‹ De la divinité du christianisme dans ses rapports avec l'histoireChapitre 33 sur 57 · TREIZIEME LEÇON · texte numérisé non relu

TREIZIEME LEÇON

Je me suis efforcé de montrer que le caractère de divinité attribué à l'Evangile n'avait rien d'incompatible avec rhistoire et avec la raison : j 'ai tâché de faire ressortir la véritable intention de la mission du Christ, et de définir en quoi consistait l'inspiration deTÉvangile. J'ai donc raisonné comme si rÉvangile était à l'abri de toute critique et de toute incertitude, soit par rapport à son origine, à son authenticité, soit quant à la concordance fondamentale des quatre récits qui nous ont conservé la suite et les détails de la vie de Jésus-Christ. Ai-je donc ignoré que ces questions mêmes avaient été soulevées et résolues dans un sens négatif, soit en France pendant le xviii* siècle, soit en Allemagne, pour ainsi dire sous nos yeux? Si je laisse de côté

les objections de nos philosophes, qui, ne s'étant jamais mis sur le vrai terrain de la critique historique, n'exigent pas de nous une réfiitation expresse, m'est -il permis de ne tenir aucun compte des innombrables' travaux de l'exégèse allemande? Voici trois quarts de siècle que l'érudition persévérante de nos voisins s'acharne sur le sujet des origines religieuses du christianisme ; peut-on supposer un seul instant qu'une nation laborieuse, sagace, et dont la bonne foi voudrait être proverbiale, ait inutilement consumé tant de recherches et d'opinions? 11 semblerait qu'au lieu d'interroger sa conscience en matière de religion, on devrait commencer par s'enquérir de ce qu'on pense historiquement de l'Evangile au-delà du Rhin : autrement on s'expose à se prendre d'une belle passion pour des données renversées par la science, et à sentir s'ébranler tout l'édifice de la foi à la première apparition, même fortuite, de cette lumière qui brille sur les consciences de T Allemagne.

S'il n'était question que du livre de Strauss, je me croirais dispensé de m'arrêter sur ces prétendues difficultés. Ce livre ne vaut pas autre chose qu'une protestation énergique, comme celle que j'ai faite, au commencement du cours de cette année, contre son admission dans la science française. Condescendre à prendre un à un les arguments de Strauss, c'est souiller volontairement sa pensée. Sans valeur propre, sans nouveauté dans les recherches, sans rien qui tienne à la science, excepté dans ce qu'il a

puisé chez d'autres, le livre de Strauss n'est qu'une fantaisie nuageuse, un roman blasphématoire. Il rentre dans la catégorie de ces ouvrages auxquels on peut n'accorder qu'un silence de mépris.

Non ragioniam di lor : ma guarda e passa.

Mais Strauss a fait scandale, même parmi les soutiens du rationalisme en Allemagne : nommé à une chaire de théologie à Zurich, la conscience publique soulevée l'a empêché de prendre possession de cet emploi ; il a blessé dans son sentiment et ses croyances une nation qui se considère comme aussi religieuse que loyale. Si donc pour des professeurs si scrupuleux, pour un peuple dont la foi s'est montrée si susceptible, le livre de Strauss a été l'occasion d'une protestation éclatante, il est permis de penser que l'examen scientifique des documents évangéliques, fait par de tels professeurs et dans un tel pays, a dû produire d'importants résultats. Pendant qu'on travaillait si ardemment, si assidûment en Allemagne, nous n'avons rien fait qu'une révolution. Après un renversement fanatique des autels, l'inévitable réaction s'était prononcée dans les esprits ; un grand génie politique a compris l'intérêt qu'il avait à seconder cette réaction. Les hommes de mon âge ont appris le catéchisme de l'Empire, où la soumission politique était un article de foi ; plus tard, on a fréquenté les églises, pour obtenir des places; enfin la passion du gothique et du moyen

âge nous a remis en goût de convictions et de pratiques religieuses : dans tous ces mouvements successifs, rélément scientifique n'a tenu aucune place. Il est donc naturel de supposer nos voisins énormément plus avancés que nous sur ce chapitre, et s'il nous est permis de rester chrétiens, nous le serons, sans doute, quand nous aurons appris à l'être suivant Kant ou Schleiermacher, nullement suivant saint François de Sales ou Bossuet.

