CHAPITRE XiV
Une idée sur le grand problème.
Toute âme a son secret qu’elle veut révéler..
Harmonie, xf.
Je cherche un empire ici-bas plus solidement fondé ^que celui de la douleur...
L’homme a ébranlé bien des choses! il a mis fin à de puissants règnes , renversé de formidables lois; il n'a rien pu contre la sou-
%o[\ DE LA DOULEUR
veraineté de la douleur. Depuis six mille ans il a tout essayé pour échapper à sa domination ; il a traversé les temps , quitté les lieux , passé sous de nombreuses civilisations : les temps et les civilisations ont été remplis de ses larmes , et ses larmes sont encore le tribut le plus sûr qu’il puisse offrir à T Avenir.
O roi de la nature , tu n’es donc pas le roi de la douleur !
C’est elle encore qui te reçoit à la porte de la vie et te dépose dans le berceau ; elle qui te conduit au dernier pas et te referme dans ta tombe. Que dis-tu de sa fidélité?... Celle-là n’attend point, pour toi , que ses eaux amères découlent des événements , elle
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en a d’avance posé les sources sur tout le chemin de la vie. Homme, tu sais que tu es appelé à pleurer ton père , à pleurer ta mère , à pleurer tes amis, souvent ta femme et tes propres enfants , en attendant que la mort vienne sécher tes larmes! Car la mort, généreuse, a soin d’arriver lorsque la douleur n’a plus de prise sur toi...
Telle est l’existence humaine, si vous en convenez ! Confrontez-la avec la loi infinie; comparez notre condition à la condition éternelle! Mais Dieu peut-il créer un être pour qu’il pleure? Faites attention que la douleur, c’est tout ce qu’il y a de plus inouï ; l’être n’a que des habitudes de félicité. Si donc au sein de l’œuvre
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de rinfini , si , franc au cœur de la création , la douleur est fixée , elle doit y être pour un fait d’une portée incroyable! Dans l’être, la douleur? le relatif ne peut entraîner cette différence.
Examinez une chose encore.
L’homme, certes, est étrangement mauvais , puisqu’il n’a fait le mal que par manque d’amour.
Bien qu’il soit dur de le louer, une fois sachez ce que c’est que l’homme :
Au sein de l’amour et des plénitudes du beau , Dieu , agit dans un enivrement infini ; et la plus inaccessible de ses perfections n’est que l’acte le plus simple de sa di-
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vine nature. Mais l'homme? être, et séparé de l’infini ! âme , et privée du bonheur ! Puis , emporté loin de Dieu^ dans les déserts du relatif , et laissé là sans connaissance au millieu de la nuit. Cette nature qui, pour découvrir simplement sa beauté , lui demande un acte de génie, est sourde, muette, ingrate ; et , conduisant le rôle jusqu’au bout , barbare aussitôt qu’elle le surprend sans défense.
Lui, délaissé, sans témoin, pauvre ciron jDresqu’écrasé sous la douleur qu’il ne comprend pas, et, comme perdu au fond de l’abîme, il a encore un regard pour chercher le beau, et sa conscience tressaille en découvrant le bien! Jamais il n’a vu Dieu, et il l’appelle...
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il se lève... il roule !e rocher de la vertu pour arriver jusc|ü’à lui. Oh!
l’être! L’homme ne peut voir d’ici comme il est sublime... Dieu au sein de la gloire est en admiration devant ce que fait l’homme, au
sein de la douleur Infini ! infini!
rëjouis-toi , si un seul homme dans les ténèbres de son cœur , a su retrouver ton sentier !
Le christianisme ne vous a pas dit son dernier mot ! attendez que les âmes prennent la voie de l’amour...
Si les choses étaient telles qu’on les voit de la terre, Dieu serait découragé de la création. Tant de sauvages, de cœurs grossiers et d’hommes durs entreraient- ils dans la lumière.^ Montez chez les plus ci-
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vilisées des nations, la mortelle tiédeur de leurs âmes les mûrit-elle pour l’infini? C’est Dieu qui a créé le monde, et c’esi: lui qu’on aime le moins ! A peine quelques saints sur la route immortelle , la masse de l’humanité semble en dehors...
Où s’accomplit la création?
Personne ne voit l’homme icibas. La colonne d’air qui pèse sur le corps, dérobe à l’œil les deux tiers de la force employée dans ses mouvements. De même, l’atmosphère que la vie fait peser sur l’âme cache la puissance que le plus faible des hommes déploierait tout-àcoup vers le bien , s’il était transporté dans l’infini. Chacun soulève une vie dont le poids est égal à son âme... grandissant, elle subira
naturellenient la pression de plusieurs atmosphères ! En sorte que la volonté, ayant toujours le même obstacle, a toujours le même mérite. Mais la portée en est cachée.
