DIX-SEPTIÈME LEÇON
COUP d'œil sur les premiers siècles de l'église
Le travail que j'ai voulu donner pourpoint de départ à une révision générale de Thistoire moderne m'a mené plus loin que jenepensais. L'importance du sujet, la nécessité de ne laisser subsister aucune équivoque sur les intentions du professeur, celle de prévenir et de résoudre toutes les objections, ont absorbé le temps que je comptais consacrer à l'étude des premiers siècles du christianisme. Renonçant désormais à franchir cette année la limite que je comptais d'abord atteindre, je vais, pour terminer, essayer de caractériser en peu de mots, avant que nous ne nous séparions, la grande époque de la diffusion et de l'établissement du christianisme.
Ordinairement on divise ces temps en deux périodes seulement : la persécution des chrétiens et la
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constitution de l'Église. Mais il y a un grand inconvénient, selon moi, à envisager sous un seul et même aspect les trois siècles qui se sont écoulés depuis la mort de Jésus-Christ jusqu'à la conversion de Constantin. Les temps apostoliques ont besoin d'être étudiés à part : car du jugement qu'on en portera doit résulter l'opinion à se faire de l'unité de l'Église dans tous les temps. Si une Église purement spirituelle a précédé l'Église effective qui s'est constituée plus tard, il est clair que cette dernière Église n'aura pas, dans le temps et même dans le droit, de fondements solides. Si, au contraire, Torganisation première a eu, sous les rapports du dogme, de la discipline, de la hiérarchie, le caractère d'un fait accompli, la vérité du catholicisme puisera dans cette considération une force extraordinaire. L'autorité de notre Église dépend donc en grande partie de l'idée .que nous devons nous faire du degré de perfection que sa première organisation avait atteint.
Sur ce point capital, nous devons prévenir la plus fréquente des objections, celle qui entretient principalement les dissidences historiques entre les Catholiques et les Protestants. Ces derniers ne font dater en général les doctrines que du moment où, pour détruire les contestations dont elles étaient l'objet, on a ressenti le besoin de les exprimer d'une manière formelle et qui ne donnât lieu à aucun doute. Ainsi, au xi* siècle, Bérenger conteste la présence réelle dans le sacrement de l'Eucharistie ; un
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concile réfute Topinon de Bérenger : donc l'Eglise n'a commencé à croire à la présence réelle qu'à dater du xi* siècle. La transubstantiation^ cette définition scholastique, donnée par saint Thomas d'Aquin, du mystère qui s'opère dans l'Eucharistie, est à son tour une prétention nouvelle du xiu* siècle. Au point de vue socinien , la résistance à la doctrine d'Arius qui niait la divinité de Jésus-Christ, est la première tentative de faire passer Jésus-Christ pour Dieu : si saint Irénée ou saint Cyprieii contestent quelques-uns des droits de la papauté, c'est que pour la première fois alors les évêques de Rome manifestaient leurs ambitieuses prétentions à la suprématie.
Notre manière de voir et de raisonner, nous devons le déclarer, est d'une nature toute contraire. Nous croyons qu'il est conforme à la nature de l'esprit humain d'avoir la conscience d'un dogme avant de ressentir le besoin d'en donner une exposition didactique. La nature de la prédication de l'Evangile a dû rendre ce caractère général de l'esprit humain plus frappant encore dans la manière dont le dogme chrétien fut accepté. Les Apôtres n'ont été ni des philosophes, ni des professeurs, et la condition de la plupart de ceux sur lesquels, dans les premiers temps, a opéré la grâce du christianisme, excluait toute persuasion par les voies démonstratives. La foi n'en existait pas moins dès lors dans toute sa plénitude, et les chrétiens d'alors n'ont différé nullement de ceux qui ont pu puiser aux
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sources d'une théologie perfectionnée. Aussi le procédé de la critique catholique, qui cherche dans les faits et les écrits des premiers siècles les traces de Texistence des règles qui plus tard ont été, non pas introduites, mais seulement définies dans T Eglise, ce procédé doit être avoué par la science la plus exigeante.
Toutefois, les principaux doutes auraient été depuis longtemps levés si Ton avait possédé un corps de doctrine et d'histoire complet sur les temps apostoliques. Malheureusement il s'en faut que des documents aussi étendus soient parvenus jusqu'à nous, ou même aient jamais existé. J'ai déjà parlé de l'importance de la transmission orale, sous le rapport delà prédication et de la tradition, dans l'Église primitive. On n*a écrit évidemment que par occasion et non en vertu d'un besoin constant et général. Cette observation s'applique même à la rédaction des Évangiles, à plus forte raison aux Epîtres des Apôtres. Sous le rapport historique, les Actes ne sont qu'un fragment, et encore des premiers temps seulement. Il n'existe et il n'a sans doute jamais existé de récits, écrits par les témoins oculaires , des souffrances des martyrs pendant les persécutions du premier siècle. Les Constitutions apostoliques ont peut-être plus d'autorité qu'on ne leur en a attribué jusqu'à ce jour : mais en tous cas, la rédaction primitive en est difficile à rétablir. La lettre de saint Clément, l'épître de saint Barnabe, le Pasteur d'Hermas, constituaient, en