuie sur les croyances chrétiennes aucune réticence causée par des doutes intérieurs. Il faut prévenir aussi, dans ceux qu*on prétend convaincre, les objections qui résultent d'un préjugé courant, ou de l'étude imparfaite de la question.

Quand je dis convaincre^ il est bien clair que je

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ne prétends entraîner la foi de personne ; indépendamment de la disproportion de mes forces à la grandeur d'une telle entreprise, ce n'est pas dans une chaire d'histoire qu'on doit prétendre à déterminer d'aussi hautes convictions. Il ne faut pas que les rôles soient intervertis. Chez ceux qui ne sont pas spirituellement de la communion chrétienne et catholique, tout l'effet que je puis espérer de mes paroles, c'est de bien établir dans leur esprit que rien d'essentiel ne m'a échappé au cours d'un si haut examen, que je ne me suis pas fait d'illusions sur la gravité des objections; en un mot, que je me forme une idée exacte de ce que mes adversaires peuvent m'opposer. Au delà de cette tâche, je rentre moi-même dans la foule de mes auditeurs, et je vais demander aux organes du saint ministère la parole qui dompte et qui soutient.

J'aborderai donc un nouvel ordre de questions, pour compléter ce que j'ai à dire du caractère des Evangiles, comparativement aux autres livres. On paraît croire de nos jours qu'admettre l'existence de livres inspirés a quelque chose de contraire aux franchises de la pensée. De plus, si on me concède l'existence des livres inspirés, on est en droit de me demander en quoi consiste précisément le caractère de l'inspiration.

Question beaucoup moins embarrassante pour un catholique que pour un protestant. Si, en effet, l'autorité de la tradition est nulle, si la Bible est un foyer unique d'où découle nécessairement

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toute vérité, si les restrictions apportées à la communication indistincte de la Bible sont un sacrilège, un crime, il doit y avoir dans Tinspiration des livres saints quelque chose d'absolu, non-seulement dans le fond, mais dans la forme extérieure. Aucune parole du texte ne doit présenter d'ambiguïté ; la rédaction doit en être assez précise, assez parfaite pour servir à la fois de pain aux forts et de nourriture aux faibles. On en arrive ainsi à une conclusion pareille à celle de ce théologien protestant du XVII* siècle, qui soutenait que c'était une profanation que de noter des solécismes dans le texte de la Bible. Un livre ainsi divinisé dans ses qualités accidentelles par les mêmes qui rompaient le lien de la tradition et introduisaient le droit de Texamen illimité, pouvait-il conserver longtemps son prestige? Il était impossible d'empêcher de s'entre-choquer les deux forces qu'on venait de créer, la doctrine de l'inspiration absolue, tirant son évidence de la seule vertu des mots, et le droit sans bornes de l'examen. Evidemment, la seconde était davantage dans le sens du mouvement nouveau, portait aussi en soi quelque chose de plus logique et de plus conséquent que la première; aussi, à l'heure qu'il est, les principes opposés de la déification du texte biblique et de l'indépendance de l'examen ne se balancent plus également. Lepiétisme^ dominant dans le protestantisme français et anglais, a le dessous en Allemagne, où le rationalisme triomphe. Quant à nous, j uges impartiaux et non indiffé-

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rents du combat, nous devons reconnaître des causes suffisantes à Texistence du piétisme et du rationalisme chez les protestants. Le piétisme est une heureuse et vertueuse inconséquence, le rationalisme une conséquence plus conforme aux prémisses, mais destructive dans ses résultats. La conciliation, qui ne peut exister entre le piétisme arbitraire et le rationalisme révolté, se trouve pour nous entre la piété régulière et traditionnelle, et la raison catholique.

La Réforme s'est accomplie au milieu d'un cri de réprobation presque général contre la tyrannie de r Eglise romaine, qui ne permettait pas à tous les fidèles Tusage sans restriction de rÉcriture ; et aujourd'hui, quand Tautorité de TEcriture est ruinée par les travaux des critiques protestants, TÉglise catholique se présente avec le droit d'interprétation traditionnelle, qu'elle a toujours réservé comme s' étant seule fait, par une prévision merveilleuse, une position à l'abri de toutes les révolutions de l'esprit humain. L'Eglise a le droit de dire dans quel sens elle comprend l'inspiration de l'Ecriture, sans pour cela qu'elle soit obligée de renoncer à la croire inspirée. La donnée de Tapothéose du texte ne souffre aucun rapprochement, aucune conciliation avec des données d'une autre origine, sans qu'une atteinte mortelle ne soit portée à la croyance fondamentale. Par cela même que l'Église catholique a toujours soutenu que la lumière ne résultait pas nécessairement d'une com-

