‹ De la divinité du christianisme dans ses rapports avec l'histoireChapitre 34 sur 57 · QUATORZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUATORZIÈME LEÇON

J'ai fait voir quelle avait été la bonne foi de TÉglise catholique par le respect scrupuleux qu'elle avait montré à toutes les époques pour les textes sacrés, malgré les embarras et les incertitudes que devait causer la diversité des récits ; la critique historique a été admirablement appliquée par elle à rinterprétation et à la conciliation de ces monuments. Après le travail accompli, elle n'en a pas moins conservé les pièces justificatives, afin de nous faire juges nous mêmes des motifs de sa conviction; elle nous a indiqué en même temps dans quel sens nous devions entendre l'inspiration des auteurs de rÉvangile, intelligences libres et par conséquent faillibles, mais agissant sous une impulsion qui les dirige et les soutient.

Mais le travail critique de l'Église n'a pas seulement consisté à établir la concordance des quatre évangélistes ; il y a eu aussi un choix à faire entre les différents textes qui avaient pour objet de répandre la connaissance des faits évangéliques. Il a fallu extraire les écrits authentiques et réellement inspirés d'une foule de récits fabuleux et propagés sous des noms supposés ; il a fallu préserver les écrits authentiques des altérations que les différents sectaires leur faisaient subir dans l'intérêt de leurs doctrines ; c'est de ce nouveau développement du talent historique de l'Église dont il est nécessaire que je donne une idée.

On désigne généralement sous le nom d'apocrj/phes les livres qui n'ont pas été reçus dans le canon de l'Église. Ce nom, qui veut dire proprement caché ^ a servi d'abord à indiquer des ouvrages dont les auteurs n'étaient pas connus, et dont par cela même l'autorité devait être tenue pour suspecte. De là, par extension, le nom à^ apocryphe s'est appliqué à tous les ouvrages dépourvus d'autorité, et l'on a compris sous une telle dénomination, soit les livres dont la lecture, sans être nuisible à la foi, ne devait pas être faite publiquement dans les églises, soit ceux dont les principes et la rédaction même présentaient un véritable danger. Ainsi le titre d'a/)ocry/)Ae s'applique à l'épître de saint Barnabe, ouvrage qui, comme autorité, se place immédiatement après les livres canoniques, et qui n'en a été retranché que parce qu'on doutait de son authenticité, ou parce

qu'onjugeait que l'auteur, dans son zèle de rapprochements, n'avait pas cité l'Ancien Testament avec une entière exactitude (1 ) , bien que l'ouvrage ait en général un caractère d'onction vraiment apostolique, et le nom à' apocryphe 2l servi en même temps à désigner aussi des livres infâmes ou délirants, tels que V Évangile de Judas Iscariole^ lequel présentait l'apologie mystique de l'apôtre qui avait trahi Jésus-Christ.

C'est d'après l'idée de réprobation absolue qui s'attache ordinairement au mot apocryphe qu'on a jugé défavorablement des hésitations qui n'ont pu manquer d'exister à diverses époques dans l'Église, sur la place qu'on devait assigner à certains ouvrages. De ce que l'opinion qu'on doit se faire de leur autorité n'a pas été la même à toutes les époques, dans tous les pays, et de la part de tous les juges, on en a conclu que l'Eglise n'avait pas le droit de se targuer de la pureté de ses lumières et de son unité. Mais si l'inspiration eût été égale chez tous les écrivains sacrés, ils auraient tous dit la même chose et avec la même force : nous remarquons entre eux de grandes différences, tellement que l'Église a toujours été d'avis que celui des apôtres qui n'avait pas connu le Christ pendant sa vie avait surpassé les autres en génie, tandis que, dans l'épître de saint Jude, cousin de Jésus-Christ, nous rencontrons des citations qui ne montrent pas

(1) Voy. R. Sfinon, Nouv. Obs,, chap. L

une sûreté absolue de jugement : le livre d'Enoch, la contestation de saint Michel avec le diable sur le corps de Moïse. Le Saint-Esprit, en descendant sur la tête des apôtres et en leur communiquant le don des langues, n'avait pas pour cela égalisé lenr organisation. Puisque Ton admet des degrés d'inspiration, il faut convenir que Tinspiration a pu être seulement partielle, ce qui a donné à certains ouvrages un caratère intermédiaire sur lequel Texpérience seule et le consentement de T Eglise, réitéré à toutes les époques, ont pu prononcer.

