‹ De la fable dans l'Antiquité classiqueChapitre 6 sur 11 · HE LA FABLE · texte numérisé non relu

HE LA FABLE

recueils ésopiques ne connaissent pas Le Paralytique et l'Aveugle. Pourtant, ce bel apologue remonte aux premiers temps de la littérature alexandrine. Il est traité successivement par Platon le jeune , par Léonidas et par Philippe ou Isidore, et la meilleure version est certainement celle de Platon , qui offre une fable toute faite. L'Huître et le Rat d'Antiphile , qui est de peu postérieur à Phèdre , n'a pas été dédaignée par notre Lafontaine. Que d'épigrames , surtout parmi celles du XIXe livre ( è-ïuSsixtixà ) , pourraient être facilement transformées en excellentes fables ! Je n'en citerai que deux, celle-ci d'Antipater de Sidon : « Moi, platane desséché , la vigne rampante me couvre de son feuillage ; une chevelure étrangère m'enveloppe de ses tresses fleuries ; j'ai ombragé autrefois les raisins de mes rayons verdoyants, lorsque je ne portais pas moins de feuilles que celle-ci. Soit récompensée par la suite cette compagne qui seule sait payer les bienfaits môme d'un mort. » Cette autre qui tantôt est anonyme , tantôt est mise sous le nom d'Evénus, mais qui, dans tous les cas, est de la meilleure époque de l'alexandrinisme, n'est pas moins gracieuse. « Fille de l'Attique et nourrie de son miel, hirondelle mélodieuse, as-tu pris cette mélodieuse cigale pour la porter en pâture à

considérer comme un lieu commun littéraire l'idée -que les objets les plus grands sont les plus exposés aux coups de la fortune, et les métaphores qui se rattachent à cette idée, sans être obligé de voir là une allusion à la fable du Chêne et du Roseau.

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tes petits? Elle a des ailes comme toi , comme toi elle voyage , comme toi elle est la parure de l'été. Et tu ne la relâches pas aussitôt? Mais c'est une iniquité , c'est un crime , que les chantres divins ne s'épargnent pas entre eux. » Il suffirait d'ajouter à l'épigramme sur le torrent débordé une moralité appropriée pour avoir une fable excellente , bien entendu en changeant le ton lyrique pour la forme narrative qui convient à l'apologue. Mais je n'ai pas à rechercher les épigrammes qui auraient pu devenir des fables ; je n'ai qu'à constater celles qui le sont devenues.

Une nouvelle source d'information s'ouvre pour nous, la littérature latine à côté de la littérature grecque. On pourrait s'attendre à rencontrer un certain nombre de fables indiquées dans les comiques et surtout dans Plaute qui a tant de goût pour les proverbes et pour les comparaisons tirées des animaux les plus familiers aux fabulistes (singes, boucs, ânes, etc.). Cette présomption n'est point justifiée, et M. Robert n'indique qu'une seule fable, tirée de YAululaire. Nous verrons s'il ne serait pas possible d'en trouver davantage. Je m'attache d'abord à celle que l'on nous signale, et je dis que M. Robert se trompe en l'identifiant avec celle du Cheval et de VAne, et que si Plaute fait réellement allusion à cette fable -là, il la mêle au moins avec une autre. Voici le passage de YAululaire : « Maintenant, dit le pauvre Euclion au riche Mégadore, si je te donnais ma fille, il me vient à l'esprit que nous serions, toi le bœuf, moi