Il y a une chose que nous ne savons pas en effet, et que nous aurions besoin de savoir, c'est la nullité radicale des travaux du rationalisme allemand ; il faudrait faire mesurer au public, qui se laisse éblouir par un faux étalage de science, ce qu'il y a de vide, de contradictoire, de déraisonnable dans ces prétendues applications de la raison. On trouvera une telle assertion bien dure et bien tranchée ; aussi je ne prétends point la laisser sans preuve. Hâtonsnous d'abord de faire la part de ce que ce mouvement prétendu scientifique a produit de bon et de destiné à lui survivre. Un travail étendu et approfondi de collation des manuscrits (et sous ce rapport les catholiques allemands ont produit ce qu'il y a de plus important) ; un dépouillement exact, dans l'intérêt de l'érudition sacrée, des documents fournis par une connaissance plus complète de T Orient ; la synthèse des grands travaux des éruditions italienne, firançaise et hollandaise; quelque chose de plus rigoureux et de plus exact dans ce qui tient à la pure philologie; un renouvellement d'intérêt pour

des questions qu'on avait eu le tort de négliger ou d'oublier dans les autres pays ; une réaction heureuse en sens contraire parmi les catholiques allemands, qui les a mis à la hauteur de toute espèce de lutte : voici ce que la critique rationaliste a produit de bon et de durable en Allemagne. Au-delà, j'ose affirmer qu'il n'y a rien que du mal.

En premier lieu, on est confondu de trouver si peu de nouveauté dans les arguments et l'attaque. Au moins, la manière de raisonner des d*Alerabert et des Condorcet avait quelque apparence de jeunesse : c'était au nom de la raison humaine, fortifiée par les progrès des sciences exactes, que parlaient ces apôtres de l'incrédulité. Eux et leurs disciples démentaient le christianisme au nom de l'astronomie, de la géologie, de la physique, de la médecine; on balayait ainsi, pied à pied, le terrain des vieilles erreurs. En Allemagne, rien de cette précision, de cette netteté apparente. Ce que nos voisins ont appelé le naturalisme n'a eu qu'un jour ; les rationalistes se sont portés comme les défenseurs raisonnables de la religion contre les attaques radicales du philosophisme français. Il est vrai que la religion, même réduite et dépouillée par la Réforme, donnait encore trop de prise aux attaques de l'incrédulité; le premier service à lui rendre était d'achever religieusement de détruire les erreurs que le progrès de la raison humaine rendait trop saillantes. De là le principe de cette fausseté de position qui a commencé par une mala-

droite épuration des traditions religieuses et fini par une occupation honteuse des bénéfices ecclésiastiques, livrés à des hommes qui n'ont de chrétien que le nom et les émoluments. C'est dans cette obscure et intolérable situation qu'il est arrivé à des hommes qui professaient le panthéisme presque sans déguisement, de prodiguer les outrages anx allures nettes et désintéressées de l'incrédulité française.

Avec un pareil point de départ, les rationalistes ne pouvaient avoir un autre langage que celui des hérétiques des premiers siècles , qui, se donnant pour chrétiens, n'en faisaient qu'une guerre plus acharnée à la pure croyance chrétienne. Aussi, leurs doctrines ne sont-elles autre chose que la répétition des opinions d'un Marcion, d'un Cérinthe, d'un Arius. Socin, rénovateur de Tarianisme au XVI* siècle, les domine de toute la hauteur de son génie. Pas une pensée vraiment originale et féconde ne jaillit de cette production incessante de systèmes et d'hypothèses; c'est toujours une idée purement individuelle qu'on se fait du christianisme a priori. On commence par bâtir dans son âme un temple à sa propre perspicacité, et l'on traîne ensuite en victimes, à cet autel, les monuments de la religion; on les met en question, on les mutile, on les annule, selon qu'on les trouve ou peu conciliables avec l'hypothèse favorite, ou tout à fait hostiles à son admission. Nulle part on ne sent la sincérité de cette impression que déterminerait

la découverte d'un fait nouveau et décidément contraire à la foi religieuse. On se contente de reprendre les objections, non-seulement des hérétiques, mais des païens; on copie Celse, Porphyre et Julien ; et quand le résultat de ces attaques devient trop clair, on couvre son hostilité d'un nuage mystique, impénétrable aux regards du vulgaire.