Toutefois ce caractère intermédiaire ne pourrait appartenir à des livres historiques sans que la vérité ne fût gravement compromise. Il ne peut y avoir d'incertitude sur les faits qui sont la base de la foi : il n'y a point de récits probables sur Jésus-Christ. Aussi est-ce quand il s'agit des livres historiques que l'authenticité réclame une évidence sur laquelle l'Eglise n'a jamais dû hésiter. Nous entrerions à pleines voiles dans les voies de la critique rationaliste si nous admettions comme un fait indifférent l'autorité, même temporaire, daps l'Église, d'un texte historique qui n'aurait pas porté tous les caractères d'un témoignage inspiré. Qui dit donc apocryphe, dans l'ordre historique, indique un danger beaucoup plus grand que lorsqu'il est question d'un écrit parénétique. J'applique surtout cette obsei-vation aux livres du Nouveau Testament, à cause de l'importance absolue des faits sous le rapport de la foi.

Aussi» après le respect des textes authentiques, une des plus grandes preuves de la vérité historique du christianisme, c'est la pureté et la fixité du jugement que rÉglise a porté des livres apocryphes. Avant de parler de ces livres, disons quelques mots de la manière dont se sont produits les véritables Evangiles. Ce qui domine dans les premiers développements de l'Eglise, c'est son caractère non littéraire : la prédication d'abord, la tradition ensuite, voilà les moyens de propagation et de conservation de F Église. Les épîtres des apôtres ne sont que des prédications à distance : le premier écrit qui ait une apparence de traité, c'est répître aux Hébreux. De même, pour les livres historiques, on a d'abord raconté les faits évangéliques aux Églises naissantes; on les a transmis par la tradition. C'est ce qui rend possible que certains faits se soient conservés, sans avoir été consignés dans les Évangiles.

Par exemple, nous lisons dans saint Ignace d'An-

tioche :

«Je sais et je crois qu'après la résurrection, il a « été réellement dans sa chair, et quand il vint trouuver Pierre, il lui dît : Approche, touche-moi, « vois que je ne suis pas une apparition incorporelle. « Et aussitôt Pierre le toucha, et il crut » (1).

n est question ici d'une apparition de Jésus- Christ à saint Pierre, qui n'est mentionnée dans

(1) Ignat. Ep. ad Smyrn.

l'Évangile que sous forme de prétermission et de rappel (Luc. xxiv, 33 et 34) : Et invcnerunt congregatos undecinhy et eos qui cum illis erant^ dicentes quod surrexit Dominus vcre, et appaimt Simonû S'il est vrai que T Evangile de saint Marc ait été écrit sous ladictée de saint Pierre, c'est là qu'on devrait trouver les détails de cette apparition. Mais s'il est vrai aussi que saint Pierre, par humilité, ait forcé saint Marc à insister sur le récit de ses faiblesses et à abréger le récit des faveurs particulières dont il avait été l'objet, on comprend parfaitement par quel motif une telle lacune se trouve dans le récit de Tévangéliste.

Voici d'admirables paroles qu'Origène a mises dans la bouche de Jésus-Christ. « Jésus a dit : t J'ai « été malade dans les malades , j'ai eu faim dans « ceux qui avaient faim, et j'ai eu soif dans ceux « qui souffraient de la soif *> (1). La tradition orale peut encore les avoir transmises.

