‹ De la fable dans l'Antiquité classiqueChapitre 9 sur 11 · LE LA FABLE · texte numérisé non relu

LE LA FABLE

bizarres que celles que je viens de citer de Plutarque. Si l'apologue allégorique conté dans la Consolation à Apollonius et qu'on pourrait intituler Le lot du Deuil ( Qévôouç vipa;) est d'une époque relativement récente (1), La Lune et sa Mère, La Fête et le Lendemain pourraient bien remonter à l'époque classique de l'Atticisme ou même plus haut. Cette réflexion m'est suggérée par le second chapitre de Y Introduction du dernier éditeur de Babrius, M. Ruthcrford, qui me paraît beaucoup trop accorder à l'influence des rhéteurs.

Je continue par quelques fables dont le sujet a besoin d'explication , parce qu'elles ne sont pas généralement connues, n'ayant jamais été imitées parmi nous. Dans Le Platane et les Voyageurs , nous voyons des voyageurs qui, en prenant l'ombre sous un platane par un chaud jour d'été, ont l'ingratitude de le trouver inutile parce qu'il ne porte pas de fruit (2). Les oiseaux, dans Le Coucou, rejettent ses avances et ses cajoleries, parce qu'ils craignent qu'il ne devienne pour eux un épervier (3). La Maison du chien nous montre un dogue qui, transi par le froid de l'hiver, songe à se construire une maison, mais qui, la tiède saison revenue, ne pense plus qu'à dormir, délicieuse-

(1) C'est un philosophe qui raconte cet apologue à la reine Arsinoé ; on peut croire qu'il l'avait inventé lui-même , et que par conséquent l'apologue est du IIIe siècle avant notre ère.

{•2) Vie de Thémistocle, ch. il.

(3) Vie d'A ratus, ch. vui.

dans l'antiquité classique. 4?

nient étendu au soleil, sans se ressouvenir ni se soucier de ses beaux projets (i). Quant aux autres fables mentionnées par Plularque, elles sont assez connues pour qu'il suffise d'en énumérer les titres. Ce sont : Les deux Besaces (2), Le Renard et la Gigogne (3) déjà versifiée par Phèdre, Le Mulet fier de sa généalogie (4), Le Renard et le Léopard 5 , Le Coq malade et le Chat (6), Le Rœuf et le Chameau (7), qui a les mêmes données que Le Cheval et l'Ane ; Les Chiens affamés (8), qui veulent mettre la mer à sec en buvant pour atteindre une charogne ; Le Loup et les Bergers (9), L'Aigle et le Roitelet (10) , La tète et la queue du Dragon (11), et Les deux Vautours (12), fable sur laquelle nous aurons occasion de revenir en parlant de Babrius. Lors même qu'on ajouterait les fables des Membres et de l'Estomac (13), du Cerf et du Cheval (14), du

(1) Banquet des Sept-Sages, ch. xv.

(2) Vie de C rais us, ch. xm.

(3! Prop. de table, I, q. 1, g 7.

(i) Banquet des Sepl-Saqes , ch. iv.

(.")) Quelles maladies sont pires? etc., ch. u; Banquet, ch. xn.

(G) De l'amour fraternel, ch. xix.

(7) Préceptes de santé, § 24.

(8) Des communes notions, ch. m.

(9) Banquet, ch. xiv.

(10) Instructions politiques, § 7.

(11) Vie d'Agis et de Clémène, ch. I.

(12) Ne pas emprunter, § 8.

(13 Vie de Coriolan, ch. u.

(14) Ne pas emprunter, § 7. — Vie d'Aratus , ch. x.

Hérisson et du Renard (1) dévoré par des tiques, des Deux jeunes Citions (2), lesquelles nous sont connues d'ailleurs, on serait encore loin d'avoir épuisé la liste de toutes celles que rapporte Plutarque ou auxquelles il fait allusion. L'apologue du Vieillard et de ses Enfants nous est donné par lui comme un trait historique ; c'est un roi Scythe, Scylurus, qui réunit ses quatre-vingts enfants et qui leur prouve par un exemple sensible la force de l'union et la faiblesse de la discorde (3). Le Mulet et les Eponijes n'est pas chez lui une fable, mais une anecdote. Un mulet de la gabelle qui s'était senti soulagé de sa charge de sel en tombant dans l'eau d'un lleuve qu'il traversait , ne manquait pas de faire une semblable chute toutes les fois qu'il avait à porter un pareil fardeau, jusqu'à ce que Thaïes, pour le corriger, eût conseillé aux sauniers de le charger d'éponges (i). J'ai cité l'épigramme sur la corneille et l'urne qui deviendra une fable dans Aviénus ; Plutarque raconte des corbeaux d'Afrique le même fait que l'épigramme de la corneille qui, pour faire monter l'eau du vase qu'elle ne pouvait atteindre, y jette des petits cailloux (5). Enfin , car je ne veux pas parcourir toutes les historiettes sur les animaux qui sont

(1) Si le vieillard doit s'entremettre, ch. xm.

(2) De l'éducation, ch. u.

(3) Du trop parler, ch. XII.

