DU LA FABLE
Ce qui suppose, je crois , mie fable où le renard obtenait par ruse ce que le lion enlève de force ; mais il n'y a rien de pareil dans nos recueils ésopiques. Enfin, j'ignore si Horace rappelle une fable ou simplement une locution proverbiale dans ces vers :
Sed tacitus pasci si posset corvus, baberet Plus dapis et rixae inulto minus invidiœque (1).
Quant au charmant début de la 3e épître (liv. I) : « dans notre amitié fraternelle , nous disons oui ou non pareillement, vieux pigeons bien connus. Mais tu aimes à rester au nid, et moi à courir la campagne
Fraternis animis, quidquid negat alter et alter, Annuimus pariter, noti vetulique columbi. Tu nidura servas ; ego laudo ruris amami Rivos, etc... »
quoiqu'il semble contenir toute la fable des Deux- Pigeons , il ne prouve pas que cette fable existât réellement et qu'il y ait là autre chose qu'une métaphore suivie ou qu'une allégorie. Ce n'est pas tout : Horace , dans ses Satires et dans ses
à la fable grecque Le Renard el le Lion, qui nous montre le renard peu satisfait de la part que le lion lui fait dans ses chasses et qui veut chasser à son tour, pour son propre compte, mais sans succès. Dans ce cas, la supposition exprimée dans mon texte devrait être écartée. (1) Ep., I, 17, v.SO.
Épîtrcs , n'aime pas moins à conter des anecdotes qu'à rappeler des fables. Qu'on se rappelle le joli conte du soldat de Lucullus , celui du fou d'Argos, furieux qu'on l'eût guéri de sa folie, celui d'Eutrapélus , donnant des habits somptueux à ceux auxquels il voulait nuire, celui de l'orateur Philippe et du crieur public , qui a tant de ressemblance avec notre fable du Savetier et du Financier. Or, ces contes peuvent être facilement ramenés à des apologues. Nous verrons comme Phèdre a profité de l'exemple du satirique.
Mais avant d'arriver à lui, je dois signaler quelques fables qui nous sont parvenues par les historiens grecs ou latins , à peu près contemporains d'Horace. Nous trouvons celle du Lion amoureux dans Diodore de Sicile. Denys d'Halycarnasse avait raconté celle des Membres et de l'Estomac (1) avant Tite-Livc, et nous ne savons
(1) L'an passé, M. Maspéro a retrouvé cette fable dans un papyrus Égyptien do Turin. Il est vrai que c'est moins uni1 fable, comme l'a fait observer M. Gaston Paris, qu'un débat } auquel manque la moralité. Mais à cela près, c'est la même donnée que dans la failli' gréco-romaine. Voici cet étrange morceau dans la traduction que M. Maspéro a communiquée à l'Académie des inscriptions, le 5 janvier 1883. Procès du Ventre et de la Tète, — où sont publiés les plaidoyers faits pardevant les juges suprêmes. Tandis que leur président veillait à ce qu'on démasquât le mensonge, son œil ne cessait de pleurer. Accomplis les rites exigés par le Dieu qui déteste les iniquités. Après que le Ventre eut dit sa plainte, la Tête prit la parole longuement (ou habilement). C'est moi, moi la maîtresse poutre de la maison entière, d'où les poutres
,î quel historien antérieur ils l'avaient l'un et l'autre empruntée. Nicolas de Damas, contemporain d'Auguste, transmet à Plutarque l'apologue des Deux jeunes Chiens, qui ont reçu une éducation différente. Enfin , Trogue-Pompéo . si Justin n'a fait que composer avec des extraits de cet historien son singulier Bouquet de Fleurs ou son abrégé , avait raconté la fable de La Lice et sa Compagne , par la bouche d'un Gaulois qui détournait ses compatriotes de recevoir les Grecs de Phocée; et comme je l'ai déjà donné à entendre, Trogue-Pompée l'avait vraisemblablement prise ou dans Théopompe ou dans quelque historien grec à peu près de la date de Théopompe.
Nous rencontrons enfin un vrai fabuliste. Phèdre ne raconte pas à l'occasion des fables, comme les historiens, les poëtes. les orateurs et les philosophes, qui, môme le plus souvent, se contentent d'une allusion rapide ; ils ne subordonne pas la
partent et qui couple les poutres. Tous les membres (s'appuient??) sur moi et sont en joie. Mon front est joyeux; mes membres sont vigoureux ; le cou se tient ferme sous la tète ; mon œil voit loin ; la narine se gonfle et aspire l'air ; l'oreille s'ouvre et entend; la bouche émet des sons et cause; les deux bras sont vigoureux et font si bien que l'homme arrive à la considération, marche le front levé, regarde en face les grands comme les petits (Lacune). C'est moi qui suis leur reine , c'est moi la tète de mes compagnes, qui ferai un trèsmauvais parti à qui a tenu ce langage. X'est-il pas faux ?