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l'âne (attelés ensemble) ; je ne pourrais porter le même faix que toi et je périrais pauvre âne dans la boue. Toi, bœuf vigoureux, tu ne me regarderais pas plus que si je n'existais pas. Tu aurais des dispositions moins favorables à mon égard, et mes pareils me verraient de mauvais œil. Plus d'étable sûre où me retirer, s'il survenait un divorce. Les ânes me déchireraient à belles dents, et les bœufs me chasseraient à coups de cornes. Il y a donc trop de dangers pour moi à quitter les ânes pour passer chez les bœufs. » En voyant ce morceau de Plaute réduit au simple intitulé : Le Bœuf et l'Ane, on pourrait supposer que c'est la môme donnée que Le Cheval et l'Ane, ou que la fable ésopique mentionnée par Plutarque, Le Bœuf et le Chameau. Mais il suffit de jeter les yeux sur le développement de Plaute pour voir qu'il s'agit de tout autre chose. Et maintenant le comique conte-t-il un apologue qui avait cours dans l'antiquité, et qui ne nous est pas autrement connu , ou bien a-t-il mêlé ensemble plusieurs apologues ésopiques pour en former un nouveau , par exemple celui qui a pour titre : Le Bœuf et V Ane , et quelque autre, tel que le loup qui veut se faire passer pour lion et qui n'est point reçu parmi les lions , tandis qu'il est chassé par les loups ses semblables? C'est ce que je ne pourrais dire. Mais je crois reconnaître une allusion à La Mouche et la Fourmi dans ces mots de la Mostellaria : « Mon père est une vraie mouche ; on ne peut rien lui tenir caché ; profane, sacré , il y vole aussitôt. »

llusca est meus pater; nil potest clam illum haberi : Nec sacrum, nec tam profanum quidquam'st, quin Ibi illico adsit (1).

J'hésiterais davantage pour ces trois vers de L'Homme aux trois crus.

Adesurivit magis et inhiavit acrius Lupus; observavit, dum dormitaret canes, Gregem universum voluit totum avertere.

Est-ce un souvenir du Loup devenu berger, ou si cette fable n'était pas encore inventée, de quelque autre analogue, dans laquelle le loup tâchait de surprendre la vigilance du berger et des chiens, ou bien n'est-ce pas plutôt un caprice de l'imagination de Plaute? C'est la question qu'il faut toujours se poser au sujet des fables apparentes qui se rencontrent chez lui.

Son contemporain, Ennius, qui le premier écrivit des satires, mais sans le piquant des personnalités, avait dû y jeter plus d'un apologue, comme firent après lui Lucilius et Horace. Nous savons certainement par Aulu-Gelle qu'il avait traité celui de UAllouette et de ses Petits, dont le compilateur ne nous a conservé textuellement que la moralité 2 .

(2) Aux fragments de vers qui se rencontrent fréquemment dans la prose d'Aulu-Gelle, on soupçonne qu'il nous a conservé en grande partie 1" œuvre du vieux poëte. Si Ennius avait traité sa fable avec l'ampleur qu'elle a dans l'auteur des Nuits attiques, il faudrait la placer à côté de

Les fragments de Lucilius ne nous rendent que deux fables que nous connaissons déjà, Tune par Platon, l'autre par Aristote, Le Lion et les Animaux, Le Cheval et le Cerf. Quant à ce mot des Ménippées de Varron : « Quid multa? Factus sum vespertilio : neque in muribus plane , neque in volucribus sum », on ne sait si c'était un proverbe indépendant de la fable de La Chauve-Souris et des deux Belettes, ou si le proverbe était venu de cette fable. Mais, c'est Horace surtout qui est riche en souvenirs ésopiques. Le Rat de ville et le Rat des champs me paraît, en dépit des théories de Lessing , le chef-d'œuvre de la fable, comme production poétique, non-seulement dans la littérature latine, mais dans l'antiquité (i). La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf, sans avoir cette valeur littéraire, est suffisamment contée et ne le cède point au morceau analogue de Phèdre (2). Il faut en dire autant du Cheval et du Cerf [3), et du Mulot (nitedula) qui s'est glissé dans un vase à blé. Je ne cite que son récit de cette dernière que nous rencontrons pour la première fois :

Forle per angustara tenuis nitedula rimam Repserat in cumerara frumenti, pastaque rursus

celle d'Horace, Le Rat de ville et le Bat des champs.— Ennius paraît avoir aussi repris la fable d'Hérodote, Le Berger et les Poissons.

(1) Satires, 1. II, 5, v. 79 et sq.

(2) Sat ., II, 3, v. 314 et sq.

(3) Ep., 1, 10, v. 34-38.

Ire foras pleno tendebat corpore frustra : Cui mustela procul : Si vis, ait, effugere istinc. Macra cavum répètes arctum, quem macra subisti (1).