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munication indistincte de T Écriture, et que Tinterprétation traditionnelle était nécessaire à son intelligence, elle a préparé les voies à une révolution intérieure qui, sans porter la moindre atteinte au fond essentiel des choses, permet d'asseoir la Bible sur une base fixe, définitive, dominante, au milieu des documents de toute nature que révèlent les progrès des sciences historiques. Ainsi, c'est pour nous, catholiques, une chose toute naturelle et même une nécessité que d'établir une distinction entre Tinspiration de T Ancien et celle du Nouveau Testament. Évidemment, le christianisme étant venu accomplir une révolution que Tancienne loi n'avait fait que préparer, les doctrines, les préceptes, les règles de conduite fournies par T Ancien Testament, ne peuvent avoir la même autorité que les doctrines, les préceptes, les règles de TEvangile; sinon, à quoi bon la révélation? Néanmoins, il est résulté de la doctrine de Vinspiration absolue que Ton a attribué, chez les Protestants, une autorité presque égale à F Ancien et au Nouveau Testament. Et même, quand les doctrines ont passé dans le domaine de Taction , comme T esprit de TAncien Testament n'était pas imprégné de cette mansuétude céleste qui conjure l'action des passions humaines, les sectaires donnèrent la préférence aux maximes de la Bible sur celles de F Evangile. Quand ils voulaient justifier un crime, ils avaient toujours un verset de l'Ancien Testament à leur disposition.

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J'avoue cependant que la question d'inspiration qui m'occupe n'est pas sans avoir son côté fort épineux, même pour un Catholique. La raison en est toute simple. Le bilan de la science historique, en regard de la Bible, n'est pas encore établi, et il ne pourra l'être de longtemps. Les notions nouvelles qu'on possède ne sont ni accessibles à tous les esprits, ni autorisées par un consentement universel. D'ailleurs, la science, appuyée sur la méthode, est encore à son début, et le domaine doit s'en accroître immensément. 11 est donc tout simple que la science catholique ne soit pas jusqu'à présent fixée sur les rapports des nouvelles découvertes historiques avec l'autorité et l'inspiration de la Bible. Je ne connais, sur ce point, même de la part d'ecclésiastiques illustres, que des essais incomplets, et dont je me crois le droit, en qualité d'historien et de critique, de condamner nncertitude et la faiblesse. Cette situation transitoire est une cause de malaise pour les esprits. Il n'y a donc aucune témérité, non à trancher la difficulté au point de vue laïque, ce qui est à mille lieues de ma pensée, mais à proposer quelques-unes des bases sur lesquelles il sera possible plus tard d'appuyer définitivement l'édifice.

Ainsi, je crois pouvoir déclarer l'impossibilité où l'on est aujourd'hui de considérer historiquement la Bible comme un livre isolé, et d'où découle nécessairement toute notion certaine sur les premiers âges du monde ; on ne peut pas davantage,

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désormais, donner une préférence absolue au sens apparent que Ton avait cru trouver au texte de la Bible, sur les interprétations raisonnables que peuvent fournir les monuments nouvellement découverts et intei'prétés ; enfin, je vais jusqu'à dire, malgré ce que peut avoir de téméraire une semblable opinion, qui n*a jamais été formellement condamnée par l'Église, qu'on doit admettre, dans une certaine limite, quelques erreurs sur des faits secondaires dans la Bible (par exemple lorsqu'il ressortirait de ses chiffres que le roi Achaz aurait eu son fils Ezécliias à l'âge de onze ans). Je n'en admets pas moins la donnée orthodoxe de l'inspiration, et voilà sur quoi je fonde ma conviction.

Quand, dans le siècle dernier, on commença à avoir accès aux sources orientales, on s'imagina, que dis-je? on espéra quQ chaque document nouveau porterait un coup à l'autorité de la Bible, Un moine irlandais du ix* siècle a laissé une carte manuscrite du monde divisé en trois portions égales : l'une pour l'Irlande, l'autre pour la Palestine, et la troisième pour le reste du globe. On crut que, moralement, l'effet des nouvelles découvertes serait de restreindre la place de la Judée, démesurément agrandie par le préjugé chrétien, aux proportions réelles de cette contrée dans le monde. Il ne devait rien rester, après cette irruption de TOrient. du caractère original et dominant de la nation juive, et Bossuet, pour avoir donné les annales hébraïque? comme un résumé de l'histoire universelle, devait

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être rangé sur la même ligne que le moine irlandais. L'effet a été et sera surtout, dans la suite, tout autre qu'on ne s'y attendait au xviir siècle. La différence fondamentale de la religion juive et des autres religions, son immense supériorité, le génie persistant de ce peuple, chez lequel l'exercice nécessaire de la liberté a maintenu l'empire de la doctrine traditionnelle contre mille causes de destruction sans cesse renaissantes, la valeur de ce filon, qui traverse sans interruption les couches du paganisme , ce sont là autant de considérations dont l'étude comparative de l'Orient augmentera de plus en plus l'importance. On reconnaîtra alors que les rédacteurs des Livres Saints ont été réellement inspirés, parce que, sans la volonté de Dieu et ses injonctions directes, ses promesses formelles, la préparation du judaïsme aurait été impossible. Le peuple hébreu a possédé tout ce qui lui était nécessaire pour l'action et la résistance ; il a attendu le reste, et les génies supérieurs de la nation l'ont prédit. Un tel état de choses se comprend nettement, sans qu'il soit nécessaire de faire intervenir l'élément de ce que nous appelons^ à proprement parler, la science. Aussi, le point de vue sous lequel nous envisageons la Bible a-t-il beaucoup changé, sans pour cela que l'autorité de la Bible ait été affaiblie dans les esprits sincères et éclairés. On a battu sage» ment en retraite sur la physique et l'astronomie de Moïse ; ses vues sur la succession des êtres dans la création sont réellement inspirées ; mais il ne s'en»

