Ï2 DE LA FABLE
jouant, Esope et le Bavard, Testament expliqué par Esope. D'autres viennent de différentes sources. L'Occasion, Les deux Chauves , La Femme en couches, La Vieille et la Bouteille, L'Eunuque et un Insolent, ne sont vraisemblablement que des épigrammes plus ou moins bonnes dont Phèdre a fait des fables telles quelles. Le Frère et la Sœur n'est que la mise en scène d'un mot de Socrate sur l'usage qu'on doit faire des miroirs, et rien ne prouve que cette mise en scène soit de l'invention de l'auteur latin. Le Bouffon et le Paysan n'est sans cloute qu'une anecdote grecque. Le conte ex Sutore medicus doit avoir une origine analogue, quoiqu'il puisse être tout aussi bien romain que grec. Le Voleur pillant un autel ne me paraît qu'une variante du Voleur et de Sérapis , qu'on lit dans les recueils ésopiques. Que si maintenant nous prenons les anecdotes où se rencontrent des noms propres autres que celui d'Ésope, il est évident que ce sont JEsopiœ, non jEsopi falmhv, puisque ceux dont il est parlé sont , tout aussi bien que le dieu Sérapis , postérieurs à l'esclave phrygien. Le naufrage de Simonide, Simonide sauvé par les dieux, Parole de Socrate à ses amis , Démétrius de Phalère et Ménandre , sont autant de récits tirés de quelque recueil d'anecdotes grecques ou môme des recueils ésopiques où ils s'étaient égarés, ou bien d'ouvrages de rhétorique : cette dernière origine est certaine pour Simonide sauvé par les dieux* historiette qu'on peut lire tout au long
dans le Dr Oratore de Cicéron , et qui a été reprise par Yalère Maxime et par Quintilien. Il n'y a donc d'appartenant certainement à Phèdre , fond et forme , que Cœsar ad atriensein . morceau dirigé contre les ardélions , et qui n'est pas une des moindres productions de l'auteur : la mésaventure du joueur de llùte Princeps , qui prend pour lui les acclamations poussées en l'honneur de la santé du prince ; la singulière dissertation , intitulée Porta de crrdrrr et non crrdrrr, dans laquelle il est question d'une sentence rendue par Auguste; plus le second morceau , intitulé Porta , dans le livre IV, spirituelle sortie contre les censeurs trop difficiles.
Déduction faite de ces anecdotes de toute espèce, il reste à peu près 70 fables véritables sur lesquelles nous aurons à nous expliquer quand nous parlerons de Babrius (1).
Les écrivains grecs et latins postérieurs vont nous faire connaître un certain nombre de fables ou qui se rapportent à celles de Phèdre, ou qui annoncent celles de Babrius , ou qui sont restées étrangères à l'un et l'autre fabuliste. Josèphe et
CI) Je ne mentionne point le fabuliste Surdinus, malgré l'autorité do M. Egger {Journal des Savants, cahier de juin 1883). Car je ne suis rien moins que certain que ce Surdinus ait été un imitateur de Phèdre. Voici le texte de Sénèque le rhéteur, sur lequel se fonde le savant et curieux membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres : « Apud Gestum Pium rhetorem declamabat hanc suasoriam Surdinus, ingeniosus adolescens , a quo GrrectH fabula? eleganter in ser-
Dion Chrysostôme, qui sont de la fin du premier siècle et qui ont vu les commencements du second, nous fournissent une maigre moisson. Outre la fable du Renard et du Hérisson, que nous connaissons déjà par Aristotc, mais qui ne se trouve ni dans Babrius ni dans Phèdre, Josèphc a refait à sa manière celle des arbres voulant faire un roi , qu'on lit au 0e chapitre du livre des Juges. Dion nous présente deux fois celle de la Chouette (et des oiseaux) , d'abord sous une forme qui sent fort la mythologie, puis sous une autre forme plus voisine de celle des fables ordinaires ; et sous cette dernière forme elle revient pour la conception et pour le but à celle de l'hirondelle et des petits oiseaux. Piutarque demanderait une étude particulière , tant il est abondant en informations sur les fables qui avaient cours chez les Grecs. Je commence par celles qui sont le plus étrangères à notre esprit, je veux dire celle de la Lune et de sa Mère (1), et celle de la Fête et du Lendemain qui, toutes les deux, ne nous sont connues que par Piutarque.
mnncm latinum conyersae surit » (éd. Bursian, p. 13-H). D'abord, il n'est pas dit qu'il ait traduit ces fàbulœ en vers". Ensuite le terme fabula' est terriblement vague. Etait-ce des fables ou des pièces de théâtre? Enfin Sénèque le philosophe avait bien mal lu un recueil qui lui était destiné, à lui et à ses frères, puisqu'il ne connaît pas plus Surdinus que Phèdre comme fabuliste. Dans sa Consalatio ad Polybium, il donne la fable comme un genre inconnu aux Romains.
(I) Banquet des Sept -Sages , ch. xv. — Attribuée au Sage Cléobule.
[2] De la fortune des Humains, ch. v.
DA^"S L ANTIQUITE CLASSIQUE. 4o
Dans la première, nous voyons la lune demandant à sa mère de lui faire un vêtement à sa taille ; et comment le pourrais-je, répond celle-ci, lorsque tu ne cesses de changer de forme ? Dans la seconde, c'est la dispute delà Fête et du Lendemain. Désespérant d'en faire entendre à demi mot le sujet, je cite simplement Plutarque dans la traduction d'Amyot. « Comme l'un des capitaines de la ville pour avoir fait quelque bon service à la chose publique, s'en glorifiait devant Thémistocle et comparait ses gestes à ceux qu'il avait faits , Thémistocle, pour réponse, lui fit un conte, que le Lendemain de la Fête tança un jour avec elle, en lui reprochant qu'il ne faisait que travailler et avoir toute la peine, là où elle ne faisait rien que de dépendre et faire bonne chère de ce que les autres avaient gagné. Tu dis la vérité, répondit la Fête ; mais si je n'eusse été devant toi, tu ne fusses pas maintenant. Aussi, si je n'eusse été lors (pendant les guerres Médiqucs), tu ne fusses pas maintenant. » De ces deux fables je tire cette conclusion, que si l'on en rencontre dans Babrius ou dans les recueils ésopiques , dont le sujet peut nous sembler étrange, parce que les nations modernes n'ont jamais eu ou ont perdu depuis longtemps la faculté mythologique que les Grecs paraissent avoir toujours conservée, il serait téméraire de les attribuer à la subtilité des rhéteurs de l'empire. Deux des plus anciennes fables dont le sujet nous a été conservé en passant par Aristote, ne devaient être ni moins mythiques ni moins