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CHAPITRE VII

Des fécondations croisées.

Dans tout ce qui précède, nous avons uniquement parlé des phénomènes de la fécondation considérés dans une seule fleur, et en supposant implicitement que le pollen venait des anthères mêmes de la fleur dont il fécondait les ovules. Les choses ne se passent pas toujours ainsi dans la nature, non-seulement dans les fleurs à sexes séparés, mais même dans les fleurs hermaphrodites, où souvent les étamines et les stigmates ne sont pas prêts en même temps pour l'imprégnation. Nous partagerons naturellement l'étude de ces faits en plusieurs paragraphes, et nous étudierons la fécondation croisée, d'abord entre fleurs différentes d'un même individu ; puis entre individus différents de la même espèce ; enfin entre individus d'espèces ou même de genres différents.

1° Entre fleurs différentes d'un même individu.

Nous nous occuperons d'abord des fleurs hermaphrodites; en second lieu, des fleurs unisexuées.

De Candolle a fait remarquer depuis longtemps (Phys. vég,, t. II, p. 521) que, dans plusieurs plantes dont les fleurs sont en tête : Composées, Campanulacées et Dipsacées, les stigmates de chaque fleur sont souvent fécondés

par les anthères des fleurs voisines. « Il en est ainsi, dit-il, dans toutes les plantes que Conrad Sprengel range dans sa classe de sa dichogamie, c'est-à-dire dans celle dont les deux sexes ne se développent pas en même temps. » M. Lecoq a fortement insisté sur ce sujet dans ses dernières publications (1), et il en a même fait le sujet d'une communication spéciale à l'Académie des sciences. Il appelle fécondation indirecte la fécondation dans laquelle la fleur, tout en étant hermaphrodite, est fécondée par les étamines d'une autre fleur. Cette espèce d'anomalie peut, d'après lui, être due à deux causes : la première est la position des organes ; la seconde, leur inégalité de développement ou d'aptitude.

Dans le premier cas se trouvent un grand nombre de Graminées. Prenons le Phleum ou le Seigle pour exemples ; on y voit les étamines de la première fleur inférieure qui s'ouvre rester pendantes, de manière à rendre la fécondation très-difficile ; mais les étamines de la fleur qui se trouve immédiatement au-dessus, et qui s'ouvre la seconde, sont également pendantes, et leurs anthères se trouvent justement placées dans la fleur inférieure, ou du moins d'une manière très-propre à favoriser le contact de leur pollen avec le stigmate de la première fleur. A mesure que la floraison s'opère, les fleurs sont successivement fécondées par celles qui sont placées immédiatement au-dessus.

(1) De la fécondation naturelle, et artificielle des végétaux, et de l'hybridation considérée dans ses rapports avec l'horticulture, l'agriculture et la sylviculture ; contenant les moyens pratiques d'opérer l'hybridation et de créer facilement des variétés nouvelles, 2e édit.; Paris, 1862.

Dans le second cas se trouvent probablement beaucoup plus de végétaux qu'on ne pense ; un petit nombre ont été indiqués. M. Lecoq cite le genre Pelargonium, dans lequel, dit-il, les authères n'ont plus de pollen quand le pistil est propre à le recevoir ; YAconitum, dans lequel les étamines et les pistils se développent généralement à des époques différentes ; les Silène, dont quelquefois les cinq premières étamines se développent avant les trois styles, et les cinq autres plus tard; les Lychnis , YAllhœa, les Evomjmus , les Sedum, les Sempervivum, les Saxifraga, dans lesquels les anthères perdent leur pollen avant que les stigmates soient disposés à le recevoir. Au contraire, dans les Celosia, les stigmates sont prêts les premiers. J'ai observé sur le Veronica spicata un fait à joindre à ceux que rapporte M. Lecoq. Dans cette plante, les fleurs sont disposées suivant une série de cycles trèscontractés , simulant des verticilles. L'épanouissement commence par la base, de telle manière que la fleur n° 1 du cycle n° 1 s' épanouissant la première, la deuxième épanouie est la fleur n° 1 du cycle n° 2, placée immédiatement au-dessus de la précédente. Quand les fleurs s'ouvrent, le style reste horizontal, ou plutôt dirigé de haut en bas, tandis que les deux étamines sont dressées ; elles répandent leur pollen généralement le jour qui suit l'épanouissement. Ce n'est que le troisième ou le quatrième jour que le style se relève et s'allonge, en érigeant les papilles stigmatiques ; il se place souvent alors entre les étamines de la fleur supérieure , qui sont aptes à la fécondation. Dans le cas de ce genre, la nature assure quelquefois l'imprégnation au moyen d'artifices particuliers, comme nous l'avons raconté pour le Lopezia.

il est à remarquer que les Véroniques à épi, comme la plupart des plantes citées plus haut, d'après M. Lecoq, sont très-fréquemment visitées par les insectes.