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suit pas que le Pentateuque soit un manuel de géologie. On verra plus tard comment, dans Tordre de rhistoire et des traditions, on pourra et on devra même faire la part de l'allégorie dans certains récits de Bible. Mais comme, en compensation, le jugement se sera aflFermi sur la destinée providentielle, sur le caractère d'élection du peuple juif ; comme la faiblesse, la misère et les vissicitudes de ce peuple, loin d*aflFaiblir l'idée supérieure que nous devons en avoir, serviront au contraire à confirmer dans les esprits la grandeur souveraine de sa mission, l'inspiration, entendue dans un sens plus large, n'en sera que plus hautement évidente, et la proportion observée par Bossuet, dans le Discours sur V histoire universelle ^ entre les annales des Juifs et les souvenirs des grandes nations de TOrient, sera acceptée par tous les esprits.

Il est clair que l'inspiration de l'Évangile ne peut être entendue dans le même sens que celle de l'Ancien Testament. La doctrine de TÉvangile n'est point préparatoire, mais définitive. La présence et la parole de l'Homme-Dieu ne laissent point de place possible à Yerreur de fait. Vainement s'appuyeraiton sur une distinction entre l'Homme-Dieu et ses disciples pour supposer une erreur, non dans l'auteur du christianisme, mais dans ceux qui ont recueilli ses paroles. 'Si les disciples directs de l'Homme- Dieu n'avaient pas été pourvus d'une force supérieure à celle qui soutient les autres hommes, s'ils avaient eu, comme nous tous, leur part d'erreur et

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d'illusions, rimportance de la communication divine serait certainement affaiblie à nos yeux. Aussi l'idée de l'inspiration absolue résulte-t-elle, au moins quant à Tessence des choses, de notre foi en Jésus- Christ et en TÉvangile. Malgré cela, nous différons essentiellement des Protestants, en ce que nous ne reconnaissons pas au texte de TEvangile une vertu irrésistible et indépendante de Tinterprétation traditionnelle. Il nous suffit qu'il ne puisse y avoir d'erreur, ni de principes ni de faits, dans l'Evangile ; mais l'inspiration de ceux qui l'ont écrit est encore plus celle de la conscience que celle de la science. C'est pour cela que l'intelligence de l'Évangile est une étude dans laquelle nous avons besoin de guide : la netteté de l'intention n'exclut pas nécessairement l'obscurité de la rédaction; l'imperfection littéraire dans l'Evangile ne peut être un motif de doute, ni de reproche : l'inspiration, absolue dans le fond, n'est absolue ni dans la forme, ni dans les effets.

L'Évangile me parait évidemment écrit en dehors de la science, et même contre la science, telle que les hommes l'entendent et l'exaltent. Si l'Évangile avait été conçu dans l'esprit de la science, il aurait immédiatement exclu la grande majorité de l'espèce humaine. Au contraire, le Christ appelle à lui tous les hommes sans distinction de connaissances, et, tout en désignant l'homme, il tient à lui conserver le mérite de ses actions : c'est ce que saint Paul a si admirablenlent exprimé par la /tberté évangélique. Le Christ est remonté au ciel

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après avoir fondé Tédifice intellectuel de V Église, et sans qu'il y eût plus que la première pierre de Tédifice matériel de posée comme fondement ; ce n'était pas pour qu'il n'y eût jamais d'édifice matériel (erreur capitale des réformateurs du xvi" siècle), mais pour que l'édifice matériel fût bâti par de libres ouvriers. Dès le premier jour de la mission isolée des apôtres, l'élément de discussion entre dans les affaires de l'Église, Rien de tout cela n'eût existé si la prédication de l'Homme-Dieu eût eu un caractère scientifique.

Aussi l'absence d'erreur dans TÉvangile reposet-elle encore plus sur l'élimination des questions scientifiques que sur la solution apportée à ces questions. Ce résultat négatif, loin d'affaiblir Tadmirationque nous devons à l'Evangile, est au contraire unmotif de l'accroître. Le Christ n*a point réfuté la fausse physique d'Épicure; il n*apris à parti aucun système de philosophie; il n'a procédé ni par catégories, ni par définitions ; il n'a pas employé une seule fois l'arme de la démonstration logique ; la vérité, dans l'Évangile, n'est point à l'état de lumière concentrée, mais à l'état d# lumière diffuse : elle ne frappe point, elle pénètre ; elle ne provoque pas la raison à la lutte, elle l'enlace et la subjugue ; en même temps, c'est une proposition fausse et étroite que de soutenir que Jésus-Christ s'est adressé d'une manière exclusive au sentiment ; son action sur l'intelligence n'est pas moins évidente que sur le cœur ; sa supériorité, son privilège, c'est

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de s'adresser à rhomme tout entier, sans distinction de rintelligence et du sentiment.

