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MÉTAPHYSIQUES ET POLITIQUES

Page 3. — li faut sortir de l’infini pour prendre une personne ; il faut rentrer dans l’infini pour prendre une place éternelle dans la félicité

L’homme est appelé à l’immortalité. II faut qu’il ail la vie de l’infini, et qu’il ne soit pas l’infini ; il faut qu’il y entre sans s’y confondre. Il vient donc puiser sur la terre un principe de distinction, pour fonder sa personnalité, et un principe d’union, pour la réunir à l’absolu. Tel est le fond d’une métaphysique humaine.

Par le principe d’union , l’âme se mêlera à la vie éternelle ; par le principe de distinction, elle y restera elle-même. Le but de la création, par rapport à l’homme, est d’éviter la panlhéification de son être.

NOTES

Le mérite le distinguera de Dieu. L’Absolu est par lui-même ; l’être qui y est' appelé doit, dans la mesure de sa personne, contracter cette éternelle nature. L’homme est tenu de traverser les lois de l’être, s’il veut parvenir à l'être ; rien ne peut le dispenser des conditions du divin ! Pour parvenir à la vie absolue, l’homme réalisera en lui, dans un ordre chronologique, ce qui en Dieu s’est fait dans un ordre logique indivisible. La loi de formation de l’être humain est inévitablement calquée sur le principe de l’engendreinenl divin.

Or, c’est dans la Société, loi de cette vie, que l’humanité se constitue sur le plan môme de la divinité.

Page 24. — Tout être ne peut prendre sa forme définitive sans une dissolution de sa forme antérieure

« Le grain ne porte l’épi qu’il ne meure dans la ferre, » dit l’Evangile. La mort, n’étant que la dissolution du mal, s’arrête avec lui. Comme le feu, elle disparaît avec son aliment. La mort périt dans sa propre victoire : absorpta est mors in vicloriâ, dit S. Paul. — Seminaliir in corruplioney surgit in gloriâ.

Les Pères ont appelé l’homme la plante mystique de la résurrection.

ET ÉCLAIRCISSEMENTS

Page 43. — La douleur conduit plus a\aiit dans Lèlre; c’est pourquoi elle mène aux grandes choses....

Tous les grands esprits, meme dans l’anliquilé, ont laissé un mot de prédilection pour la douleur.

« Les biens qui viennent de la prospérité se font souhaiter, ceux qui viennent de l’adversité se font admirer, disait Sénèque. »

« Il n’y a pas moins de grandeur à souffrir de grands maux qu’à faire de grandes choses, remarquait Tite- Live. »

« C'est un grand malheur que de n’avoir pas éprouvé de peines^ observait Cicéron. »

« Le bonheur fait des monstres et l’adversité fait des hommes, dit le proverbe de la Sagesse.

« La fournaise éprouve cl rend ferme le vase du potier, et la douleur l’àme du juste, selon l’Ecriture. »

« Il n’y a d’arbres forts et solides que ceux qui sont battus des vents , comme s’exprime Montesquieu. »

Connais-toi, disait la philosophie ; rentre en loi, répète aussi la morale. Qui sut mieux que la douleur nous frayer ce précieux chemin en uousmême !

NOTES

Page 47. — 11 n'y a rien de bon an monde comme les saints et les vieux soldats....

C’est à dessein que je vois le soldat suivre la même ligne d’éducation que le saint. La civilisation a commencé parla Guerre, elle finira par la Sainteté. L'une entreprend et l’autre achève l’école du sacrifice. Toutes deux firent naître eu l’homme la soif sacrée de la mort. La première, de la vivacité du sang; et la seconde, de la profondeur de l’âme. La guerre fait un saint du premier homme ; la sainteté, un héros de l’homme définitif.

