PREMIÈRE PROPOSITION
lia douleur prévient quelquefois le déve»
loppenient de plusieurs maladies.
Les faits qui répondent à cette prerinière proposition pathologique sont tellement multipliés, et si bien avoués par l’expérience, que le doute ne peut avoir aucun droit sur notre croyance.
Les médecins observateurs savent tous qu’il n’est pas rare de rencontrer dans
la pratique des personnes atteintes de vives douleurs dans toute l’étendue des extrémités abdominales , douleurs que l’on désigne sous le nom vulgaire de courbature, et qui, s’associant en outre à quelques autres avant-coureurs des maladies , annoncent que les individus soumis à leur examen vont être frappés par l’une d’elles. Lassitudines spontè obortce. morbos denimciant , disait Hippocrate (i). Ces douleurs sont- elles faibles, et le foyer de la maladie est -il peu intense , bientôt elles s’évanouissent, et avec elles les autres symptômes Concomitans. Leur disparition est -elle trop brusque, le médecin dépourvu d’expérience a-t-il imprudemment dirigé sans méthode des saignées ou des narcotiques contre ces douleurs, nous voyons paraître soudain ou une phlegmasie aiguë , une pleurésie surtout , un délire furieux, ou une afïéction intestinale, phénomènes fâcheux, et qui doivent, comme l’a fort bien remarqué le grandi homme que nous venons de citer , inspirer les craintes les plus vives pour la vie des malades. J’ai rencontré ce fait une fois chez une personne instruite
(i) Sect. 2 , Aphorism, 3»
q-uî , dans ses loisirs , aimait beaucoup la lecture des livres de médecine. Elle éprouvait, avant que je ne fusse appelé, des douleurs très-vives dans les cuisses et les jambes, et en outre un léger dérangement dans les f onctions digestives.
Cette personne se fit saigner suà sponte ; elle se fit frotter en outre toute l’étendue des deux membres abdominaux avec un corps gras, fortement opiacé. Les douleurs cessèrent dès la première application. La tête devint douloureuse et rouge ; il se manifesta un peu de délire qui bientôt devint furieux. Appelé dans cet instant, je crus reconnaître une plileginasie des meuingesj je dirigeai mon traitement d’après ces vues , mais tout fut inutile. Le malade périt le sixième jour , après la rétrocession de sa douleur , justifiant en cela Galien qui regardait ce jour dans les maladies comme le plus malheureux, comme le tyran des jours critiques. Le grand Sydenham a signalé des faits parfaitement analogues, qui doivent être sans cesse présens à la pensée des praticiens.
Quel rôle la douleur joue-t-elle dans cette circonstance r Nous dirons que la donleur, dans les faits de cette nature, modifie , brise, change la direction vi-
G/'//7Z/2'// 2' pouvait donc dire, à l’époque où il vivait, que la lièvre dans ces cas existe réellement ; mais qu’elle est contrainte , empêchée , masquée par la douleur, au point qu’elle ne peut développer aucun signe de son existence (i).
Parmi les douleurs préservatives des lièvres, nous pourrions encore compter celles qui résultent de l’application des vésicatoires , des sétons , des moxas , des cautères de diverses sortes, que bonnet ^ Harris, Forestus , Thomas FFiUis, Lieutaud , Vicq-cVAzir ont employés avec l’intention formelle de prévenir la contagion des diverses sortes de typhus, et de la peste même. On ne saurait, je crois, contester les succès de ces irntans dans plusieurs épidémies
(i) Traité des Fièvres, premier vol., n. Aq Les prosélytes de M. Broussais (et je suis l’uii des siens pour tout ce qu’il y a de démontré dans
ses opinions) trouveront fort ridimlp
tâche au tamps et ù l’expérience d mieux que les '■contemporains grande question.