Les fleurs unisexuées monoïques, dont nous avons seulement à nous occuper ici , sont fréquemment disposées de façon à ce que les mâles étant supérieurs aux femelles, le pollen tombe naturellement sur le stigmate (Arum, Ficus, Sparganium, Typha, Carex, sect. Eucarex). Mais il n'en est pas toujours ainsi. Dans le Carex leporina et quelques autres, plusieurs des épillets sont androgynes, et femelles au sommet. Il est évident alors que la partie supérieure d'un épillet doit recevoir le pollen de la partie inférieure de l'épillet supérieur. Dans l'Aulne, le Noisetier, les fleurs mâles sont placées à l'extrémité d'un rameau, et les fleurs femelles au-dessous ; dans ce cas elles doivent être fécondées par les fleurs sous lesquelles elles se trouvent; mais , dans les Pins, les cônes formés par les fleurs femelles étant placés à la partie supérieure des rameaux et dirigés en haut, et les fleurs mâles latéralement au-dessous d'elles, les premières correspondent aux fleurs mâles du rameau supérieur de qui elles doivent recevoir l'imprégnation. Il en est de même dans les Poterium, où les fleurs sont presque toujours unisexuées , et disposées en capitules qui terminent chaque rameau ; ces capitules sont mâles inférieurement , et femelles supérieurement ; or les étamines sont pendantes, et les femelles ne peuvent être fécondées que par les étamines du capitule supérieur. Ces faits rappellent de très-loin la reproduction de quelques mollusques , ou notamment celle des Lymnées , dans laquelle chaque individu joue le rôle de mâle par rapport à celui qui le précède , ou de femelle par rapport à celui qui le suit. Les

inflorescences du Cynomorium présentent encore, d'après M. Weddell , quelque chose d'analogue. On remarque, en effet, dit cet excellent observateur, que les anthères d'une inflorescence n'émettent leur pollen qu'alors que le pistil des fleurs femelles êst flétri depuis longtemps, et que l'embryon est en pleine voie de développement ; les fleurs femelles ne sont donc fécondées que par le pollen d'une inflorescence voisine.

Les plantes monoïques se comportent quelquefois, relativement à la fécondation , comme des plantes dioïques , quand leurs fleurs mâles ne s'ouvrent pas en même temps que les femelles. C'est ce qui a lieu dans le Cucurbila Pepo , d'après M. Lecoq.

Le concours des insectes est éminemment utile dans tous les cas que nous venons de rapporter. On sait qu'on l'a utilisé artificiellement, pour la caprification du Figuier, en secouant sur les rameaux du Figuier cultivé ceux du Figuier sauvage ou Caprifiguier. Les Cynips qui sortent alors des figues sauvages pénètrent par l'orifice supérieur dans les figues cultivées et en opèrent la fécondation artificielle. Il ne faudrait pas confondre cette opération avec celle que l'on pratique en Orient sur le Dattier.

2° Entre individus différents.

lia fécondation croisée peut avoir lieu entre individus différents, soit parce qu'elle est nécessaire, comme dans les plantes dioïques, soit chez les plantes hermaphrodites.

Le premier cas, la fécondation des plantes dioïques à distance, par le concours des insectes, et peut-être par celui du vent, est connu pour ainsi dire de toute antiquité :