« Un phénomène bien remarquable, observe naïvement de Maistre, c’est que le métier de la guerre, comme on pourrait le croire, ne tend jamais à dégrader ou à rendre féroce celui qui l’exerce, il tend à le perfectionner. L’homme le plus honnête est ordinairement un militaire honnête. Dans le commerce de la vie, les militaires sont plus aimables, plus faciles et plus obligeants que les autres hommes. La vertu, la piété, loin d’affaiblir le guerrier, l’exaltent. Le spectacle du carnage, phénomène étrange ! ne l’a point endurci, Au milieu du sang qu’il fait couler, il est hu-

ET ÉCLAIHCISSEMENTS.

main, comme l’épouse est chaste dans les transports de l’amour. Toutes les nations ont été d’accord sur la prééminence de l’étal militaire. Enfin le soldat est si noble qu’il anoblit même ce qu’il y a de plus ignoble ; il exerce les fonctions de l’exécuteur sans s’avilir, pourvu qu’il exécute ses pareils, et ne se serve que de ses armes. »

Ehez les nations, la noblesse est née des armes.

« Lycurgue prit des Egyptiens son idée de séparer les gens de guerre du reste des citoyens, marchands, artisans , et gens de métier ; au moyen de quoi il établit une chose publique véritablement noble et gentille (Plutarq, in Lyc.jtrad. d’Amyot). » Parmi nous encore, une famille qui n’a jamais porté les armes, quelque mérite qu’elle ait acquis dans les plus honorables fonctions civiles, ne sera jamais véritablement noble et gentille. Toujours il lui manquera quelque chose. »

Le guerrier a laissé sa noblesse à la terre ; le saint l'a portée dans le Ciel. Cependant les saints on) un tel lignage que tous les chrétiens prennent leur nom en venant à la vie !

Page 60. — Pourquoi Dieu a-i-ii permis la guerre aussi longtemps par-

NOTES

mi les hommes ? Humanité pourquoi admires-tu les hommes qui savent mourir

La gloire explique tout. « Mais, a dil l’auteur du Pape, je demande précisément d’expliquer celle gloire! Et ceci n’est pas aisé. Expliquez-moi pourquoi ce qu’il y a de plus honorable, au jugement de tout le genre humain, est le droit de répandre innocemment le sang innocent ? N’y a-t-il pas quelque chose d’inexplicable dans le prix extraordinaire que les hommes ont toujours attaché à la gloire militaire ; d’autant que si nous écoulions le raisonnement nous serions conduit à l’idée opposée. Il faut que les fonctions de la guerre tiennent à une grande loi du monde spirituel ! Croyez que ce. n’est pas sans une profonde

raison que toutes les nations de l’univers se sont accordées à voir dans ce fléau quelque chose de plus particulièrement divin que dans les autres. La guerre est divine en elle-même, puisqu’elle est une loi du monde 1 « ( S. de St. -P., 7® enlr.).

La guerre est divine parce qu’ouvrant carrière au sacrifice, elle forme les âmes pour Dieu.

« Si Dieu, dit Mahomet, ne levait pas nation contre nation, la terre serait entièrement corrompue. »

« Il ne faut point, dit Euripide» faisant prendre la parole à Apollon dans la tragédie d’Oreste, s’en pren-

ET ÉCLAIRCISSEMENTS

dre à Hélène de la guerre de Troie. La beauté de celle femme ne fut que le moyen dont les dieux se servirent pour allumer la guerre entre deux peuples, et faire couler le sang qui devait purifier la terre, alors souillée par le débordement de tous les crimes. »

Page 100. — Pour gagner sa vie, riiomme est obligé de sacrifier de sa

vie. . . .

Quand l’homme meurt, c’est tout dit : c’est preuve qu’il tenait plus à la vérité qu’à la vie. Il faut en prendre le breuvage d’un seul coup ou peu à peu. La vie est juste dans la mesure de l’épreuve de Tâme. Sa dose est calculée sur les besoins de la liberté.

Précipitamment ou goutte à goutte* il faut que la coupe se vide : pour qu’à mesure elle se remplisse de la personnalité. Des hommes vivent peu à la fois, mais longtemps ; d’autres vivent beaucoup, mais peu de temps. « Ma vie, dit lord Byron, ne se compte pas par les années, »

Connaissez toute la bonté de Dieu, en voyant, dans l’excès du tourment, la limite prochaine qu’il a mise à la vie, pour qu’elle soit celle de la douleur ! La douleur ne dépasse pas la quantité de la vie.