On s'imaginera peut-être que T Evangile aurait dû prévoir la commotion que donneraient à l'esprit humain les grandes' découvertes produitespar le télescope et le microscope, et par conséquent communiquer d'avance à l'homme une idée de sa propre place, de la place accidentelle et immensément secondaire de notre globe dans le système de l'univers ; mais ce serait là une idée essentiellement fausse et à laquelle rien n'autorise à s'arrêter. Jamais la science ne détruira chez l'homme l'effet du témoignage habituel de ses sens. La terre pour nous est le type de l'immobilité; le globe^ c'est Vunivers. La marche du soleil mesure pour nous le temps, et les rayons fécondent les sueurs de l'homme ; les étoiles sont la parure du ciel : heureuse persistance de l'illusion ! C'est qu'en effet l'homme ne doit pas s'humilier devant l'infini de la nature, mais devant l'infini de Dieu.

Ainsi le Christ se contente de profiter des impressions naturelles de l'homme, et, complétant l'homme indépendamment de la science, il le prépare à la résistance qu'il devra soutenir plus tard contre la science. Tout, pour lui, disparaît devant le besoin de fixer la loi morale de l'homme ; nonseulement il ne lui communique pas de notions théoriques , il s'abstient de toute initiation pratique dans Tordre matériel. Quand, chez les Grecs, on voulut donner une base morale au culte des

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dieux , on supposa que ce culte était un monument de la reconnaissance des hommes pour des bienfaits reçus : tous les dieux étaient des inventeurs d'arts utiles. Les guérisons des malades ne sont que des signes de la puissance de Jésus-Christ ; mais il n'a pas laissé une recette pour le corps. Le dictame qu'il apporte est celui de l'âme , et son propre corps qu'il donne en nourriture à l'homme n'a nulle part été présenté comme un obstacle à la maladie et un retard à la dissolution de notre existence terrestre , tant l'Eglise est restée, sur ce point comme sur les autres, fidèle à Tesprit de la mission évangélique !

On ne doit donc, en aucun cas, objecter contre le Christ, qu'il ait semblé ignorer telle ou telle loi de la nature ou qu'il n'ait pas jugé à propos de faire connaître à l'homme ce qu'il savait divinement. L'omniscience de l'Homme-Dieu ne reçoit aucune atteinte de cette indifférence ou de ces réticences. Mais si le Christ n'a point propagé de connaissances scientifiques, il ne doit pas non plus avoir admis d'erreurs matérielles, et TÉvangile ne doit contenir aucune trace de semblables erreurs.

DODZIÈUE LEÇON

On comprendra tout à l'heure l'embarras que j'éprouve en commençant cette leçon; ce n'est pas seulement parce que je dois encore aujourd'hui fatiguer votre attention en insistant sur les preuves de la divinité du christianisme, mais par la crainte que j'éprouve plus que jamais de traiter d'une manière incomplète une question d'une extrême gravité, ou de compromettre l'importance de ce sujet, si je ne trouvais pas dans vos esprits la disposition attentive et sérieuse, sans laquelle la question qui va nous occuper pourrait devenir matière à scandale et à dérision. Quant au risque que je cours moi-même à passer auprès des auditeurs prévenus pour un esprit faible et rétrograde, si j'avais dû

reculer dans la voie que je suis, je n'aurais certainement pas attendu ce moment.

J'ai tâché de définir la sorte d'inspiration qui règne dans la rédaction de l'Evangile ; j'ai montré qu'il était impossible d'y admettre l'existence d'une erreur, même matérielle : non que le Christ ait propagé des connaissances scientifiques ; mais la présence de THomme-Dieu exclut la possibilité de l'erreur, et les évangélistes sont trop près de l'inspiration directe, pour qu'on suppose chez eux la même faiblesse que chez les autres hommes. Les écrits des évangélistes et des apôtres sont, sous ce rapport, importants à comparer avec ceux des apologistes du second siècle. On voit qu'au milieu des dangers de toute espèce qui assaillaient le christianisme et des difficultés qui entravaient sa propagation, des hommes de toute origine, apportant dans la profession de la foi nouvelle la trace des croyances antérieures, y produisaient l'effet d'une végétation parasite dans un champ productif ; les défenseurs les plus actifs et les plus sincères du christianisme admettent une foule d'opinions erronées : saint Justin, saint Irénée, Tertullien, en sont des exemples frappants; il y a, quant à la pureté des doctrines, la même distance entre eux et les apôtres que le temps en a mis. C'est avec d'incroyables efforts que l'Église résiste à cette invasion d'opinions hétérogènes, dont il nous est resté un monument précieux dans le livre de saint Epiphane sur les hérésies : la pureté de la doctrine ne recommence

qu'au concile de Nicée, que la pacification de TEglise a seule rendu possible.

Le Christ n'a pu commettre d'erreur, il n'a pu en admettre dans l'opinion des autres, il n'a pas dû profiter d'une erreur commune à ceux au milieu desquels il enseignait pour établir sa doctrine et la soutenir par des prestiges apparents. Quand on parcourt les monuments littéraires de l'époque où l' Evangile fut prêché, on ne saurait assez s'émerveiller de l'absence de tout appel à la magie ou à l'astrologie et aux divers procédés de divination dans les récits évangéliques. Jamais le Christ n'est saisi par un accès d'enthousiasme, jamais il n'afiecte le ton de l'oracle. Aujourd'hui on s'étonne peu de l'absence de ces traits, soit parce qu'on connaît mal la nature des erreurs dans lesquelles l'esprit des anciens tombait habituellement, soit en vertu de la seule routine, qui ne compte plus pour rien une révolution, précisément à cause de son entier accomplissement. Cependant, il n'y a pas un chapitre de Tite-Live, une lettre de Cicéron, qui ne renferme plus de superstition divinatoire que l'Évangile tout entier.

