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LA FAMILLE COMPLETE

Une fouîc de difficultés sont résolues, une foule d'obstacles sont aplanis, une foule de dangers sont conjurés par cette organisation et une foule de biens domestiques en naissent. Les jeunes mariés se querellent souvent : « on s'aime trois mois, on se dispute trois ans, on se supporte trente ans et les enfants recommencent » à dit Taine.

A cause de la présence eu du voisinage des grands parents, laquerelle hésite à naître ; elle rentre ; et Ton sait qu'une querelle rentrée est pénible sans doute, mais est moins grave qu'une querel'e qui s'est déployée, parce que les mots irré-

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vocables, les mots impardonnables n'ont pas été prononcés.

Les jeunes mariés ont toujours un peu à se plaindre l'un de l'autre.

Ils se plaignent d'ordinaire à leurs amis, à leurs amies. Le plus souvent c'est déplorable : Tami excite plus souvent qu'il n'apaise, l'amie attise plus qu'elle n'éteint. J'ai vu une mère se plaindre à son fils, âgé de dix ans ; c'est encore pire. 11 fallail qu'elle se plaignît ; mais c'était presque criminel. Dans la « famille complète le grand-père, la grandmère sont là pour recevoir les plaintes, les discuter, les caresser, les apaiser rien qu'à les caresser et même rien qu'à les recevoir ; car la moitié du soulagement de la plainte c'est d'être exprimée.

Les jeunes mariés ont souvent cette satiété du bonheur dont nous nous avons parlé. Le remède, c'est l'enfant. Oui, certes; mais c'est aussi le grand-père. La solitude à deux dans le bonheur a son malheur :

l'intimité trop étroite. Cette inti-

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mité est heureusement troublée par l'enfant, mais plus heureusement par les gens âgés, sans être de grand âge, avec lesquels on cause, on échange des idées, on a des gaîtés, toutes choses qui n'entrent pas dans le commerce avec l'enfant. Grandpère et grand-mère sont les dérivatifs et les diversions de l'intimité trop étroite qui est la monotonie du bonheur. « Contredis - moi donc quelquefois pour que nous soyons deux », disait un Oresteàun Pilade qui était trop un Acathe. Le plus souvent les jeunes mariés se contredisent trop ; quelquefois ils ne se contredisent pas assez. Dans les deux cas, les conseils sont bons.

Dans le premier ils concilient, dans le second ils varient ; dans le premier ils rétablissent le concert ; dans le second ils y ajoutent un instrument.

On se sent surveillé, il est vrai ; le besoin d'indépendance fait croire qu'on n'est point autonome, « qu'on ne s'appartient pas ». Cela met

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une gêne lourde. 11 est incontestable. On sent toujours les inconvénients d'une chose, dont, si elle n'existait pas, on déplorerait l'absence. Le cœur humain est ainsi fait. Mais, d'abord tout le monde a ses devoirs, les aïeuls eux-mêmes et si leurs enfants ont le devoir du respect, les aïeuls ont celui de la discrétion. 11 faut qu'ils gardent des mesures et qu'ils réservent à leurs enfants, dans le temps et dans l'espace, une sphère d'autonomie et de disposition d'eux-mêmes. Ils sont les conseillers, les confidents, les protecteurs et les préservateurs; ils ne doivent que relativement,que partiellement, être les témoins. Un hommiC sage est un homme qui sait aussi bien être absent que présent et fermer les yeux que les ouvrir.

Ensuite il faut savoir se faire une raison. L'art de la vie consiste en partie — Jean-Jacques Rousseau avait entrevu cela — à se mettre soi-même dans un ensemble de circonstances qui nous force à faire

ce que, d'une façon générale, nous voulons faire ; et qui nous empêche de faire ce qu'accidentellement nous désirerions faire. D'une façon générale nous voulons être bon mari, bonne épouse ; accidentellement nous voudrions tromper notre femme, tromper notre mari. Dans ce dernier cas la surveillance des grands parents nous est désagréable.

]] faut immédiatement se dire que l'on sera enchanté un jour d'avoir fait, avec un peu d'aide, ce que notre volonté générale voulait, encore qu'on eût obéi avec plaisir à sa volonté accidentelle; et l'on se félicitera de l'obstacle que cette volonté accidentelle a rencontré.

En particulier pour ce qui est de l'adultère, encore que j'ai quelque indulgence pour l'adultère-caprice — le plus commun — qui n'empêche pas du tout d'aimer son mari, et qui le plus souvent ramène à lui beaucoup plus qu'il n'en détourne, je conseille vivement aux familles l'adultère rêvé et non accompli et

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crois pouvoir leur affirmer qu'il n'v a que Tadultère rêvé qui laisse de bons souvenirs. Comme il n'y a d'exquis dans l'amour que le rêve qu'on en fait et le souvenir qu'on en garde, il suffit très bien d'avoir rêvé un amant et de se souvenir du rêve que l'on en a fait ; le reste est ce qu'on se rappellerait avec tristesse.