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Or, la mesure de la vie donne celle de la liberté, el la liberté de notre àme est sa grandeur dans l’infini.

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Page 102»— La grâce vient de Dieu; mais le travail c’est nous-même —

La grâce fournit la partie impersonnelle, le travail forme la partie personnelle. C’est lui qui coopère. Il produit l’acte. Certes, le travail fait bien l’homme, mais l’homme doit être divin... L’homme de lui-méme, c’est l’orgueil ; il faut que la grâce s’entende avec la douleur pour effacer l'égoïsme à mesure que le moi s’élève. Loin de l’activité libre, la grâce ne trouve aucune tige pour verdir ; el loin de la grâce, la volonté née d'elle-mème est comme une tige où le vert reste peu de temps.

Mais je montre ici la grande vertu du travail, comme précédemment nous avons vu l'incomparable effet de la grâce.

Page 105. — Toutes ces faibles créatures ont si peu de sensibilité, qu’il a

ET ÉCL AIRCÎSSEMENTS.

fallu la vive flamme de la faim pour les tenir éveillées à fêlre....

La faim suffit à peine pour tirer le sauvage de sa léthargie. Incapable de vouloir la liberté, de vouloir la vie morale, de vouloir même la vie animale au prix de l’effort, le sauvage, sans la faim, se laisserait aller à la mort. 11 en est de même de l’enfant. Ou peut faire beaucoup de théories psychologiques sur l’homme de cabinet, mais Dieu songe au genre humain !

On croit que l’homme naît libre, il ne irait que pour le devenir. Oe fut l’erreur du siècle dernier. Une. vue profonde de l’àme nous conduit aujourd’hui plus loin.

L’homme ne serait point libre s’il recevait la liberté ; elle est un don de son âme. L’homme est libre en puissance, avant de l’être en réalité. Historiquement et psychologiquement le fait se passe de même. Par exemple, a-t-il trouvé toutes faites, dans la Société, la liberté civile, la liberté politique et la

liberté économique ? N’esl-ce pas à ses efforts et à

ses progrès sur lui-même qu’il doit de les avoir péniblement instituées autour de lui ? Non plus, l’homme ne trouva point, toute faite en lui, sa liberté morale. La liberté, c’esl la faculté du mérite : si elle était donnée, où serait-il ? L’homme n’est créé qu’en puissance.

NOTES

Au mot fameux de Rousseau, notre siècle répondra par un fait *• L’homme naît partout dans les fers, afin de devenir libre !

ÎX.

Page 1 i2. — Dispensant la douleur avec arl^ le travail sait fonder, pour les dilïërents états des âmes^ les différentes situations de la vie

On n’a donc pas vu la construction de ce monde, que personne n’en est frappé d’admiration ! Comment se fait-il, par exemple, qu’il y ait des biens pour donner lieu précisément à l’avarice, à la luxure, à l’envie, à la gourmandise, à l’orgueil, à la colère, à la paresse ? Par quel prodige, les choses se trouventelles justement divisées suivant les éléments de notre àme ?

L’âme, arrive on ce monde avec toutes ses épreuves : elle a besoin d’y renconter pour chacune l’objet qui l’exercera. I.’égoïsrae a plusieurs degrés, depuis

l’orgueil jusqu’à la paresse ; et plusieurs caractères,

suivant la manière dont il se prend à s’aimer. Ne faut-il pas que sur chacun de ces degrés notre être ait été éprouvé ! Ce monde porte les dix doigts pour loucher tout le clavier de notre âme...

ET ÉCLAIRCISSEMENTS

Voilà pourquoi les péchés sont si énormes ; iis dénotent un arrêt dans le cœur. Chacun d’eux est une épreuve prévue ; car l’âme s’arrête au point où elle commence à s’aimer. Or, c’est en vue de ce point que sa position lui est donnée dans la vie. Pour prendre vol dans l’infini, il faut bien que l’anneau par où s’est attaché l’égoïsme soit brisé ! Au commencement, toute substance pure et conductrice de l’amour s’est élevée ; voilà pourquoi Dieu est, et infini.