Mais n'est-ce pas se montrer injuste enversTexégèse allemande que de réduire son rôle à la reproduction de ces vieux arguments ? J'en conviendrai donc, il y a quelque chose de nouveau dans l'exégèse allemande : c'est l'extravagance de ses propositions. Le reproche que j'exprime ici ne s'applique pas seulement à l'étude des textes sacrés. Je ne rechercherai pas si c'est la fausseté du point de départ de l'exégèse qui a influé d'une manière âcheuse sur la direction des autres études, ou si la mauvaise direction scientifique en général a réagi sur l'exégèse en particulier. Toujours est-il que depuis cinquante ans nos voisins ont transporté dans presque toutes les branches des sciences historiques un idéalisme monstrueux : les systèmes de Niebuhr sur l'histoire romaine, de Creuzer sur l'ensemble des religions de l'antiquité, de Bohlen sur l'Inde, de Gœrres sur les traditions aryennes, de Grotefend sur la Chaldée, ont tous ce caractère de l'application forcée d'une idée préconçue aux documents historiques : aucune des nuunces de l'exégèse allemande n'échappe à ce reproche. Ni

ceux qui ont cherché si longtemps ce prétendu original [urkund]^ dont les Evangiles que nous avons ne seraient qu'une copie , ni ceux qui ont supposé une longue tradition orale pour base aux écrits évangéliques rédigés longtemps après les événements qu'ils racontent, ni ceux enfin qui ont complété cette hypothèse en appliquant au christianisme une théorie abstraite sur la formation des mythes, n'ont consenti à tenir compte des' faits contraires à leurs opinions. Foi en eux-mêmes, doute sur la tradition générale du christianisme, soupçon d'imposture contre tout ce qui aurait dérangé leur système, ce sont là des caractères que je ne crains pas d'attribuer à tous les écrits du rationalisme allemand sans exception.

Mais nous qui parlons, ne raisonnons -nous pas nous-mêmes a priori sur ces matières? Oui, sans doute, avec cette différence que notre conviction n'est point individuelle mais générale, qu'elle se confond dans la tradition de l'Église, qu'elle suppose, non l'imposture, mais la bonne foi. Quelle est l'opinion qu'on se fait en' général de l'Eglise, quand on vit ou que l'on pense en dehors de la communion catholique ? On se représente toujours le catholicisme comme une théocratie artificieusement élaborée, selon les uns avec des matériaux purs et authentiques, selon les autres avec des matériaux originairement sans authenticité et sans valeur. A quelque époque qu'ait d'ailleurs commencé l'imposture et l'oppression , elle a eu pour

objet de dompter la raison , de réduire les consciences en servitude^ d'imj)oscr d'absurdes croyances, et d* exploiter en leur nom rinfliience, le pouvoir et les richesses. On sait tout le bruit qui a été fait sur les fausses Décrélales; si ces monuments ont préparé, comme on le croit, le système d'oi)pression de TÉglise romaine, il faut qu'on porte le même jugement sur les Evangiles que cette Eglise a donnés pour base à son autorité. Ou l'oppression ecclésiastique a commencé avec le christianisme, comme le croient les philosophes, et alors nous n'avons que de faux Évangiles comme de fausses Décrélales; ou la tyrannie a eu son principe dans le développement des prétentions des Papes à la suprématie, et, en ce cas, comme la pai)auté a régné sans partage pendant une longue suite de siècles, il est impossible que, dans son intérêt, elle n'ait pas faussé les Evangiles. D'après l'idée qu'on se fait conununément de l'autorité de l'Eglise pendant les siècles d'ignorance , on ne peut pas admettre un seul instant l'impossibilité où elle se serait trouvée de faire subir aux documents évangéliques toutes les modifications, tous les remaniements qui auraient favorisé ses vues, ou d'en supposer de nouveaux.

Or, qu'arrive-t-il quand pleine liberté existe pour l'accomplissement d'un plan de falsification ainsi prémédité? On fait remonter les documents jusqu'à la source même de l'autorité religieuse, on en efface les divergences, les contradictions

apparentes, on dissimule les obstacles que la prédication a rencontrés, on exagère les victoires, on place les héros dans une atmosphère de prédilection, on s'attache à montrer leur action comme irrésistible, on oppose ces temps de foi vive et d'initiation immédiate à la langueur et à Tincrédulité des âges plus récents, enfin on rassemble autour du chef de la doctrine tous les préceptes, toutes les institutions , toute la discipline ; on efface la trace des luttes et des incertitudes, on ne laisse rien que de clair, de logique, de concordant et de complet. C'est ainsi qu'a procédé le bouddhisme.