Cependant les Eglises sentirent le besoin de conserver d'une manière plus sûre le récit des témoins de la vie et des paroles de Jésus- Christ. La persécution surtout dut éveiller la crainte de voir des souvenirs si précieux s'effacer. De là, la demande adressée à saint Mathieu par les chrétiens de Jérusalem, à saint Pierre par ceux de Rome, à saint Paul par ceux de Corinthe et du reste de la Grèce, de laisser un monument écrit de la tradition apos-

(1) Comm. in Matth. xvii.

tolique. Quoiqu'on ne puisse fixer l'époque précise à laquelle les trois premiers Évangiles furent écrits, il est certain que Tordre dans lequel ils nous ont été transmis est celui de leur composition ; il est trèsprobable que la rédaction en a été indépendante, malgré l'opinion qui fait considérer l'Evangile de saint Marc comme un abrégé de celui de saint Matthieu. Il est indubitable que l'Evangile de saint Jean ne fut écrit qu'à la fin du T' siècle, pour compléter autant que possible l'ensemble des traditions apostoliques, et en laissant une part suffisante aux considérations de la théologie philosophique, pour établir sur un témoignage irréfragable l'humanité du Christ. Remarquons toutefois que dans les derniers mots de son Évangile, saint Jean laisse après lui une assez large part à la tradition : « Il y a en- « core bien des choses qu'a faites Jésus, et si Ton « écrivait ces faits un à un, le monde ne serait pas

* suffisant pour en contenir les livres. »

Y eut-il des tentatives d'histoire évangéliquc différentes de celles que nous possédons, antérieures à saint Matthieu, ou dont la composition doive être placée à une époque intermédiaire entre les trois premiers évangélistes ? On pourrait Tinférer du début de saint Luc : « Comme plusieurs ont « entrepris d'écrire l'histoire des choses qui se sont « accomplies parmi nous, suivant le rapport que

* nous en ont fait ceux qui, dès le commencement, « les ont vues de leurs propres yeux, et qui ont été

* les ministres de la parole, j'ai cru que je devais

« aussi, après avoir été exactement informé de ces « choses depuis leur commencement, les écrire par « ordre. »

Mais l'expression ttoXXoI, plusieurs ^ peut à la rigueur s'entendre de saint Matthieu et de saint Marc, antérieurs à saint Luc, et Tintention de blâme qu'on a cru remarquer dans le texte ne s'y trouve certainement pas. Ce qui est certain, c'est qu'entre saint Luc et l'Évangile de saint Jean, dans l'espace de trente à quarante ans, il s'était produit beaucoup d'opinions erronées sur la personne et la nature du Christ, et l'on peut penser que des écrits historiques avaient été composés pour favoriser la propagation de ces idées. Or, première question : Possédons-nous quelqu'un de ces écrits contemporains des évangélistes, ou même antérieurs à certains d'entre eux ? C'est surtout relativement îi l'évangile de saint Jean que la réponse est difficile. Quant à saint Matthieu, à saint Marc et à saint Luc, je crois pouvoir affirmer que tout ce qui nous est parvenu suppose la connaissance et T étude des trois premiers Évangiles.

Cette observatipn est importante en ce qu'elle nous dispense de la nécessité de constituer l'Église primitive en une académie de critique qui aurait eu à porter un jugement sur différentes versions produites par autant de témoins sincères, mais plus ou moins éclairés. L'Eglise n'a point commencé par le jugement, mais par la soumission. Ce n'est qu'après l'acceptation des faits et de leurs consé-

qiiences comme doctrine par la communion des fidèles, et à l'imitation des écrits authentiques, que les écrits apocryphes ont été produits.

On peut diviser ces écrits en trois classes : 1* les Evangiles altérés dans l'intérêt d'ime doctrine, comme celui de saint Luc de la version de Marcion, que nous possédons en entier ; 2* ceux qui ont eu pour objet de satisfaire la curiosité des chrétiens sur la famille de la Vierge, la jeunesse et l'enfance de Jésus-Christ, prétendant sans doute en ceci imiter saint Luc, qui avait donné sur les premières années du Christ et sur ses rapports d'enfance avec saint Jean, des détails qui manquaient au récit de saint Matthieu et à celui de saint Marc ; 3° enfin les romans historiques de la passion. Nous n'avons pas à nous occuper maintenant des altérations de la première classe. Mais les deux autres classes ont droit, dès à présent,à toute l'attention de l'historien, soit à cause de l'idée qu'elles nous donnent des obstacles moraux que le christianisme a eu à combattre, soit à cause de l'influence prolongée de ces récits sur le développement et la physionomie extérieure du christianisme.

