CHAPITRE XH
L’objection à la douleur vient du point de vue du
temps.
Nous vivons loin de l’inlini...
Le temps , ce brouillard qui voile tout pour le mérite , cache la terre et le Ciel. La foi nous retient par un fil ; l’amour en s’éloignant le brise! Le cœur qui s’est détaché, roulera loin de l’Absolu. Ah!
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combattre dans les ténèbres. .. J’ai vu des hommes épouvantés par la douleur! Ils disaient, car ils n’avaient plus dans les mains que le fil de la logique :
— Qu’est-ce que la vie? travailler ! Pourquoi faut-il que je travaille? Et souffrir! Pourquoi avoir créé le bonheur ? Pourquoi en faire croître l’idée comme la plus belle pensée de l’homaie ? Vivre pour souffrir , pour blasphémer , pour me perdre moi-même... Je ne cherchais pas à naître! Gréer pour créer le mal ; et , par une ironie cruelle , charger l’être lui-même de se multiplier dans le malheur!
Quel instinct maudit est à la source des choses! Et , qu’est cette Source elle-même ? Ne produire
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que pour détruire ! Détruire , quel mot ! Ignoble tache sur la création, la mort !... Moi qui vis, où peut être mon désir de vivre Dieu , si tu es , tu peux rendre riiomme heureux; pourquoi ne le fais-tu pas.^ Car , comment sortir de la pensée : Si tu es bon , pourquoi le malheur est-il.^ Ah! fais- nous mourir; propager le genre humain n’est-ce pas propager la mort , et reculer les tristes rivages du sang!
Vois : le grand fleuve de la vie ne fait que charrier mal sur mal vers les monstrueuses dunes de son horrible confluent... Si du moins l’homme pouvait s’anéantir ! ce serait sa plus précieuse prérogative. Ton imprévoyance infinie ne la laissa pas même au mal! —
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Telles se montrent en effet les choses à celui qui n’a point compris le mystère sublime de la vie.
11 serait aisé d’écraser d’objections le fait de la douleur en se plaçant au point de vue du temps.
Je crains que ceux qui montrent cette impatiencene soient plus en peine de leur moi que de leur cœur!
Prenez -y garde; j’ai vu souvent celui qui s^écoute , lorsque la douleur le frappe se renverser du côté du mal. L’égoïsme est comme une pierre au fond de l’âme qui fait ressauter l’instrument divin !
Si dans la Création vous vovez Dieu , si dans l’être en un mot vous retrouvez l’absolu , reconnaissez la légitimité de l’existence!
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Il faut vouloir de l’être , ou la lâcheté ne serait pas avouable!
Certainement l’épreuve est complète 5 et la douleur descend aussi avant que notre âme ; mais depuis quand possédons-nous notre substance !
La création est la grande tentative de l’Absolu : il faut vous y prêter! Qui refuserait de combattre avec l’infini!... Ah! vous vivrez, puisqu’à toute heure vous pouvez faire quelque chose pour le Ciel !
Celui qui souffre et qui ne porte pas un grand cœur, prend vite la cause de l’homme. Il voudrait établir avec justice la part du bien et du mal. L’humanité , si noble et si infortunée , il ne peut le dissimuler , est’ enchaînée au
malheur; et Dieu lui semble bien sévère, A son insu la rancune prend peu à peu en lui toute la place de ramour.
Eh ! s’écrie-t-il , cette existence si amère est-elle réellement un bien ? et si je songe que le genre humain pourrait être en partie
perdu Mais au fait, voudrais-
je moi-même être assis aux Cieux à côté des ignobles et des scélérats? Il faut bien que le mal se perde. . . Il est évident que l’homme fait du mal : et il est évident qu’il devait être libre !
Doutant alors de l’excellence des destinées, il secoue tristement la tête, comme s’il disait : Peutêtre eût-il mieux valu que l’homme ne fût pas! — Sincèrement, la
question n’est-elle plus que là?
Dieu Fa résolue : il a créé!!! Fils de l’Être, vous perdrez l’espoir!
Soupçonner la valeur de l’être,
quel oubli de l’absolu Tu es,
a dit Goethe, tiens-toi heureux de cette idée!
Mais comme la douleur est irrésistible et souvent surabondante , la volonté et le cœur la regardent avec effroi. Le Juste s’écrie quelquefois dans son amertume :
(c Dieu n’aurait-il pu créer de telle sorte que le mal n’eût pas existé?»
Mais il a bien fallu que Dieu créa l’homme libre ! Or , la liberté n’est que le pouvoir remis à l’homme
de faire le bien quand il aurait la possibilité de faire le mal : et l’homme a voulu faire le mal...
Toutefois la question se poursuit ainsi : ce Dieu n’aurait-il pu donner à Thomme une volonté libre également , mais en l’entourant de si grands secours qu’elle se fut immanquablement portée vers le bien.^^» Eh! certainement non , puisque l’homme aurait été moins libre , conséquemment moins méritant! Le degré de liberté ici-bas fait celui de notre gloire dans l’absolu.
