‹ De la fable dans l'Antiquité classiqueChapitre 5 sur 11 · LE LA FABLE · texte numérisé non relu

LE LA FABLE

fables du nom d'ésopiques, non qu'Ésope en soit le premier inventeur (car Homère, Hésiode, Archiloque et quelques autres plus anciens que lui les ont évidemment connues, ainsi que Konnis le Cilicien , Thouros de Sybaris , Kybissos de Libye , qui sont mentionnés comme fabulistes par quelques auteurs ) , mais parce qu'Ésope est celui qui en a fait l'usage le plus fréquent et le plus habile (1). »

Que s'il en était ainsi , s'il n'y avait d'autre différence spécifique en Ire les genres de fables reconnus par les Grecs que le nom de celui qui était censé avoir raconté tel ou tel apologue, ou que le nom de son pays ou même du pays des personnages qui y figuraient (2) , la différence pouvait facilement s'effacer. Pour transformer en fable ésopique une fable qui courait à demi anonyme, soit qu'elle fût du temps où l'on faisait vivre Ésope , soit qu'elle lui fût antérieure ou postérieure, il suffisait de mettre en tête : Esope a dit. Et comme ce début est quelque peu sec et primitif , on rattachait la fable en question à

(1) Théon , éd. Teubner des Rhéteurs grecs de Sprengel, tome II, p. 73. — Mêmes idées, Id., Aphtonius, p. 1. — llermogène, Id., p. 21.

(2) C'est le cas des deux fables sybaritiques rapportées ou imaginées par Aristophane. Nous en connaissons déjà une ; voici l'autre : « Un homme de Sybaris tomba de son char et se fit une grave blessure à la tête : c'était un cocher fort peu habile. » Un de ses amis survint et lui dit : « A chacun son métier » ( Guêpes , 1427-1131 ).

quelque circonstance réelle ou supposée de la vie de son prétendu auteur. C'est ainsi que dans les Guêpes la fable'de L Aigle et de ïEscar bot commence par cette histoire : « Un jour, à Delphes, Ésope fut accusé d'avoir volé une fiole sacrée; mais il répondit que l'escarbot, etc. » La seule des fables d'Ésope mises en vers par Socrate,(l), dont les anciens nous disent quelque chose , mais sans nous en faire connaître le sujet, avait un début analogue : « Un jour , Ésope dit aux habitants de Coiïnthe qu'on ne doit pas soumettre la vertu au jugement du populaire (2). » Une de celles qu'Aristote nous a conservées nous montre l'esclave phrygien prenant ironiquement la défense d'un démagogue exposé à une poursuite capitale , comme si Ésope eût été un citoyen et non un esclave. Gomme on ne connaissait rien du fabuliste et comme , d'un autre côté , on retrouvait la fable sur tous les points de la Grèce, on conduisait Ésope à Athènes , à Corinthe ou dans toute autre ville dans laquelle il n'avait jamais mis le pied , à supposer qu'il ne soit pas un personnage fictif; on le mettait en rapport avec des hommes célèbres ou obscurs ; et ainsi allaient grossissant, du même coup, et le nombre des fables qu'on lui attribuait et sa légende. Cette légende (3) était assez avancée

(1) Elles étaient donc des logoi ou des dictons en prose.

(2) Diogène Laërce, liv. II , en. v, n° 43.

(3) Je ne parle que de la légende purement grecque et non de celle qu'a fabriquée Maxime Planude au XIVe siècle et traduite naïvement par Lafontaine, comme si elle était à peu

au IV0 siècle pour que le poëte Alexis fît une comédie intitulée Esope. L'avait-il représenté , comme a fait chez nous Boursault, débitant des fables en toute circonstance, à propos et hors de propos? Dans ce cas, sa pièce nous dispenserait d'un fastidieux travail pour retrouver les fables alors connues, de- quelque source qu'elles vinssent. Mais elle est perdue et force nous est de nous adresser ailleurs.

Nous lisons dans les Mémorables de Xénophon la fable du Chien et de la Brebis, qui est peut-être de l'invention de Socrate, peut-être et plus probablement traditionnelle. Un autre socratique , Phédon, avait placé dans son dialogue intitulé Zopyre, la fable du Jeune prince et du Lionceau (1) , dont nous ignorons le sujet précis et qui ne se retrouve ni dans les recueils ésopiques, ni dans Phèdre, Babrius et Aviénus. Aristote rapporte à Antisthène celle des Lions et des Lièvres, dans laquelle ceux-ci demandaient l'égalité, et ceux-là leur répondaient qu'il ne manquait qu'une chose a de telles prétentions, c'était d'être armés de dents et de grilles. Longtemps avant Lucilius et Horace, Platon fait allusion à celle du Lion et des Animaux dans ce passage du 1er Alcibiade : « Véritablement, selon le mot du renard au lion, dans la fable d'Ésope, au sujet des traces des pas

près contemporaine des faits. L'élucnbration de Plannde est un tissu d'inepties.