Sous le premier point de vue, V Évangile de F enfance^ dans les diverses versions grecque, latine et arabe, est surtout précieux à étudier. Cet évangile est l'œuvre du docétisme : il a donc, sous ce rapport, convenu aux Marcionistes, aux Gnostiques, aux Manichéens ; plus tard il favorisa les opinions des Nestoriens, qui distinguaient dès l'enfance

Faction des deuœ natures de Jésus-Christ, et des Eutychîens, qui, confondant les deux natures, faisaient nécessairement absorber la plus faible par la plus forte, c'est-à-dire par la nature divine. Il convenait à toutes ces opinions que le Christ n'eût pas été enfant, et que les signes de sa toute-puissance eussent éclaté dès avant le commencement de sa mission. Mais la conséquence d'un tel préjugé était de retrancher Tautorité morale qui domine dans l'Évangile la manifestation de la toute-puissance, de détruire l'autorité de la vie typique de soumission dans l'enfance, enfin de percer le mystère du développement intellectuel de l'Horame-Dieu. Tous ces points sont touchés avec une merveilleuse délicatesse dans l'Évangile. Tous les détails du récit de Jésus enseignant dans le temple montrent la juste mesure de la foi sur cette grave et insoluble question. Dans VÉvangile de Cenfance^ au contraire, Jésus est un thaumaturge puéril, colère, pédant et sans l'ombre de mansuétude.

Jamais un catholique sincère et éclairé n'a été dupe des contes que renferme VÉvangile de Venfance. C'est l'altération de la foi qui a obscurci le bon sens à cet égard. C'est ainsi que des Nestoriens ces fables ont passé aux Mahométans et ont pris place dans le Koran. Il n'en est pas de même du Proiévangile attribué à saint Jacques le Mineur. Les traditions que ce livre renferme ont été citées avec confiance par quelques-uns des premiers Pères, tels que saint Grégoire de Nysse, saint Jean Da-

mascène, saint Épiphane. Guillaume Postel les a trouvées à l'état de livre canonique chez les Grecs schismatiques au xvr siècle. Leur empire dans l'Occident, quoique moins étendu^ n'en a pas moins laissé des traces profondes, principalement dans les œuvres de l'art, et encore aujourd'hui nous honorons d'un culte public des personnages, nous célébrons des fêtes dont l'origine écrite remonte à ces livres apocryphes. Grand sujet de reproche contre les catholiques de la part des critiques protestants.

Bépondons à chacun de ces points en ])articulier.

Si des erreurs ont été commises par quelques Pères, on ne doit pas les imputer à l'Eglise universelle. Aucun des livres des Pères n'est canonique, et nous convenons que les plus émiaents d'entre eux se sont laissés aller à des erreurs de détail.

Nous ne nous portons pas garants des fables qui ont continué de régner parmi les Grecs schismatiques, et dont l'influence a augmenté depuis leur séparation d'avec l'Église d'Occident. L'Eglise grecque, devenue étrangère à l'unité, n'a pins participé au mouvement de haute critique qui a été dans tous les temps particulier à l'Eglise occidentale, précisément à cause de son indépendance temporelle, qui lui a permis de constituer ses écoles sur un autre pied que l'Eglise d'Orient, depuis que celle-ci eut subi le joug de la puissance impériale.

Quant à la condescendance incontestable de l'Eglise occidentale à l'égard de ces traditions, il

n'existe pas pour les faits rapportés dans le Protcvangftïe d'impossibilités absolues comme pour V Évangile de V enfance. Nous ne pouvons pas repousser comme entachés d'erreur les noms de Joachim et d'Anne attribués au père et à la mère de la sainte Vierge. La consécration de la Vierge dans le temple, quoique présentant plus de difficultés, peut se justifier jusqu'à un certain point par^ présence et l'habitation de femmes dans le temple. On doit donc tolérer la pieuse croyance qui reconnaît une vérité traditionnelle sous les formes par lesquelles le Protévangile l'a défigurée, ce qui n'empêche pas qu'une liberté absolue ne règne à l'égard de cette croyance dans l'Église catholique. Ainsi, tandis queBaronius défend la vraisemblance de la tradition sur laquelle le Protévangile est fondé , non-seulement Tillemont la combat (ce qui pourrait faire penser à un combat entre le fanatisme romain et les lumières gallicanes) ; mais les Jésuites bollandistes la repoussent.