nous en avons donné Y historique en commençant cette thèse. On sait que la fécondation artificielle des Dattiers n'ayant pu être pratiquée en Egypte pendant la guerre de 1798, ces arbres demeurèrent tous stériles. Aujourd'hui encore, cette opération se pratique en Algérie et dans tout l'Orient. En Egypte, elle a lieu en février et mars; en Algérie, vers le mois d1 avril (1). Les spathes mâles sont fendues au moment ou l'espèce de crépitation qu'elles produisent sous le doigt indique que le pollen des fleurs de la grappe est suffisamment développé, sans toutefois s'être échappé des anthères ; la grappe est ensuite divisée par fragments portant chacun sept ou huit fleurs. Après avoir placé les fragments dans le capuchon de son burnous, l'ouvrier grimpe avec uueagilité merveilleuse jusqu'au sommet de l'arbre femelle, en s'appuyant sur une anse de corde passée autour de ses reins, et qui embrasse à la fois son corps et le tronc de l'arbre ; il se glisse ensuite avec une adresse extrême entre les pétioles des feuilles, dont les aiguillons, forts et acérés, rendent cette opération assez dangereuse ; et, après avoir fendu avec un couteau la spathe femelle, il y insinue l'un des fragments qu'il a emportés avec lui. En Egypte, on lie l'extrémité des spathes femelles après cette opération.

Dans les plantes dioïques, la nature cherche quelquefois à assurer la fécondation par des moyens particuliers ; les fleurs femelles ont des styles très-saillants, et susceptibles de prolonger longtemps letir état d'orgasme, et les individus mâles, d'après une remarque faite par de Candolle, sont, en général, plus nombreux.

(1 ) Voy. Delà culture du Dattier dans les oasis des Zif/an, par MM. \i. Gosson et P. Jamin; in Bull. Soc. bol., If, 30.

Fournicr. y

Nous avons longuement raconté plus haut (voy. p. 76) l'histoire de la Vallisnérie , que nous n'avons pas voulu séparer de celle des plantes aquatiques à tleur hermaphrodite. Enfin, la fécondation croisée peut avoir lieu entre individus différents, même à fleur hermaphrodite, du moins en apparence, comme chez les Primula, sur lesquels M. Darwin a longuement étudié le dimorphisme des organes sexuels. On savait avant lui que dans les Primevères de nos prairies, comme dans les Auricules et les Primevères de la Chine, on distingue deux formes très-différentes par la longueur du style et par la position des étamines ; mais on n'en savait pas davantage. Dans l'une de ces formes, le stigmate est inclus, et les étamines se montrent à l'issue du tube de la corolle ; dans l'autre, ce sont les étamines qui sont enfermées, et le stigmate qui fait saillie, porté par un long style.

M. Darwin a remarqué que les Primevères longuement stylées ont un pistil beaucoup plus long, avec un stigmate globuleux et beaucoup plus rugueux, situé bien au-dessus des anthères. Les étamines sont courtes; les grains de pollen moins volumineux et de forme oblongue ; la moitié supérieure du tube de la corolle est plus renflée, et le nombre des graines produites est relativement plus faible. Les Primevères brièvement stylées ont un pistil court , dont la longueur est moitié plus courte que celle du tube de la corolle, avec un stigmate lisse aplati, placé au dessous des anthères; les étamines sont allongées , les grains de pollen sphériques et plus volumineux ; le tube de la corolle conserve son même diamètre jusqu'à son exlrémilé supérieure, le nombre des graines produites est relativement plus grand. En poursuivant ses expériences sur le

degré de fertilité des Primevères, M. Darwin eut l'idée de les isoler au moyen d'une gaze, et de mettre ainsi les ombelles fleuries à l'abri des insectes. Il obtint alors ce résultat curieux que des plantes à court style, munies ensemble de 27 ombelles de fleurs, ne produisirent que 50 graines, et que 18 plantes à long style, pourvues de 74 ombelles, n'en donnèrent pas une seule; d'autres plantes abritées dans la serre furent également stériles. Il fait remarquer qu'ici, comme dans la plupart des plantes désignées, le concours des insectes semble indispensable. En fécondant artificiellement les styles allongés par le pollen des anthères allongées, il a obtenu une fertilité complète et de même en fécondant les styles courts par les étamines courtes ; tandis qu'en fécondant les styles longs par les étamines courtes, qui appartenaient aux mêmes fleurs, ou les styles courts parles étamines longues, il n'a obtenu qu'une fertilité incomplète. Le but de la nature dans ces cas, selon M. Darwin, est de favoriser le croisement entre individus distincts.

Nous nous arrêtons ici dans l'exposé des fécondations indirectes, sujet qui est tout à fait à l'ordre du jour à présent, et ne manquera pas d'être enrichi par des observations antérieures. Il est extrêmement intéressant au point de vue philosophique, parce qu'on y voit la tendance de la nature à assurer dans le règne végétal la reproduction entre individus distincts, de même qu'elle préfère dans le règne animal les unions entre individus de famille et même de races différentes.