Comparons les textes évangéliques à ce type d'une imposture habile. Nous ne connaissons les actions et les préceptes de l'auteur de notre religion que de seconde main : au lieu d'un seul récit, nous en possédons quatre, qui renferment des divergences et, sur quelques points, des contradictions apparentes : sur ces quatre récits, deux seulement appartiennent à des témoins oculaires de la vie du Christ ; les deux autres ont écrit sur la foi des apôtres, et l'apôtre qui a inspiré saint Luc n'avait pas vu lui-même Jésus-Christ. Parmi les écrits qui complètent le récit et contiennent la première application de la doctrine chrétienne, sur quinze épîtres importantes, treize appartiennent à cet Apôtre, qui ne s'était converti qu'après la mort du Christ. Depuis les premiers temps du christianisme, nous voyons qu'amis et ennemis se sont préoccupés des difficultés que

devaient produire une telle origine, un tel état des documents fondamentaux : on a longtemps disputé comme on dispute encore. Les plus vigoureux athlètes du christianisme ont réfuté les objections que ces difficultés avaient fait naître, et cependant, quoiqu'on ne pût se faire illusion sur les dangers qu'un tel état de choses faisait courir à la foi, les textes sont restés depuis le premier jour avec leurs inconvénients apparents, sans qu'une main vraiment chrétienne ait osé entreprendre d'en corriger les imperfections. Quels sont ceux qui^ dans les premiers siècles de l'Église, mutilent les Évangiles, les réduisent à un seul, les font concorder avec leurs prétentions et leurs espérances ? Ce sont les hérétiques. Nous en avons un exemple éclatant dans l'Évangile de Marcion, qui n'est autre que celui de saint Luc accommodé aux opinions du sectaire.

Du côté des orthodoxes, s'est-il donc orpéré un miracle pour la conservation des Évangiles ? Nous trouvons les textes soumis comme tous les autres textes aux chances des mauvaises copies et des traductions imparfaites. Le miracle, s'il existe, n'est donc pas daTis le mode de transmission des Écritures, mais dans la fidélité de la tradition, qui, après avoir distingué, entre les nombreux écrits dont l'objet était de faire connaître les actions et les paroles du Christ, ceux qui portaient le caractère incontestable de l'authenticité , en a protégé la transmission à travers les obstacles de tout genre que

rencontrent les monuments littéraires, et même les a préservés contre les faiblesses, les troubles inévitables des orthodoxes à diverses époques. Voici quelques exemples qui prouvent que nonseulement la pensée chrétienne a maintenu T authenticité du texte sacré, mais encore en a restitué les parties retranchées en vertu de scrupules mal fondés.

Dans les premiers siècles, quelques églises avaient cru devoir proposer le retranchement des deux versets de saint Luc qui peignent V agonie de sang du Sauveur dans le Jardin des Oliviers et racontent qu'un ange vint le soutenir. On jugeait que dans ces détails, Thumanité du Christ jouait un rôle trop prépondérant, et cependant les deux versets furent maintenus par T Église universelle.

Les objections furent, pendant un temps, plus fortes encore contre Thistoire de la Femme adultère, dans TEvangile de saint Jean. On s'imagina que l'indulgence du Christ j était excessive, et qu'on pourrait la prendre pour un encouragement au péché. Mais cette incertitude, dont les manuscrits d'une date ancienne portent la trace, ne résista pas à Tautorité de la tradition, sans qu'on sache précisément à quelle époque, et en vertu de quelle autorité , les versets relatifs à la femme adultère reprirent leur place dans le texte sacré.

Un fait plus important encore fut la répudiation presque générale de TÉpître aux Hébreux par les

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Ëglises d'Occident à l'époque de saint Jérôme, On ne trouvait pas que le style de cette épître fût le même que celui des autres écrits de saint Paul, et d'ailleurs on croyait reconnaitre une proposition formellement contraire au christianisme dans le verset suivant (VI, 4) : Imfossibile esleosqui semel suni illuminait^ gustaverunt etiam domim cœleste. et

parlicipes facli sunl spiritus sancti, et prolapsi

sunt^ rursus renovari ad pœnitentiam.

