‹ De la douleur ... Précédé: Des temps presentsChapitre 28 sur 48 · X CIX · texte numérisé non relu

X CIX

5° Que de choses vous dites sur le travail! Mais le travail est, à la fois, une peine, un frein, et un devoir. Il est imposé à l’homme pour le punir, le contenir, et le former. C’est pourquoi le travail a été un esclave, un salarié, enfin un homme libre. Vous ne vaincrez pas plus le travail que vous ne vaincrez la Création ! Dieu ne passa de la création des anges à celle de l’homme que pour fonder la loi du mérite. Si toutes les choses que vous dites se pouvaient, le monde serait à ses fins, l’Éternité s’ouvrirait à l’homme.

6° V ous répétez que l’Evangile a proclamé l’égalité des hommes, c’est bien faux ; il a proclamé l’égalité du mérite, autrement dit l’équité. L’égalité n’est qu’un faux nom de la justice. L’Evangile savait si bien l’inégalité qui résulte de notre liberté, qu’il institua la charité pour ce monde, et la réversibilité pour l’autre. L’égalité est la loi des brutes, le mérite est la loi de l’homme (1). C’est le mérite qui fait l’égalité de l’homme devant Dieu. Notre civilisation ne détruisit l’Antiquité qu’en substituant le mérite à la loi brutale. Et c’est sur la loi du mérite que l’Evangile a fondé l’inviolabilité, ou la liberté personnelle. Vous ne pourrez pas la détruire; vous ne pouvez que lui ajouter le cœur.

L’égalité, dont vous parlez à l’aise, serait l’écrasement de la civilisation. La Société n’est que la gamme du mérite.

“O Partout vous allez sur ces prémices, que l’homme doit être heureux sur la terre. Vous tordez toutes vos questions pour les lier à celle-hà. C’est très-beau de vouloir presser la Société vers un tel but. Et si par hasard ce n’était pas le sien, vous la renverseriez donc 1 II fallait d’abord savoir pourquoi les hommes sont sur la terre. Car si votre pensée allait

(O Par égalité devant la lo: économique, il faut entendre égalité du mérite. L’équité, c’est la proportionnalité.

AVANT-PROPOS

ieur faire perdre pied et surplomber tout l’édifice, et qu’ensuile il se trouvât que l’homme ne fut pas précisément pour ce but-là sur la terre?

Voilà ce qui résultera tant que vos questions ne seront débattues qu’en poliiique. De la nuit du Dogme, vous voulez trancher la pratique !

Enfin vous voyez que vous ne réussissez même pas à poser votre grand dilemme. La vérité, avez-vous dit, est-elle dans la pensée qui veut qu’on impose à la Société l’obligation de rendre heureux tous les hommes ; ou bien, dans la pensée qui veut que tous les hommes ne fassent que souffrir sur la terre pour chercher le bonheur au Ciel ?

Trop profonde question qui varie comme chaque individu, et qu’il faudrait traiter ainsi : jusqu’à quel point l’homme est-il appelé à travailler et à souffrir sur la terre pour fonder sa liberté morale ; et jusqu’à quel point la consolation lui doit-elle être mesurée de crainte que sa volonté en se trempant ne se brise? Vous ne pourrez rien sur la question du Mérite, l’unique de la création. Dieu seul sait graduer les consciences, vous restez dispensés de décider sur les choses du Royaume d’en haut. Contentez-vous d’attirer la justice dans les lois, et la charité dans les cœurs, pour que le reste en surcroît vous vienne.

ïl est bien trop clair que si les hommes étaient également sobres, laborieux et bons, tous également dignes et parfaits, en un mot tous égaux, il faudrait immédiatement partager les richesses existantes.... Pourquoi un tel fait aujourd’hui reconduirait-il à la barbarie? Je ne livre que ce point à vos réllexions.

Dans ce mouvement qualifié de Socialisme, il n’y a pas quelque chose à faire, il y a tout. Vous traitez une question politique, et elle est toute économique ; vous traitez une

AVANT-PKOPOS.

question économique, el elle est toute morale. Le mal est à la fois politique, économique et religieux ; le mal est dans les âmes. D’ailleurs, toute question n’est que là.

