‹ De la familleChapitre 5 sur 12 · RÉPARTITION DES INFLUENCES · texte numérisé non relu

RÉPARTITION DES INFLUENCES

]] arrive un âge dans la vie des enfants où un départ se fait naturellement et doit se faire : le fils appartient désormais plutôt au père, à la mère la fille. C'est vers treize ans pour la fille, vers quinze pour le fils. Cette répartition serait douloureuse si elle ne se faisait progressivement et d'une façon insensible. Elle ne laisse pas d'être un peu pénible. 11 faut, je l'ai dit, qu'elle se fasse. La raison est d'abord que le père, à partir du moment donné, n'a plus rien à apprendre à sa fille, ni la mère à son fils. La raison en est ensuite que les sentiments du père pour la fille, de la mère pour le fils

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ne sont plus exactement ceux qu'il faut à un éducateur, à une éducatrice.

Regardez-y bien : le père aime son fils ; il est amoureux de sa fille; la mère aime sa fille ; elle est amoureuse de son fils. Je veux dire qu'il y a dans le père un sentiment d'admiration tendre pour sa fille ; dans la mère un sentiment d'admiration craintive pour son fils. La mère trouve toujours son fils beau, grand, intelligent, spirituel ; et que toutes les femmes soient amoureuses de lui, à la fois elle le craint et elle aime à le penser; et si ce n'est pas là de l'amour, c'est un sentiment qui en a bien quelques traits.

Le père trouve toujours sa fille jolie et quelques légers travers, coquetterie, goût de l'attifement, nonchalance rêveuse ou gaminerie excitante, chez elle ne lui déplaisent pas.

L'horreur des belles-mères pour les brus, quelque prévention des beaux-pères à l'égard de leur gendre viendront précisément de là.

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Pour le moment^ et, il faut le dire, en un temps où l'influence maternelle — il ne s'agit plus d'instruction — serait excellente pour le jeune homime, où Tinfiuence paternelle — il ne s'agit plus d'instruction — serait très utile à la jeune fille, le rôle d'éducateur devient presqu'impossible de la mère à l'égard du fils, du père à l'égard de la fille. C'est le temps où des discordes éclatent à propos des enfants entre le père et la mère :

« Tu pardonnes tout à ton fils et tu me caches ses fixdaines et tu les encourages. » — « Tu pardonnes tout à ta fille et les défauts que je combats en elle, tu les cultives par les admirer. Un peu plus tu lui en ferais des éloges. Elle s'en croit trop et s'assure à les garder. »

11 y a du vrai. Il faudrait alors, que sans récriminer, le père fît un peu l'éducation de la mère relativement au fils et que la mère fît l'éducation du père relativement à la fille. 11 faudrait que la mère à

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l'égard du fils, s'éclairât deslumièixs du père et se défiât des siennes ; que le père à l'égard de la fille en crût la mère plus que lui-même.

C'est ce qui arrive souvent, dans les ménages bien unis et intelligents où la confiance mutuelle a persisté et où chacun sait quel est celui qui sait relativement à telle chose ou à telle autre.

Cette incapacité relative de la mère à conduire son fils devenu grand, du père à conduire sa fille devenu jeune fille, fait le malheur des veufs et des veuves. Le veuf avec jeune fille a souvent une jeune fille émancipée et frivole ; la veuve avec grand fils a souvent un fils dont la conduite la désespère ; c'est que le père est un peu aveugle ; c'est que la mère ne peut pas s'empêcher de fermer les yeux. Quelquefois il est vrai, le malheur est un maître. On a vu des pères, qui, pour avoir perdu la mère de leurs enfants devenaient mères et élevaient leurs fils et leurs filles également bien ;

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des mères qui pour avoir perdu le père de leurs enfants, acquéraient des qualités viriles et élevaient bien même leurs fils. Le cas est rare. Le veuf avec jeune fille, la veuve avec fille est dans une des situations les plus redoutables qui soient. Se remarier est un remède, le plus souvent pire que le mal, et donner une marâtre à sa fille, un parâtre à son fils c'est perdre son autorité et ne pas la donner à un autre.

Faire tous ses efFortspour acquérir, veuf, le tact d'une mère à l'égard de sa fille, veuve, la fermeté d'un père à l'égard de sa fille, c'est tout ce que l'on peut conseiller. Et l'esprit religieux à tous. Si les fils qui n'ont que leur mère ont des sentiments religieux, leur père leur fait moins défaut, si les filles qui n'ont que leur père sont pieuses, leur mère leur manque moin^^ Le spectacle de certaines familles décapitées inspire des réflexions sérieuses sur l'affaiblissement du sentiment religieux. Un prêtre

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disait : « Nous sommes les parents suppléants des familles incomplètes». On finit toujours par s'apercevoir par quelque endroit de l'utilité des institutions anciennes les plus décriées.