(1) Théon, Exercices préliminaires, ch. ni, p. 75, éd. Teubner.

des animaux, on voit les traces de l'argent qui entre à Lacédémone ; mais de traces de sa sortie on n'en aperçoit nulle part. » C'est exactement le mot final de la fable, si vivement rendu par Horace :

Olim quod vulpes cegroto cauta leoni Respondit, referam : Quia me vestigia terrent Omnia te adversum spectantia, nulla retrorsum.

On pourrait croire, d'après un passage du Théétéfeque le philosophe connaissait L Astrologue qui se laisse tomber dans wi puits. Mais quoique cet apologue figure dans les recueils ésopiques , c'est probablement l'anecdote sur Thaïes, rapportée par Platon, qui a donné lieu à l'apologue, et non l'apologue à l'anecdote. Enfin, ce n'est pas la faute de l'auteur de la République, s'il n'a pas inspiré à quelque faiseur de fables celle des Frelons et des Mouches à miel : tant il revient souvent sur l'opposition des citoyens laborieux et utiles et des citoyens paresseux, pillards et nuisibles, des abeilles et des frelons. Mais cette fable ne se rencontre que dans Phèdre, Apes et Fuci Vespajudice. Aces écrivains, florissant dans la première partie du IVe siècle, il faut joindre l'historien sicilien Philistus, qui le premier a raconté (1), en l'attribuant

(1) C'est ce que je conclus de quelques mots de Thcon. Voulant donner un modèle de fable à présenter aux enfants; Telle est, dit-il , celle du Joueur de flûte dans Hérodote, ou celle du Cheval dans Philistus. MuOov 8è 6710Ï6: inii 7iaj>' TIpo- 56x<o -où aùXr.ToO, xai uapà $tXl<rnj> toû ïwjt&ïj (p. C6 du vol. II des Rhéteurs grecs de Sprengel, éd. Teubner).

à Stésichore, la fable du Cheval et du Cerf. C'est de lui, sans cloute, qu'Aristote Ta empruntée pour la transporter au second livre de sa Rhétorique. Cette table célèbre qu'Horace a résumée en quatre vers, et à laquelle Plutarque a fait deux fois allusion, se présente encore sous une autre forme dans les recueils ésopiques, où le cerf est remplacé par le sanglier : version suivie par Phèdre.

Outre la précédente, Aristole rapporte celle du Renard et du Hérisson, reproduite par Josèphe et mentionnée par Plutarque ; il fait allusion à deux autres, beaucoup moins connues : 1° à celle de Zeus, de Poséidon et d'Athéné. — Le grand naturaliste se moque de Momus qui, donnant des leçons aux Dieux, trouve que les cornes du taureau auraient été mieux placées sur ses épaules que sur sa tôte (1) ; — 2° à celle cYÉsope chez des

(1) Cette fable se présente sous deux versions dans le recueil de Corai : 1° Zev;, Hpop-jOE-jç, 5AfJr,và -/.ai Mw|ioç , 2° Zîuç , IIo7îi5(5v y. al 'A8ï)va. Lucien paraît même avoir lu une troisième version où le Prométhée de la première et le Jupiter de la deuxième était remplacé par Yulcain. Mais ces trois versions différaient de celle suivie par Aristote , en ce que Momus , clans Aristote , reproche au fabricateur du taureau d'avoir placé les cornes du taureau sur sa tète et non sur ses épaules, sur la partie la plus faible et non la plus forte de l'animal , et dans les autres de ne pas les avoir placées au devant des yeux. Dans le premier cas, la maladresse consiste à ne pas les avoir placées de manière ;'i assurer le mieux la violence du coup, et dans le second de manière à en mieux assurer la direction. — Aristote , Parties des animaux , liv. III, en. IV.