L'épitre n'avait pas rencontré de contradicteurs parmi les fidèles pendant les deux premiers siècles, où avait cours une traduction latine où, au lieu à^impossibilCy on lisait difficile. Mais plus tard, on avait cru se rapprocher davantage du texte grec en traduisant àdvvxTov par impossibile : c'était une erreur; le vrai sens à'àivvxTov dans cette circonstance est sineviribuSy sansforcCy et non pas sans pouvoir. Quand ce malentendu fut éclairci, TEpître aux Hébreux reprit sans contestation sa place parmi les livres canoniques.

De tels faits n'ont pas besoin de commentaires : ils prouvent surabondamment et la bonne foi et la haute raison de l'Église à toutes les époques en matière de critique sacrée. Or, quand on a constaté, contrairement aux prévisions des adversaires, cette bonne foi constante et scrupuleuse, ce respect religieux des sources dans l'état où la tradition les avait transmises, est-on bien reçu à contester cette tradition, lorsque, avec la même constance, elle attribue chaque récit à tel ou tel évangéliste, détermine

Tordre des compositions et en assigne approximativement répoque, surtout quand on n'a aucun fait contraire à opposer à ces assertions, et qu'on est réduit pour les contester à se livrer aux suppositions les plus étranges et les plus contradictoires?

J'ai déjà parlé des services que la religion a rendus à la science, en affranchissant l'esprit humain des terreurs superstitieuses causées par l'adoration des forces naturelles; j'ajouterai ici qu'elle n'a pas moins efficacement servi les sciences historiques. A l'exception du travail des Pisistratides sur Homère, qui ne portaient que sur des questions de goût et dont nous ne pouvons juger que par conjecture, l'antiquité n'offre pas l'exemple d'un travail de critique historique plus complet et plus juste que celui que l'Eglise a opéré sur les textes évangéliques. Rapprocher les différentes versions d'un même fait produites par des témoins également dignes de foi, les compléter les uns par les autres, en effacer en quelque sorte les aspérités par la réduction des discordances à leur juste valeur, c'est là un travail qu'un Hérodote ou un Polybe avaient pu faire par eux-mêmes; mais l'idée ne leur était certes pas venue de produire les pièces justificatives de leur travail, pour faire le public juge du résultat.

C'est cette méthode, si conforme à la raison, que l'Eglise a introduite. Et qu'on ne me soupçonne pas ici d'un paradoxe officieux ; j'ai pour moi le témoignage formel de saint Augustin :

« C*est une erreur de prétendre que la puissance du Saint-Esprit a àd mettre les Ëvangclistes à Tabri de toute discordance dans le choix, Tordre ou le nombre des mots; et, en effet, plus est grande Tautorité des évangélistes, plus ils contribuent à confirmer le témoignage des autres hommes quand ils disent la vérité. Qu'on prenne en effet plusieurs récits sur un même sujet, on n'aura pas le droit de les inculper de mensonge, toutes les fois qu'il n'y aura pas entre eux des différences plus fortes que celles qu'on remarque entre les récils du môme fait dans r Évangile. Comme il ne nous est pas permis de soupçonner les évangélistes de mensonge, nous ne serons pas portés à en imputer à ceux chez qui noiLS rencontrerons des accidents de mémoire pareils à ceux que nous remarquons dans TÉvangile {cui recordanti taie aliquid acciderit) . Plus il est nécessaire pour le perfectionnement moral d'éviter le mensonge, plus une autorité aussi éminente que celle des évangélistes doit nous empêcher de taxer de mensonge des variantes de récits comme celles que rÉvangile renferme, La règle de notre foi doit donc être, en pareille matière, le nous attacher à la vérité des choses plus qu'à celle des mots, puisque nous trouvons dans les évangélistes des expressions très-diverses, employées à rendre une seule et même vérité • (1).