Qu'on m'appelle la tète : c'est moi qui fais vivre —
M. Maspéro juge, d'après l'écriture, que ce morceau est des derniers temps de la XXe dynastie.
fable à un discours dont elle n'est qu'un ornement et un accessoire ; il la cultive pour elle-même et se propose d'en faire un genre littéraire et poétique en y appliquant l'espèce de vers qui convient le mieux à ces petits récits. C'est là son originalité. Car on ne voit pas qu'il ait été précédé dans ce dessein par aucun poëte de Rome ou de la Grèce. Il aurait fait plus, si on voulait l'en croire. Après s'élre donné comme le simple metteur en œuvre des petites productions d'Esope :
.Esopus auclor quam materiam reperit, Hanc ego polivi versibus senariis,
il a l'air, par la suite, de se poser en inventeur à la suite de l'esclave Phrygien. « Du petit sentier qu'Ésope avait ouvert, dit-il, j'ai fait une grande route, et j'ai imaginé pins qu'il ne nous avait Iran s mi s » :
Et cogitavi plura quam reliqucrat.
Mais cela, à tout prendre, pourrait vouloir dire, non qu'il a créé lui-même des fables, mais qu'il a donné plus de développement aux courts récits d'Ésope, et que, pour son malheur :
la calaraitatem deligens qucodam meam,
il a ajouté plus de sens et de portée aux imaginations de son auteur par des réflexions et des traits satiriques, dus à son expérience personnelle. Le. prologue du IVe livre ne laisse plus de doute sur
les prétentions do Phèdre. « C'est pourquoi, dit-il à Particulon, parce que tu aimes les fables, que j'appelle Ésopiques et non fables d'Ésope :
Quas .Esopias, non .Esopi nomino ,
s'il en amis au jour un petit nombre, j'en explique bien davantage, employant un procédé ancien, mais sur des sujets nouveaux :
Paucos ostendit ille, ego plures dissero, Usus vetusto génère, sed rébus novis.
Eh bien! Phèdre se vante. Je ne crois pas qu'il y ait dans son œuvre une fable proprement dite, môme les deux si mal venues, intitulées . l'une, L'Ambassade des chiens à Jupiter , l'autre, Prométhëe , qui soit de son invention. Il les a toutes tirées soit du double recueil en prose qu'il avait à sa disposition, de celui de Démétrius et de celui qu'un certain Théopompe avait publié, il y avait une soixantaine d'années, soit d'autres recueils encore peut-être qui nous sont inconnus, soit des rhéteurs qui, depuis Aristote, ne manquaient guère d'embellir leur Tr/;m ou leurs IIps- 'rj[vriz[j.y.-7. de fables tirées ou de la tradition orale ou de leur propre fonds. Phèdre semble l'avouer lui-même dans le quinzième morceau de son IVe livre (1) :
{'[) Toù: [j.£.v £■/. mûaiôto (7uyypau.y.à-rii)v àVeO.YiyÔTS?, toù; oï y.ai aùroi u.ôvov àx.où(7avTEç, tw; 8è xai7cap' ëauTtôv ivy.Til6.rjy.vxtz. — Ces mots . Théon Les applique non à lui-même ou à ses confrères.
dans l'antiquité classique. 41
Sive hoc ineptum, sive laudandum est opus, Inveiiit illfi (.-Esopus), nostra perfecit nianus.
Et c'est ce que dit aussi Avianus. « Ces fables d'Ésope , Babrius , en les reprenant dans ses iambes grecs, les a resserrées en deux volumes. Phèdre aussi en a développe quelque partie en cinq livres. » D'ailleurs , cela deviendra évident quand nous reprendrons nos recherches à travers les écrivains qui ne sont pas des fabulistes. Si quelques-unes des fables qui pourraient sembler particulières à Phèdre se retrouvent dans certains écrivains grecs postérieurs, comme les Grecs n'avaient pas l'habitude de copier les latins quand il s'agissait d'oeuvres d'imagination, il est plus que probable que toutes les autres ne leur étaient pas inconnues.
Quant aux anecdotes devenues fables, — et elles sont assez nombreuses dans Phèdre , — il faut distinguer celles qui peuvent être ou romaines ou grecques, de celles qui sont exclusivement romaines et qui se rapportent à l'époque impériale. Des premières, il y en a un certain nombre qui viennent, selon toute probabilité, des recueils ésopiques : ce sont celles où Ésope joue un rôle, Esope elle Paysan, Esope et l'Insolent, Esope
mais à ses disciples. Mais il est évident qu'ils faisaient . lui et les autres rhéteurs, ce qu'ils demandaient à leurs élèves, c'est-à-dire qu'outre les fahles déjà recueillies par écrit, ils en mettaient dans leurs rhétoriques, ou qu'ils avaient entendu raconter, ou qu'ils avaient eux-mêmes imaginées.