Mais c'est par des allusions surtout qu'Horace use de la fable. Le vers 139 de l'épître aux Pisons :

Parturient montes : naseetur ridiculus mus,

contient toute la fable de La Montagne qui accouche. Lorsqu'Horace avertit son ami Celsus de ne point piller des écrits connus, de peur que « si la troupe des oiseaux venait un jour lui reprendre leurs plumes, la corneille n'excitât le rire, dépouillée de ses couleurs d'emprunt » ,

Ne, si forte suas repetitum venerit olim Grex aviurn plumas, moveat cornicula risum Furtivis nudata coloribus (2),

il nous rappelle Le Geai paré des plumes du Paon sous la forme la plus ordinaire que les Grecs donnaient à cette fable ( KoXoibç x*t "Opveiç j, tandis que

(1) Ep., I. 1, v. i'J-'So. — J'ai adopté la correction niteduîa au lieu de vulpecula : elle s'accorde mieux avec les expressions angustam, tenuis, rimam. Je dois faire remarquer toutefois que c'était bien le renard et non le mulot qui figurait dans les recueils grecs, à moins qu'il n'y ait eu deux versions de cette fable.

(2) Ep., I, o, v. 18--2U. Remarquons qu'Horace met une corneille à la place du geai. Cette leçon se retrouve aussi dans Lucien ou du moins dans la version latine : ce qui suppose un texte portant Kopwvï) et non Ko>.oi&?. Elle était dune dans le recueil ésopique qu'ils lisaient l'un et l'autre.

Phèdre a adopté celle qui nous est la plus familière, à nous Français, (KoAotbç v.x\ Tafoç). On reconnaît facilement Le Serpent et la Lime

dans ces mots sur l'envie :

Et fragili quaerens illidere dentem

Offendet solido (1) ;

Les Deux Besaces dans le vers :

atqui Respicere ignoto discet pendenlia tergo (2 ;

la fable de L'Ane et de VAnier, qui s'efforce en vain de retenir sa bête sur le bord d'un précipice, dans ce distique de la 20e épître :

Ridebit monilor non exauditus, ut ille

Qui maie parentem in rupes protrusit asellum (3).

Il n'y a pas de doute que ce passage quelque peu obscur de la Ve satire (liv. II) ne fasse allusion à quelque fable ésopique :

Ssepe recoctus Scriba a Quinqueviro corvun deludet hiantera Captatorque dabit risum Nasica Corano (4).

Mais j'hésite à y voir une allusion à celle du Renard et du Cordeau. Car, en sa qualité de flatteur et decaptateur de testaments, Nasica ressemble

(1) Sat.,11, l,v, 77.

(2) Sat., IL, 3, v. 298.

(3) Ep.,I, 20, v. 14.

(4) Sat., II, 5, v. GG et sq.

Lien plus au renard , bien qu'il soit frustré clans ses espérances, qu'au corbeau qui se laisse cajoler et qui perd son fromage pour montrer sa belle voix. Il y a d'autres allusions plus certaines que celle-là et que les commentateurs ne signalent pas. La conclusion du petit conte sur le charlatan qui avait feint plusieurs fois de s'être cassé la jambe et auquel on crie , lorsqu'il se l'est cassée réellement: à d'autres! (qiuere peregrinum ) est exactement celle du Hat; tysusTfy; , qui a crié plusieurs fois au loup ! pour s'amuser, et que personne ne secourt , lorsque le loup attaque son troupeau (1). Je retrouve la vraie moralité du Paysan qui compte les vagues ("AvOpwicoç às'.0;;.wv zx ■/^.t.xx) dans ces beaux vers de la 2e épître ( liv. I).

Vivendi recte qui prorogat horam Rusticus exspectat, dura defluat amnis : at ille Labitur et labetur in omne volubilis œvum (2).

L'Ane vêtu de la peau du Lion s'applique à celui qui veut paraître autre que ce qu'il est réellement et dont on se moque'

Et merito, quoniam in propria non pelle quiessem Ç.\ .

Je ne sais à quelle fable grecque fait allusion Astuta ingenium vulpes imitata leonem (4) :

(4)Ep.,I,47,v.62.

(2) Ep., I.,v. 41-43.

(3) Sat.,1, 6, v.22. - II, 1, v. 64.

({■) Sat.,II,3,v. 186. — Ce vers n'est peut-être qu'une allusion

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