(i) Quels sont les animaux les plus avisés, ch. XV. (5) Quels sont les animaux les plus avisés, ch. xn.

dans l'antiquité classique. 49

devenues ou auraient pu devenir des fables (.1), il semble bien qu'il y avait sous le titre du Renard et du Hérisson une autre fable que celle mentionnée par Aristote; car Plutarque ne se contente pas de rappeler le vers proverbial : « Le renard sait mille tours, mais le hérisson n'en sait qu'un et c'est le bon » ; il cite encore certains vers anonymes qui paraissent le développement de ce proverbe. « Lorsque le hérisson, dit-il, sent l'approche des chiens, ramassant tout son corps en boule, il se hérisse de dards, de sorte qu'il n'y a plus moyen de le pincer ni d'y mordre (2). »

Plutarque nous offre un autre intérêt. J'ai supposé , en parlant de Phèdre , des recueils d'Anas et de mots plus ou moins piquants, distincts sans doute à l'origine des recueils ésopiques, mais qui avaient dû pénétrer ces derniers dès le Ier siècle avant notre ère. Les œuvres morales de Plutarque sont pleines d'historiettes et de mots de cette sorte. Il est évident pour moi que le fabuliste latin et le moraliste grec puisaient à des sources analogues. Qu'est-ce que la femmo en couches, la millier parturiens de Phèdre ? C'est tout simplement ce mot plaisant recueilli par Plutarque : « Et disait la femme grosse et jà sentant les douleurs de son travail à ceux qui la voulaient

(1) Je signalerai pourtant {De l'amour naturel pour ses enfants, ch. n, et Quels sont les animaux tes plus avisés, ch. xiii) un morceau sur les perdrix dont La Fontaine nie parait s'être souvenu [Discours à M"ie de La Sablière).

(2) Quels animaux sont plus avisés, etc., ch. xv, ex. 0.

coucher dessus sou lit : comment est-ce que le lit pourrait guérir ce mal, puisque ça été sur le lit qu'il m'est avenu ? ( I). » Lisez Le Bouffon et le Paysan (Scurra et Rusticus) ; vous n'y trouverez rien de plus, rien de moins que ce que les Propos de table nous apprennent du bateleur Parménon, dont les prouesses dans l'imitation des cris des bêtes étaient devenues proverbiales (2). Phèdre prête à Ésope et Plutarque à Thaïes le mot sur des animaux naissant avec des têtes d'homme : « Si tu veux écarter ce prodige, donne des femmes à tes bergers (ou à tes palefreniers) (3).

Si procurare vis ostentum, rustice, Uxores, inquit, da tuis pastoribus.

Il y avait ainsi nombre de ^éXotôc qui étaient devenus ou pouvaient devenir des fables. Ainsi l'on peut se demander si c'est dans un recueil de bons mots ou dans un recueil de fables, que Plutarque avait pris ce conte : « Je dirais volontiers comme ce jeune homme-là, lequel jetant une pierre à un chien, et ayant failli le chien, en asséna sa ma-

(1) Phèdre, I , f. 18. — Plut., Préceptes conjugaux, § 3i.

(2) Plu, V, f. 5. - Plut., Propos de table, liv. V, lra q., sur la fin.

(3) Selon que l'on adopte la version do Phèdre ou celle de Plutarque , celui-ci parlant de poulains nouveau-nés , celui-là d'agneaux à tète d'homme. Plut., Banq, des Sepl-Sages, ch. m. - Phèdre,!. III, f. 3.

râtre : encore ainsi ne va-t-il pas mal (I). » J'avais donG quelque raison d'avancer que l'invention de Phèdre est nulle. Sa fable d'Esope jouant n'est que la mise en scène du mot si fréquemment répété et que Ton peut lire dans Plutarque, que « Tare se rompt s'il est toujours tendu (2). » Celle du Frère et de la Sœur est tout entière dans ce passage des Préceptes du mariage « Socratc avait accoutumé de conseiller aux jeunes hommes qui se regardaient dedans des miroûers, s'ils étaient laids, de corriger leur laideur par la vertu, en se rendant vertueux, et s'ils étaient beaux, de ne souiller point leur beauté par le vice (3). » Nous prenons là sur le fait la manière de travailler de Phèdre; il n'imagine, il n'invente rien. Il prend de côté et d'autre pour enrichir le champ de la fable, appliquant à toute espèce d'historiettes qui avaient cours la manière ésopique. Et comme je n'entends pas revenir sur ce sujet, Phèdre avait pris, non dans un livre d'histoire naturelle, sans doute, mais dans quelque compilation de faits curieux, la matière de sa fable Le Chien et le Cro-

(1) Banq. des Sept-Sages , ch. i. On peut se poser la même question à propos d'une anecdote cpie Cori a admise comme fable dans son recueil : « Un maître ayant aperçu son esclave qui s'en était fui, longtemps y avait , se mit à courir après pour le reprendre. L'esclave fuyant se jeta dedans un moulin et le maître dit en lui-même : En quel lieu eussé-je mieux aimé le trouver? » Préc. de Mur., pr. 3G.

l2j Si le vieillard doit s'entremettre des affaires publiques, cli. XVI.