, jugeront cetto
de ces affreux fléaux. Dans quelques cas, il est vrai, ils n’ont pas toujours répondu à l’attente du médecin : mais s’ensuit -il qu’ils n’ont jamais été utiles ? ISlous ne le pensons pas. Quel est le remède d’ailleurs dont la vertu thérapeutique est constante? Les humoristes exclusifs prétendront peut -- être accorder à la suppuration que fournissent ces ulcérations artificielles tous les bons effets que l’on a obtenus d’elles.
Nous leur demanderons alors par quels procédés le flux purulent seul pourrait amener de pareils résultats? Quelle que soit leur réponse , la physiologie de nos jours, bien assurément plus raisonnable quelle ne l’était lorsqu’elle se trouvait défigurée par les théories de Faracelse, de VanheLmonty de Sylvius de Leboé, et même de Boerhaave (i), pourrait s’expliquer mieux en disant que les douleurs causées par les exutoires donnent à la puissance nerveuse la force de réagir sur le système des absorbans, qui refuse dès-lors d’admettre dans l’intérieur des vaisseaux dont il se compose, les miasmes putrides qui assiègent
(j) Voyez Histoire de la Médecine , par Kurt Spreiigel , cinquième volume.
leurs embouchures. Cette même puissance dans ces cas ne réagit pas avec moins d’efficacité sur les organes digestifs et respiratoires ; et telle est même la force que ces organes peuvent en recevoir, qu’ils peuvent sans peine détruire, décomposer ces mêmes miasmes lorsqu’ils pénètrent dans leur cavité, et annihiler leur action.
Si nous consultons les écrits des médecins observateurs , nous les trouvons surchargés de faits qui attestent que la douleur a un pouvoir réel dans mille occasions différentes pour nous préserver des atteintes d’une foule de plilegmasies. Les douleurs goutteuses ont surtout cet heureux et important privilège.
On sait que FvaynLond s’est complu à en recueillir des preuves multipliées à l’article Goutte de son Traité des ma-ladies qu’il est dangereux de guérir, Musgrave J Mead, Robinson y Grant, Barthez se sont également accordés à nous les signaler comme un des bienfaits les plus grands que puissent recevoir certains vieillards, et comme un gage assuré ' pour eux d’une carrière beaucoup plus longue, pour peu qu’ils soient menacés ou même atteints d’un catarrhe'suffoquant , d’une pneumonie^
d’une apoplexie, etc Lorsque ces
douleurs tardent à revenir à des époques réglées , ou lorsqu’étant survenues , ëlles diminuent ou cessent avec trop de promptitude, raille maux menacent souvent les malheureux chez lesquels de pareils accidens surviennent.
Mais citons des exemples.
Un malade, nous dit Raymond , ne ])Ouvant supporter les cruelles douleurs de sa goutte , prit de l’opium pour en diminuer la violence. La douleur ne tarda pas à disparaître j mais elle lut instantanément remplacée par une afiection nerveuse du cœur et des poumons qui lui causa promptement la mort (i). Tissot nous parle d’une personne qui éprouvait depuis long-temps une douleur l’ort vive à la jambe, sans que cette personne eût jamais été goutteuse. Elle eut l’imprudence de fomenter cette partie soulïrante avec une substance grasse et spiritueuse qui anéantit à souhait ses douleurs. A cette disjparition succéda un tremblement général , des bégaiemens, des étourdissemens qui firent craindre une attaque d’apoplexie.
La malade, qui autrefois avait été à Ploin-
(i) Ouvrage déjà çité.
bières, se hâta d’y retourner. La douleur de jambe revint , et les accidens ci-dessus indiqués disparurent (i).
Sauvages a connu deux individus qui étaient promptemeiit frappés d’épilepsie lorsqu’ils cessaient d’être tourmentés par de simples douleurs goutteuses qui avaient fixé leur domicile habituel aux pieds.