Sous le rapport de cette liberté, la fixité de la doctrine catholique est tout à fait digne d'attention. On peut réfuter ainsi la donnée protestante, suivantlaquelleles traditions fabuleuses et mythologiques j du genre de celles que renferme le Protévangile, auraient étendu leur empire à mesure que la tyrannie de l'Église romaine se développait, et en s'aflFermissant, étouffait les pures traditions du christianisme. D'abord la crédulité en ce genre a été plus grande dans les premiers siècles, où l'on prétend

que la papauté était inconnue, que dans les temps postérieurs.

La crédulité dont nous parlons n'a subi aucune atteinte dans l'Orient séparé de la papauté, tandis que la critique catholique Ta fortement ébranlée. Cette critique n'a pas attendu la provocation du protestantime pour exprimer ses défiances. S'il en était ainsi, il Jftidrait admettre qu'on croyait sans restriction au Protévangile pendant les siècles de barbarie^ et que le catholicisme a rougi du culte de sainte Anne et de saint Joachim, depuis sa lutte avec le protestantisme. Or, parmi ceux qui ont combattu les croyances basées en apparence sur le Protévangile, les plus énergiques ont été Alcuin, du IX* siècle, Fulbert et Damien, du xr, saint Bernard, du xir, tandis que la ferveur du culte de sainte Anne en Occident date surtout du xvir siècle.

Quant à l'adoption des récits du Protévangile par l'esprit légendaire, et à l'influence de cette adoption sur les œuvres de l'art, c'est là une question d'une vaste étendue, et de la solution de laquelle dépend le jugement qu'on doit porter de l'Eglise catho-^ lique pendant la durée des siècles. Je montrais dernièrement la large part que la critique a toujours tenue dans notre Eglise : j'ajoute ici que cette Eglise perdrait tout droit à sa prétention d'universalité, si elle n'avait laissé une aussi large part k l'imagination qu'à la critique. Ce sont là les deux pôles de l'esprit humain ; dans TÉglise d'Orient, l'imagination domine; dans le protestantisme, la

critique : le schisme oriental et le protestantisme sont également défectueux.

C'est qu'en effet, sur les matières de foi, il n'y a point lieu à distinguer entre l'imagination et la critique. La raison nous conduit à la porte des mystères : l'imagination en franchit les bornes salutaires : mais sagement confondues dans une contemplation confiante et soumise, elles donnent à l'âme l'équilibre nécessaire aux deux lois souveraines de notre existence en ce monde, l'espérance et l'action.

En dehors des matières de foi, fondements de la religion, je demande s'il n'est pas juste de laisser à l'imagination un aliment séparé. C'est la question (le la nécessité des arts et de la poésie dans la vie. Pour résoudre ce doute, transportons-nous dans l'église de Santa-Croce , à Florence; plaçonsnous devant la peinture de TEnfer, par Orcagna. D'abord, les données principales de cette peinture appartiennent à l'imagination; les demeures souterraines, l'obscurité, les figures hideuses du démon, sont les images sous lesquelles nous nous représentons le côté terrible de la théodicée.

Qu'à ces images Tart du peintre ait associé celles que lui fournissait l'imagination déployée dans la Divine Coméde^ il n'a fait que joindre fiction à fiction. Est-ce à dire pour cela que la représentation des cercles de l'Enfer du Dante doive diminuer, sur les faibles comme sur les forts, sur les ignorants comme sur les savants, pourvu qu'ils

soient tous dans la foi, Timpression salutaire que cette peinture est destinée à produire ? Il y a donc, dans l'expression de la vérité chrétienne, une large place réservée à la fiction; les œuvres d'imagination y tiennent et doivent y tenir leur rang. L'Apocalypse n'a rien de défini entre T imagination et la réalité absolue. De l'Apocalypse on passe au livre d'Hermas, intitulé le Pasteur^ considéré comme canonique dans quelques-unes des Eglises primitives; les visions de saint Patrice, du moine Albéric, ont le même caractère selon les temps; on arrive ainsi jusqu'aux grandes visions de Savonarole.

