PAR LA CONFIDENCE
Cette méthode, très naturelle ; car nous aimons à nous rappeler (et qu'est-ce que je fais en ce moment?) est très délicate, souffre beaucoup de difficultés et demande des précautions. 11 ne faut pas, jamais, que la confidence ait Tair d'un conseil détourné. Mieux vaudrait le conseil direct. Le conseil direct est fâcheux ; la confidence qui est ou qui paraît être un conseil détourné, est plus fâcheuse, encore, à titre de conseil hypocrite. 11 importe d'éviter cela. ]1 importe tellement, qu'il est bon de ne point dire: « Quand j'étais à ton âge...»; car cela semble indiquer qu'on se transporte volontairement à l'âge de
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l'enfant pour lui donner des leçons.
]1 faut que la confidence ait son air naturel et qu'elle semble bien, et qu'elle soit, le simple souvenir qui s'épanche, provoqué seulement par la ressemblance de l'âge que celui-ci a et de l'âge que l'autre a eu.
11 ne faut pas non plus que la confidence sente l'admiration que celui qui l'a fait a pour lui-même.
C'est le grand écueil. Les enfants et précisément à l'âge où se place la juste raison des confidences des parents aux enfants, commencent d'être très railleurs ; ils avisent les défauts des parents, singulièrement leurs petits travers d'amour-propre.
Ecoutant leurs parents racontés par eux-mêmes, regardant leurs parents peints par eux-mêmes, ils diront assez volontiers, assez vite :
Très franchement le bonhomme s'estime.
Tout OU partie de la confidence en est gâtée, tout ou partie de la leçon indirecte qui doit sortir de la confidence en est perdue.
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Si la chose est si difficile, que, plutôt, ne s'en abstient-on ?
— Ceci est l'état d'âme des trop avertis. 11 faut être averti ; il ne faut pas trop l'être ; ceux qui ne sont pas avertis du tout ne font que sottises ; ceux qui le sont trop ne font rien du tout. 11 ne faut pas être trop averti ; ou plutôt il faut l'être complètement et agir comme si on ne l'était pas tout à fait, avec le bénéfice, qui reste toujours, de ceci qu'on l'est très bien. Vous saurez discerner le moment juste où vos souvenirs vont devenir une leçon déguisée, mal déguisée ou qui ne se déguise plus ; vous saurez démêler le moment juste où votre intention très légitime de ne pas vous peindre en mal dégénérera en complaisance à vous peindre en beau; où votre estime pour ce que vous désireriez que votre enfant devînt va se confondre en une certaine admiration de ce que vous avez été ; où vous allez, insensiblement, vous couler en bronze ;
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OÙ un peu de cabotinage va se glisser parmi vos meilleurs desseins et où vous ne direz pas précisément : « m'as-tu vu ? » mais :
« Si tu m'avais vu ? »
Un bon correctif du reste (dangereux encore) des confidences destinées secrètement à se tourner en leçons ce sont les confessions. 11 ne faut pas craindre tout à fait, il ne faut pas craindre qu'à moitié de revivre les circonstances qui ne vous font pas tout à fait honneur et de les raconter en en exprimant le regret. (Notez qu'il ne s'agit que de l'histoire de votre enfance). Cela, d'une part, vous montrera sous le jour de la droiture et de la franchise ; cela, d'autre part donnera authenticité et autorité au bien que vous direz de vous ; cela enfin sera leçon plus utile que celle qui se pourra tirer de vos bonnes actions ; car c'est le mal et les mauvaises suites qui en viennent qui avertissent de la façon la plus sensible.
Mais à ce genre de confidences le
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respect s'en va. — Point du tout.
11 s'attache précisément à la bonté et fermeté et pureté d'âme dont vous faites preuve en vous souvenant de vos fautes et en vous en montrant marris. La confession devant les enfants a toutes les vertus de la pénitence. Elle sanctifie le pénitent ; elle édifie les autres.
Mais, du reste, rien que du vrai.
Point de vanteries et rien même qui y ressemble. Rien que du vrai et même rien que du vrai vraisemblable et point de ce vrai qui paraît ne point l'être. Gœthe raconte qu'après avoir été fiagellé jusqu'au sang par trois méchants camarades et avoir souffert stoïquement sans faire un geste, pour respecter le temps de la classe, aussitôt que l'heure de la fin de la classe eut sonné, il saisit un des trois ennemis par la gorge, le renversa, lui mit un genou sur la poitrine, saisit l'autre par un bras et le renversa, saisit le troisième par son habit et le jeta par terre, puis choqua les trois têtes adverses sur
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le sol et les unes contre les autres.
Le fait peut être vrai ; mais si Goethe l'a raconté à ses enfants, ils ont dû sourire et éprouver un sentiment qui se distinguait sensiblement du respect.
Enfin il faut se raconter aux enfants avec les précautions nécessaires, et dût-on toucher à quelqu'un des écueils de cette méthode, ajouter au bon exemple général qu'on leur donne les exemples plus particuliers et pour eux plus sensibles que l'on tire de son passé. Ce n'est pas ici qu'il faut dire :
Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir.
mais plutôt:
Les exemples passés serviront à l'instruire.
Je me rappelle ce très bon père.
Devant ses fils de dix-huit et vingt ans, il me racontait, un peu d'eau aux yeux, sa lune de miel, son voyage de noces, les premiers jours, où il n'osait pas tutoyer sa femme, les beaux lieux parcourus, les incidents.
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le retour; et le : « il n'y a rien d'aussi beau que notre chez nous » ; il recommençait ; et puis : « Nous avions cinquante ans à nous deux.
On se rappelle ces choses-là toute sa vie. » 11 était naïf; il ne songeait pas à donner une leçon. ]1 en donnait une admirable. Je me suis rappelé ce très obscur bon père toute ma vie.