Il y a plus, l'esprit de l'Évangile est manifestement contraire à la thaumaturgie antique. Dans le récit de la tentation dans le désert, le démon propose à Jésus-Christ de donner un signe matériel de sa puissance en se précipitant du sommet du temple, avec la certitude que les anges viendront le secourir, et il se refuse à cette manifestation.

Les Pharisiens lui demandent un signe dans le ciel

comme preuve de sa mission, et il répond positivement qu'il ne laissera d'autre signe que celui de sa résurrection, nécessaire pour établir le dogme de la résurrection des corps.

Quand le Christ est attaché à la croix, les Juifs lui rappellent par dérision qu'il a déclaré pouvoir rebâtir le temple en trois jours, et Tévangéliste explique que cette déclaration est métaphorique, et qu'elle s'applique au temple de son corps, par conséquent à sa résurrection.

«S'il est roi d'Israël, qu'il descende donc de la croix et nous croirons en lui l » s'écrient les Prêtres et les Scribes, et Jésus-Christ, sans leur répondre, accomplit son douloureux sacrifice.

Tandis que Ton considère surtout l'Evangile sous l'aspect du merveilleux qu'il renferme, tous ces traits réunis devraient nous faire voir l'Evangile se détachant en simple et en clair sur le fond de l'antiquité, bien autrement envahi par le merveilleux.

Et remarquez que c'est précisément le même fond de thaumaturgie orgueilleuse ou magique qui règne plus tard dans l'école néoplatonicienne.

Ainsi, sans appareil scientifique, l'omniscience de Jésus-Christ brille en ce qu'il ne tient aucun compte d'opinions qui régnaient universellement de son temps. Ses miracles sont tous en rapport avec les sentiments humains ; ils ont pour principe et pour objet la charité ou la foi, de même que le miracle de la résurrection est aussi le miracle de l'espérance. A plus forte raison doit-il s'abstenir de

profiter de l'erreur de ceux à qui il s'adresse, pour produire en eux la conviction par Tapparence d'un prestige.

Notre conviction étant bien affermie sur tous ces points, que devons-nous penser des nombreux récits de possession que renferme TÉvangile ? Il n'y a rien à quoi Ton soit moins disposé à croire de nos jours qu'au fait de \2i, possession, et, comme nous avons pris l'habitude d'expliquer par des causes phvsiques les phénomènes qu*on attribue dans rÉvangile à l'occupation du corps de l'homme par le démon, nos idées, que nous croyons bien sûres et bien fixes, sont donc en opposition manifeste avec la croyance dont témoigne l'Evangile. Sera-ce donc là une pierre d'achoppement ? S'il y a erreur évidente dans la croyance à la possession, le Christ a-t-il partagé cette erreur ? L'aura-t-il négligée comme peu importante ? En aura-t-il profité ? Remarquez que si l'erreur est constante, elle est autant de l'ordre moral que de l'ordre physique, ce qui en rend les conséquences encore plus graves. Cette difficulté nous ne pouvons la tourner, comme on a souvent cherché à le faire, même dans l'Eglise catholique (entre autres dom Calmet). La netteté de notre déclaration précédente nous oblige d'aborder l'obstacle de front ; toutes les explications qu'on a proposées sont en effet des faux-fuyants insuffisants et misérables.

Les rationalistes de l'époque intermédiaire nous disent que, les Juifs ayant rapporté de la captivité

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de Babylone la croyance que des génies étaient répandus dans toute la nature et présidaient à tous les phénomènes de Tunivers, ce préjugé a donné naissance à celui delà possession. Mais si ce préjugé dominait dans l'Évangile, d'où vient que nous ne voyons pas paraître le génie de la tourmente dans le récit de la tempête sur le lac de Génézareth, celui du Jourdain dans le baptême de Jésus- Christ, etc.? La croyance à la possession n'a donc pas l'origine babylonienne qu'on lui attribue.

Cette croyance des Juifs ayantimprégné leur langage, dit-on, les faits d'obsession ne doivent pas être pris au pied de la lettre. L'esprit muety V esprit de faiblesse^ c'est simplement le mal de la faiblesse, le mal du mutisme. Les esprits impurs parlent par la bouche des possédés ; c'est que les faux possédés, qui croient l'être, parlant d'eux-mêmes, s'imaginent que les démons parlent par leur bouche.

Tout cela est insoutenable, quand on se rappelle que le Christ adresse la parole aux démons, qu'il leur commande, et que, dans ses paraboles mêmes, il admet, sans contestation, le séjour des esprits impurs dans le corps de l'homme, leur expulsion et jusqu'à leur retour.