Lorsque les croisements ont lieu entre individus différents, ils amènent souvent la création de types nouveaux

nommés métis , si les parents sont de la même espèce ; hybrides, s'ils sont d'espèce différente.

Nous n'avons point l'intention d'exposer ici dans son extension l'immense question de l'hybridilé , nous voulons seulement en présenter un court résumé historique, et étudier dans quelles conditions peuvent se former les nouveaux produits, c'est-à-dire dans quelles limites la fécondation est possible eutre des types différents et entre leurs produits. Nous joindrons à ce chapitre un appendice relatif à la fécondation artificielle.

Camerarius avait déjà quelques notions du croisement dans les plantes , mais ce fut en réalité Bradley qui en parla le premier comme d'un fait positif. En 1761 parut le petit ouvrage de Kœlreuter, qui eut deux suppléments en 1763 et 1766. Ce travail, tout à fait fondamental, renferme une division des hybrides en trois catégories : 1° les hybrides parfaits ou complétements stériles , 2° les hybride imparfaits ou faiblement fertiles , 3° les variétés hybrides ou parfaitement fertiles. L'auteur y assigne deux causes à la stérilité complète des vrais hybrides, l'imperfection du pollen et celle de l'organe femelle. Linné n'avait pas des idées très - exactes sur les hybrides , et il cite à cet égard quelques exemples faux, d'après M. Klotzsch. Plus tard, les expériences de Sageret Cl) et de Gœrtner (2) appelèrent l'attention sur les croisements artificiels. Knight établit que le croisement des deux es-

(1) Considérations sur la production des hybrides, des variantes et des variétés en général, et sur celles de la famille des Cucurbitacées en particulier. Ami. se. nul., ite série, t. VIII, p. 294.

(2) Notice sur des expériences concernant la fécondation de quelques végétaux. Ami. se. nal., Ve série, t. X, p. 113.

pèces donne des hybrides incapables de se féconder eux-mêmes , tandis que celui de deux variétés d'une même espèce donne des plantes parfaitement fertiles, conclusions contestées par M. Wi Herbert. Il a réussi à produire par croisement plusieurs variétés très-remarquables d'arbres fruitiers. En Allemagne, le travail de Wiegmann , couronné par l'Académie des sciences de Berlin , et publié en 1828, fut suivi des deux ouvrages importants de Gœrtner parus en 1844 et 1849. Depuis cette époque et même avant , un grand nombre de travaux se sont produits ayant pour but de décrire des formes hybrides nouvelles entre espèces bien connues; mais nous craignons que dans beaucoup de ces travaux on n'ait accordé une trop grande importance à la transformation de quelques caractères extérieurs , et qu'on n'ait pas suffisamment établi l'origine hybride des produits qualifiés de ce nom. Nous exceptons hautement de cette réserve les beaux travaux de M. Naudin, qui ont éclairci singulièrement , suivant nous , l'idée que l'on doit se faire aujourd'hui de l'espèce et de ses variations, en rappelant que M. Naudin a précisément révélé que le nombre des hybrides est moins étendu qu'on croyait , et que , dans les Curcubitacées notamment , où , malgré les expériences les mieux conduites, il n'a pu en produire, on avait confondu les hybrides avec les métis.

Il y a deux questions à examiner ici au sujet des hybrides : 1° dans quelles limites est possible la production des hybrides ; 2° dans quelles limites les hybrides sont susceptibles eux-mêmes de fécondation.

Sur la première question, nous devons répéter que la confusion qui règne encore dans la science au sujet de l'espèce, dont il n'existe pas de bon critérium, rend la con «