Le mariage jeune et la présence des grands-parents, si utiles aux jeunes mariés, sont choses encore plus utiles aux enfants. Le mariage jeune diminue la distance entre les enfants et les parents. C'est cette distance que Montaigne veut très grande pour que le fils ne soit pas en rivalité avec le père, au champ de bataille, aux affaires, dans la poursuite des honneurs ; pour que le père soit dans la retraite quand le fils est en activité. 11 n'y comprend rien, du moins pour notre temps. Pour ce qui est de la rivalité, vingt ans de différence suffisent très bien pour qu'elle soit peu

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redoutable au père et, au contraire, ce qu'il y a d'excellent pour un fils de vingt ans à avoir un père de quarante, c'est qu'il a en ce père, en même temps qu'un conseiller, un initiateur, un introducteur et un protecteur, beaucoup plus puissant, étant en pleine activité et en plein grand courant, que s'il avait la soixantaine, déjà nonchalant, déjà à Técart, déjà oublié.

Et pour ce qui est de l'éducation, à laquelle Montaigne ne songe pas; car il est remarquable qu il n'a jamais songé à l'éducation des enfants par leurs parenh^ il est très grave que la différence d'âge soit grande entre père et fils, entre mère et fille. De trente à dix on se comprend encore ; de quarante à dix, de quarante-cinq à dix on ne se comprend plus. L'éducation consiste en partie à revivre dans l'enfant sa propre enfance en l'éclairant de son expérience, à se refaire enfant pour voir ce que l'enfant peut recevoir de prescriptions et

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de conseils. On peut revivre son enfance à trente ans ; à quarante ans, c'est difficile, à cinquante ans, c'est impossible. J'ai i-'en vu cela comme professeur d'enseignement secondaire. A vingt-deux ans j'étais assez bon professeur : à trente ans excellent; à quarante ans mauvais ; à cinquante j'eusse été lamentable.

Notez qu'il est essentiel pour l'enfant d'avoir des parents gais, qui comprennent la gaîté, qu'elle n'importune pas et qui la partagent et même qui 1 existent. Les hommes de bon caractère sont ceux qui ont eu des parents gais, les neurasthéniques sont ceux qui ont eu des parents tristes.

Cui non risere parentes...

11 n'y a presque plus de parents gais ; c'est qu'ils ont de quarante à cinquante ans. C'est un désastre pour une génération d'avoir des parents feuille-morte.

Pour ce qui est de l'utilité pour les enfants de la présence des

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grands parents, elle est bien évidente. L'enfant qui ne vit qu'avec ses parents n'a pas toute la vie devant les yeux. 11 n'en voit qu'une partie- Or le spectacle de toute la vie humaine, vue de près, est un élément excellent, etl'élément essentiel de Téducation. Il faut que l'enfant ait sous son regard l'enfance en la personne de ses frères, la jeunesse et l'âge moyen en la personne de ses père et mère, l'âge mûr et la vieillesse en la personne de ses grands parents. J'avais un père et une mère, trop vieux pour moi , un grand'père etunegrand'mère âgés, avec cette correction que mon grand'père était resté jeune de caractère : mais enfin âgés. Je sentais très bien qu'il me manquait quelque chose. Cette lacune était réparée quand mon oncle, excellent jeune homme, séparé de moi seulement par vingt ans, venait séjourner avec nous. 11 était de bon conseil, d'assez bon sens et il était gai. 11 m'apprenait quelque

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chose de la vie et il m'apprenait encore des jeux. 11 avait l'âge, relativement à moi, qu'il aurait fallu qu'eût mon père. Mais grâce à lui mon registre était complet. J'avais en lui quelque chose comme le père qu'il m'eût fallu, j'entends au point de vue de 1 âge, dans mon père presque un aïeul, dans mon granp ère un bisaïeul.

11 convient ainsi. 11 faut que l'enfant voie la vie dans tout son progrès et dans toutes ses nuances.

C'est ainsi qu'inconsciemment et du reste avec quelque réflexion déjà, il la vit un peu dès ses premiers pas.

11 n'y a pas d'autre préparation à la vie que de la vivre un peu par avance,

Considérez surtout que la présence des grands parents met l'enfant à l'école du respect. 11 voit ses parents, qui veulent être respectés de lui, respecter quelqu'un.

C'est la seule manière dont ils puissent apprendre ie respect et non pas seulement ses apparences.

J'ai dit qu'il fallait que les parents, par leurs souvenirs racontés, par leurs confidences discrètes, fissent repasser leur vie à eux devant les yeux de leurs enfants, l'exemple étant le fond même de l'éducation.

11 y a mieux : il y a l'exemple vivant ; il y a vivre, devant les enfants, la vie d'enfant relativement a d'autres ; il y a être père en regardant ceux qui vous suivent et enfant en regardant ceux qui vous précèdent ; il y a enseigner aux enfants ce qu'ils doivent être à votre égard et ce qu'ils devront être plus tard à votre endroit par ce que l'on est envers ceux à qui l'on doit d'être. Les enfants qui ne font pas leur devoir envers leurs parents sont gens qui n'ont pas eu de grand'père ou dont les parents se sont mal conduits envers leurs aïeuls.

Autant c'est un exemple antiéducatif, inhumain, sauvage, que celui des parents qui, en présence des enfants, traitent mal l'aïeul, autant c'est le fond même de l'édu-

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cation bonne que le père, devant les enfants, redevenant enfant devant le grand'père.

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