‹ De la famille des solanacéesChapitre 15 sur 22 · ILNE EDWARDS · texte numérisé non relu

ILNE EDWARDS

on y trouve côte à côte des plantes éminemment toxiques, et d’autres dont l’homme tire un de ses aliments les plus précieux. Il signala donc celte exception, tout en ajoutant que de nouvelles recherchés la feraient probablement disparaître. Cette prévision ne s’est point réalisée, mais l’idée fondamentale du livre de De Candollo n’en est pas moins vraie, et pour en rendre l’application juste, lor.squ’il s’agit de la famille des Solanacées, aussi bien que de la plupart des autres divisions naturelles du règne végétal, il suffit d’en modifier légèrement l’expression et de dire qu’en général les principes actifs des yilantes appartenant à une même famille, sont analogues, quant à leurs vertus médicinales les plus importantes. En effet, CCS principes actifs peuvent manquer complètement, ou n’exister qu’en proportion trop faible, pour influer d’une manière notable sur l’économie animale; mais lorsqu’ils se développent en quantités appréciables, ils sont presque toujours similaires, chez les espèces qui ont entre elles des affinités naturelles très-étroites, et ils constituent ce que l’on pourrait appeler un groupe naturel d’agents thérapeutiques. Ainsi les Solanacées peuvent ne contenir aucun principe toxique ; mais dans toutes les espèces de cette famille où des princi[)es de cet ordre existent, ceux-ci ont des propriétés analogues, et appartenant à la classe des matières vénéneuses, appelées viveuses et stupéfiantes.

Parmi les espèces chez lesquelles ce caractère manque, il peut s’en trouver dont la médecine tire profit à raison de la présence do sucs acidulés ou de matières astringentes, telles qu’on en rencontre dans une foule de végétaux ; mais les Solanacées qui possèdent dos vertus médicinales ou des propriétés toxiques bien prononcées, doivent en général leur puissance à quelque principe immédiat azoté qui est susceptible do for-

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nfler, avec les acides, des sels cristallisables, qui, par conséquent, appartient à la classe des alcaloïdes végétaux, et qui exerce sur le système nerveux une action spéciale.

Ces principes actifs des Solanacées ont été désignés sous divers noms tirés de ceux des plantes dont on les avait d’abord extraits. Ainsi on appelle Atropine, celui de la Belladone, ou Àtropa bdladona ; IIyoscyamine, celui que fournit la Jusquiarne noire, ou Hyoscyamus niger; Datiirine, celui qui sc trouve dans la pomme épineuse, ou Dalura stramonium; Solanine, celui que l’on extrait des diverses espèces du genre Solanum; oX Nicotine, celui que donne le Tabac, ou Nicoliana tahacum. Plusieurs chimistes, dont l’autorité scientifique est dos plus considérables, M. Dumas par exemple, pensentque ces principes sont, en réalité, beaucoup moins nombreux qu’on ne l’avait d’abord supposé, et que plusieurs de ceux qui sont distincts nominalement, seront reconnus identiques lorsqu’on les aura mieux étudiés. L’Atropine, la Daturinc et l’IIyoscyamine surtout se res.semblent extrêmement, et dans l’état actuel de la science, il paraît difficile de les bien caractériser,

Quoi qu’il en soit, toutes ces substances à la fois toxiques et pharmaceutiques, suivant la dose à laquelle on les administre, SC rapportent à deux types principaux caractérisés par leurs propriétés physiques et leur composition chimique. Celles du premier type sont solides, cristallisables, et formées d’oxygène aussi bien que de carbone, d’hydrogène'et d’azote ; ce sont les alcaloïdes, appelés Atropine, Daturine, Hyoscyauiine, Solanine, etc. Le second type a pour représentant unique la Nicotine, qui est liquide à la température ordinaire, et composée de carbone, d’hydrogène et d’azote seulement.

Cette différence entre des propriétés physiques des alcaloïdes des Solanacées détermine des différences correspon-

liantes dans les procédés d’extraction employés pour les isoler, méthodes dont nous aurons à nous occuper ultérieurement.

Ainsi que je l’ai déjà dit, tous les alcaloïdes des Solanacées peuvent être considérés comme appartenant à une môme famille d’agents thérapeutiques ou toxiques ; tous agissent fortement sur le système nerveux et paraissent exercer plus particulièrement leur action sur l’encéphale ; tous sont plus ou moins stupéfiants.

A petites doses, ils produisent de légers vertiges et de la céphalalgie; ils émoussent la sensibilité et diminuent la force musculaire; en môme temps ils accélèrent la circulation, déterminent de la chaleur et provoquent souvent des évacuations alvines, ainsi qu’une augmentation dans la sécrétion de rurine. A hautes doses, ils amènent des vertiges, un affaiblissement général, puis du délire, des contractions douloureuses du pharynx, de la cardialgie et des vomissements. Dans les cas les plus graves, à ces phénomènes succède un collapsus profond avec refroidissement qui se termine par la mort.