Toujours est-il que dans les familles normales le père reste l'éducateur du fils qui échappe à la mère d'autant qu'il en est plus aimé; la mère reste l'éducatrice de la fille qui échappe au père d'autant qu'elle est plus aimée de lui ; qu'il y a là une nécessité naturelle qui n est pas très bonne, qu'il faut la corriger en combattant en soi les faiblesses, les plus légitimes, du reste, du cœur, cela en tout état de cause et surtout en prévision des malheurs qui peuvent survenir.

J'ai parlé de ce qui fonde Ja famille et la maintient. Je dois parler de ce qui la détruit. Les ennemis de la famille sont innombrables et je n'énumérerai que les principaux.

Le premier ennemi de la famille est ce qui l'empêche de se fonder ; c'est la civilisation elle-même. « Ils ont quelque chose dont ils sont fiers. Comment nomment-ils donc ce dont-ils sont fiers? Ils le nomment civilisation ; c'est ce qui les distingue des chevriers. » Ce qui nous distingue des chevriers appelle plus d'hommes à la vie ; mais comme pour se corriger lui-même, empêche beaucoup d'hommes d'en

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créerd'autres. D'abord la civilisation retarde, ou, par d'assez bonnes raisons, elle persuade de retarder, l'union féconde, jusqu'au moment où elle ne pourra plus guère être que stérile. Le « chevrier » peut se marier à seize ans; rien ne l'en empêche, tout l'y pousse et les charges de famille qui pourront de ce fait survenir ne lui doivent point être des charges, mais plutôt des aides et même aujourd'hui comme au temps de Montaigne « là où la vie est questuaire, la pluralité et compagnie des enfants c'est un agencement de ménage et ce sont autant de nouveaux outils et instruments à s'enrichir ». Remarquez, cependant, que même là, la civilisation en imposant la scolarité, dont certainement elle a besoin et le service militaire dont elle a besoin tout autant, retarde le moment opportun du mariage et d'autre part empêche que la pluralité des enfants soit tout à fait agencement de ménage et abondance d'outils

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et d'instruments. Cependant, le chevrier peut, même encore, se marier à dix-huit ans sans inconvénient notable.

Le civilisé, le citadin, qui ne vit pas d'une vie moins questuaire, pour arriver à la possession d'un métier qui lui permette simplement de vivre, à plus forte raison pour posséder un métier qui lui permette de nourrir une famille, doit attendre quinze ans de plus, à peu près, que le chevrier. 11 lui faut faire de longues études qui le conduisent à vingt-six ou vingt-sept ans ; puis un stage pendant lequel il ne gagne pas de quoi se suffire à lui-même.

Cela le conduit à trente-cinq ans.

A trente-cinq ans Edmond Rousse gagnait de trois à quatre mille francs par an. 11 se marie et les enfants recommencent, les enfants qui, à lui, sont une charge et lourde, soit qu'il s'agisse d'un fils qui repassera par la filière que je viens de dire et qu'il faudra soutenir jusqu'à la trente-cinquième année, soit qu'il

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s'agisse d'une fille à laquelle il faudra amasser une dot pour qu'un jour un stagiaire de trente-cinq ans l'épouse, puisse l'épouser.

11 y a bien les carrières de l'Etat; mais ces carrières, précisément parce que les autres ne mettent un homme sur pied qu'à trente-cinq ans, sont très recherchées, très demandées et, parce qu'elles sont très demandées, l'Etat ne voit aucune nécessité de les donner à haute rémunération, il les donne au rabais ; c'est une adjudication ; la plupart des emplois de l'Etat, aux fonctionnaires de vingt à trente-cinq ans, ne donnent que des traitements de célibataires et les choses, départ et d'autre, reviennent au même.

Un chef de bureau poussait au mariage un expéditionnaire qui du reste « avait de l'avenir j> : « Quelle raison administrative avez-vous de me conseiller cela, dit le jeune homme. » Administrative ? Mais oui, j'en ai même d'administratives.

Le fonctionnaire célibataire a son

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purgatoire au bureau ; il n'aspire qu'à y venir tard et en partir avant J 'heure pour aller au café ou pour flâner sur le boulevard. Le fonctionnaire marié a son purgatoire dans son logement ; c'est au bureau qu'il est tranquille, qu'il est libre, qu'il est heureux et, vous l'avez remarqué, vous le remarquez en ce moment même, qu'il est jovial.

C'est là qu'il respire. Cela devient sa patrie, libi bene ibi pahia.