(3) Préceptes de Mar., pr. ±i. — Phèdre, 111, 8.

codile. Car nous retrouvons dans Élien le fait plus ou moins certain qui sert de fondement à ce court apologue (1). Et Élicn travaillait comme Phèdre : il puisait sa science, comme Phèdre ses sujets de vers, dans des recueils ou ouvrages de seconde main. Ainsi se développaient les compilations ésopiques ; celle de Théopompe devait être plus abondante que celle de Démétrius, et celle de Nicostrate, qui est de la fui du second siècle après J.-G. , contenir bien des fables qui ne se trouvaient pas dans celle de Théopompe, sans que les auteurs de ces recueils eussent besoin de se mettre en grands frais d'imagination.

La légende d'Ésope se développait en môme temps. Nous avons vu combien son nom revient souvent dans les titres des fables de Phèdre. Plutarque nous fournit à son tour plusieurs traits qui appartenaient , dès le Ve siècle avant Jésus- Christ, à la légende du fabuliste ou qui sont venus s*y ajouter. Il est le premier chez lequel nous trouvions le récit de sa mort , qu'Aristophane connaissait déjà et qu'Hérodote suppose en rapportant les fléaux qui frappèrent les Delphiens, jusqu'au jour où un descendant d'Iadmon se présenta pour recevoir l'amende à laquelle ils se condamnèrent eux-mêmes (2). Le scholiaslc des

(4)Ph.,I,25.— JElienlHist. vav.,1, § ."">. HapaOsouffi Se tv o/0v (tvj rccnràfiou o\ jiûveç) xaî TtapaxXéTtTOVTeç mvoxxsw ocrov âf/Tticai, TiàÀtv -/ai T.où.v).

('2) Plut., Pourquoi la justice divine, etc., ch. n. — Aristo-

DANS L ANTIQUITE CLASSIQUE. bS

Guêpes a puisé probablement ce récit aux même? sources que Plutarque. Celui-ci n'est pas le premier sans cloute qui ait mis Ésope en rapport avec Solon, avec Cléobule , avec Thaïes et d'autres sages , à la cour de Périandre , tyran de Corinthe. Mais il reste pour nous la première autorité qui nous fasse connaître ces relations ; car jusqu'alors nous savions seulement par une des fables mises en vers par Socrate , qu'Ésope avait dû venir à Corinthe, dans des circonstances d'ailleurs inconnues. Plutarque, enfin, nous montre la forme première sous laquelle s'est produit le conte de « la langue qui est ;i la fois la chose la meilleure et la pire. « Au lieu des développements enfantins que Planude ou l'auteur qu'il copiait , donne à cette anecdote , Plutarque se contente de dire que . consulté par Amasis sur la chose qui était la meilleure et celle qui était la pire , Bias ou Pittacus, et non Ésope, lui envoya la langue d'une victime pour lui donner à entendre que « le parler est cause des plus grands biens et des plus grands maux. >• Nous avons ici l'anecdote sous sa forme la plus simple et probablement la plus ancienne : c'était un de ces dires qu'on se transmettait et qu'on arrangeait à son gré, puisque Plutarque, qui rapporte trois fois la réponse énigmatique faite à Amasis , l'attribue à Bias clans Le Banquet des Sept-Saç/es et clans son traité : Comment il

phane, Guipes. V, 1446. — Scholies, ou même vers. — II' rodote, 1. II, ch. cxxxiv.

faut écouter ? et à Pittacus dans son traité Du trop parler (1). Pourquoi ne pas la donner tout aussi bien à Esope, répondant non plus à Amasis, mais à Crésus ? Peut-être même plus d'un collectionneur d'Anas l'avait fait avant Plutarque , comme celui que suivait Phèdre dans sa fable JEsopus et Rusticus , avait attribué à Ésope ce que Plutarque attribue à Thaïes au sujet d'animaux nés avec des têtes d'hommes. Ces minces détails ont leur importance, car ils nous indiquent le procédé par lequel se sont développés concurremment et la légende du père de la fable et les recueils ésopiques. De même qu'on rapportait à Ésope toutes sortes d'anecdotes plus ou moins plaisantes , on lui rapportait aussi toutes les fables connues, parmi lesquelles ces anecdotes tendaient à prendre place. Car la fable fut toujours conçue par les Grecs comme féXotcv ti-, et Phèdre ne s'en fait pas une autre idée, lui qui qualifie perpétuellement ses productions de joci. Aussi Lucien nous donnet-il Ésope comme le bouffon des bienheureux dans les enfers, to6t(o ci (x& Afoûrop) lm ■/.%'. veXororcoiw Xpuw* (2).

Mais revenons à notre enquête sur la fable à travers les auteurs du second siècle. A peine est-il besoin de mentionner Tassez médiocre sujet de fable, Les Puces et le Laboureur, qu'on lit dans

;1) Banquet, ch. i. — Comment il faut écouter, eh. n. Du trop parler, ch. VII.

{■!) Hist. vérit.,\. II, g L8.