Ce monde est fait pour les âmes. La liberté tes a rendues si diverses! Aussi le travail ne s’adresse pas seulement à l’huraanilé en général, il s’applique à chaque individu en particulier.

Page 117. — Le propre des êtres libres est de ne point se resserabler.

Dieu a rendu la vie accessible à toutes les âmes ; Légalité ne se fut mise qu'à la. portée d’une seule

Quand nous demandons l’égalité, Enfants de la génération nouvelle, nous demandons que toutes les âmes soient mises sur le même pied dans l’ordre civil, dans l’ordre politique et dans l’ordre économique.

NOTES

1/apprentissage et l’éducalion doivent établir au moins le niveau du point de départ !

Mais espérer que toutes les âmes soient égales, serait croire qu’on peut trouver un moyen d’étouffer la liberté. Qui empêchera aux hommes vertueux et de génie, aux hommes de bien et de travail de s’élever au-dessus de la multitude des âmes indifférentes?

Cette inégalité terrible s’accroît encore par l’effet des générations. C’est une conséquence de notre forte liberté, qui fixe à jamais le mérite aux âmes qui l’ont obtenu. Inviolables comme ses fruits, les biens que les générations ont acquis s’incorporent aux familles, comme leur mérite extérieur.

I/âme élevée produit une postérité analogue. Car toute vertu reparaît à chaque printemps sur sa tige ; tout vice attend qu’une liberté l’ait réduit. Les hommes transmettent et leur fortune et leur sang. De là, les uns naissent riches, les autres pauvres; les uns doués, les autres ineptes. L’état dans lequel lonl homme naît ne démontre que trop sa vraie généalogie.

Nos temps ont prononcé trois mots : Liberté, Egalité, Fraternité ! Faisons qu’ils sortent de nos cœurs, pour que la loi les puisse unir dans le droit. Car la liberté tue précisément toute égalité sur la terre ; et la fraternité, c’est-à-dire la Charité, loin d’être une confirmation aux autres, vient pour y remédier*,.

Nota. Par une coïncidence singulière, ce Traité de

ET ÉCLAIRCISSEMENTS

la Douleur , ainsi que les notes (alors mises au bas du texte), parut imprimé dans la Revue du Lyonnais, le 51 janvier 1848, précisément 44 jours avant celui où ces lois de liberté, d'égalité et de fraternité dont je parle , allaient éclater politiquement ; 24 jours avant celui on devait commencer la Révolution que j’exprimais par ces mots dans une note qui va suivre : II. reste à reconnaître Végalitê de l’homme devant la loi économique.

Le Traité de la Douleur, rédigé dans l'année précédente, appartient à la seconde partie du Livre De V Unité spirituelle, ou De la Société et de son but au delà du temps. Le terrible à-propos qui le rattache aux temps dans lesquels nous entrons, me l’a fait détacher du reste du gros ouvrage, pour le publier à part. Puisse-t*il venir en aide aux âmes ! La préface qui le précédé fut faite après les événements. J’ai attendu quelques jours pour que ceux-ci la vinssent mieux faire comprendre...

La seconde partie du Livre, dont ce Traité est c'xtrait, ne peut paraître imprimée que plus lard.

Page 120. — Et il n’est pas jusqu’à la triste phalange des honunes que

NOTES

noire propre loi condamne aux travaux forcés, . . .

Ici, pour tirer la volonté d'elle-méme, on vient donc ajouter la force. Le dernier levier est en œuvr/o 1 Il e:t. resté parmi nous des Iiommes qui ne sont point encore abordables à Taraour ; ils rentrent sous Tancienne loi ; Dent pour dmt. Ils maintiennent pour eux le premier traitement ; ce triste traitement de l’esclave , qu’exigea l’humanité pendant ses quatre premiers mille ans... O liberté, que tu es glorieuse dans tes fins ; mais que tes commencements sont pénibles ! Dieu seul avait le commencement et la fin... il t’a donné tout ce qu'il pouvait te donner, ô substance relative !