Nous désirons que nos fonctionnaires se marient, pour qu'ils acquièrent le patriotisme administratif. — 11 y a du vrai. Monsieur le chef; mais alors donnez aux expéditionnaires de quoi se marier, puisque vous y trouverez un avantage, même administratif. »

Ce serait excellent en effet ; mais les ressources budgétaires de la plupart des états s'y opposent.

Donc professions libres de civilisés et professions officielles de civilisés, qui auraient le plus grand intérêt à être exercées par des

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hommes mariés, sont des empêchements à l'union conjugale, ou des retardements tels à cette union qu'ils équivalent presque à des obstacles. Leur régime permet àl'homme de se marier à l'âge oùil y a quelque raison pour qu'il n'en ait plus envie, à \ 2igz où il a pris l'habitude du célibat, le goût de ses plaisirs et son parti de ses ennuis, à 1 "âge enfin, où se mariant pour faire une fin ou lieu d'un commencement, il ne le fait qu'avec une arrière-pensée de réduire au minimum les (( charges »

ordinaires qu'il entraîne ou peut-être de les éviter.

La civilisation empêche encore beaucoup d'unions fécondes en ce qu'elle permet 13. vie célibataire et la rend facile et même, jusqu'à un certain point, séduisanl-e. Le mariage, dans la vie rustique, est à peu près nécessaire : l'homme a besoin d'une femme à la maison pour les soins du ménage, de la cuisine, des vêtements, de sorte que l'homme qui se marie, aux champs, obéit, non

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seulement à une sollicitation du cœur et des sens, mais à une nécessité économique. C'est le contraire dans la vie urbaine. Elle semble organisée en vue du célibataire et le célibataire semble en être la cause finale. Ici le célibataire peut vivre dans un logement confortable, qu'un serviteur qui n'y vient que quelques heures par jour et qui n'embarrasse point, tient proprement; il peut se nourrir dans des restaurants très sains qui ne lui coûtent pas plus que vivre en ménage ne lui coûterait et qui lui permettent de ne pas sentir chez lui, six heures par jour l'odeur de cuisine ; il peut, non pas aimer il est vrai intimement et être intimement aimé; mais rencontrer un amour léger et aimable, quelque fois gai et se persuader qu'il vaut mieux qu'une intimité perpétuelle où les joies sont profondes sans doute ; mais où les mauvaises humeurs sont lourdes aussi.

Ajoutez que la vie urbaine est

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tellement organisée pour le célibataire qu'elle n'admet guère que le ménage et n'admet pas les enfants ; que les « maisons bien tenues » écartent et repoussent les familles à enfants nombreux, de sorte que le célibataire est toujours le favorisé, le bienvenu, le désiré et que l'homme marié et père de famille qui n'est pas riche est une sorte de paria dans la société urbaine.

Ce que je dis du célibataire dans la société urbaine est vrai même de la célibataire. Celle qui a le plus d'intérêt à ce que la famille existe, a, tout au moins, beaucoup moins d'intérêt à cela à la ville qu'à la campagne. Confidences d'une ouvrière de Paris : « Je gagne i5o francs par mois, quelquefois plus, jamais moins. Je me nourris pour 5o francs, très bien. Je me loge pour iS ; très bien. Je m'habille pour 25, très bien. Le reste est pour mon blanchissage, mes bijoux et mes dimanches. J'ai un amant ;

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il est charmant, sachant que je n'ai pas besoin de lui. 11 m'offre quelque fois le théâtre. 11 est charmant. 11 me donnerait quelquefois l'envie de l'épouser, si je ne savais pas que, si je vivais continuellement avec lui il serait insupportable. Je suis très bien. ))

La seule chose qui pousse le célibataire urbain à se marier, c'est la perspective des maladies. Encore il sait que l'on est mieux soigné dans les maisons de santé que chez soi.... A se placer au point de vue égoïste, il n'a que des raisons de rester ce qu'il est.

Une dame me disait : « Les célibataires sont des égoïstes. » Je lui répondis: « Vous êtes bien dure pour votre sexe.

— Comment donc ?

— Evidemment î Dire que les célibataires sont des égoïstes ; c'est dire qu'il faut un peu d'héroïsme pour se marier ; tout au moins beaucoup de désintéressement et qu'on ne peut épouser une femme

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que par dévouement à la patrie.

Vous devriez dire que les célibataires sont des imbéciles qui ne savent pas où est le bonheur. Voilà ce qui serait rendre hommage au sexe qui est fier que vous lui apparteniez. »

La dame n'en avait pas moins raison. Tout, dans la vie urbaine, persuade le célibat. Parce que la vie urbaine a eu affaire a beaucoup de célibataires, elle est organisée par eux et parce qu'elle est organisée par eux elle en a accru le nombre...

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