YHistoire des Guerres civiles d'Appien. Les trois qu'on a extraits des œuvres de Galien ont plus de valeur, au moins les deux premiers. C'est chez lui qu'on rencontre pour la première fois, d'une manière explicite et certaine, Les deux Besaces, ainsi que L'Ane et le petit Chien. Quant à la troisième fabïe qu'il nous a conservée, Le Sot et le Crible, elle n'est qu'un de ces bons mots qui manquent de pointe, comme il s'en rencontre tant chez les Grecs, qui paraissent avoir eu le rire extrêmement facile : « Un sot reproche au crible d'avoir un fond et de n'en pas avoir (1). » Lucien paraîtrait, au premier abord, devoir nous fournir une moisson presque aussi abondante que Plutarque ; car il ne fait pas moins usage de la fable que lui. Mais outre qu'il se répète souvent dans ses citations, il l'ait plutôt des allusions rapides qu'il ne cite ; et parfois on est en peine de savoir s'il s'agit d'une fable, ou d'une anecdote ou d'un simple proverbe. J'écarterai donc résolument tout ce qui peut donner prise au moindre doute. Par conséquent, Les Bulles d'eau ne doivent pas figurer dans un recueil ésopique; ce n'est pas une fable, c'est une comparaison se prolongeant en allégorie. Le jeune Homme et le Cheval emporté ne me paraît qu'une historiette courante, et Lucien ne la donne pas

(1) Je cite ces fables d'après Corai, qui lui-même les a prises dans Opterman, sans indication de l'ouvrage auquel elles sont empruntées. Il doit y eu avoir un plus grand nombre dans les 20 volumes très-copieux de Galien.

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pour autre chose (1). Vous éprouvez, fait-il dire au Cynique, à peu près la même chose qui arriva, dit-on, à quelqu'un qui avait monté sur un cheval furieux r.y.T/y.t ôs izapzTzkrpicv -: c 97.7- -'.va TtaOzlv £5' t--:v àvacâvTz u,aivo<i.sv3V (2). Ce début n'autorise aucunement à croire qu'il y eut une fable, à laquelle l'auteur nous renvoie, intitulée Nsxv-r/.:; 7.7.I ï--s;. L'Ethiopien qu'on frotte pour le blanchir n'est encore, pour Lucien, qu'un proverbe pour exprimer une chose impossible y.a-i tyjv -apo-.y.ixv Ai0;z7. v/rjv:) hnyàpiù (3) ; il ne deviendra un embryon de fable que dans Babrius. De munie la mention de la locution proverbiale sur la lâcheté et la stupidité du cerf oùx lyv. yoVrp h r^xv. (4) ne prouve pas que Lucien connût Le Lion, le Renard et le Cerf, quoique cette fable soit probablement fort ancienne; mais ce n'est que par conjecture

(I) Ilalm l'admet comme Korai dans son sEsopicœ fabula: cnllectœ. Le texte qu'il donne est celui de Lucien ; et si Furia n'en donne point d'autre, il l'a pris tout simplement dans Lucien et non dans un recueil ésopique; et le conte reste ce qu'il est, un pur conte transformé en fable par les éditeurs modernes de leur autorité privée. Le texte n'autorise même pas le titre inventé, je crois, par Corai. Il s'agit non d'un veavîuxo;, mais d'un quidam (ti;)} lequel peut être jeune ou vieux à volonté.

(2 djnicm, LXXV, § 18.

(3) Contreun ignorant, XVIII, § 28. — Epigram. 15.

(i) Des littérateurs à gages, XVIII, § 26. « Quel homme libre, dit Lucien, trouverait eela tolérable, môme quand il n'aurait plus de bile (et par conséquent de foie, et par conséquent de cœur) que les cerfs rin sop^TÔv èXeuOépu fiv8pt <câv ô-'/T/,'/ y.\ ï', açoi -r;i '//"t'' '-/.'''''■'■ '■

DAXS L'ANTIQUITE CLASSIQUE. 57

qu'on lui donne une haute antiquité, puisque c'est dans Babrius qu'on la rencontre pour la première fois d'une manière positive. Mais Lucien fait allusion incontestablement à la fable de L'Aiglr et l'Escarbot (1) déjà mentionnée par Aristophane, à celle du geai tout fier de ses plumes d'emprunt (2), indiquée par Horace avant d'être versifiée par Phèdre, à celle de la chouette et des petits oiseaux (3), que Dion nousafait connaître, à celle du renard et du corbeau (4), déjà traitée par le fabuliste latin, mais que nous n'avons encore rencontrée dans aucun auteur grec. Je ne sais à quelle fable se reporte Lucien, lorsqu'il écrit que <* le faiseur de contes, Ésope, a rendu le ciel accessible aux aigles, aux escarbots, et aussi quelfois aux chameaux èvfers xxï xxujjXoiç Jia<ïiu,ov àrc- <paCv<ov t':v oùpavcv(5). » Il est le premier qui nous fasse à peu près connaître l'économie de celle de Jupiter, Neptune, Minerve et Momus (6), dont

(!) Icaroménippe, XLV, S 10.

(2) Apologie XVIII, § I. — Le faux raisonneur, XL. § 5 Je ne sais pourquoi la traduction latine met cornicula et non rjraculus, exactement comme Horace : ce qui supposerait qu'Horace et Lucien lisaient tous les deux La même leçon. Mais le texte grec porte ■/.%-% tovA'wtoïjtou KoXoiôv.

(3) Hermonidès, XX III, § G.

îi Contre un ignorant, LK, §30.

(5) Peut-être est-ce simplement à celle du chameau se plaignant à Jupiter de n'avoir pas de cornes comme les bœufs et qui, en punition de ses vœux, a les oreilles écourtées.

(6) Cette faille est chez Lucien, Neptune, Minerve, Vulcain et Momus.