Quelle que soit la détresse d’une liberté, qu’elle suive ces paroles, non plus de moi si ému et si faible, mais de saint Paul :

« Avez-vous oublié cette consolation de la souffrance, qui s’adresse à vous comme aux enfants de Dieu ?

« Car le Seigneur châtie celui qu’il aime, et il frappe de verges tous ceux qu’il reçoit parmi ses enfants.

« Et si vous n’étes point châtiés, quand tous les autres l’ont été, vous êtes donc des enfants illégitimes, et non des vrais enfants.

« Car les pères de notre corps nous châliaieiit

ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 257

comme il leur plaisait pour cette vie qui dure peu ; mais Dieu, qui est le père des esprits, nous châtie

pour notre bien, afin de nous rendre participant de sa sainteté.

Epître de S, Paul aux Hébreux, Cliap. XII; v. 5,

Page 121. — Les âmes tombent d’elles-mêmes à leur place; au besoin elles savent y venir....

Principe vrai dans la mesure de celui qui sait voir. La hiérarchie sociale est bien peu aux yeux de Dieu ; elle n’est appropriée qu’au temps. D’ailleurs ce qui paraît bas est souvent très-élevé pour notre âme ; ce qui semble élevé peut quelquefois ne l'être pas. L’important est que chaque position renferme les conditions nécessaires à la nature d’une âme.

Non que les âmes aient plusieurs natures ; mais elles ont plusieurs états, suivant le degré où elles se sont mises. L’âme du sauvage et celle du saint, l’âme du méchant et celle du bon sont de la même nature; seulement elles ne sont point égales en leur état. Les âmes naissent égales en mérite ; puisque l’homme ne naît pas tout fait, mais dans son germe

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qui est ia causalité. Puis, à mesure qu'ils entrent dans la vie, les hommes sont ce qu’ils se font.

En outre, et j’en arrive là, les âmes se trouvent inégales en leur étal par la race qu’elles revêtent dans chaque famille qui les introduit au monde. L’état cérébral , étal obtenu au reste par les libertés antérieures de ceux auxquels la solidarité nous rattache, est une occasion d’aptitude ou d’obstacle. Les familles transmettent rigoureusement le degré acquis des libertés qui nous précèdent ; il s’agit de le continuer. La ph)'siologie est le vase précieux de notre âme ; elle fait que la civilisation, au lieu de se perdre à chaque génération, se ramasse, et que l’humanilé s’accumule.

Le progrès ne s’appuie que sur cette solidarité.

Quoiqu’il en soit de celte diversité sur la terre, le mérite ne se prend que du point du départ. En cela toutes les âmes sont égales. L’homme est bien apte à être libre ; mais ne l’est pas à faire commencer sa liberté à un point plutôt qu’à un autre : pas plus qu’il ne l’est de naître en un temps plutôt qu’en un autre ! S. Paul a dit que chacun de nous ne sera jugé que sur la loi qu’il a reçue. Cette inégalité, qui naît de la liberté, ne touche en rien au mérite absolu. Dieu ne considère pas le point où l'on est arrivé, mais celui d’où l’on est parti. C’est la Réversibilité qui nous élève ensuite au sommet, par le mérite

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des saints. Celte grande loi accomplit le retour de la Solidarité....

Je ne puis en traiter que dans un ouvrage ultérieur.

Page 122. — L’ordre économique est bien plus exactement encore l’ordre psychologique du monde

Oo parle de Révolution économique, c’est une très-heureuse marque ! c’est la preuve que beaucoup d’âmes se sont élevées, et que dans l’échelle de la vie elles attendent encore leur place. Mais il ne faut j)as se tromper sur la nature de cette révolution. Toute la difficulté n’est pas d’approcher les biens de certaines âmes ; mais , de les leur faire conserver. On ne possède que ce que l’on a créé une fois et que l'on a économisé mille. Il n’y a de propriété qu’assise sur la vertu. On ne peut la garantir à nul homme ; des âmes tombant dans la paresse ou dans le vice, les personnes et les biens tomberont. Mais le mouvement économique qui doit éclater bientôt, découvrant combien le christianisme a fait de progrès secrets , prouve qu’une nouvelle multitude d’hommes est apte à la propriété.