Cheyne a rencontré bon nombre de fois des hypocondriaques atteints de douleurs dans diverses parties du corps , et qui étaient promptement frappés d’hémiplégie lOrsqu’imprudemment on cherchait à suspendre ces douleurs sans avoir préliminairement combattu les causes qui les déterminaient (2). On sait d’ailleurs que l’hypocondrie est le produit commun de divers genres d’irritations, d’engorgemens abdominaux avec surcharge du système veineux abdominal. On ne sait pas moins que les hémorroïdes qui Huent, que les sangsues appliquées à l’anus soulagent beaucoup le plus grand nombre- des' per-
(1) Traité des Maladies nerveuses ^ vol. 3, pag. 187.
(2) The english malacly, or a treatise on ner» vous diseases otï. ali. Kiuds, in-8.®
«onnes soumises aux maux si diversifiés qui caractérisent cette singulière maladie. Par quel procédé la douleur suspendait-elle les symptômes qui affligeaient les hypocondriaques observés par C/ieyne? Nous pensons que dans ces cas , comme dans tous ceux que l’on pourra observer , la douleur agit en produisant une diversion à l’affection principale ; en attirant à elle les fluides qui engouent le système de la veine porte ; en concentrai) t ces fluides autour du point dolent , comme le ferait une ventouse , pour me servir d’une heureuse comparaison que fit naguère Prosper jilpin lorsqu’il indiquait le mode d’influence de la douleur sur les système* organiques.
Les observations recueillies et rapportées par BrendeL confirment peutêtre nos explications. Suivant ce médecin , il a souvent vu des hypocondriaques et des femmes hystériques chez lesquels il suiTenait des gonflem eus prodigieux des veines des membres thoraciques et abdominaux lorsque de vives céphalalgies qu’ils éprouvaient , et qui semblaient entretenir une sorte de congestion dans les capillaires du cerveau , if Citaient à cesser. Lç même auteur a ob-
serve un homme qui était atteint depuis plusieurs années d’une sciatique , et chez lequel il se produisait un cirsocèle , des varices aux pieds et aux mains lorsque sa névralgie le faisait peu souffrir, ou lorsqu’elle disparaissait pour un certain temps. Revenons aux exemples qui constatent que la douleur peut prévenir les maladies.
Une femme âgée de quarante ans marchande foraine, d’un tempérament lymphatique, vint au mois d’avril dernier me consulter pour une douleur assez vive qu’elle disait ressentir dans la région lombaire. Le genre de vie de la malade, ses habitudes, le lieu de sa demeure, et quelques autres antécédens, me firent penser que j’avais àsoigner un Lumbago. L’état du pouls ne me permettant pas de songer à une saignée générale ou locale , employée avec tant de succès , lorsqu’il y a j3léthore , par Boerhaave , Cullen , Pringle , Halleî' , Barthez et Ponsard, je prescrivis une tisane légèrement laxative, et des frictions résolutives et sédatives sur le lieu malade. Deux jours après disparition de la douleur, et développement d’une manie rémittente bien prononcée.
J’ai connu une personne, dit Houb-
lier, qui depuis plus de quarante ans était aljQigée d’une migraine pour laquelle la médecine ne trouva aucun moyen de soulagement. Un médecin lui ayant conseillé de se laver souvent le front avec de l’eau froide, elle fut guérie de cette migraine ; mais bientôt après l’œsophage lut atteint d’un engorgement squirrheux qui ne tarda pas à la faire périr (i).
Thomas WUlis parle d’une femme qui devint aveugle parce (ju’on parvint également à la guérir d’une hémi- 4:ranie à l’aide de divers médicameiiS topiques (2).
Olaus Borrîchhis nous cite une dame, mère de six enfans , qui était souvent affligée par des crampes de poitrine, des serremens de la région du cœur, toutes les fois que deux cautères qu’elle portait ne lui faisaient aucun mal. Tous ces symptômes qu’accompagnait une forte dyspnée, disparaissaient aussitôt que la douleur se développait de nouveau sur les deux surfaces ulcérées. Rommelius cité par Tehaen , Helvig , Bartholin, Buchner , Virîdet, nous offrent tous des faits semblables.
(1) De morb. inter.
(2) Tract, de Anim. brut. , part. a.