Aristote ne cite qu'un trait. Il est vrai que Plutarque en indique un second, mais fort obscurément, lorsqu'il dit: « (le vin nous découvre), de manière qu'on pourrait à bon droit reprendre Ésope et lui dire : Dea, mon ami, à que faire vastu chercher des fenêtres par lesquelles chacun peut voir ce que son voisin a sur le cœur (1). o Mais ce passage de Plutarque devient clair, lorsqu'on lit dans Lucien que Momus, pris pour juge entre les dieux qui se disputaient le prix de l'art, reproche à Neptune une chose, à Minerve une autre, et blâme Vulcain de n'avoir pas fait de portes au cœur de l'homme, son ouvrage, pour y voir clairement ce qu'il voulait et pensait (2). Quatre fables cnQn nous sont signalées par Lucien pour la première fois, L Homme qui compte les flots (3), L'Ane revêtu de la peau du Lion (4), Les singes dan-

(1) Propos de table, liv. III, préf.

(2) Lucien, lier mot ime, XX, §20. — Lucien fait encore deux fois allusion à cette fable, mais pour rappeler seulement le reproche que Momus fait à Neptune, auteur du taureau. — Nigrinus, III, § 32. — Hist. vérit., liv. II, § 3. — Quant à la critique de l'œuvre de Minerve, Lucien la passe sous silence. Il nous apprend seulement que cette œuvre était une maison (Herm.) — Momus reprochait à Minerve de n'avoir pas fait la maison mobile de manière qu'elle pût suivre son maître.

(3) Hermotime, XX, § Si.

(i) Le Pêcheur, XV, § 32. — L'Amateur de mensoncjes, LU, £ 5. — Contre un ignorant, LVIII, $ 23 — Le faux raisonneur, LX, 3. — Les Fugitifs, LXIX, § 13, 33. — La fable est contée tout au long dans le Pécheur. On pourrait supposer

DANS l'aXTIQUITÉ CLASSIQUE. 59

sants (i), Le Chien et le (lierai 2. Mais, je dois le dire . je ne suis pas sans scrupule à l'égard de cette dernière. Nous n'en possédons que le texte extrêmement bref de Lucien . et dans lequel rien n'indique que l'auteur exprimait une fable plutôt qu'on fait observable tous les jours. 11 compare ceux qui tiennent la fortune sous clé sans en jouir eux-mêmes ni en laisser jouir les autres au chien qui , dans l'écurie , ne touche pas à l'avoine et ne permet pas au cheval affamé d'y toucher : ■• Kaôawtep ty-jV h ç<£tvv] xuva [j.rt-.i ijxrtv ïzty.yjïT) tôv KptOûV [j.r-ï-.M 'ir.r.u) Tïetvôvn ïr.:-oir.z-jzy.v. » Des modernes ont pu tirer de là une fable ; mais rien ne prouve qu'elle ait existé chez le$ anciens.

Le rhéteur Ilermogène ne nous fournit que Les Singes qui bâtissent une ville et qu'un vieux routier de la nation s'efforce d'en détourner (."> : Maxime de Tyr, que Le Renard et le Berger, que Le Berger et le Bouclier, cette dernière paraissant être de son invention, tandis que l'autre est don-

d'après le texte de Y Amateur de mensonges, qu'il y avait deux versions de cette fable, et que dans la seconde l'âne était remplacé par le singe « Otto -■?, Xeovrrj ->(ékoipv riva r.<hr;/.vi -xiç.'.- <7té).wv. » Mais je crois que cette supposition est inutile et que c'est Lucien qui a changé lui-même l'âne en singe afin de mieux marquer son mépris pour le grave vieillard Eucratés qui débitait imperturbablement les bourdes les plus étranges.

(1) Les Pêcheurs, XV, § 30 — Apologie, XVIII, § 5.

(2) Timon, V, § 14.

(3) Upoyv[i.vâuj[La.xa, eh. i.

née comme d'Ésope (1) ; Élien , à proprement parler, que Le Cochon et le Renard (2), mentionnée aussi par Clément d'Alexandrie. Quant à la fable du Dragon et de l'Aigle (3), elle paraît être un ancien conte mythologique que le grammairien Craies faisait remonter jusqu'au poëte lyrique Stésichore ; elle est beaucoup trop compliquée pour être une véritable fable, à la façon d'Ésope. 11 paraît bien enfin qu'il, faut renvoyer à Diogène Laërce, comme fait Robert, pour Le Loup et le Renard par devant le Singe. Ce compilateur prête à son homonyme, Diogène le cynique, se moquant de deux plaideurs, la réponse que le singe fait dans la fable au loup et au renard (4). Je ne mentionnerai que deux auteurs latins du IIe siècle, Apulée et Aulu-Gclle, dont l'un raconte très-prétentieusement Le Renard et le Corbeau (5) , et l'autre nous fait connaître outre L'Allouette et ses Petits (6), le bel apologue du Scythe (7), qui paraît être de l'invention d'Hérode Atticus et qui n'a

(1) Maxime, I, Diss. III, § 1. 'AosTai Zr\ tl; aùrat { xo> AÎTwm.> ) •/.ai to'.o-jto; [tjOo;. Il dit au contraire de la fable du Berger et du Boucher : îbpyGM oî avTrçv, (nrjv èpwTiXY)v Swxpâtouç te^vtjv ) y.atà to-j; to'j <3>puY°? àoyov; [JÛj6ov 7c).ârcMV.