NOTES

La Révolulion française ne fui que l’égalilé de l’homme devant Dieu passant devant la loi civile. Une révolution plus complète nous attend. Il s’agit de reconnaître l’égalilé de l’homme devant la loi économique, Elle existe jusqu’à un certain point dans le fait, comme le prouve la triste loi de concurrence ; elle n’existe pas régularisée dans le droit, comme l’accomplira l’heureuse loi d’association. Toutefois celte égalité, reconnue dans le principe, établie dans le moyen, fera toujours défaut dans le but...

Il se fera une Révolulion économique, il ne se fera pas de révolulion dans le travail. Il restera pour levier au genre humain. Non, certes, que le travail doive subsister toujours à pareille dose ; mais il ne diminuera sur la terre qu’en proportion de la liberté faite. Il faut qu’il continue d’enfanter la volonté dans les âmes. L’homme qui brise les fers que l’orgueil lui mit aux pieds , et qui fuit victorieux l’étroite enceinte du corps, seul entrera dans le champ libre de l’esprit.

La société changera, c’est-à-dire que le nombre de ceux qui formaient la plus grosse classe diminuera, parce qu’ils passeront dans une autre ; mais la loi sur laquelle la société se transforme ne changera pas. Il se fera celte magnifique révolution, que les classes inférieures au lieu d’élre le plus nombreuses, le deviendront de moins en moins dans la magnifique progression de l’échelonnement des âmes. L’ordre économique n’est que l’établissement de tous les cercles

ET ÉCLAIRCISSEMENTS

d’épreuves. Il sera toujours une hiérarchie de libertés : mais que réglera la justice, qu’adoucira la charité.

Nous verrons toutes ces questions au Livre qui en fera son sujet.

Page 126. — Je ie répète, les positions de la vie sont les positions des

âmes.. ..

Les âmes sont donc différentes?

Les âmes ne sont pas différentes en naissant ; elles ne sont pas! Leurs facultés , toutes en puissance , se forment par la vie. L’âme ne naît que comme un point, punctum potestativiim. Mais elle enîre, par la race, dans un canal que l’humanilé depuis six raille ans lui creuse, et elle revêt aussitôt la Nature au point où scs auteurs l’ont laissée. La solidarité nous retient tous par la racine !

Dans la race, fruit de la liberté, et dans son rejeton, la famille, le développement acquis jusque-là par les âmes donne aussitôt, dans les organes livrés, le point de départ aux âmes qui se présentent. Elles reçoivent ainsi en naissant ce que l’on a appelé les dispositions naturelles. C’est celte loi qui fait que nos enfants ne sont point comme les enfants des sau-

NOTES

vages. Les familles se iransmettent les biens du sang plus invariablement que ceux qu’elles déposent sur le monde extérieur !

La liberté, qui est le rejeton personnel, ne peut se détacher de la solidarité, qui est la tige impersonnelle, la tige de l'humanité. Or la solidarité est contenue et fixée par le fait de la race, La solidarité n’est, au reste, que la somme donnée par les libertés au total. La liberté transmet séculairement son caractère à tout ce qu’elle a une fois acquis. La liberté est inviolable : c’est pourquoi elle crée la race ! Par le fait de la race, elle pose en quelque sorte, à chaque génération, son cran pour ne pas redescendre.

Ce fait résulte de la loi d’obéissance des organes à la volonté.

« N’y a-t-il pas toute apparence, disait Socrate de « son temps, que les meilleures natures se trouvent « dans les hommes d’une grande naissance ( Alcibiade, trad. de M. Cous,, pag. 77 ) ! » Ce mot naissance contre lequel la liberté personnelle se révolte, et a droit de se révolter, n’exprime que le fait même de la race; et le mot race, que le fait même de notre solidarité. C’est-à-dire, de la liberté acquise.