Le paupérisme est plus encore un fait moral qu’un fait économique. Le plus grand mal de ceux qui en sont atteints n’est pas la privation du capital, mais leur inaptitude à le porter. Vous trouveriez un trésor pour les pauvres, le paupérisme existerait. La source de la misère n’est point où vous la placez. Ce n’est pas dans le sol, c’est dans les bras de l’homme que Dieu a mis les fruits de la terre. Toute richesse vient de l’âme. Remarquez le bien : le paupérisme n’est que l’aboutissement du 18® siècle dans les faits...

S’il ne fallait que raisonner, depuis longtemps le genre humain serait guéri. Jamais l’homme n’a tort que parce qu’il se donne raison. C’est l’orgueil qu’il faut briser avant tout le reste. Le siècle dernier plaçait l’origine des maux dans l’ignorance. Il avait ses raisons pour ne pas commencer par la vertu. L’erreur n’est pas la racine, c’est le mal. Je le dis à ceux qui désirent réformer l’homme !

On eut bien vite écrit que Février n’était pas une révolution politique, mais une révolution sociale. Par sociale si l’on entend qu’elle doit améliorer la condition de la Société par l’accomplissement des lois chrétiennes, tout marchera ; mais entend-t- on qu’elle doit renverser notre Société pour céder plus vile au mouvement payen qui parle, tout se précipitera sur vous.

Vous êtes-vous faits républicains, socialistes, etc., pour jouir el consommer davantage? vous périrez. Pour relever l’austérité des cœurs et les conduire plus près de Dieu? vous êtes certains de tout vaincre. C’est toujours l’infini qui pose la question, ..

AVANT-PROrOS,

Le christianisme est la pratique de celte terre. Nos malheurs seront en raison des obstacles que lui opposeront les hommes.

Notre situation présente n’est que celle même des âmes.

Il y a en ce moment deux courants parmi les hommes ; l’un va évidemment au bien, l’autre court évidemment au mal. Il se fera évidemment deux sociétés l’une dans l’autre.

Il y aura la République du vice, parce qu’il faut que le 18® siècle s’achève. Il y aura la République de la vertu, parce qu’il faut que le christianisme s’accomplisse !

Voici ce que nous sommes : dix-huit siècles de christianisme recouverts par un de 18® siècle. Il faut se débrouiller de dessous.

Au reste, c’est la dernière bataille que l’antiquité donnera chez nous. Le Monde va se détruire. Son axiome est perdu. On entrevoit le régne de Dieu.

Celte révolution sera moins sanguinaire, mais bien plus pénible et plus longue que celle de 93. Je ne prends ici que le fait :

La Révolution Française n’élail qu’une révolution politique, Une révolution politique, c’est une ligne à introduire dans le code ; Tous les Français seront égaux devant la loi. Le texte est clair ; on peut ou on ne peut pas.

Une révolution économique est bien autre chose ! La politique se déduit de la morale, c’est une conséquence à tirer. Mais l’application économique se déduit de l’expérience. Or, l’expérience ne se fait pas en un jour.

AVANT-PROPOS

cm

Nous allons être obligés de passer par Terreur de toutes les Écoles qui sont nées depuis trente ans. Chacune aura son triomphe de quelques jours dans la rue. Ce sera autant de calamités pour la nation. Mais nous sommes incapables de nous y opposer par le vrai.

On a dit que les Français épuisaient Terreur pour arriver plus vite à la vérité. Ici le cas est forcé. Il ne reste que les faits pour la démonstration du faux.

C'est après ces maux, que nous entrerons dans la solution chrétienne.

Sans le 18® siècle, nous eussions fait extérieurement du chemin de moins. Nous n’eussions pas été obligés de reculer et de gémir durant un temps qu’aujourd’hui je ne puis savoir. Les grands moyens suspendront tout au plus les événements...

Il est temps que les hommes s’instruisent ! il y va du salut du monde. La Foi ne pouvait faire un pas de plus. Dieu s’est vu dans la nécessité de renoncer à enseigner par la parole, pour enseigner par les événements.

Les difficultés politiques ne sont rien à côté de la difficulté économique ; et celle-ci git elle-même dans la difficulté morale. Cette révolution reste autrement accablante et hors de la puissance humaine que celle de 89 ! Il y avait alors une population de 25 millions d’âmes ; elle était la production naturelle du sol. La révolution franchie, le sol restait ; cette population pouvait toujours se retrouver sur ses pieds.

Aujourd’hui que deviendront les 6 ou 7 millions de population industrielle formés sur le capital fictif écroulé? On les ramènera dans les campagnes! Certes, il n’y a pas deux partis. Mais déjà le capital du sol, abandonné et grève, retient dans un demi-paupérisme sa propre population. On ne

AVANT-PROPOS

transporte pas une population sans transporter le capital correspondant. La France enverra 1 million d’hommes à Alger, mais elle y enverra 2 milliards !