Lorsqu’un long et fastidieux traitement a été employé contre les affections herpétiques, il arrive souvent qu’elles semblent céder , et qu’elles abandonnent en totalité le tisssu cutané sur lequel ellesdéveloppent leurs ravages avec une si fâcheuse prédilection. Dans beaucoup de ces cas , loin que leur principe ait été détruit, il conserve encore dans l’économie animale une sorte à^incognito qui lui permet tôt ou tard de déployer de nouveau toutes ses fureurs.
Dans ces circonstances, que le médecin ne saurait trop étudier , il arrive c^uelquefois rjue certains malades , apres la disparition de leurs dartres, ressentent des douleurs locales plus ou moins vives, plus ou moins etendues, et ordinairement très-opiniatres. Si l’on a recours contre ces douleurs à des moyens actifs., répercusslfs ou narcotiques qui puissent en suspendre le cours, on risque de déterminer le départ du principe de ces douleurs, de l’entraîner sur l’un des principaux organes delà vie, et d’occasionner diverses phlegmasies, des lésions organiques multipliées , et par suite des hydropisies incurables.
Lorsqu’on connaît les tristes résultats de ces déplacemens forcés , on abandonne
à Tignorance tous les moyens de répercussion , et la témérité qui les emploie ( i).
Madame Dub , âgée de soixante ans ,
avait été sujette, il y a plus de vingt années, aux atteintes de Vherpes furfuraceus volitans. Cette maladie disparut lorsque cette dame entra dans sa quarante-neuvième année, époque de la cessation de ses règles. Depuis cette disparition la malade éprouvait presque habituellement une petite douleur qui correspondait aux cartilages des deux dernières côtes sternales du côté gauche. Plusieurs fois elle me consulta «ur la nature de cette douleur qui lui causait beaucoup d’inquiétudes j elle craignait , me disait- elle, qu’elle ne lûî menacée d’une maladie cancéreuse au sein. Pensant que cette douleur pouvait avoir quelques rapports avec la maladie
(i) Voyez V Encyclopédie , part, cîiirurg. , vol. 1 , p. 379. Ces réflexions , que nous consignons clans cette première partie , s’appliquent à toutes les maladies chronicjues où la douleur a acquis une intensité dominante; et, comme l’a fort bien remarqué Dumas dans sou traité trop diffus sur ces maladies , leurs phénomènes sont souvent liés à des changemens qu’il ne faut pas contrarier par l’action des narcotiques : ce tjui ajouterait aux difficultés de les combattre.
lierpéticjiie precedente, et ne pouvant soupçonner aucune autre cause, je lui conseillai de faire un usage haijituel de la décoction de tigee de douce-amère , et des eaux de Cauteret coupees avec le lait. Nous ne pûmes obtenir aucune amélioration. La malade avait soixante ans lorsc^ue la douleur disparut à la suite de plusieurs applications de cataplasmes narcotiques contre lesquels je m’étais prononcé. L’ affection dartreuse reparut au cou avec les caractères du squauunosus madidans du docteur ALi~ bert. Un médecin qui fut appelé pendant mon absence , crut devoir faire disparaître promptement cette incommodité. Six semaines étaient à peine écoulées après la guérison de cet herpès, que la malade fut prise d’un engorgement fort douloureux au col de l’utérus , qui la conduisit en six mois au tombeau .
Nous citerons encore le fait d’un riche propriétaire de Chartres, qui était tourmenté depuis six ans par les démangeaisons intolérables du prurigo for/nicans , affection qui ne s’était montrée qu’à la suite d’une sciatique f[ui avait affligé ce malade pendant trois ans. Cette personne n’éprouvait de véritables soula-
gemens que lorsque cette douleur nerveuse se montrait pendant quelques jours. Deux fois même , depuis la naissance du prurigo , la douleur se maintint pendant deux ou trois mois , et fît totalement disparaître pendant ce temps les milliers de petites pustules qui consti- Uient cette affection de la peau.