La solidarité est la substance même du progrès.

S'il n’existait pas une solidarité interne , celle que nous voulons au dehors serait un mol. S’il n'existait pas une parenté dans les familles, le mot qui en parle ne dirait rien, Une longue suite de libertés dans

ET ÉCLAIRCISSEMENTS

le bien, s’est préparée au milieu du corps un instrument bien supérieur à celui qu’a laissé une longue suite de libertés dans le mal. Là se trouve également la fraternité dans la nation. La naissance n’est que le fait révélateur des ancêtres.

Voilà pourquoi nous tenons à nos pères par un lien aussi sacré !

Voilà pourquoi la famille jette sur chacun un manteau de gloire ou de honte , qui s’attache à nos os comme celui de Déjanire !

Voilà pourquoi tout homme reçoit son nom ! Ah ! le nom que donne la famille , le nom que donne la nation sont un fait dominateur de la liberté , un fait que l’homme ne peut pas plus répudier que le sang dont elles arrosent son visage !

Les âmes apporteraient-elles aussi les dispositions spirituelles acquises par la race ? je ne le sais...

Ainsi, les âmes naissent toutes égales en leur nature , mais inégales en leur étal; toutes égales en mérite, mais inégales dans le degré qu’elles occupent. Et la liberté , qui rompt leur égalité dans la marche , reste en même temps leur pouvoir de toutes les y ramener au but. Le nœud est là.

Le fait de la grâce vient précisément relever les libertés affaiblies et les ramener à leur niveau. Mais pour produire aujourd’hui tout son effet , il n’est pas suffisamment accepté dans les âmes. La liberté y exerce encore un empire trop exclusif. La hiérarchi#

NOTES

se manifestera forcément sur la société, tant qu’elle existera intérieurement en nous. Le christianisme nous mènerait à l’égalité réelle, jamais les lois.

L’esclavage sera toujours le fruit de la liberté pure. La grâce seule nous retirera complètement de l’Antiquité.

Quelques-uns l’ont regretté. On a dit que l’antiquité était fertile en grands caractères : on a pensé que les sociétés modernes, démocratisées par la grâce, effaceront les hommes sous un même niveau. C’est là une vue d’érudit. Le premier homme s’éleva en grandeur humaine; le second s’avance en profondeur en Dieu....

Page 131. — Les femmes qui s’éloignent de l’innocence rentrent dans la destinée de l’homme, la responsabilité augmente aussitôt pour elles...

Il ne faut jamais accuser les femmes sur ce qu’elles sont. Par l'étendue de leur cœur, elles restent si impressionnables, qu’on les trouve constamment telles que les idées et le monde dans lequel on les a tenues les ont faites. Les exemples ont surtout leur empire sur le cœur !

ET ÉCLAIRCISSEMENTS

O’uue nature beaucoup plus impersonnelle, à cause de l'amour dont l'élément domine en elles, les femmes se caractérisent rarement d’elles-mémes, et jamais les premières. Elles attendent que l’homme leur communique une individualité; comme il attend d’elles ce sentiment inépuisable qu’il ne trouve point en lui.

Ce caractère d’impersonnalité, qui les rend plus aisément divines, se manifeste jusque sur leur beauté, qui en s’élevant devient idéale ; tandis que celle de l'homme, dans ce cas, parait individualisée et puissante. Ce caractère d'impersonnaiilé, qui les rend plus naturellefflent sages, se manifeste jusque sur leur esprit, qui se maintient plus aisément que le nôtre dans l’équilibre du bon sens.

Enfin ce caractère impersonnel, qui empreint plus naturellement leur personne de grâces, lésa rendues l'objet d’un culte chez toutes les âmes élevées. L'homme se comporte toujours avec les femmes comme avec sa conscience... Jugez un siècle d’après son jugement sur les femmes ; et les classes de la société, d’après leur conduite avec elles.