Ramener dans les campagnes ! Savez-vous tout ce que renferme ce mot?Durant cinquante ans, qui les a [ail abandotmer? Faites une étude morale constatant les instincts qui arraclient le jeune homme ou la jeune fille aux champs, et vous verrez si vous tenez la force prête à faire équilibre au 1 8® siècle dans les cœurs.,. Les villes ont été condamnées moralement ; elles ont été condamnées hygiéniquement; elles le seront économiquement. El prenez garde aux faits !

Voici le point d’où il faut partir. L’homme sera toujours nécessairement apte à plus consommer qu’il ne peut produire.

Dans quel état, et par quel moyen, est-il amené à plus produire qu’il ne consommera? Telle est la forte question politique.

Cet état est l’état agricole; ce moyen est le sol, qui reçoit tout et ne rend qu’à mesure. La terre végétale est la grande Caisse-d’épargne tenue par le Créateur.

Celle que fonda, avec raison, l’industrie, combien a-t elle fait de [)ropriétaires à côté de celle-là ? Vos décrets sur l’agriculture, le reboisement, sont un commencement admirable ; mais pressez-vous d’embrasser ce qui ne se décrète ])as.

Cette époque ne se sauvera point qu’elle n’ait produit un million de propriétaires. 11 faudra donc en former le capital, et les cœurs pour le porter.

La propriété n’est pas un objet fixe. Posséder la propriété n’est autre chose que posséder la vertu de ne pas consommer.

Vous chercherez toutes les causes qui ruinent corps et

AVANT-PROPOS

âme la France; ne trouverez-vous point que la première est dans la perte de la Foi ! Vous chercherez tous les moyens de réduire la misère ; ne trouverez-vous point que le premier est d’augmenter la vertu ! Par quel chemin verra-t-on, en France, revenir l’esprit à la place de la chair, l’humilité à la place du luxe, le champ à la place de la banque, enfin le capital à la place du paupérisme? Par un chemin que Dieu tient en réserve s’il veut encore sauver la Nation qui l’oublie.... et le mot inscrit en tête de ce livre n’est pas sans signification !

Les bons font entendre en vain la voix de la conciliation. Conciliez, quand on n’a pas le meme Dieu ! Tous les hommes sont partis de leurs côtés, comment se rencontreraient-ils?.. . Ils ne se rencontreront que dans la pensée du malheur. Et, comme il y eut plus de faiblesse et d’égoïsme en eux que de méchanceté véritable , alors ils se retrouveront dans la pensée du remède à tant de maux.

Les nations, comme le pécheur, reviennent au jour de la détresse. En ce jour tout est démontré. Je ne sais où fuir, ma pensée est pressée de conséquences; tout cela ne peut finir que nous n’ayons vu dans les faits quelque chose d’aussi éaorme que le 18® siècle l’a été dans l’ordre moral !...

A cette heure vous criez , pleurez , montrez partout le mal ; toujours le peuple, jamais vous-mêmes ! Ecoutez bien ; Dans la bourgeoisie est le scepticisme par lequel LE PEUPLE EST EN ANARCHIE. C’esl parce que le mal est dans la tête qu’il frappe les extrémités !

O Franco, mes paroles sont amères, mais comme le remède vers les lèvres. Ah ! qui aurait encore le courage de venir pour te flatter ! Je sens que devant toi mon esprit a plié sous la parole d’Isaïe ; « O mon peuple, ceux qui t’appellent

AVANT- PROPOS

« heureux le trompent, ils dérobent à tes yeux ton sentier... « El ceux qui ne le parlent que de prospérité seront recon- « nus pour des séducteurs. Le peuple qu’ils appellent heu- « reux tombera dans le précipice, u

France ! France ! malgré ce que je vois, je crois à ton avenir ! El j’en prendrai pour caution ce parti républicain lui-même, né en toi de l’indignation soulevée par notre état politique ! Et j’en prendrai pour caution celle école socialiste elle-même, née en toi d’un cœur percé par notre état économique! Maisj’en prends surtout pour caution, ô France, l’Évangile, que malgré toi, tu portes jusque dans les mouvements égarés de ton cœur !