Voilà pourquoi le moindre des hommes, qui semble si peu ici -bas, se verra tout-à-coup si grand lorsque son âme éclatera dans l’infini avec tous les efforts qu’elle a opérés dans ce monde.
Quel œil a vu le fond de la douleur : qui donc a calculé le poids que la vie fait peser ici sur nos âmes! Ah! si les hommes n’étaient pour Dieu que ce qu’ils sont devant leurs semblables, quelle joie recueillerait le Ciel ! Si Tâme humaine n'était pas plus en ellemême que ne la montre le temps,
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Dieu se serait vu forcé de retirer la création, pour empêcher la liberté de s’aggraver !
Tant que le monde existe, affirmez au nom du Dieu bon, que le fleuve des libertés verse toujours dans r infini plus de bien que de démérite... Croyez en la création; il se passe quelque chose de beau !
Dirai -je donc qu’il est un mot dans la langue, remarquable après celui de Dieu, et qu’on n’applique même pas au Ciel : ce mot fut inventé pour riiomme! Le Sublime consiste dans la liberté aux prises avec la destinée, ou avec les passions. Dieu est infini , l’homme seul est sublime : car rhomme seul peut s’élever au-dessus de luimême! On n’est sublime que de-
vant la douleur, ou devant la mort... alors que le premier acte du moi perçant du sein des forces étrangères , <c le miracle de la personnalité humaine » commence ; alors qu^arrivée de lutte en lutte sur le sommet de la conscience , le miracle s’accomplit , la personnalité s’élance pour se donner elle -même... offrant à Dieu le spectacle de Tinfini ! L’homme , l’homme n’est sublime que parce que Dieu peut l’admirer...
Ce n’est pas tout. N’avez-vous point observé vous-même une chose bien grave, c’est que cette même douleur est tout-à-fait hors de proportion avec l’homme.^ Il
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faudrait si peu de douleur pour purifier un être! Qu’elle éclate aujourd’hui dans une âme, qu’elle l’ait entièrement renouvelée , il semble que tout soit achevé. Mais voilà que demain la douleur revient; et elle revient avec les trois cents jours de l’année, et durant toutes les années de la vie !
L’intarissable amertume coule sans fin^ débordant au loin l’existence.
Et l’homme, du faîte de ses destinées, aperçoit ballotter sa vie comme un faible point sur l’immense Océan de ses douleurs...
La remarque que vous avez faite pour la douleur est à faire pour la liberté. Elle se trouve égailement dans une disproportion nexplicable avec l’homme. Faites-
y bien attention, il ne fallait qu’un seul acte de pleine et entière liberté pour fixer dans un être la responsabilité. Que l’homme donc soit mis une fois à l’épreuve, et qu’une
fois il en sorte victorieux, n’a-t-il
pas décidé de la direction de son être et du choix de son cœur.^ Mais voilà qu’aussitôt l’épreuve reparaît; et elle reparaît à toutes les heures de la vie. Sans doute que l’homme fit peu pour planter l’arbre du mérite en lui : mais il fit tout ce que lui demandait l’absolu! Alors, à quoi bon le refaire ? Cependant la fertile épreuve se multiplie sans fin, dépassant mille fois la valeur de sa vie. A chaque pas, l’homme dépose le socle d’une responsabilité nouvelle,
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et, à rextrêmité de la carrière, il n’aperçoit que lui dans l’immense plage pour prendre place sur tant de constructions...
Ah! pourquoi la liberté recommence-t-elle toujours ; et pourquoi la douleur ne finit-elle jamais.^ Puis-je dire que mon cœur, une fois rempli par ramertume , ne s’en remplira plus.^ la mer passe sur l’éponge gonflée sans y ajouter une goutte , et mon cœur se sèche de lui-même pour mieux être retrempé ! Puis-je dire que ma liberté , s’abattant sous l’épreuve , ne se lèvera plus ? le burin tombe en poussière avec le roc qu’il a percé, et ma liberté se reforme elle-même pour mieux recommencer! Que je m’élance au
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dehors, que je m’enfonce au dedans, partout, partout l’immense douleur C’est là une ques-
tion !
Sur cette effrayante disproportion au sein de l’homme, j’émettrai une simple vue :
L’homme aurait-il autant de
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grandeur, s’il n’était chargé que de son propre poids! La liberté, cette énorme puissance confiée à un être si frêle, pouvait-elle ne servir qu’à celui qui Texerce? La douleur, cette épreuve aussi redoutable à l’être que le néant , pouvait-elle ne profiter qu’à celui qui la porte? L’Eglise ne nous a-telle pas appris que, par le sublime
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phénomène de la Communion des saints, la communication des biens spirituels est établie entre toutes les âmes qui travaillent encore sur la terre, celles qui régnent dans le Ciel, et celles qui se purifient dans le Purgatoire.