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constructeurs de vaisseaux, qui, moqué par eux, les menace en leur donnant à entendre que leur art pourrait bien devenir inutile. Car « Carybde, ayant englouti une partie de la mer, a mis d'abord à nu les montagnes, puis les îles ; la troisième fois, elle pourra bien engloutir ce q"ui reste de la mer et en dessécher complètement le lit (1). » J'ajoute que la fable du Mulet, fier de sa généalogie, est tout entière dans ces lignes de la Rhétliorique : « \1\\ vainqueur à la course des mules offrait une faible somme d'argent à Simonide ; le poëte refusa en disant qu'il ne pouvait se résoudre à chanter des animaux qui étaient à moitié ânes. Mais, ayant reçu une somme suffisante, il s'écria :

Salut, filles des cavales, aux pieds rapides comme la tempête ;

Et cependant ces mules étaient aussi filles des ânes. » On ne sait si la fable du Mulet existait déjà ou si elle est sortie de la remarque qui termine cette anecdote littéraire. Je ne trouve plus à côté d'Aristote, dans la seconde moitié du IVe siècle, que l'historien Théopompe qui avait certainement mis dans ses Histoires philippiques l'apologue de Polémos et de Hybris (2). Est-ce du môme Théo-

(l) Météorologiques , II, 3.

(-2) Parmi les modèles de fables, mentionnons encore, dit Théon, celle de la Guerre et de l'Injure, que Philippe raconta

aux maîtres des Chalcidiens : Koct h -r, eixostyj Gîotcout.o-j

-rur/ piXimrtxwv ., 6 to-j TIoac'ij.o'j xcm tt,; {iopîto; , ôv ô <t>îXi7nroç oiiÇip/îTai r.yj- xoùç aoToxpâ-opa; twv XaAX'.GEWv.

pompe que Trogue-Pompée a tiré sa fable de la Lice et de sa compagne ?

Vers la lin du IVe siècle , ou au commencement du IIP, un disciple du péripatéticien Théophraste, Demétrius de Phalère, lit un recueil, aujourd'hui perdu, des fables d'Ésope, comme son maître et comme Arislote avaient fait un recueil des Pro- \ orbes. C'était sans doute dans le but d'être utile aux apprentis orateurs ; car les fables étaient des espèces d'exemples aux yeux d'Aristole, et pouvaient, comme les exemples, fournir des arguments aux hommes qui parlent en public ; et tous les rhéteurs anciens , au moins parmi les Grecs , sont de l'avis d'Aristote. Lorsque Ton voit cette obstination des rhéteurs à placer les fables au nombre des arguments et que , d'un autre côté , on se rappelle que les justiciables du Philocléon d'Aristophane contaient souvent aux juges quelque récit plaisant d'Ésope, on devrait s'attendre à trouver un certain nombre de fables dans les monuments assez nombreux de l'éloquence attique; or, je n'en connais pas une qui nous soit venue par cette voie. Tout se borne à une jolie anecdote sur Démade. Voyant ses auditeurs inattentifs , il leur conta la fable de De'méter, L'Hirondelle et V Anguille. « Déméter , l'hirondelle et l'anguille , disait-il, faisaient route ensemble. Arrivées sur le bord d'un fleuve, l'hirondelle le passa 'en volant et l'anguille à la nage. Et il s'arrêta. Les Athéniens lui demandèrent ce que fit Déméter. Elle est, répondit-il, irritée contre vous qui, lais-

sant là les affaires publiques, vous amusez à des contes. »

On pourrait supposer que la fable ésopique a complètement disparu de la littérature grecque à l'époque des alexandrins , c'est-à-dire dans les trois siècles qui ont précédé notre ère , tant nous en rencontrons peu de traces. Quoique Callimaque parlât quelque part « du temps où les bêtes étaient en conversation réglée avec la fange façonnée et animée par Prométhée » , à peine en trouvonsnous un unique indice dans ses fragments. «Écoute le conte: autrefois, près du Tmolus, le laurier entra en contestation avec l'olivier, à ce que disent les Lydiens. . .. » Mais l'Anthologie nous fournit un certain nombre de fables qui ornent aujourd'hui les recueils d'Ésope; d'Archias. Le Vieux cheval de course, relégué au moulin; d'Autipater ou de Platon le jeune, Le Noyer, du passant insulté, comme dit Boileau , à cause des fruits nombreux qu'il produit; de Léonidas de Tarante, Le Bouc et la Vigne ; de Bianor, contemporain de Phèdre, Le Corbeau et la Bouteille. Lucilius, vers le même temps que Bianor, paraît faire allusion au Chêne et au Roseau dans les deux vers qui terminent la 122e épigramme parénétique : « Épargnant le jonc et la mauve, le vent sait renverser à terre les plus grands chênes et les plus grands platanes (i). » Nos

(1) Ceci pourtant est incertain. Bien longtemps avant ce Lucilius de lépoque impériale, Hérodote nous montrait la foudre frappant les hauts sommets et les grands arbres. Quoique l'allégorie ne soit pas tout à fait la même , on peut

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