cinsion très-difficile à tirer, attendu qu'on ne sait pas toujours, quand on a obtenu un produit différent de ses père et mère, si ceux-ci appartenaient à deux espèces différentes ou à deux races différentes d'une même espèce. Nous avons rapporté déjà ces exemples offerts par des Orchidées classées dans des genres différents (Calaselum, Myanthus, Monacanthus), qu'on est disposé à regarder aujourd'hui comme des formes de la même espèce, en rapport avec des différences sexuelles. D'un autre côté, des formes très-voisines, qu'on serait disposé à regarder comme étroitement alliées, n'offrent jamais des croisements féconds. Gomme le dit M. Darwin (1), nul jusqu'ici n'a pu encore découvrir quelle est la nature ou le degré des différences apparentes, ou du moins reconnaissantes, qui empêchent deux espèces de pouvoir s'allier. On peut trouver dans la même famille un genre, tel que les Dianthus , dont beaucoup d'espèces croisent très - aisément (2) , et un autre genre tel que les Silènes, dont les efforts les plus persévérants n'ont jamais pu obtenir un seul hybride , même entre les espèces les plus voisines. Ainsi , les diverses espèces de Nicotiana ont donc lieu à. de nombreux croisements, et Gœrluer a trouvé que le N. acuminala, qui cependant n'a rien qui le distingue absolument de ses congénères , se refusait à féconder non moins de huit

(1) De l'origine des espèces, ou des lois du progrès chez les êtres organisés, p. 3G5.

(2) Le riche herbier de M. le comte de Franqueville contient une série d'hybrides obtenus artificiellement par Gœrlner dans les genres Dianthus, Cucuhulus, Lychnis, OEnothcra, Lobelia, Verhascum, Digitalis et Nicotiana. Ces échantillons sont accompagnés d'étiquettes et de notes de la main môme de Gœrtner.

autres espèces de Nicotiana et à se laisser féconder par elles.

Quelquefois même certaines espèces se prêtent au croisement, et non au croisement réciproque. Ainsi le Mira • bilis Jalapa peut être aisément fécondé par le pollen du M. longiflora, et Kœlreuter essaya, pendant le cours de huit années consécutives , de féconder le M. longiflora avec le pollen du M. Jalapa, sans pouvoir y réussir.

On a cru quelquefois constater la possibilité de croisements entre plantes de genres différents ; mais ici se présente la même difficulté que plus haut : on ne possède pas plus le critérium du genre que celui de l'espèce. M. Weddell(l)a trouvé à Fontainebleau, "en 1841, un hybride entre le genre Orchis et le genre Aceras, qu'il a appelé, du nom de ses parents supposés, Aceras antropophoro-militaris , et qui présente en effet des formes intermédiaires entre eux; d'après M. Cosson (2), X Orchis spuria Rchb. f. est également un hybride de ces deux genres; mais les genres Orchis et Aceras ne sont guère différents que dans notre esprit et nos classifications (Lecoq), et ne reposent que sur de faibles différences organographiques.

Nous parlerons plus loin des hybrides bien constatés entre les genres Trilicum et JEgilops , qui présentent entre eux plus de différence ; cependant MM. Grenier et Godron les ont réunis (3).

Mais lorsque le pollen d'une plante est placé sur le

(1) Ann. se. nat., 3* série, XVIII, p. 5.

(2) Cosson et Germain de Saint-Pierre, Flore des environs Je Paris, 2e édit., p. 079.

(3) Flore de France, t. III, p. 601.

stigmate d'une autre plante de famille distincte, son action est aussi nulle que pourrait l'être celle d'une égale quantité de poussière inorganique.

11 est à remarquer que les croisements ont été constatés chez les végétaux sur une bien plus grande échelle que dans le règne animal. 11 est entendu que nous ne parlons ici que des croisements entre espèces différentes.

Vient maintenant une seconde question , l'étude de la fécondité des hybrides. Ici encore se présente la difficulté que nous avons déjà signalée ; quand un produit résultant de croisements est fécond , on hésite pour savoir s'il provient d'espèces ou de races différentes, et souvent on a conclu pour la seconde opinion en vertu de préoccupations théoriques. En effet, les anciens auteurs, Kœlreuter, Gaertner, Knight , ont généralement conclu à la stérilité des

hybrides , qui paraît reconnue aujourd'hui par les observateurs.

Cependant M. W. Herbert, extrêmement habile en horticulture, était parvenu à des opinions toutes différentes. Dans une lettre écrite en 1835 à M. Ch. Darwin (1), il lui disait avoir fécondé Y Hippeaslrum aulicum tantôt avec son propre pollen, tantôt avec celui d'un hybride descendu de trois autres espèces distinctes , et n'avoir réussi que dans le second cas, et cela pendant cinq années consécutives. Il affirme qu'un hybride de Cakeolaria integrifolia et de C. plantaginea , espèces aussi dissemblables que possible par leurs habitudes générales, « s'est reproduit aussi régulièrement que si c'eût été une espèce naturelle des montagnes du Chili. » M. Namlin a reconnu

