AUTRES ENNEMIS
La littérature, Jes arts, qui sont du reste une forme de la civilisation, sont encore un ennemi du mariage.
La littérature n'est intéressante que si elle représente l'homme et la femme dans des situations anormales et extraordinaires, en amour contrarié, en amour malheureux, en amour tragique, en adultère, etc. On accuse les littérateurs immoraux ; ils se défendent comme ils peuvent ; ils se défendraient bien simplement en disant qu'ils doivent être intéressants et que le moral est ennuyeux et qu'ils défient bien qui que ce soit d'écrire un roman lisible avec un amour conjugal sans orage. Les littérateurs
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— et Jean-Jacques Rousseau et Tolstoï quand ils ont été littérateurs l'ont bien éprouvé, — ne peuvent pas être moraux ; ils ne peuvent être qu'à conclusions morales.
Ils peuvent très bien démontrer que l'adultère a des conséquences épouvantables, que la dissipation, le jeu, le libertinage, Tambition, la soif de paraître conduisent à d'effroyables malheurs, qui sont leurs conclusions et dénoûments.
Mais en attendant conclusions et dénoûments, c'est le vice ou l'erreur qu'ils ont décrits et racontés et, sous peine d'être assommants, ils ne pouvaient ni raconter ni décrire autre chose. Le seul roman strictement vertueux, strictement descripteur de la seule vertu, que je connaisse, est Fécondité d'Emile Zola et je défie un être humain de lire Fécondité. Zola avait commencé par de beaux livres qui étaient de mauvaises actions et il a fini par de bonnes actions qui étaient des livres exécrables. La quasi nécessité de
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ce choix doit faire réfiéchir sérieusement sur le métier littéraire- Les seuls littérateurs qui soient moraux et dans les conclusions et dans le cours même de leurs productions sont les moralistes; et les moralistes sont gens qui se connaissent trop pour croire qu'ils soient lus.
Tant y a que la littérature et les arts, quelques morales que soient les idées que l'on peut en tirer et même qu'ils désirent qu'on tire d'eux, sont foncièrement consacrés à l'immoralité, à la faute, au moins, au péché, à l'erreur, à l'homme dans les situations comiques, tragiques, en tout cas curieuses où il se met par ceci qu'il ne suit pas les droites voies. La littérature est un mauvais lieu. Elle l'est fatalement, sous peine d'être lieu où nul ne va.
Or, à ïâgz où l'on ne peut pas s'empêcher de croire que le bonheur est dans les sensations fortes et par conséquent dans les situations extraordinaires ; à Tâge où il est absolument impossible de se figurer
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que le bonheur est monotone, que le bonheur est pénétré d'ennui et que le secret de la vie est de savourer la monotonie et de caresser l'ennui comme un compagnon doux et sûr; à l'âge où la volonté de puissance n'est pas même effleurée par sa volonté de résignation ; à i'âge où le plus mince clerc de notaire contient un Musset qui <( veut souffrir » non pas beaucoup sans doute, mais assez pour se sentir vivre ; que veut-on que le mariage dise à quelqu'un qui nen a pas besoin, et pour qu'il n'est que le renoncement aux sensations vives?
Remarquez que si la littérature est morale en ses conclusions, le jeune lecteur échappe précisément à ces conclusions mêmes et que, d'un livre, ce n'est que cela qu'il omet, qu'il néglige et qu'il oublie.
Jean-Jacques Rousseau, qui savait très bien ce qu'il faisait et la portée de ce qu'il faisait, disait de la J^ouvelle Jiéloïse : « Toute jeune fille qui lira ce livre est une jeune
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fille perdue. » ]] exagérait un peu; mais reste qu'il n'ignorait point qu'une jeune fille lisant la JMouvelIe fféîoïsey de Julie se rappellerait toutes les folies et oublierait toute la sagesse et tous les sermons. Quelle est la jeune femme romanesque que la conclusion terriblement morale de Madame Bovary peut corriger ?
11 est si évident que Madame Bovary meurt, non pas de son libertinage, mais du désordre de sa maison et que le désordre de sa maison n'est pas une conséquence nécessaire de son libertinage, que toute femme encline au vice se dira : « ce livre enseigne à prendre des distractions quand on a un mari ennuyeux, en n'oubliant point de surveiller de près ses affaires — à moins qu'il n'enseigne à prendre des amants aimables en n'oubliant point de les faire contribuer honnêtement à son bien être domestique.»
Les conclusions morales n'ont pas une autre efficace.
La littérature et les arts ne pré-
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disposent pas du tout à la vie de famille, même quand ils affectent de la prêcher et même quand ils sont sincèrement persuadés qu'ils la prêchent.
Remarquez l'état d'esprit — complexe du reste et je tiendrai compte de tout ce qui y entre — du « monde )), de la société urbaine, à l'égard du jeune homme, du vrai vrai jeune homme qui se marie. A moins qu'il ne s'agisse d'un jeune homme à qui l'on connaît de profonds sentiments religieux, devant quoi l'on s'incline assez franchement, on dit à l'ordinaire : « 11 est bien pressé. La jeune fille est-elle riche? A-t-elle des relations puissantes ? — C'est un jeune homme tranquille. — Oh ! ]1 n'a pas d'imagination. — Certes, il n'est pas romanesque. — 11 n'a pas l'esprit poétique. — Bon petit bourgeois. — C'est très sensé du reste. — Eh I Cela tourne quelque fois mal plus tard. — Eh î Non ! — — Alors, il sera de ceux qui n'ont
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pas de souvenirs. » A moins qu'il ne s'agisse d'une bonne affaire, laquelle on ne saurait faire trop tôt, un jeune homme qui se marie de bonne heure ne saurait être qu'un peu borné.
Cela veut dire que la littérature a persuadé aux hommes que le bonheur est dans la sensation forte et la sensation forte inséparable d'un peu d'aventure. Elle confond les sensations fortes avec les sensations profondes ; mais encore une fois, étant donné son but, qui est d'émouvoir, elle est en quelque sorte constituée sur cette erreur.
Quelquefois quelqu'un s'écrie :
« Je sais les choses : c'est un coup de passion. » Alors tout le monde s'incline, se soumet pour ainsi dire.
Du moment que c'est un coup de passion, cela rentre dans la littérature ; le jeune homme n'échappe pas à la littérature ; il s'y engage ; ce n'est pas la fin du romanesque ; c'est un roman qui commence ; on prévoit des drames, des ruptures, le
divorce. Le jeune homme aura eu une jeunesse à sa manière et il aura des souvenirs. 11 rentre dans la règle, telle que la littérature l'a fabriquée dans l'esprit des urbains.
On voit un peu, une fois de plus, pourquoi Rousseau détestait la civilisation et la littérature. 11 y voyait des ennemis de la famille.
11 ne l'a pas assez dit; il l'a dit ; mais non pas assez précisément ; il n'a pas assez serré, rassemblé la question autour de l'idée de famille, autour de cette idée : la famille est en danger ; il a circulé, un peu vagabondé autour et à distance de cette idée essentielle. 11 aurait dû dire et répéter : la famille crée la cité ; la cité crée la société ; la société crée la civilisation ; la civilisation remonte vers sa première source pour la tarir.
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