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CHAPITRE lll

ÙEuvre de la douleur dans le temps.

Je m’abstiendrai de peindre la douleur... J’indiquerai seulement son effet psychologique, comme je viens d’indiquer sa fonction ontologique, et je dirai son œuvre dans le temps.

Voyez combien l’homme affligé

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devient facile à aborder ! Comme ce coursier impétueux et sans frein a été ramené par la peine et la privation sous la main qui doit le conduire! Approchez seulement de râme altière que la douleur vient d'atteindre. Dans sa gloire, elle n'écoutait personne et méprisait tous les secours ; mais à cette heure sacrée , elle entendra tout , vous accueillera avec reconnaissance, et se soumettra avec charme et résignation. Jugez combien d’iiumilité est née de la douleur!

Approchez également du cœur insensible que la douleur vient de briser. Dans son orgueil, il ne vivait que de lui seul et repoussait la sympathie. Mais, à l'heure de la douleur, ce cœur si intraitable

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n’a plus rien de dur ; il ne veut plus du mal, il vous appelle, prononce le mot de consolation , se donne à vous et demande avec effusion que vous l’aimiez un peu.

Jugez combien d’amour est né de la douleur!

Or, l’humilité et l’amour étant le contraire exact de l’orgueil, l’orgueil est ainsi étouffé par la douleur.

L’être s’était en quelque sorte noué par l’orgueil , une force devra le briser en éclat avant qu’il se reconstitue; c’est la mort. Car, sans l’orgueil, la mort, cette stase

dans l’être 5 n’eut point existé.

Gomment croire que la mort soit une chose naturelle, la nature a-t-elle horreur de ce qui lui est conforme! La mort n’appartient pas à l’être, mais, fut envoyée par la vie pure contre l’ennemi de l’être.

Née de l’infortune du relatif, et annoncée dans la promesse paradisiaque, la mort vient sur les pas de la liberté pour dévorer par derrière les fruits de sa réprobation. Tout être, au reste, ne peut prendre sa forme définitive sans une dissolution de sa forme antérieure. La mort est la solde de l’orgueil ; elle seule pouvait rétablir la vie pure ou le mal avait passé.

(3h ! l’admirable invention que

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celle de la mort ! Mais la mort avait besoin de combattre l'orgueil de son vivant, c’est pourquoi elle a envoyé en avant la douleur. La douleur est l’écuyer de la mort.

L’homme altier s’est soumis, l’homme dur s’est attendri, l’homme paralysé s’est ranimé en prenant le breuvage de la douleur.

D’une liberté épuisée, elle a su faire sortir les triomphes de la patience, d\m amour éteint, elle a su faire jaillir les gloires du renoncement , et d’un être déformé par l’orgueil, elle a tiré une âme toute resplendissante de mérite et de beauté !

O mystère de l’être, que de ressources dans tes abîmes ! Où le néant semblait indispensable, déjà la mort vient de suffire... Dieu ne

saura-t-il trouver aussi dans ton sein, ô profondeur de l’être, quelque secret plus prodigieux encore pour te faire échapper un jour aux lois absolues de l’irrévocable !...

Gomme le remarque M*"® de Staël , la douleur est donc un bien^ ainsi que l’ont dit les mystiques.

Elle n’est pas un bien en soi, mais en ce qu’elle est l’instrument efficace d’un bien. I^a douleur est notre plus grand moyen de perfectionnement. Et c’est le seul qui soit resté à l’âme qui, dans la défaillance de sa nature, abdiquerait ses prérogatives et ses facultés.

Une partie de l’âme est-elle tom-

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bée dans Tinsensibilité de la mort, le charbon de la douleur y rallume aussitôt la vie. Elle remet aux mains de Thomme, qui les avaient reçues sans mérite de la création, ses puissances radicales.

Enfin la douleur produit^ au fond un effet que je ne sais trop comment exprimer, elle condense l’être. Sous les coups répétés du marteau, le fer rougi devient de Tacier.

Semblablement , dans l’ordre physique , la douleur, fille de l’irritation , n’est qu’une accumulation de vitalité sur un point. Pour ranimer un membre atrophié, on augmente par frictions la sensibilité jusqu’à ce qu^on arrive à la douleur. Ce sont les douleurs de

!a fatigue, de la privation et de l’effort qui , dispensées avec mesure et persévérance, donnent aux organes la vigueur. Qu’une trop grande abondance de vitalité ac-

coure sur un point , la souffrance se fait sentir.

Fragiles et mortels, les organes du corps ne supportent que jus- ([u’à un point cette condensation de la vie ; s’ils pouvaient contenir la plénitude de la douleur ils parviendraient à la perpétuité. Mais, au sein de l’âme immortelle , la douleur opère en toute sûreté! On la voit toujours revenir vers les mêmes endroits du cœur; il n’est tel que d’être intéressé au fond , pour perdre plusieurs fois sa fortune; ambitieux, pour rester sans

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cesse humilié; trop sensible, pour perdre l’objet de ses affections.