La cause de la chute des peuples antiques est trouvée. Toute société n’est qu’une religion réalisée. L’Église est immortelle, elle enfantera des nations immortelles. Mais rattache-toi à ta mère ! Aujourd’hui celui qui en a le sourire et la main pour bénir, porte tes sympathies en lui et les propres paroles à ses lèvres.

Je le répète avant de terminer ces pages qui me font souffrir : Le mal est religieux, la révolution est religieuse, le remède est religieux, nous neguérii’ons que religieusement. Le mouvement européen nous semble contre les Rois ; la loi au fond qui le dirige est contre le fait qui les rendit nécessaires à la terre. Les peuples se soulèvent contre l’oppression, et la source en est en eux-mêmes. La délivrance des nations n’est que la délivrance des âmes.

On confond de tous côtés, en ce moment, les conséquences

A V ANT-r RO !• os.

toutes mûries du point de vue humain avec les conséquences chrétiennes. La plupart des hommes ne sont pas assez profonds pour percer l'horizon actuel, et faire la distinction dont je parle. Ce qu'on nomma progrès de l’esprit humain n’est que trop bien nommé ! L’homme n’a été arrosé que sur le point de sa faute. Ce qu’on a pris pour la démocratie , n'est que l'explosion universelle de l'orgueil.

Les hommes logiques de notre âge ont été républicains. Comme la solution n'était plus là, ils entrèrent dans le saint- Simonisme. Suivant toujours le problème , ils devinrent fouriéristes. Mais l’idée allant devant eux, ils se sont divisés là sur deux branches : les uns se sont faits communistes, les autres sont devenus chrétiens. Car les uns étaient conduits par leurs sens, les autres l’étaient par leur âme (1).

La société humaine, en effet, ne peut être conçue que de deux manières : Ou elle est conçue par rapport à l'àme, ou elle est conçue par rapport au corps.

On pourra dire autre chose, on ne pourra sortir de là.

Dès que la Société est conçue par rapport à l’âme, elle l’est par rapport au corps, lequel fut donné à l’âme. Mais la réciproque n’est point.

Tout remonte à la croyance. La Société ne s’abaisse que parceque le dogme a glissé. Réunissez de part et d’autre des hommes prêts à donner leurs sens pour leur âme, vous verrez bien si quelque chose leur manque !

Tout dépend de la notion supérieure qu’on a de l’homme.

Ou l’homme n’est fait que pour la terre ; alors l’âme a été donnée pour le corps. Ou l’homme est appellé à une vie

(i) Le siècle fera comme les esprits sérieux de l’époque; il passera de la politique à la morale, et de la morale à la théologie. La question absolue laissant difficilement place à l’esprit , de là il ira directement sur la vérité.

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AVANT-PROPÔIS.

immortelle ; alors le corps a été donné pour Pâme. Si vous avez de l’esprit, n’ôlez plus la question de là. Toute la chaîne de vos propositions de second et de troisième ordre reprendra son premier anneau.

Dans le problème de l’homme , on ne peut évincer l’homme !

Or l’homme est fait pour ce monde, s’il y trouve une vie immortelle... pour le quitter, si la mort vient en détacher son âme.

Vous ne vivez que sur la Foi.

D’où venez-vous, vous qui dites ; Non ? Etes-vous plus grand que celui qui a fait l’Évangile ; et plus fort que le cœur de l’homme !

La foi ne sort pas des arguties de l’esprit ; mais de la puissance du cœur. Elle naît du besoin de l’infini. Sans quoi, elle ne descendrait point en nous par l'oreille. En vain ouvre-l-on la paupière à l’œil qui fut aveuglé ! Ce n’est pas la vérité qui manque à l’homme; mais bien les hommes qui manquent à la vérité. SURSUM CORDA!

A quoi ont servi aujourd’hui tant de mots, et leurs idées ? C’est la pratique qui est absente. Les actes seuls construisent l’homme. Le cœur ne vient pas en pensant. Vous cherchez le bien , agissez. La volonté est comme le travail, il faut commencer tout de suite.

C’est la pratique qui crée l’homme , je ne puis vous dire mieux !

Comment renaîtra-t-ellc en nous? La Guerre formait primitivement les âmes, en les portant au sacrifice. Elle fut dite le chemin de la gloire. Tant que l’honjme a tenu l’épée, le crucifix a triomphé. Mais sitôt qu’en prenant âge, il a fallu quitter l’épée pour la vertu, en France, on l'a trouvée beaucoup plus lourde au côté.

AVANT-PROrOS,

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