‹ De la douleur considérée sous le point de vue de son utilité en médecine et dans ses rapports avec la physiologie, l'hygiène, la pathologie et la thérapeutiqueChapitre 3 sur 18 · GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

GÉNÉRALES

Au simple prononcé du mot dou^ leur P il me semble voir tous les êtres animés et pensans se soulever d’effroi , et repousser de tous leurs efforts ce qui leur rappelle un sentiment qu’ils n’envisagent jamais que comme un fléau toujours à craindre»

pour la douleur est le malus

dœnion oe la félicité humaine 5 un

xvj

ennemi redoutable, vrai monstre protéiforme qui poursuit ses victimes , sans relâclie , au sein du repos comme au milieu des plus doux plaisirs ; qui frappe , comme le disait Petit y avec une égale cruauté l’enfance et la vieillesse , la faiblesse et la force 5 qui ne respecte ni les talens ni les rangs , et traite la vertu à l’égal du crime. Telle est l’espèce de pliysionomie , si nous pouvons nous exprimer ainsi , que chacun lui prête 5 telle est l’idée qu’au sein de la société nous nous en formons tous.

Cette idée serait peut-être plus que justifiée, si l’on ne fixait ses regards que sur les angoisses, les anxiétés , les inquiétudes qui lui servent comme de cortège lorsqu’elle est ou trop aiguë, ou trop continue 5 lorsqu’elle torture par *ses élancemens , ses décliiremens , ses térébrations , les malheureux qu’elle accable, et qu’elle leur ar-

XVlj

raclie jusqu’à l’espérance de ne plus en être délivrés que par la destruction de leur être.

Quelle autre opinion , en effet , pourraient en concevoir ceux que tourmentent la goutte , cette compagne presque inséparable de la science et des richesses 5 certaines névralgies ; ces contractions musculaires aussi atroces dans leurs résultats qu’elles sont inconnues dans leurs causes immédiates^ le féroce et impitoyable cancer 5 toutes ces maladies organiques si bien signalées par Bonet et ]\Borgagni ^ et qui , après avoir détruit les instrumens de notre vie par un travail aussi lent qu'insidieux , ne font plus considérer la mort , hélas trop tardive ! que comme le plus grand , le plus désirable des biens !

C’est alors que la douleur trouble le jeu , l’action des organes 5 qu’elle^ pervertit l’harmonie des fonctions 5 excite la soif 5 suspend la faim , dé-

XVll]

prave la digestion ou la rend împossiblej entrave les mouvemens respiratoires , et cause des dypsnées alarmantes 5 précipite ou anéantit l’action du cœur j supprime les exhalations et les sécrétions , ou en multiplie les produits ; arrête l’étonnant phénomène de la nutrition 5 produit le dessèchement des chairs, le marasme le plus désespérant , et hâte les progrès d’une vieillesse qui pouvait encore être fort éloignée. C’est alors aussi qu’au milieu de ces scènes affligeantes , les organes de la vie intellectuelle souffrent les désordres les plus fâcheux. Les sens, fatigués, repoussent ou trouvent insipides les objets qui les flattaient naguère 5 les facultés de l’âme* ne s’exercent plus qu’avec lenteur ; souvent même elles sont anéanties. Pour les personnes que la douleur déchire, tout a changé de rapports et de couleurs.

La mémoire ne tient plus aucun

xîx

compte des maux passés j l’imagination , vive et inquiète , double l’intensité des maux présens , et , osant s’égarer dans l’avenir , elle enfante les prédictions les plus extravagantes et les plus funestes. Le sommeil , ce doux consolateur des maux vulgaires , a fui loin d’elles.

A sa place la douleur a substitué les noirs chagrins , la mélancolie la plus sombre , et le désespoir le plus accablant.

Mais arrêtons-nous à ce court récit des maux que cause la douleur. Plus long J il nous ferait partager les angoisses de ceux qu’elle tourmente. Il ferait plus : il indisposerait notre esprit contre un sentiment physique qui , comme le disait le stoïcien Zénon y n’est pas toujours un mal j qui souvent même est un bien dans l’ordre moral comme dans l’ordre physique (i).

Touiours a quelque chose sert

Pascal disait plus encore (i) :

suivant lui les aiguillons de la douleur sont beaucoup plus naturels à l’homme que les titillations du plaisir (2) j et lorsqu’il considérait en outre leur association presque constante, il regardait ces deux sentimens comme des élémens essentiels de notre existence ) et même de notre bonheur. En effet , et nous ne pouvons nous le dissimuler, tous deux concourent à la conservation de l’homme et des animaux 5 tous deux dépendent des mêmes causes , découlent des mêmes sources 5 ils sont enchaînés par les mêmes liens , et ils se correspondent constani-

malheur. Nul mal sans bien , nul bien sans mal en 1 homme.

( Charron, Traité de la Sagesse, )

(1) Voyez la vie de Pascal.

(2) Notre bien estre, ce n’est que la privation d’estre mal. {^ISlontaigne, )

xxj

ment entre eux dans de certains balancemens nécessaires.

Si cette proposition pouvait paraître étrange, si elle trouvait des incrédules , mille preuves viendraient appuyer Tune , et faire taire le septicisme des autres. Nous pourrions dès-lors leur rappeler quel nombre prodigieux de douleurs 1 homme est force d^endurer dans les diverses phases de sa vie , et m^eme dès sa plus tendre enfance.

C’est par des supplices , leur dirions-nous avec P Line , qu’il fut condamné à commencer sa carrière (i). Son premier cri est un cri de douleur que rien ne saurait lui épargner. Quelques mois plus tard , a peine a-t-il fait quelques essais pour soutenir péniblement sa chancelante machine , mille angoisses diverses indé-

(x) Et a suppliciis vitam auspicatur,

Liv. VIII, préf.

Page 1