(1) Darwin, /. c, p. 358.

aussi, contre l'opinion générale, que la plupart des hybrides, sont fertiles, et que sauf Tavortement des grains polliniques, tous peuvent le devenir dans certaines conditions d'âge et de culture. M. Lecoq, vivement attaqué dans la première édition de son ouvrage sur la fécondation naturelle et artificielle des végétaux pour avoir dit qu'il existe plus d'hybrides fertiles que d'hybrides stériles., écrit dans sa seconde édition (p. 65) qu'il a été pleinement confirmé dans son opinion. M. Darwin, dans son grand ouvrage De l'origine des espèces 'p. 35 et suiv.) soutient également la doctrine de la fertilité des hybrides, laquelle s'accorde bien avec les mutations successives qu'il entrevoit dans sa théorie sur la filiation des êtres organisés. D'après lui (p. 359) il est notoire que toutes les espèces de Pelargonium, Fuchsia, Calceolaria, Pétunia, Rhododendron, ont été croisées de mille manières, et cependant plusieurs de ces hybrides produisent régulièrement des graines. M. Noble lui a assuré qu'il avait un très grand nombre de graines d'un hybride entre les Rhododendron Ponticum eiRh. Catawbiense, et que cet hybride donne des graines aussi abondamment qu'il est possible de se l'imaginer. M. Lecoq a obtenu des graines de ses Mirabilis hybrides.

Dans l'état actuel de la science, il est donc reconnu que certains hybrides, placés dans des conditions spéciales, peuvent donner des graines. Mais cela n'est ordinairement vrai que si on les féconde avec un pollen étranger, car le leur est rarement propre à la reproduction. L'examen microscopique en fait presque toujours reconnaître l'imperfection, qui, d'après M. Klotzsch(t), consiste dans l'absence de

(t) Ueber die Nulzomvendung (1er Pjlanzen-ftas/anle nnd

la matière analogue à la bassorine, et dans la faiblesse du revêtement externe des grains. D'ailleurs, M. Darwin s'efforce de faire admettre que la fécondation croisée, qui paraît être le but des efforts de la nature, est plus efficace que la fécondation par les étamines de la fleur fécondée ( 1).

M. Lecoq a reconnu sur des Mirabilis qu'on pouvait déterminer la production des fruits en mutilant la plante, c'est-à-dire en lui enlevant des rameaux, ce qui appelle davantage la sève sur les fruits qui lui restent; celte manière de procéder n'a pas été appliquée seulement aux plantes hybrides.

La question la plus importante à examiner, relativement à la fécondité des hybrides, est de savoir dans quelles limites s'exerce cette faculté. On s'en est beaucoup préoccupé au point de vue théorique, en prétendant que si les hybrides étaient reconnus indéfiniment fertiles , cela dérangerait Tordre établi par le créateur. En se renfermant dans le domaine de l'observation et de la discussion scientifique, on a vu que les hydrides ne se perpétuent ordinairement que dans un petit nombre de générations, et qu'ensuite ils retournent au type de leurs parents ; alors nous n'avons plus à les étudier. Un très-petit nombre d'entre eux ont été poursuivis pendant un nombre assez considérable de générations pour qu'on soit autorisé à dire qu'ils se sont fixés; de ce nombre sont les hybrides obtenus entre

Mischlinge (Monaslb. der K. Prcuss. Akad. der ff^ixseii<sch. zu Berlin, 1854, p. 535-562.

(2) M. Bentham, dans un travail publié eu avril 1861 dans le Naltiral hislory rcvicw [On thc species and gênera of plants),$c montre disposé à partager, dans de certaines limites, l'opinion de M. Darwin sur l'importance des fécondations croisées dans la nature.

les Trilicum et les jEgilops, et notamment l' JEgilops trilicoides Req. (Trilicum vulgari ovalum Godr. etGren.), dont l'origine hybride est parfaitement prouvée. M. Fabre a obtenu dix-nenf générations successives de cet hybride, en expérimentant dans le département de l'Hérault. M. Grœnland a entrepris une série d'expériences, faites à Verrières près Paris, en hybridant artificiellement YJEgi' lops ovata par le pollen de diverses variétés de Trilicum; mais les hybrides obtenus sont revenus, l'année d'après, au type de leur père (1). D'après les expériences de M. Godron, et malgré les négations opposées de M. Jordan, qui a voulu voir des espèces légitimes dans les différents hybrides dont nous parlons, il paraît évident que YMgilops trilicoides a aussi donné naissance à une seconde forme hybride, ÏJEgilops spellœformis Jord., plus rapproché des Trilicum; or cette dernière plante est cultivée depuis plusieurs années au Muséum, où elle n'a pas varié. Ce qu'il y a de curieux, c'est que la fécondité de ces hybrides augmente à mesure qu'ils s'éloignent davantage du point de départ.