On m'objectera peut-être que je fais bon marché

(1) Augustin, De Evangel. consensu, XII.

de Tinspiration : car si un évangéliste rectifie Tautre, s'il sert à corriger les erreurs de mémoire, il s'ensuit que l'inspiration n'a pas été égale entre le correcteur et le corrigé. A cela je réponds que c'est une manière grossière et fausse d'entendre rinspiration, que de nous représenter les évangélistes comme des machines dont le Saint-Esprit aurait été le moteur. N'effacez pas, même d'un écrivain inspiré, toute trace de la faiblesse humaine, de crainte de le priver de la première de ses prérogatives, la liberté. Et qu'on ne m'accuse pas encore de témérité, puisque saint Jean Chrysostome parle formellement en faveur de Topinion que je soutiens :

« Nous vous prions de considérer que, quant aux choses essentielles, quant à celles qui constituent la règle de la vie et l'autorité de la prédication, il n'existe pas entre les évangélistes l'ombre d'une discordance. Quelles sont donc ces choses essentielles ? C'est, par exemple, que Dieu s'est fait homme, qu'il a fait des miracles, qu'il a été crucifié, enseveli, qu'il est ressuscité, qu'il est monté aux cieux, qu'il apparaîtra au dernier jugement, qu'il a laissé des préceptes salutaires, qu'il n'a rien introduit de contraire à l'ancienne loi, que Jésus est le fils unique et légitime de Dieu, consubstantiel à son Père, et autres données de cette importance. Sur tous ces points, nous trouverons entre les évangélistes une harmonie absolue. Mais si sur les miracles ils ne rapportent pas tous les mêmes, si

Fun raconte celui-ci, l'autre celui-là, ce n'est pas une raison pour nous troubler. Faites en effet que le premier ait tout dit, à quoi auraient servi les autres ? Tandis que si leurs écrits renfermaient des disparates ou de vraies contradictions, il faudrait renoncer à en établir la concordance. C'est pour cela qu'ils ont été d'accord sur la plupart des faits, et néanmoins que chacun a dit quelque chose de particulier, de manière à ne paraître ni superflu ni aventureux, et à fournir cependant un contrôle des autres récits » (1 ).

Le défaut de notre temps, même parmi les chrétiens, c'est le peu de pratique de la littérature des Pères. Chez eux l'on apprendrait à traiter plus largement les questions qui se rapportent à la critique évangélique.

La disposition générale aujourd'hui est plutôt méticuleuse : il semble que si l'on ose aborder les difficultés avec quelque franchise, on va immédiatement, non-seulement tout profaner, mais tout détruire; ce n'est point là une marque de foi. C'est ainsi qu'on craint d'aborder les influences du physique sur le moral. Bossuet, dans la Connaissance de Dieu et de soi-même^ s'explique sur ce point avec une netteté qui effrayerait aujourd'hui : c'est que Bossuet savait qu'une foi ferme ne recule pas devant des concessions de détail nécessaires. Il en est

(I) Chrysost. in Matth., Prooem. Homil. I, p. 6, 'Gaume.

de même sur le terrain de la critique sacrée. Si vous respectez la tradition, si vous avez en elle une foi inébranlable, ne craignez point de vous aventurer dans les questions les plus ardues. C'est cette conviction de la nécessité de l'élargissement du terrain catholique, qui me conduit à prononcer avec respect et reconnaissance le nom de Richard Simon. Ce critique audacieux, malin, contrariant, obstiné, est considéré comme le père de Vexégèse rationaliste, et on le rend responsable des erreurs de sa prétendue fille. Richard Simon est à l'exégèse protestante ce que Malebranche est à Spinosa, le point extrême de Taudace critique, sans sortir de la tradition et par conséquent du catholicisme. Il avait été précédé dans cette carrière par un critique plus audacieux encore, s'il est possible, le jésuite Maldoiiat, qui enseignait à Paris dès 1564. Or, c'est de Maldonat que date le réveil de la grande théologie en France ; il prépare les Petau et les Bossuet. Ceux qui ne voient dans le catholicisme que le piincipe de Tautorité en méconnaissent à plaisir les tendances et Thistoire. 11 n'y a pas un esprit distingué dans le catholicisme qui ne se soit mû dans une atmosphère de discussion et dé liberté : pas un qui n'ait aimé passionnément la critique et la science, pas un qui ait désespéré de la raison humaine. Seulement, nous croyons être les vrais critiques, et les seuls raisonnables; nous le croyons collectivement et parle sacrifice volontaire de notre admiration pour nous-mêmes. 11 y a entre un bon

ET LA CRITIQUE HISTORIQIE. ?3t

critique catholique et le premier des rationalistes la différence qui existe entre un bon officier d*une armée disciplinée et un chevalier errant. Pour la force, l'utilité, la raison, choisissez.

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