C'est dans cette catégorie des œuvres de fiction mystique et morale que se placent naturellement les apocryphes de la troisième classe, qui, brodant sur les faits évangéliques, supposent les actions et les paroles d'après ces faits , et développent l'Evangile d'après les lois de l'imagination. Une telle sorte de travail peut être bien ou mal fait, et produire en conséquence de bons ou de mauvais résultats. La première partie de V Évangile de Ntcodème est puérile et ridicule, mais la seconde, contenant le récit de la descente de Jésus- Christ aux Enfers, fait par Lucius et Carinus, deux morts sortis de leurs tombeaux dans la convulsion de la nature qui accompagna la mort du Christ, est empreinte d'un caractère de grandeur et de poésie vraiment sublime.

11 est digne de remarque que les productions les plus élevées de la muse protestante en Angleterre,

le Paradis perdu et lePilgrim^s Progress de Bunyan, semblent émanés de deux livres apocryphes, Vun de la seconde partie de V Évangile de Nicodème, Tautre de la Vision d'Hermas. Or, un bon protestant s'interdit-il par scrupule de conscience Tadmiration de Milton, de Bunyan et de Klopstock? Non, sans doute ; seulement il se scandaliserait de voir représenter dans son temple les fictions de ces auteurs, tandis que nous trouvons sans étonnement et sans scandale, dans un temple catholique, la représentation de TEnfer du Dante. Dans le temps présent, nous ne proscrivons pas de nos Eglises une fiction légendaire, pourvu qu'elle soit noble, touchante' et morale, et parce qu'en sortant d'admirer, dans une église, une belle peinture représentant les Anges transportant sur le Sinaï le corps de sainte Catherine, nous aurons reconnu, à la lumière d'une sévère critique, que le nom même de cette sainte n'est qu'une probabilité, nous n'admettrons pas que ces deux impressions soient dans notre esprit exclusives Tune de l'autre. Dans les monuments du temps passé, les fictions légendaires, souvent grotesques ou grossières, n'exciteront pas notre répugnance ou notre dédain. Nos pères (duxvir et du xviir siècle) ne distinguaient dans les monuments gothiques que les laideurs des gargouilles ou les plaisanteries obscènes des stalles : aujourd'hui, ce qui nous saisit, c'est l'harmonie des proportions, la grandeur de ridée, le sérieux profond de l'ensemble. C'est certainement là un progrès , et pour avoir fait la

part de rimagination, notre faculté de critique n'aura certainement rien perdu.

La critique, telle que l'entendent les esprits placés en dehors de la foi catholique, est une faculté que l'homme abstrait de lui-même, en lui supposant une force d'isolement, une étendue et une sûreté d'opération, proportionnées à la bonne opinion que chacun a de soi-même. Le critiiiue n'a ni faiblesse personnelle, :\i passions, ni préjugés, du moins à ce qu'il croit; il juge souverainement des autres, parce qu'il n'a pas besoin de se juger luimême : il est tellement ennemi de l'imagination, qu'il va jusqu'à faire passer à peu près toute la vérité dans le domaine de l'imagination, occupé qu'il est à nier et à détruire tout ce qu'elle colore. Le critique catholique, n'étant point tenu à cette constitution du tribunal individuel, puisque la justice privée n'est qu'un reflet de la justice universelle, dont il reconnaît la source dans son Eglise, se sentant, sans répugnance, entraîné parle torrent et confondu dans la foule, comprend mieux l'harmonie de ses propres faiblesses et des côtés sensibles de son organisation avec celle de tous les hommes en général; étant plus indulgent et plus sympathique, il devient plus pénétrant et plus éclairé : et tandis qu'un préjugé, devenu vulgaire, lui reproche d'avoir abjuré sa propre raison, il sent qu'en lui cette raison opère avec une extension, une souplesse, une rectitude dont les plus habiles adversaires ignorent le secret.

Page 1