Nous communiquons avec les âmes qui régnent dans le Ciel en ce que, les invoquant par nos prières , elles intercèdent pour nous auprès de Dieu et que nous participons à leurs mérites. Nous communiquons avec les âmes qui se purifient dans le Purgatoire en ce que , leur appliquant nos prières, nous les soulageons par nos bonnes œuvres et les faisons participer à nos mérites.
Ce dogme sur lequel reposent
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la force de ceux qui vivent et Tespoir de ceux qui meurent , ce dogme qui lie le Ciel à la* terre, et la terre, avec les lieux défînifs de répreuve, repose lui-même sur la liberté. Alors ces trois hommes, riiomme triomphant, l’homme militant et l’homme souffrant, ne forment qu’un seul être dont un pied s’est déjà posé dans le Ciel.
C’est ainsi qu’à la lumière de l’infini , tous les hommes reparaissent les membres lesfmns des autres. Les mérites de chacun se répandent sur tous, dans * ce mystérieux corps,, par le canal de la> réversibilité , véritable ' rétablissement de la circulation du sang de l’humanité. Mais une aussi merveilleuse réversibilité où pourrait-
elle prendre sa source, si ce n'est dans une unité plus merveilleuse encore ; unité et solidarité de l'être , au fond , dont notre raison ne saura jamais comprendre le vrai mystère en ce monde.
Là n’est point toute l'idée. . .Toujours je cherche pourquoi l’ homme est sublime... Il faut trouver ses racines ontologiques à cette antique et inébranlable doctrine des œuvres surabondantes : Operim supererogatioms. Une telle pensée, recueillie par l’Eglise, ne sortit pas vainement des entrailles du genre humain !
Des inondes innombrables circulent au-dessus de nos têtes, des créatures innombrables doivent les habiter; et toutes ne constituent qu’une seule création au sein de l’absolu. Dans la nature on ne voit qu’une loi , les êtres sont placés aux différents degrés de cette loi; et au sommet de l’échelle se trouve l’être qui les complète et explique toute la loi.
Or, comme Tunivers physique, avec ses myriades d’étoiles éclairant autant de globes habités, se rattache, de système en système solaire, à un centre qui détermine tout; que savons-nous si le monde
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moral, avec ses myriades d’êtres placés dans le sentier de la création, ne se rattache pas , de races en races d’âmes, à une seule race qui décide de tout? De même que, par l’unité de l’être et la communion des saints , une solidarité intime réunit tous les hommes qui ont habité ce globe ; que savonsnous si une solidarité universelle n’existe pas entre toutes les créatures intelligentes répandues sur les globes , à cette fin que l’homme, cet être central , soit chargé à lui seul du don prodigieux de la liberté?... Et toute la création porterait sur lui!!
Car la liberté est quelque chose de si redoutable que l’Eternel a dû créer une race tout exprès
pour en porter le terrible fardeau !
Le principe ontologique deriiomnie me semble aussi un principe cosmogonique fonde sur Tunité et la réversibilité universelle d’une même création au sein de Dieu. La liberté! cette merveille du relatif, me paraît Taxe de la création entière!
Et la douleur est quelque chose de si insigne qu’elle imprime un caractère sacré sur celui qu’elle touche. Le saint , cet être fondu avec la douleur, n’est-il pas l’homme de la mission terrestre : seul parmi nous il touche aux sceaux de l’absolu et pose le cachet du miracle ! Et le Martyr ? cette âme ne serait-elle que pour son holocauste ? L’homme ! ce mo-
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iiarque- de la douleur , me parait le pontife de l’Eglise infinie des esprits !
Les êtres innombrables qui remplissent le cercle majestueux de la création auraient été créés dans la beauté et la constante douceur du bien , attendant que issu du même sang, l’être armé de, liberté vint obtenir pat* la réversibilité l’héritage promis à leurs esprits innocents , comme les pères et les mères méritent pour leurs jeunes décédés , comme notre religieuse loi invite les vivants à mériter pour les âmes qui traversent les lieux du Purgatoire.
Et tous les êtres créés ayant été divisés pour aimer , sont répartis dans l’espace et le temps, afin
qu'ils recomposent d 'eux-mêmes la magnifique unité de l'octave éternel ; et l'univers entier serait attentif à ce qui ce passse sur cette terre, lieu sacré du combat; et Fhomme , cette créature cosmogonique, serait le nœud de la création!! . . Voilà , sans doute, pourquoi le mystère de la Rédemption s’est accompli sur cette terre
11 était difficile de considérer une existence aussi surprenante que celle de l'homme , sans pressentir que des prérogatives d’un ordre incommensurable devaient s’y rattacher!