(2) Hist. variées, I. X, § .1

(3; De la nat. des animaux, 1. XVII, § v27.

(i) Vie de Diog., § 5i. Avolv note vo(iixoïv àxovca; tou; gOo xaTÉxptvev , îîïttov tov (j.r/ xex\o3pévai, tôv 8è jj/ài àicoXfaO.exévai.

(oj Florides, XXItl. M Robert parle de plusieurs fables qui se liraient dans les Florides. Je n'y ai découvert que celle-là.

(i3i Nuits altigues, 1. Il, ch. XXIX.

(7) Id., 1. XIX, cb. XII.

DANS L'ANTItjUITE CLASSIQUE. 61

point passé clans les recueils grecs. Nous louchons au temps où Ton fait vivre Babrius, qui fut précédé quelque peu de Nicostrate, lequel avait fait une compilation analogue à celles de Démétrius et de Théopompe et perdue comme elles.

Il semble qu'en ce temps-là on faisait plus grand compte de la fable qu'auparavant. Quoique les écrivains grecs n'aient poiut dédaigné d'y avoir souvent recours, nous ne voyons pas qu'ils aient jamais pensé à en faire un genre littéraire à part. Quant aux Romains, ce que Quintilien dit de la fable nous montre combien elle était peu estimée parmi eux et explique peut-être l'obscurité dans laquelle Phèdre est longtemps resté. « Les grammairiens, écrit-il, devraient y joindre ( à l'enseignement purement grammatical) quelques éléments de composition, propres à exercer les enfants à l'âge où ils ne sont pas encore capables de suivre les leçons du rhéteur. On leur apprendra donc à raconter de vive voix, dans un langage pur et simple, les fables d'Ésope qui viennent après les contes de nourrices ( quae fabulis nutricularum proxime succedunt), et à les écrire avec soin en conservant la même simplicilé ; eamdem gracilitatem) : ce qui consiste premièrement à rompre le vers, puis à le traduire en d'autres mots, et enfin à paraphraser avec plus de hardiesse, tantôt en amplifiant, tantôt en abrégeant, mais en conservant toutefois le sens du poëte T. » Mais déjà

(l) InU. Oral., I, eh. IX, J'ai cité- ce texte dans toute sa

Aulu-Gelle se fait une idée beaucoup plus haute de la fable. Il écrit avant de raconter LAUouette et ses Petits: -• Le fabuliste Ésope de Phrygie a été mis justement au rang des sages ; tout ce que l'on peut conseiller aux hommes de plus sage et de plus salutaire, il l'a enseigné, non du ton rébarbatif et impérieux d'un philosophe qui dogmatise et qui tranche, mais en dissimulant ses leçons sous des fables piquantes et aimables qui faisaient entreries observations les plus utiles dans les esprits gagnés par l'attrait du plaisir (1). » Un contemporain de Babrius est encore plus expressif. Comparant les fables des épiques et des tragiques à celles d'Ésope, Philostrate met cellesci bien au-dessus, d'abord parce qu'elles ne trompent pas, et ensuite parce qu'elles ne donnent jamais que des enseignements utiles sous le voile de fictions qu'on sait être des fictions, tandis que celles des Homère et des Eschyle corrompent les âmes, précisément parce qu'elles racontent comme vraies les traditions les plus honteuses sur les

teneur à cause des mots solvere versus, salvo poelœ sensu, qui soulèvent une question non sans importance. De quel poëte s'agit-il? D'un poëte grec? Il y avait donc un recueil de fables grecques en vers avant Babrius , s'il est réellement du IIIe siècle, ou bien, contrairement à cette supposition généralement admise, c'était Babrius lui-même D'un poëte latin V Mais quoique mentionné par Martial, Pbèdre parait être resté généralement peu connu, et s'il eût été un auteur classique, on ne comprendrait vraiment pas comment Quintilien l'eût omis dans son catalogue des auteurs.

(1) II, ch. xxix.

héros et sur les dieux 1 . Voilà donc Ésope, celui que Rutherford appelle l'Homère des nourrices et des enfanls, placé à côté et même au-dessus du grand poëte, au moins pour l'utilité morale.

C*est peut-être à cause de cette autorité nouvelle accordée à la fable que Babrius lui assigne de tout autres origines que Phèdre. Il ne fait pas de la fable l'expression timide et détournée des pensées de l'esclavage qui, n'osant dire clairement ce qu'il a sur le cœur , déguise ses sentiments sous des fictions agréables ou plaisantes, et par là échappe aux accusations et aux mauvais traitements d'un maître orgueilleux.

Servitus obno.xia Quia quae volebat , non audebat dicere, Affectus proprios in fabellas transtulit Calumniaraque fictis elusit jocis.

11 la rattache à ses vraies origines , je crois , en la considérant comme une suite de l'antique mythologie. « D'abord, dit-il , fut la race des justes , cher enfant Branchus, celle qu'on a appelée la race d'or. . . Dans ces temps-là, les autres animaux avaient (comme l'homme), une voix articulée et savaient causer. Leurs réunions avaient lieu au milieu des

(!) Vie d'Apollonius , V , ch. xiii. Pbilostrate l'ait suivre le morceau que j'ai résumé dune fable pour expliquer comment Ésope a reçu de Mercure le don de la fable. Elle est loin de valoir la jolie parabole sur le moineau, qui appelle ses compagnons à venir partager le blé répandu à terre qu'il a rencontré.