Indépendamment de ces symptômes communs à l’empoisonnement par toutes lesSolanées vireuses, il y a des phénomènes particuliers et appartenant spécialement à certains de ces agents toxiques. Ainsi plusieurs Solanacées déterminent la dilatation delà pupille, telles sont les espècesqui contiennent de la Daturine, de l’Atropine ou de l’Hyoscyamine; chacune d’elles possède néanmoins des propriétés particulières, et l’on a remarqué que le délire produit par la Belladone est d’ordinaire gai et bruyant, tandis que celui déterminé par la Jusquiame est souvent furieux et suivi d’un narcotisme profond. La Stramoine se distingue par l’irritation qu’elle produit sur la peau privée de son épiderjiîe; le Tabac n’agit pas sur l’iris et n’amène aucune dilatation de la pupille.

Il est aussi à noter que le degré de la puissance toxique ou médicinale de ces plantes varie beaucoup suivant les espèces et les parties du végétal que l’on emploie. Ainsi on estime que la Stramoine, ou Pomme épineuse, est deux ou trois fois plus active que la Belladone, et que cette dernière est à son tour deux ou trois fois plus active que la Jusquiame noire. En général, le principe toxique est répandu dans presque toutes les parties des plantes, mais il est plus abondant dans les feuilles et dans les fruits que dans les racines et dans les tiges. Ainsi les feuilles des Pommes de terre possètlent de faibles propriétés narcotiques, tandis que les tubercules ne renferment, avant la germination, aucun principe délétère. Les graines des Solanées vireuses sont aussi plus ou moins chargées de ces principes stupéfiants.

Parmi les plantes de la famille des Solanacées qui sont privées de ces principes actifs, ou qui n’en contiennent qu’une trop faible proportion pour pouvoir exercer une action stupéfiante, et qui par conséquent n’appartiennent pas à la catégorie des espèces vireuses, il en est plusieurs qui paraissent jouir de certaines propriétés médicinales, mais elles n’ont été étudiées que d’une manière superficielle par les chimistes, et l’on ne peut encore se bien rendre compte de leur mode d’action. Tels sont le Piment ou Capsicumannuum, dont les fruits sont doués de propriétés stimulantes, et le Solanumpseudoquinquina dont l’écorce est employée comme fébrifuge. Nous ajouterons que la plupart des Solanacées activent la sécrétion rénale ; aussi quelques-unes de ces plantes, qui d’ailleurs ne possèdent aucune propriété fâcheuse, servent-elles comme diurétiques.

En thérapeutique, on emploie parfois les alcaloïdes à l’état de pureté, mais le plus souvent on se sert des plantes en nature. A l’intérieur on les administre sous forme de poudre,

d’infusion, d’extrait, de teinture alcoolique, de teinture éthél'ée. A l’extérieur on fait usage des extraits, des huiles, des pommades et des emplâtres dont elles font la base.

La poudre s’obtient en pulvérisant dans un mortier la plante entière séchée. L’extrait des feuilles s’emploie tantôt dépuré, tantôt avec la fécule verte : dans le premier cas, il sullit d’élever la température qui coagule les matières albumineuses; dans le second, on évapore à une douce chaleur. L’extrait s’administre en solution dans l’eau, soit pour des lotions et des injections, soit pour des potions. On en fait souvent des pilules.

• L’eau se charge très-bien des principes actifs des Solanées, et les infusions de feuilles fournissent les parties médicamenteuses sans altération.

L’alcool dissout les parties actives de ces plantes et l’extrait ainsi obtenu jouit d’une grande énergie.

Los fouilles de Belladone, de Jusquiame et de Stramoine sont souvent employées en fumigations. On s’en sert pour préparer une huile qui ne peut jamais ôtrüTqu’un mauvais médicament. Associées à celles du Tabac et de la Morelle, elles entrent dans la composition du baume tranquille.

Nous croyons inutile de pousser plus loin ces considérations générales sur les propriétés des plantes de la famille des Solanacées, et pour compléter l’histoire de ces végétaux, nous passerons successivement en revue les principaux genres et les principales espèces dont ce groupe se compose.

§ t ■ — Genre Nolannin.

.Bien que la plupart des espèces de ce genre ne possèdent pas les propriétés stupétiantes, énergiques, des Sola?iées vi-

reuses, il eu est plusieurs qui sont employées eu thérapeutique, d’autres font partie de l’alimentatiou journalière d’une grande portion de la population du monde entier, d’autres enfin sont cultivées pour la beauté de leurs fleurs et l’élégance de leur feuillage. Parmi les plus utiles on doit citer en première ligne la Morelle tuberculeuse, ou Pomme de terre, et d’auti'es espèces, telles que le Solanum esculentum, le Solanum monlanum , le Solanum nigrum , le Solanum quüoense, le Solanum muriciitum et le Solarium œlhiopicum, qui sont comestibles dans les pays oü elles croissent. La Douce-amère est, en France, d’un fréquent usage médicinal; il eu est de môme du Solanum paniculatum au Brésil, du Solanum bacciferum à la .lamaïqué, du Solanum üermani chez les Hottentots. On pourrait encore citer beaucoup d’autres espèces qui jouissent de propriétés plus ou moins actives.