Cette dernière considération exclut l'explication qu'on pourrait tirer du ton emphatique et poétique des Orientaux. Ce ton, qui domine dans l'Ancien Testament, n'a laissé pour ainsi dire aucune trace dans r Evangile j surtout dans la partie du récit où

le Christ se montre en rapport avec les hommes. Ainsi, on peut établir une distinction entre la réalité spirituelle et la réalité matérielle dans le récit de la lutte du Christ et du démon dans le désert ; il n'y a pas, par exemple, de montagne de laquelle on puisse apercevoir tous les royaumes de la terre. D'ailleurs, il n'y a pas eu de témoins de cette phase de la vie mortelle de THomme-Dieu, et le lecteur est libre, à ce que je crois, de faire prédominer le sens spirituel dans ce merveilleux type des tempêtes de rame, au moment où elle établit victorieusement une grande et solennelle résolution. C'est aussi le type parfait de la vie monastique, et l'existence de ce type est embarrassante pour ceux qui ne reconnaissent pas la vie monastique comme une conséquence nécessaire du christianisme. Car, ou le monachisme n'est né qu'à la fin du m* siècle, et alors qui a pu inspirer la prévision de l'Évangile ? ou le monachisme se confond avec les institutions esséniennes et thérapeutiques, et, dans ce cas, il est impossible de le séparer du berceau de la religion chrétienne.

On pourrait encore, jusqu'à un certain point, voir Temphase du langage dans le récit qui se rapporte à la Piscine probatique (Johann. V, 3). Ange-^ lus autem Domini descendebat secundum tempus in piscinam : et movebatur aqua. Au premier abord, on ne verra dans cette intervention de l'ange que la substitution d'un mobile animé à un mobile mécanique, et l'ignorance grossière des lois qui règlent

rintermittence des fontaines. Mais Tange ne préside pas seulement à l'intermittence ; il représente aussi la volonté de Dieu dans les vertus curatives de la source sacrée, et l'image de Tange peut être considérée comme un hommage à cette vertu, qui n'est pas moins merveilleuse et moins divine pour nous qu'elle ne Ta été pour les Juifs et pour les païens. Vous vous contentez de dire : r image est belle; elle est belle, parce qu'elle est vraie. La présence de Tange, en cas pareil, n'a rien de choquant pour la raison, dès qu'on admet ce que j'ai appelé le souverain et perpétuel miracle^ c'est-à-dire l'action de la spiritualité divine sur la matière.

Mais toute interprétation de cette espèce devient impossible dans les scènes où un dialogue s'établit entre le Christ et les démons, dans l'énoncé de la faculté donnée aux apôtres de chasser les démons , dans l'application de cette faculté, telle que les Actes des apôtres nous en oflFrent plusieurs exemples. Voici donc, sur ce point difficile, l'opinion de notre siècle en contradiction flagrante avec le récit évangéliqué. Si l'Evangile dit vrai, nous sommes dans l'erreur ; si, au contraire, l'Évangile est dans l'erreur, le caractère de divinité que nous lui attribuons en est ébranlé, détruit.

On pourrait résoudre la difficulté par une distinction d'époque. Nous est-il parfaitement démontré que l'état de l'âme humaine, en général, soit aujourd'hui absolument le même qu'il était avant la Rédemption? La phrase suivante de Tertullien doit

être pour nous Tobjet d'une méditation sérieuse : Edatur hic aliquis sub tribtinalibus vestris quem dœmone agi constet : jussus a quolibet christiano loqui spiritus ille , tam se dœmonem confitebitur de vero quam alibi deum de falso (1).

Il est vraiment extraordinaire de voir TertuUien jeter ce défi aux païens, et sa confiance ne peut s'être appuyée que sur une longue série d'épreuves toujours couronnées de succès; or, en savons-nous assez sur les états exceptionnels de Tâme et du corps pour nous résoudre à ne voir qu'illusion dans une conviction éprouvée à la fois par les païens et par les chrétiens ? A force de mettre ainsi en question toutes les convictions antérieures, on finit, ou par croire que seul on a raisonné juste depuis le commencement du monde, ou par ébranler jusque dans ses fondements la base de toute certitude fondée sur les inductions de l'esprit humain. Si nous jetons un regard dans une autre direction, nous constatons que certains états de l'âme et du corps, qui existaient d'une façon régulière, ont à peu près complètement cessé de se présenter. Je citerai, comme exemple, les Berserker des traditions Scandinaves, état qui ressemble à la possession, et qui a de même disparu devant le christianisme. La question relative à la réalité des oracles, telle qu'elle a été posée entre Fontenelle et le P. Baltus,'ne paraît pas encore définitivement jugée ; le mot de Fontenelle : « Je

(1) Apohget. XXIIl.

« consens que le diable passe pour prophète, puis- • que Baltus le veut, et qu'il trouve cela plus or- € thodoxe, » ce mot ne tranche pas la question. Tenons-nous aussi assez compte de certaines dispositions, plus saillantes dans TOrient que dans nos contrées? Selon le temps et selon les lieux, selon la variété infinie des dispositions humaines, il faut se réserver des aspects plus larges de la réalité et de la possibilité des choses.