Nous voulons, en terminant, dire un mot des fécondations artificielles, dont nous avons parlé plusieurs fois çà et là

(1). J. Grœnland, Ueberdie Bastardbildungen in der Gatlung Mgilops, dans Prinhsheims Jarbuccher, vol. I, cah. m, 1858; et Bull. Soc. bot. Fr., t. V, p. 364. En semant une graine hybride récoltée sur un pied $ Mgilops trilicoides dans le département de l'Hérault, M. Grœnland a obtenu, au milieu de nombreux retours au type paternel, des descendants qui ont conservé le type de Y/Egdops trilicoides ; il paraît dispose" à conclure de cette observation que les hybrides naturels ont plus de tendance à se fixer que les hybrides artificiels. (Voy. Bulletin Soc. botan., t. VI 11, p. 012.)

dans le courant de ce travail. Nous ne reviendrons pas sur ce qui a déjà été dit.

Une circonstance, dont il n'a point encore été question, facilite singulièrement les fécondations artificielles, nous voulons parler de la possibilité de conserver le pollen pendant un certain temps sans qu'il perde ses propriétés fécondantes. Il y a longtemps que Gledilsch faisait venir du pollen par la poste. Linné a conservé pendant six semaines le pollen du Jatropha urens, et s'en est servi avec succès pour féconder des fleurs femelles. M. Haquin, de Liège, a fécondé des Lis avec succès, en se servant de pollen extrait depuis quarante-huit jours ; des Azalées avec du pollen de quarante-deux jours, et des Camélias avec du pollen de soixante-cinq jours. M. Hay Browu, horticulteur anglais, a obtenu un hybride avec un pollen qu'il avait conservé six semaines enveloppé dans un morceau de papier. M. Giraud a conservé pendant un an du pollen de Lis blanc, avec lequel il a obtenu des fécondations. M. Chatin en a conservé pendant plusieurs années. M. E. Faivre a exposé cette année dans le cours qu'il a fait au collège de France, comme suppléant de M. Flourens, des expéi'iences intéressantes à ce sujet. Il a recueilli à Lyon du pollen de Gesneria cinnabarina, le 5 janvier 1862; le 5 janvier 1863, ce pollen a été employé avec succès à la fécondation d'une plante de la même espèce; au mois de mars, les mouvements Browniens persistaient encore dans les boyaux émis par ce pollen, mais affaiblis. Le 2 avril dernier, M. Houllet a fécondé avec ce pollen un Gesneria cinnabarina au Muséum ; l'opération a très-bien réussi (1 ).

(1) Lellre de M. Faivre du 15 juillet,

Il y a différents moyens proposés pour la conservation du pollen. Le meilleur et le plus généralement adopté par les horticulteurs, est de recueillir les anthères au moment où elles vont s'ouvrir, et de les placer dans de petits verres de montre que l'on colle deux à deux avec un peu de gomme arabique légèrement posée sur les bords ; on a soin de les laisser auparavant quelques heures ouverts, afin que le pollen se dessèche à l'air libre.

Les précautions à prendre pour pratiquer la fécondation artificielle sont de pratiquer la castration des fleurs en lesquelles on opère, et surtout de la pratiquer assez tôt, et de toucher avec le pollen étranger tous les stigmates, si la fleur en a plusieurs. Quand l'organe femelle est placé trèsbas dans la fleur, il est quelquefois nécessaire de fendre la corolle pour l'atteindre. Il faut choisir selon les fleurs sur lesquelles on agit, le moment de la journée (c'est ordinairement le matin) et l'époque de la vie de la fleur où l'imprégnation s'y fait naturellement. 11 est bon, lorsqu'on le peut, d'appliquer sur le stigmate, en y posant le pollen, un peu de la liqueur miellée que renferment les nectaires de la fleur et qui aide souvent à l'apparition des tubes polliniques,

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