CHAPITRE IIL
Notice de quelques Ouvrages concernant la domesticité.
St la raison présidoit toujours aux jugemens des hommes, l’uule seroit la règle d’après laquelle ils répartiroient l'estime, L’agréable ne seroit Jamais considéré que comme accessoire. Tel est l’ordre indiqué par la sagesse : les passions l'ont interverti; on peut encore, comme Columelle, comme Feyjoo, s'étonner qu'il y ait tant de maîtres à chanter, à
danser, et si peu pour enseigner l’art de cultiver (1).
On préfère ce qui divertit à ce quiinstruit, ce qui flatle les sens à ce qui fortifie la raison, à ce qui épure le cœur. Depuis long-temps on a cité la disparité choquante des traitemens d’un cuisinier et | d’un instituteur. Je ne serois pas surpris d'entendre dire qu’un profond moraliste est mort de faim ,
mais un habile saltimbanque ne court jamais ce
danger.
La même injustice se manifeste dans la manière
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(:) V, Theatro critico , t. 8.
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( 80) dont le public accorde ses suffrages aux écrivains qui lui consacrent leurs veilles. L'auteur d’une brochure immonde ou impie sera vingt fois plus connu , , plus accueilli que ne le furent Vaucanson et Chamousset, dont toute la vie fut dévouée à rechercher ce qui pouvoit contribuer au bonheur des humains. Le journal des Gourmands, qui par son existence même , atteste la dégradation sociale, sera plus répandu qu’un écrit destiné à rendre meilleure une portion nombreuse de nos conci-" toyens. Non seulement les gens du bon ton, gens aimables et souvent méprisables, mais des doctes à prétention, croiroient déroger à leur dignité en s’abaissant aux classes de la société que lorgueil repousse au dernier rang. Frouve-t-on beaucoup d'écrivains assez philantropes , assez courageux, pour mépriser à cet égard les dédains du public Par là s'explique la rareté des livres français sur Pinstruction des domestiques , leurs devoirs et ceux des maîtres. Chez plusieurs nations lettrées de l'Europe il n'existe peut-être pas un seul ouvrage sur ces matières, qu'ils n’ont traitées qu’incidemment et dans des livres où certainement les domestiques n’iront pas chercher ce qui les concerne. Telle est chez les Italiens la collection très-volumineuse intitulée : l’dée de PUnivers (1), par
(1) V. Idea del universo,; 1.5; p. 310.
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(81) l'abbé Hervas ; deux siècles plus tôt avoit paru l’ouvrage de François Tomasi , le Régime du père de Famille, inprimé en 1580 (1). Après avoir distin-
gué la servitude qu’il lui plaît d'appeler naturelle,
de celle qui est légale, il traite de la servitude libre
et mercenaire, ce qui le conduit à celle des courüsans qui est effectivement une domesticité sous un autre nom, mais son livre diffus et confus résiste à l’analyse. Un chapitre a pour objet d’examiner comment doivent être vêtus les domestiques d'une famille illustre (2). 1! conclut pour l’uniforme, c’est l’équivalent de Ja livrée. Il resteroit à examiner si l'introduction de cet usage n’est pas une des causes de la dépravation.
L’énorme in-quarto de Thomas Garzoni, sur toutes les professions du monde, n’est qu’un fatras indigeste qui parle de tout et n’apprend rien. Dans l’énumération des professions diverses , il
compte les devins, les cabalistes, les voleurs, les fai-
seurs d’almanachs et d’épitaphes, les ordonnateurs
de funérailles , les duellistes, les hérétiques , les inquisiteurs, les médisans , les prédicateurs, les prélats, les postillons, les tambours, etc. On se doute bien qu’il n’aura oublié les domestiques d’au-
(1) V. Reggimerito del padre di famiglia , di Francisco To-
masi, n-4.° Firenza , 1580’, 1. 1, p. 103 à 241.
(2) Ibid. À. 1, ©. 11, p. 209 et suiv.
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cune éspèce, pas même ceux qui s'occupent de la cicuration des animaux ( domesticatori d’animali Selvatici.) Les domestiques qu'il estime le plus sont ceux d’écurie, parce qu’ils soignent lParimal le plus noble, c’est-à-dire, qu’il flétrit en eux la dignité d'homme pour ne leur donner qu’un mérite emprunté des bêtes de somme confiées à leurs soins. Vient ensuite le panégyrique de Bucéphale. Garzoni déclare cependant qu’un grand nombre d’entr’eux sont dignes de la hart (1).
Ce que les Italiens ont de mieux à citer dans ce genre delittéräture , est un excellent ouvrage intitulé : « Abrégé de la vie de Louis Stefanelli, domes- « tique du cardinal Cibo, mort à Rome en odeur « de sainteté, le 8 septembre 1737.» Le cardinal ayant de concert avec un autre ecclésiastique, recueilli les faits, chargea de la rédaction un humble cordelier que la providence destinoit à la plus éminente dignité de l'Eglise. Dans cètte biographie, Ganganelli montre la religion comme elle est essentiellement, toujours grande , toujours aimable. Son ouvrage publié en 1737, fut traduit douze ans après dans notre langue (2). « Il faudroit , ( disoit « le cardinal Cibo au Pape Clément XIT ), il fau-
(1) V. La piazza universale di tutte lesprofessioni del mondo, par Thomas Garzoni, in-4.° Venetia, 1587. |
(2) 2n-6,, Paris, 1770.
(85) « droit descendre dans le cœur de Stefanelli pour € savoir jusqu'où le christianisme élève les per- « sonnes les plus communes. Je suis ravi, mais
« étrangement humilié de voir qu’un jeune homme « qui n'est que mon domestique, est cependant « mon maître dans la vie spirituelle et la pratique « des conseils évangéliques. Il parle de Dieu comme «& sil étoit inSpiré, il agit comme sl avoit la foi € qui transporte les montagnes, Je le révère au € point, que depuis long-temps je l’aurois tiré de « la domesticité s’il avoit voulu y consentir et « Je me mettrois souvent à ses genoux, si je ne € craignois de lui faire de la peine. Il est pour « moi l’homme le plus capable de m encourager à la piété (1).» Clément XII fut tellement frappé de cet de qu'il chargea le cardinal Cibo de le recommander aux prières de Stefanelli, avec lequel il voulut ensuite s’entretenir et dont il demandoit souvent des nouvelles ; tant il est vrai que la vertu commande Vadmiration. Un simple domestique conquit l’estime de plusieurs papes, ét mérita d’avoir pour historien celui d’entr’eux qui, dans le 18° siècle, a le plus illustré la tiare.
Depuis long-temps les Anglais ont des écrits des-
1) Jhid. p. 71 et suiv.