Après tout, je n'ai point la prétention d'apporter la solution de cette grave difficulté. Il serait indigne de la majesté de TEvangile de traiter en amateur les questions qui s'y rapportent. Si nous pouvions entendre quelque médecin croyant, il nous donnerait peut-être une solution à ce problème ; mais si j'avais été chercher ce secours, j'aurais probablement très-mal rendu les paroles qu'on m'aurait communiquées, et, par mon imprudence, je serais devenu une occasion de scandale. Je ne triompherai donc pas ici, comme j'aurais peut-être le droit de le faire, de l'incertitude fondamentale qui existe sur les maladies mentales, sur leur origine et sur leur liaison avec les perturbations de l'organisme. Il y a là sans doute un grand profit à tirer de la vanité de nos connaissances ; mais il n'appartient qu'à l'homme qui sait, de parler de la vanité de la science. Le seul profit que je prétends tii'er maintenant du problème que j'ai soulevé, c'est d'apprendre à suspendre notre jugement sur les questions présentement insolubles et à ne pas sacri-

fier la foi dans le général au doute sur le particulier. Nous pouvons ainsi toucher au doigt ce qu'il y a de faux dans le reproche qu'on adresse à Tesprit religieux toutes les fois qu'il refuse de sacrifier l'ensemble de ses convictions à la tentation d'un doute partiel. Nos pères ont été condamnés à des réserves bien plus considérables que les nôtres, et cependant ils ont cru. Etait-ce un médiocre mérite pour les chrétiens du ix* siècle que de croire fermement à l'avenir d'ubiquité du christianisme? et pourtant l'événement a prononcé en faveur de leur foi.

Mais si j'abandonne ce qui dans la question implique les rapports du physique et du moral, D m'est permis néanmoins d'en traiter le côté purement intellectuel. Je demande si c'est à un progrès positif de la science que l'homme de nos jours doit la disposition à repousser l'action de V esprit impur de l'explication des phénomènes que préseiite la perturbation de la raison humaine. Ce que je puis constater à cet égard, c'est que la trace de cette tendance n existe pas seulement dans le jugement qu'on porte des anciens récits de possession, et dans la disposition qu'on manifeste à ne pas admettre la possibilité, ou ancienne, ou actuelle de faits de cette nature. Aujourd'hui on croit encore à Dieu, mais on ne croit plus au diable. Est-ce là pourtant du christianisme ? A-t-on la crainte de Dieu, quand on ne se défie pas du diable? et l'édifice de la théodicée ne croule-t-il pas, quand on supprime ainsi un des -éléments de la lutte?

Ceux-là même qui accueillent avec le plus de faveur et d'émotion les manifestations religieuses quand il est question de Dieu conserveront- ils les mêmes dispositions si Ton parle de Fantique adversaire ? Ne nous y trompons pas : on a supprimé le diable, on l'a même raccommodé avec Dieu dans la Divine épopée; d'un trait de poésie, on a rayé Tenfer, et tout cela sans réclamation , pour ainsi dire, sans que Tauteur d'une telle conception ait cru faire autre chose qu'ajouter au christianisme une perfection qui lui manquait, tandis que nous, apologiste de la religion, nous ne savons pas trop si nous oserons parler du diable ; nous doutons au moins que nos paroles soient prises au sérieux, et nous sommes portés à croire que la mention d'un personnage, si sérieux en eflFet, sera considérée plutôt comme une agréable plaisanterie-

Eh bien ! profitons même sous ce rapport de la disposition de notre auditoire; tous les moyens sont bons, quand le but est grave, et peut-être l'impression que je laisserai dans les esprits sera-t-elle au fond toute différente de celle que j'aurai paru vouloir exciter. Après tous les récits qu'on a faits des ru»es et des ressources du démon, ne serait-ce pas de sa part avoir mis le comble à son habileté, que d'avoir persuadé lui-même aux hommes qu'il i^'existait pas, afin de les maîtriser sans résistance ? Les procédés du démon ont dû varier, selon les temps ; il a épuisé les moyens de terreur et les prestiges directs. Le docteur Faust ne commence plus aujour-

d'hui son éducation scientifique par une évocation de Satan. Jusqu'ici ce n'étaient que des ruses d'écolier. Satan en est venu aux coups de maître : il a enivré l'homme de lui-même ; il Ta poussé à déifier l'orgueil et l'intérêt.

Pour trouver des possédés, je n'ai pas besoin de pénétrer dans l'antre des somnambules. Ces vanités monstrueuses et sans contrôle dont le monde est plein, ces accouplements du christianisme avec les théories efirénées de l'intérêt, cette apothéose de la matière, tout cela constitue à nos yeux un ensemble de possessions bien caractérisées. Que dirai-je des corrupteurs publics, autorisés par le respect superstitieux qu'inspire le talent ? de cette tolérance pour la calomnie? de ce mépris des sentiments, des institutions les plus respectables , devenu comme un point d'honneur aux yeux des hommes qui se croient honnêtes? Et pourtant, si on y regardait bien, on verrait dans la société actuelle le signe le plus certain de l'empire du démon, c'est-à-dire l'instabilité. L'homme qui se croit du génie fait un pacte avec son propre orgueil, le fondé de pouvoir du démon : et que peut lui accorder le démon, si ce n'est une puissance, une gloire limitée ? Tout va bien jusqu'au jour de l'échéance; mais quel désespoir, quand il faut tomber du faîte où l'on s'est élevé si vite !

Le diable ne s'est pas borné à supprimer la notion qu'on avait de lui, il a fait prévaloir l'habitude de parler de lui sur le ton goguenard et plai-

sant. Pas de bonne facétie où Ton n'introduise son nom pour y donner un nouveau sel. Tout est diabolique par le temps qui court : les danses, les spectacles, les almanachs, les costumes. Non-seulement il n'y a jamais eu de diable, mais il a été parfaitement ridicule de penser .qu'il y en eût !