Delà , suivant les parties qu’elle affecte en nous , elle est une indication certaine de nos côtés les plus faibles. Toutefois la douleur tourne au dedans de l’âme et s’enfonce partout. Et ou la douleur a passé , vous êtes sûrs qu’elle a accru étonnement la vie. Voyez , lorsque l’homme vient d’être travaillé par l’affliction , avec quelle aisance il respire le moindre contentement; comme, en cette heure, son cœur s’ouvrirait à toutes les délices de la vie immortelle !

La douleur sanctifie. Et elle sanctifie à un point qu’il n’est pas donné à celui qui la souffre de le savoir, si ce n’est peut-être par la

bonne conscience qu’il en a de îui-même. Remarquez combien les personnes qui ont souffert ensemble s’estiment après ! Le fait est surtout visible chez les époux , qui peuvent mieux s’apercevoir du perfectionnement qui s’est fait en eux.

La douleur seule entre assez avant dans l’âme pour l’agrandir.

Elle y réveille des sentiments que l’on n’avait point encore soupçonnés : la douleur va toucher jusqu’aux sources de la sainteté!

Dans ses élans, elle donne essor â des émotions que la musique la plus divine avait eu seule le secret de découvrir. Il y a dans l’âme des places très-élevées où dort la vitalité , et que la douleur seule

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peut atteindre : l’homme a des endroits de son cœur qui ne sont pas et où la douleur entre pour qu’ils soient !

Ne redoutez pas les ravages de la douleur. Quelquefois elle vide entièrement l’âme , mais lorsqu’elle a passe, Dieu s’y précipite tout-à-coup pour la remplir. Ah !

les joies du Ciel ne sauraient descendre avec leur suavité dans toute l’âme humaine, si l’amertume de la douleur n’y avait partout creusé la faim sacrée... Lajoie fait sa place quand le cœur s’agrandit ; c’est dans le vase de la douleur que se répandra la Félicité!

Cependant , si Ton ne savait pas à cette heure que dans la chute est v l’origine delà douleur, que dirait-

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on à ceux qui en sont atteints ?Que dirait-on surtout à ceux qui voient tomber autour d’eux , victimes de la douleur, des personnes chéries!

Sans la chute, la douleur resterait un mystère qui foudroirait la pensée. Mais la douleur n’est plus la douleur , elle est la résurrection et la gloire !

Cette vie est courte, très-courte ; plus courts encore sont les évènements qui la remplissent : on ne le sent bien qu’au terme. Alors on ne regrette plus les palmes qu’on a cueillies dans le buisson ardent :

un rayon d’amour luit , et nous ressentons un regret mortel de n’avoir pas à donner à Dieu une seconde vie mille fois plus renq^lie de douleurs ! Les élus céderaient le

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bonheur du Ciel pour souffrir encore pour Dieu... Ce sont les âmes qui d'elles-mêmes se tiennent dans le Purgatoire!

Nous ne parlons que des iiammes de la douleur ; qui n’en a connu les douceurs! Qui n’a su combien Pâme se rafraîchit à longs traits à la source des larmes ! Qui n’a êj)rouYé, lorsqu’elles coulent sur le cœur, un sentiment si vif et si délicat de ce que le Ciel veut de nous, que nous sommes prêts à nous donner comme des hosties purifiées.

On ne pleure que quand on a trop de choses dans le cœur.

La douleur avance , et l’homme

sent en lui un noyau immortel qui ne peut être atteint , qui s’enflamme, qui brille, qui se réjouit à mesure qu’elle croit pénétrer en nous.

Et ce point où la douleur s’ouvre sur la joie. . . Vous savez d’où vient l’âme : quand l’émotion descend tout-à-fait au fond, ne soyez plus surpris si Ton trouve le Ciel !

Oh! les larmes ne viennent pas de l’homme, je vous le jure ! elles ont plongé dans l’ivresse tout un côté de mon cœur...

Un tendre ami me répondit un jour : cc Remarquez , lorsque l’on a traversé de grandes douleurs, que pour tout au monde l’on ne voudrait pas ne les avoir point souffertes. » Quel beau mystèi’e est dans cette pensée.

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Coninie les doigts de la douleur savent entrer dans le cœur, et pétrissent jusqu’au fond cette pâte sacrée ! Mais Dieu pouvait-il le toucher autrement sans qu’il expirât de bonheur ! Attentive ménagère de mon âme comme tu as su récolter tous les fruits de ma vie! Que je sais bien comment tu t’y es prise avec moi : l’inspiration descendait, tu l’arrêtais ; l’espoir naissait, tu me l’ôtais ; mes transports, tu les étouffais ; un bien , tu me le reprenais! Sainte douleur , si je te juge par les douceurs que tu m’as ravies , tes flancs doivent renfermer pour moi des délices inouïes ; et dusses-tu traîner mon cœur dans les sables des déserts , je ne te quitterai pas; il faudra bien que tu lais-

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ses briser un jour sur ma tète penchée Turne remplie des joies que tu me ravissais !

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