Ci DE LA FABLE

bois. Et le rocher parlait , ainsi que les feuilles du pin. La mer , Branchus , parlait avec le vaisseau et le marinier; les moineaux avaient de sages entretiens avec le laboureur, et il y avait compagnonnage entre les hommes et les dieux. Ta peux apprendre qu'il en était ainsi par le sage vieillard Ésope, qui a rapporté les fables de l'ancienne muse (i). » Babrius, dans la préface de son second livre , fait remonter la fable bien plus haut qu'Ésope, même par delà Homère, puisqu'il la fait venir des Syriens, ou plutôt des Assyriens , qui vivaient sous Ninus et Bélus. Quoi qu'il en soit de cette dernière assertion , qui n'est peut-être qu'une flatterie aux empereurs romains de race syrienne, c'est bien, en effet, à ce qu'il semble, des habitudes mythologiques de l'esprit que la fable est née, lorsque la réflexion pratique vint s'y ajouter, et non du besoin et en même temps de la crainte qu'avait l'esclave de faire entendre la vérité à son maître.

Sans nous arrêter davantage à cette obscure question d'origine , voyons ce qu'est le recueil de Phèdre comparé à celui de Babrius. N'écrivant pas dans la même langue, les deux poètes pouvaient traiter les mêmes sujets sans craindre d'être accusés de plagiat , et cependant sur les 92 fables de Phèdre et les 142 de Babrius, h peine en est-il 15

(1) Rutherford lit ÈXevôépYîÇ et non 7ia),aixé(ir,;. Ce serait alors « fubulas musœ pedestiïs » , les fables de la muse qui s'énonce en prose : ce qui conviendrait mieux avec les vers qui suivent, mais s'accorde bien moins avec ceux qui précèdent. L'idée de iiirMr/r^ tomberait ici bien brusquement.

qui se ressemblent pour le fond , et encore il faudrait retrancher de ce nombre celle qui est intitulée en grec àte-roç xai ye/Mr^ et en latin aquila, cornix et testudo , celle-ci montrant combien il est difficile d'échapper h la force conseillée par la ruse, celle-là ayant en vue une moralité qui revient plusieurs fois dans les fables ésopiques (1), qu'il est absurde et dangereux de vouloir sortir des limites de sa nature. Si la différence ne tombait que sur des fables de pacotille, telles que La femme en couches, Le Chien et le Crocodile, dans Phèdre, que L'Enfant qui a mangé des tripes, Le Chien et le Cuisinier, dans Babrius . on pourrait croire qu'elle tient à la différence des recueils qu'ils ont suivis servilement, l'un pillant la compilation de Démétrius ou celle de Théopompe, l'autre celle de Nicostrale, qui était presque son contemporain : mais ce sont en

Phèdre. Babrius.

(1) I, 3, Graculus et Pavo. = KèXotoç -/.ai opvifc;.

I, 4, Canis per fluvium carnem ferens. I, 5, Vacca, et Capella, Ovis et Leo = Aéwv xai "Ovoç. I, 6, Ranae ad solem.

I, 8, Lupus et Ciconia. = Ay/.o; y.ai répavoç.

1, 12, Corvus ad fontem.

1, 13, Vûlpis et Corvus.

I, 22, Mustela et Homo.

II, 2, Anus diligens virum médise aetatis, item Puella.

III, 7, Canis et Lupus.

IV, 2, Mustela et Mures.

IV, 3, Vulpes et Uva.

IV, 6, Pugna murium et mustelarum.

IV, 13, Léo regnans.

général les fables les mieux conçues de Phèdre qui manquent à Babrius, et réciproquement. Or, il me paraît impossible que Phèdre ait ignoré la fable du Rat de ville et dît Rat des champs , traitée déjà par Horace, celle de VAllouette et de ses petits, mise en vers par Ennius , celle du Lion et des Animaux , à laquelle Horace et Lucilius font allusion , celle du Soleil et de Borée, qui remonte probablement à Sophocle et au delà. Il devait les trouver et bien d'autres dans le recueil *de Démétrius et de Théopompe. D'un autre côté , en supposant que Babrius se fût attaché exclusivement au recueil de Nicostrate (1) , il serait bien étrange que celui-ci eût écarté des fables comme les Grenouilles qui demandent un Roi, — Le Renard et le Roue, — Le vieux Lion, le Sanglier, le Taureau et l'Ane, — Le Cerf et les Rœufs,— L'Aigle, la Laie et la Chatte, etc. Babrius et Phèdre ont donc puisé à leur gré dans les recueils qu'ils avaient entre les mains ; et l'esprit sérieux et un peu morose de l'auteur latin l'a mieux servi , selon moi , que l'esprit élégant de l'auteur grec.

