LXX V II
en ridicule; avançant au milieu des faits comme un mort au sein des vivants. On est étonné, ensuite, d’avoir travaillé toute sa vie et de n’avoir pu laisser une idée ou un fait après soi (1).
Gouverner est, en définitive, l’.art de conduire tous les hommes à la vertu. La science n’est faite que pour éviter les faux pas. Et si ceux qui gouvernent n’ont pas l’âme dans le bien, ils se perdent dans leur science.
Manquer de science et être bon ne suffit pas pour gouverner. Mais ne pas avoir la vertu, c’est manquer même de science. Qui a toujours visé au bien sait où il faut lancer les lois.
Les faits ne sont vus que de celui qui les explique. Tous se rattachent à l’infini. Les uns de près, les autres d’un peu plus loin. Celui qui ne s’en est pas aperçu ne peut rien pour les choses humaines. Les hommes ont su ramer avant Colomb, ils n’allaient point au Nouveau-Monde. .
Les hommes de faits manquent aujourd’hui, parce que les hommes de haute théorie manquent. Et la théorie manque parce que les consciences se sont refusées à observer les grands faits. Les croyances n’étaient plus sur le haut de l’esprit, le balancier frappait constamment à terre.
Napoléon succomba parce qu’il ne voyait que les faits ; ü a péri par les idées. Les principes de la Révolution , dont il n’a pas tenu compte, l’ont tué. Aujourd’hui, c’est le contraire. Pendant ces trente dernières années les idées se sont démesurément accrues, mais de la propre filature de l’esprit, et sans tenir d’aucune réalité.
(i) Sauf nos hommes de génie, telle l’histoire des hommes d'élat, des publicistes et des littérateurs de la France. La Renaissance les aveugle à la suite des rois. A leur tour ils aveuglent la foule présente.
AVANT-PROPOS
A force de les tirer à lui, l’homme les a détachés de leur cause. Le fait n’est rien sans la théorie, la théorie rien sans le fait ; l’homme d’Etat ne peut être sans l’une et sans l’autre.
Mais des faits éclateront ; les hommes demeurés au bas les verront, et ceux dont le regard vient de plus haut les pourront suivre jusqu’à terre. La vérité nous trouvera..,.
Quelques jours après cette Révolution, on entendit en France ce cri qu’aucun peuple n’avait proféré jusqu’alors, ce cri sorti de l’aveu des partis : Nous manquons d’hommes ! Un pays qui perd sa Foi et son Capital devait manquer de grands esprits.
Où se seraient formés les hommes d’Etat? Il y a eu dégradation successive dans l’état des études aux diverses époques françaises. Voici l'enchaînement extérieur des faits : ordre intelligible , ordre moral , ordre économique ou politique; dogmes , croyances , opinions. Ainsi construit l’histoire, ainsi se fait la société.
Or, au siècle, l’ordre intelligible, dont le christianisme n’est que la formule, formait la base des études. Conséquemment le point de départ était la théologie. Delà, on passait à la morale, ou ce qu’on appelle maintenant la philosophie. L’économie politique n’était qu’un résultat des notions précédentes. L’ordre économique existait quoique la science n’en fut pas faite. La science manquait précisément parce qu’on n’en sentait pas le besoin. Tout en proportion de l’homme découlait des principes premiers. — C’était l’é-
AVANT-PROPOS
poque des hommes-d’Etat : Sugger, d’Âmboise, l’Hôpital, Sully, Richelieu, etc.
Vers le 16® siècle, au lieu de débuter par la théologie, on s’est immédiatement placé à l’étude de la raison de l’homme. Toutes les lumières résultant de la science qui la précédé étaient donc déjà perdues. A cette étude, on joignit comme précédemment la connaissance des choses physiques. Les sciences prirent alors toute la place des idées primitives. Une décadence en résulta : de ce que la science ne contient que ce qu’il y a dans l’esprit humain.— Ce fut l’époque des Philosophes ; Bacon, Descaries, Montaigne, Voltaire, etc.
Au 18® siècle, au lieu de débuter et par la théologie et par la morale, on s’est immédiatement placé, par un expérimentalisme exagéré, dans l’ordre des choses physiques. Le point de vue de l’esprit humain s’abaissa encore. L’horizon fut renfermé dans l’ordre du visible, la pratique de la vie dans la sphère des sens. — Ce fut l’époque des Parlementaires : Montesquieu, Filanghieri , Condorcet, Benjamin- Constant, etc.
Les hommes d’Etat ne peuvent avoir qu’une science limitée comme les éludes mêmes qui les ont formés. 11 a dû y avoir dans le développement de leur intelligence une dégradation analogue à celle que nous venons de remarquer.
Ceux qui correspondent à la première époque citée, devaient diriger l’humanité, non plus exclusivement au point de vue de la vie matérielle ou purement intellectuelle, mais au point de vue de la vie réellement spirituelle. C’està-dire que dans la société, iis subordonnaient le physique au moral, et le moral au divin.
Ceux qui correspondent à la deuxième époque ont dû , par la même raison, subordonner encore le physique au