Madame de Staël disait : « De nos jours, où le mal universel est l'égoïsme, on ne saurait nier que les femmes ne vaillent, en général, mieux que les hommes. » Si les hommes ne leur livraient sans cesse un combat dans le sens des pauvretés de la terre, croissant comme la lige qu’on ne coupe plus, olies deviendraient de plus en plus comme des anges.

NOTES

Ceux qui proFileiil de ce que ces doux esprits sonÊ sur la terre pour les conduire avec eux dans le mal, gâtent le bien de Dieu ; ils se font cause d’un grand malheur.

Page 140. — A ceux qui ne ressentiraient pas les nobles peines de l’honneur, Dieu envoie les peines vulgaires de la fortune...

Voyez toutes ces âmes, par exemple, auxquelles

il faut absolument un gain. Leur égoïsme est très prés ; elles ne feraient pas un effort pour autrui sans en attendre immédiatement salaire. Les professions qu’elles occupent sont, il est vrai, les moins honorées parmi les hommes. Ces âmes n’auraient jamais pu être placées dans celles où l’honneur fait la plus grande récompense. Quand par hasard elles y entrent, leurs concussions tes mettent à découvert. Chacun tombe à la place de son âme ! Vous savez combien les hommes ont de la peine à se défendre d’un sentiment de considération pour lés positions élevées. Toutes les exceptions produites de nos jours par la rapidité des gains, n’ont pu détruire ce sentiment.

ET ECLAIRCISSEMENTS

Page 141. — Tontes les verliis et tons les coeurs sont à leur place....

Chacun se plaint de la fortune. Les anciens lui donnaient une roue. Cette roue est mue par la plus profonde sagesse. Elle distribue attentivement chaque chose où il convient, faisant passer les biens comme les maux tantôt d'une famille à une autre, ou tantôt d’un peuple à un autre, toujours suivant un jugement que l’œil ne peut scruter.

Aussi, jamais toutes les prévisions de la prudence humaine n’ont pu fixer ou dévier cette roue, la seule des choses de ce monde qui paraisse marcher sans loi : parce qu’en effet les libertés n’en suivent pas. La Fortune marche d’un pas invisible ; sa voie est cachée comme celle qu’au fond se trace à chaque instant le cœur...

Tout cœur s’ignore lui-mérne, comment connailraitil sa voie ? Sans les évènements qui nous barrent dans la vie, le saint lui-même ne saurait où il faut marcher. Quand les malheurs viennent frapper, nul ne sait s’ils sont un signe de vice ou une preuve de vertu... Laissez, laissez tourner la roue de la Fortune, rien ne se meut dans l’univers qui n’ait reçu son mouvementl

NOTES

XYIII.

Page 145. — Mais c’est encore par le travail que tant d^âmes^ à l’heure de la mort, se trouvent secrètement préparées à l’acte définitif de l’amour...

La jiensée que j’exprime ainsi est théologiquement la principale qui ressort de cette ontologie de la douleur. J’essairai de la saisir de plus prés :

Selon moi, c’est la douleur qui a sauvé l’antiquité. El certes, il y a loin de la douleur à la pénitence : la distance de la loi imposée à la loi acceptée ! L’une est ie breuvage des esclaves, l’autre, celui des cœurs libres. Néanmoins il y a dans toute douleur un commencement de soumission, qui accroît la volonté et prépare le cœur. La liberté répond toujours à un degré quelconque à la douleur par ce qu’on appelle la Résignation ; sans quoi il n’y aurait même pas moralement ce qu’on appelle la douleur. La douleur forma les âmes des esclaves durant le paganisme : elle les conduisit au terme de la patience.

La douleur est tout un christianisme intérieur pour la Genlilité.

Agissant sur la nature en l’absence d».- la grâce, elle

ET ÉCLAIRCISSEMENTS

prépare l’ârae à la porter. C’est ce qui explique pourquoi tant d’hommes dont la vie s’est écoulée en dehors du traitement du christianisme, se trouvent au moment de la mort tout à coup prêts pour l’amour ! Généralement la douleur conduit le genre humain de l’état de nature au seuil de l’état de grâce. Dans la nature, elle fait I’homme; dans le chrétien, elle fait ie

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