l.e Solanum tuberosum (1), ou Pomme de terre, est originaire d’Amérique ; l’époque où cette espèce a été introduite en Europe n’est pas encore connue d’une manière très-certaine. Cependant tout porte à croire que les premiers tubercules y furent apportés en 15G5, par le capitaine John Hawkins; cette première tentative paraît n’avoir donné aucun résultat sérieux. Vers l’année 1586, Frank Drake, après avoir cultivé pendant plusieurs années, en Virginie, des Pommes de terre qu’il s’était procurées en Colombie, en transporta en Angleterre des tubercules qu’il partagea entre les botanistes Gérard et Clusius. C’est ce dernier qui, pour la première fois, donna quelques détails sur cette Solanée. Vers la môme époque, les Espagnols l’introdilisirent dans le midi de l’Europe, mais on ne chercha pas à en étendre la culture, et ce

(1) Voyez p. 20.

n’est qu’au couinienccmenl du xyii” siècle que l’amiral anglais Walter Raleigh rapporta dans son pays des tubercules qui provenaient de laVirgmieou de la Caroline. A partir de ce moment, la Pomme de terre se propagea de plus en plus dans la Grande-Bretagne; mais sur le continent il n’en était pas de môme, et bien qu’en IGIG on en ait servi, à titre de rareté, sur la table du roi de France, ce ne fut que longtemps après (jue l’on commença à la cultiver dans notre pays. Vers la fin du xyin' siècle, Parmentier consacra une partie de sa vie et de sa fortune à vaincre les préjugés qui empêchaient l’introduction de la Pomme de terre en France, et malgré tous ses efforts il n’aurait peut-être réussi qu’à décider les paysans à en nourrir leurs bestiaux, si les guerres de la révolution, en amenant une disette, n’eussent fait sentir l’importance que l’on pouvait trouver à généraliser la culture de cette plante et les services que l’on était en droit d'en attendre. Aujourd’hui les résultats obtenus sont énormes; les Pommes de terre, à elles seules, entrent pour près de moitié dans l’ali mentalion végétale de la France, et pour plus d’un tiers dans celle de certains pays, tels que l’Irlande; elles sont répandues dans presque toutes les parties du monde, depuis la Sibérie jusqu’aux tropiques, à près de 4000 mètres au-dessus du niveau de la mer dans le Chili, et sur les bords do l’Océan en Kurope et en Amérique.

Les soins dont celte espèce a été l’objet ont plus ou moins modifié son type primitif, et l’on a ainsi obtenu un grand nombre de variétés. Nous ne pouvons ici les passer toutes en revue, et nous nous bornerons à en citer quelques-unes des mieux connues et des plus importantes au point de vue économique. On les distingue d’abord en 2 groupes; le 1"' constitué par les Pommes de terre hâtives, le2' par les tardives.

Les hâtives comprennent: les naines liûlives, qui mûrissent en juin, et dont les tubercules sont jaunes et ronds; les fines hâtives, que l’on récolte à la môme époque, et qui sont plus estimées; la e/iave, ou schaw, qui donne des tubercules nombreux, de bonne qualité, d’une forme ovoïde un peu arrondie et de couleur jaune : elle mûrit en juillet; la grosse jaune hâtive, employée pour l’alimentation des bestiaux.

Les tardives sont plus nombreuses que les précédentes; elles comprennent : la truffe d’août, qui mûrit en août et donne des tubercules d’un rouge pâle; la vitelotte, ou rouge longue, de forme allongée, de couleur rougeâtre et de bonne qualité ; la patraque blanche, très-grosse et très-farineuse, se réduisant en pulpe par la cuisson ; la patraque jaune, ou grosse jaune, très-répandue aujourd’hui, très-amylacée et employée pour ce motif dans les fabriques de fécule; la decroizille, de couleur rose, de forme allongée et très-estimée.

Pour obtenir de nouvelles variétés, on multiplie la plante par graines; mais pour la culture ordinaire on n’emploie jamais ce moyen, qui ne permet d’obtenir de produits qu’au bout de deux ans; on plante au printemps les tubercules entiers ou divisés en morceaux, dont ehacun doit porter au moins un bourgeon. A l’automne on récolte les pommes de terre qui se sont produites dans le sol.

Cette plante, si précieuse à tant de titres, est malheureusement sujette à des maladies qui, souvent, agissant avec intensité, anéantissent les récoltes, et que jusqu’à présent on n’est point parvenu à guérir ni à empêcher. La première épidémie s’est montrée en 1830; des bords du Rhin elle a gagné toute l’Allemagne, où les deux tiers de la récolte furent perdus. Cotte maladie, étudiée par M. Martius, était peut-être due à la présence d’un cryptogame, le Fusiporium solani, qui

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