Enfin, cette perpétuelle inquiétude se réfugiera dans une dernière observation : ce Dieu , dans tous les cas , prévoyait notre chute! » Eh bien! il paraît qu’il était
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nécessaire que l’homme fût repris de plus bas,.. Dieu avait bien donné la liberté à l’homme; mais s’il fallait que l’homme perdît cette liberté et la refît lui-même pour qu’elle fût réellement et radicalement libre ! Ne voit-on pas l’enfant quitter ses dents de lait pour prendre celles qui viennent avec la force d’âge.^
La liberté est précisément ce qui ne peut se donner : elle ne saurait être qu’acquise. C’est la force qui s’emploie d’elle-même et qui ne vient que d’elle-même. La causalité qui ne sortirait pas de soi 5 ne serait pas causalité. Et d’abord l’homme n’étant pas , il fallait qu’il fût créé , créé avec la liberté précisément d’accepter ou de
prendre sa personnelle liberté !
Pour avoir sa valeur dans l’absolu, il était nécessaire queThomme fût le fruit de ses œuvres , et pour qu’il fût le fruit de ses œuvres , qu’il concourût à sa raison d’être. L’homme fut créé en puissance : et il fallait bien qu’il fût créé , ce premier point était le levier de ses efforts ultérieurs. Mais créé , cela ne venait pas de lui; n’était-il pas nécessaire que ce premier point fût brisé pour que l’homme le refît! N’est-ce pas de la sorte que l’artiste brise la statue de terre qui vient de donner l’empreinte au moule d’où sa nouvelle statue va sortir!
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Dieu n’ci produit la liberté qu’en lui disant : Sois libre ! L’homme ne pouvait être achevé. Au lieu de nous créer plus , Dieu a dû nous créer le moins possible ; là était notre grandeur avenir! Et, en dernière analyse, l’homme est même revenu sur son être pour détruire ce qu’il n’avait pas produit :
car le fait est là !
De cette manière , toute sa liberté lui appartient. Le néant n’a pu demander l’être , ni le prendre, ni l’accepter. Mais Thomme a perdu l’être ; alors il l’a redemandé , accepté et repris. Une liberté essayée à ce titre peut être
désormais pesée aux balances de l’absolu !
Dieu sait qu’une telle importance s'attache à notre liberté que, pour rendre notre mérite entier , il n’a même pas imposé la foi ; la foi sans laquelle l’homme ne peut rien ! La civilisation , qui est tout sur la terre, sera également offerte à la liberté ; il faudra qu’elle soit inoculée par l’homme. Le navire qui traverse les océans ne sait pas ce qu’il porte! Dieu, dans sa loyale administration du monde , évitant tout ce qui pourrait le trahir à nos regards et entraîner notre assentiment , laisse passer avec grand art une multitude de faits , derrière lesquels sa Providence se tient absolument cachée. Enfin , il
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a su éviter de déposer de sa propre main les hommes sur la terre; tenant à leur montrer encore qu’ils naissent du vouloir et des soins les uns des autres , et que les origines de leur existence se cachent dans les profondeurs de la liberté et de la solidarité humaines. L’unité de chute , comme l’unité de rédemption , se rattache du reste à ce grand mystère de l’être.
Le mal! le mal!... Ah! qui sait ce que c’est que le temps ? Songez que le mal est un fait! c’est bien grave un fait : être entré dans l’ordre de l’absolu ! Le mal doit-il faire partie de toutes choses pour allumer la vie de la douleur au sein de ce qui n’est pas éternel?
Est-il le sel de tout ce qui a vie
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dans les efforts du relatif ? partout présent, fait-il pour nous le mérite du bien? Je ne sais, je ne sais... Mais peut-être les méchants serviront-ils à la Gloire, quand on saura de quel point il a fallu les ramener ; peut-être rehausserontils la Joie, quand on verra quelle effrayante liberté ils ont conduite vers Dieu... Il est grand Famour de ceux qui aiment dans la douleur !
Vous pénétrerez dans le sens de cette parole inouïe : cc 11 y aura plus de joie au Ciel pour un seul pécheur qui fait pénitence que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui nont pas besoin de pénitence»... Il est donc bien grand ce pêcheur! Pourquoi faut-il aux
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yeux de Dieu que l’homme ait besoin de pénitence Pourquoi les plus glorieux saints , au lieu de devoir leur origine à l’innocence, furent-il d’abord de grands pécheurs? Pourquoi, pourquoi enfin cette parole qui décèle Viniimiüôi abundavit delictum, ibi gratia surabundavit?
Le mal ? la chute? Qu’y a-t-il là, que Dieu qui les prévoyait ne se soit pas arrêté devant la création ?.. . S’il est permis , suivons encore quelques pas cette incomparable question.
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