Forse

Tu non sapevi, qu'io loïco fossi.

Ne nous y trompons pas : la difficulté à admettre l'existence du diable repose sur TaSkiblissement progressif de la croyance au monde spirituel. On admet sans contestation Dieu, dans ses rapports avec le monde, c'est-à-dire se confondant avec le monde. Mais Dieu, distinct du monde, est aussi difficile à admettre que le diable. Ce qui le prouve, c'est qu'on n'est guère mieux disposé à croire à la réalité des anges qu'à celle des démons. La question qui prédomine, c'est la possibilité de l'existence spirituelle. Quand on a sérieusement interrogé la conscience, quand on a éclairé le témoignage de la conscience au moyen des lumières de la révélation, quand on s'est confirmé dans cette voie par la reconnaissance' de l'accord parfait de la révélation et de la conscience, l'existence spirituelle devient un fait incontestable. Mais ce fait est général et sans distinction ; dès lors on se demande : Les conditioQs de^l' existence spirituelle doivent-elles être différentes des conditions de l'existence matérielle? l'esprit a-t-il seul l'unité? la matière, la di-

versité î Mais rien ne peut nous servir de preuve démonstrative contre l'unité de la matière, et, d'un autre côté, qui dit unité ne dit pas perfection^ ce qui nous conduit à cette conclusion que l'existence matérielle doit être un reflet, une ombre de l'existence spirituelle qui est le type ou l'idée. D'où il résxdte que l'existence spirituelle doit posséder les deux attributs de l'existence matérielle, l'unité et la pluralité (identiques dans le dogme de la Trinité). Ici le témoignage de notre conscience, qui nous a conduit dans le monde spirituel, nous attestant aussi l'individualité de notre âme par le Si?ntimeat de la responsabilité, confirme notre croyanc>e à la distinction des existences individuelles dans le monde accessible à la seule pensée : cette individualité de rame est absolue en soi et ne dépend par conséquent pas de l'union temporaire avec le corps : elle doit survivre à l'existence du corps. Or. s'il y a des existences individuelles créées, liées temporairement, il est vrai, avec le corps, mais survivant au corps, on doit admettre sans difficulté, d'accord avec la tradition religieuse, d'autres existences, individuelles aussi, et sans liaison, même temporaire, avec le corps. La responsabilité est la preuve et la condition de notre individualité ; il doit en être de même de toute existence spirituelle distincte. Nous ne comprenons pas leur création sans l'attribut de la responsabilité ; la responsabilité suppose la liberté, la liberté le combat ; il a eu lieu pour les anges, dans des conditions de temps, puisque ce combat a suivi

leur création, mais non dans les conditions du temps qui nous règle, par conséquent dans les conditions d'un temps impossible à apprécier pour nous. Nous allons même plus loin : les éléments de développement et de progrès sont des conséquences de Tunion de Tâme et du corps. Le pur esprit est complet dans son isolement, et pour lui le combat de la liberté doit être instantané : c'est ce qui a eu lieu pour les créatures dégagées du corps, et par conséquent plus rapprochées de Dieu. Après le moment suprême de Télection, de la lutte, delà victoire pour les uns et de la chute pour les autres, les bons anges sontentrés immédiatement en possession de leur béatitude, les anges maudits en possession du tourment dû à leur orgueil.

Tel est à peu près Tenchainement des preuves qui conduisent de la reconnaissance de l'existence spirituelle en général, et de l'individualité de l'âme humaine en particulier, à l'acquiescement de notre conscience et de notre raison à l'existence des anges et des démons. Tout se tient, tout se lie ; aucune pierre de l'édifice, si petite ou si indifférente qu'elle paraisse, ne peut être retirée sans amener la ruine de l'ensemble. Mais pour admettre ce système, il faut ou une soumission sincère, ou une extrême hardiesse de pensée. 11 n'y a donc rien de plus dangereux et de plus inconséquent que de contester, d'après un point de vue étroit, tel ou tel détail, parce qu'il paraît répugner à une raison prévenue ou corrompue. Bien de plus fatal que la

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tentation de concilier des principes aussi opposés que le sont Texistence et le néant. Fermez la porte de la conscience, niez la révélation, ne croyez qu'aux sens et à ce que démontrent les sens ; mais soyez conséquent avec vous-même. N'empruntez pour combler le vide de votre âme aucun des matériaux que la conscience seule et la foi au monde spirituel a fournis; arrangez- vous de vos ténèbres; proscrivez même le doute ; acquiescez au néant. Que si tout votre être se révolte contre une telle conclusion, ne croyez pas qu'il vous soit loisible de vous construire, au gré de vos passions, de vos faiblesses, un édifice particulier de la pensée. Si vous avez la force de vous dégager de tout obstacle, vous retrouverez au fond de votre âme l'empreinte de cet édifice unique et éternel du monde spirituel, Tédifice de la religion : alors, à la facilité avec laquelle vous reconstruirez cette image, quand la voix de la conscience sera pour vous la lyre d'un autre Amphion animant les pierres de l'édifice et les harmonisant dans leur construction , vous sentirez l'impression de la vérité, et vous confondrez avec* confiance et ravissement votre conviction particulière dans la conviction générale du christianisme.

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