Mais en revanche, Babrius me paraît avoir bien plus évité que Phèdre les vsXol'a ou anecdotes plus

(lj Recueil en dix livres, selon llermogène. — Ce qu'il y a de singulier, c'est que le talent qui manque le plus à. Babrius est celui qu'Hermogène attribue à Nicostrate, « lequel avait fait beaucoup de fables , et non-seulement dans le goût d'Ésope, mais encore d'un caractère dramatique, 8ç ys -/.ai [j.'JOo-j; o:0to: ïio>.>.o-j; hù.a.i&i , oOx AiTwiretauç uôvov à).).' ot'ou; elvat ttôk xaî Spa^axixou? (ïïzç>\ ISewv, II, eh. XII, § 3).

un moins plaisantes, qui n'ont guère de la fable que le nom et la moralité telle quelle que Phèdre y a rattachée. On en trouverait bien moins dans ses 142 fables que dans les 92 de son devancier de Rome. Deux à peine offrent pleinement ce caractère, le récit qui voudrait être polisson du Jeune Esclave, de la Femme et du Mari, et la dispute sans conclusion réelle ni possible de l'Athénien et du Thébain. Babrius se contente de mettre en vers des fables plus ou moins bien imaginées, dont quelques-unes .peuvent être de l'invention des rhéteurs, mais qui, en général, me paraissent antiques, au moins quant à leur conception première.

Certes, je suis loin de nier qu'il n'y en ait plusieurs qui viennent des exercices des écoles et qui, par conséquent, ne remontent pas très-haut, quoique mises sous le nom d'Ésope. Mais il ne faudrait pas en exagérer le nombre. Les rhéteurs modifiaient plus qu'ils n'inventaient: ils faisaient des variations sur des fables connues; ils ne se mettaient guère en frais d'imagination pour en produire de nouvelles. Ce qui le prouve, c'est qu'une bonne partie des fables qui manquent à Phèdre et que nous voyons dans Élien, dans Galien et surtout clans Lucien et dans Plutarque, se retrouvent dans Babrius et faisaient sans doute partie du recueil deMcostrate. Or, ils les donnent pour des fables anciennes, parfaitement connues, puisqu'ils ne les citent d'ordinaire que comme arguments dans la déduction de leurs discours, ou

que comme des termes de comparaison avec les vérités ou morales ou satiriques qu'ils expriment. Jamais ils ne les développent pour elles-mêmes, ou le cas est extrêmement rare. Souvent même ils ne font que les indiquer, comme s'ils pouvaient être entendus à demi mot. Dans tous les cas, elles sont habituellement très-brèves et très-sèches , sans ces recherches, ces raffinements et ce verbiage qui sont la marque des écrivains grecs des trois premiers siècles de notre ère. Rien ne prouve qu'elles eussent un caractère différent chez les rhéteurs proprement dits , soit dans leurs déclamations de parade, suit dans leurs leçons de rhétorique. Nous sommes même certains du contraire pour ce dernier cas. Les trois exemples ou modèles de fables cités par Hermogène , par Théon et par Aphtonius dans leurs lipz^y^x^a-x, Les Singes bâtissant une ville, La Cigale et la Fourmi, Le Chien qui lâche sa proie pour l'ombre , n'ont rien qui sente la rhétorique, et si on peut leur reprocher un défaut, c'est la brièveté et la sécheresse (1). Il est vrai que pour exercer leurs élèves à la composition, les rhéteurs leur apprenaient tantôt à resserrer, tantôt à étendre la fable, c'est-à-dire tantôt à en faire une exposition simple et nue (ei vjv \£v> ajtbv (;j.jOcv 'V./.bv as-/v.;j.ev v.i-' iivy.'Yjs'.v ), tantôt à ajouter au récit les discours des personnages (v3v oè \&youq

(I) Elles sont amenées non sans affectation ; mais, en ellesmêmes, elles n'ont rien d'affecté , à part celle de l'aigle et du dragon clans Élien.

-'/ i.--z:[j.vi xôv BsSojjiivwv -zzzmt.m-i 1 . .Mai? en rendant la fable plus dramatique, ces discours ne la changeaient pas beaucoup, quant à son essence. Nicostrate n'avait fait sans doute que ce que recommandaient les maîtres de rhétorique : et Rabrius 2 . qui paraît l'avoir suivi, a revêtu de son style les fables que Nicostrate avait recueillie- et non inventées. Les modifications que le temps et les rhéteurs apportaient aux vieilles fables tradiditionnelles étaient en général peu de chose et ne méritent pas la qualification d'inventions. Nous avons déjà vu que Phèdre, dans la fable du Cerf et du Chenal, remplaçait le cerf par un sanglier, sans doute parce qu'il paraissait plus naturel de faire du sanglier que du cerf un animal belliqueux, et cette nouvelle version qui ne changeait rien au corps de la fable était sans doute dans un recueil qu'il pouvait consulter. Nicostrate ou Babrius avait corrigé de même celle de In Vache, dp la

(1) Hermogène r.oov. , ch. i.

(2) M. Rutherford insiste beaucoup sur la désastreuse influence que les rhéteurs ont exercée sur Babrius, dont il explique par là le caractère artificiel et sceptique. Était-il beaucoup plus artificiel, je ne dis pas pour le langage, mais pour le fond, que les plus anciens collecteurs de fables ésopiques? Pour le nier ou pour l'affirmer, il faudrait avoir ces anciens Alcumixà. Quant au scepticisme de Babrius et à ses impertinences à l'égard des dieux, peut-on en faire un sL'iie de son temps? 11 y avait bien longtemps que la Grèce était sceptique, et que ses écrivains prenaient de singulières libertés avec les divinités fabuleuses.

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