‹ De la félicité publique, ou, Considérations sur le sort des hommes dans les différentes époques de l'histoire (volume 2)Chapitre 15 sur 59 · TOMB I · texte numérisé non relu

TOMB I

i3o DE LA FÉLICITÉ

système suiyi de pouvoir et d\igrandisseTnent , déposent assez en faveur des principaux ressorts du gouvernement. De si gi*ands effets décèlent une cause

puissante (n)

Ici je dois demander grâce pour un scepticisme dont je ne puis me dissimuler la témérité , si toute^ fois le doute peut jamais être téméraire. Les Romains, il est vrai, ont, suivant le rapport des^historiens romains, triomphé de teurs voisins presque toutes les fois qu'ils les ont combattus ; mais pour juger de ces grands avantages, rappelons-nous qu'ils ont fait la guerre près de quatre cents ans (o) avant (jue de soumettre la seule ville de Veîes * ; et attentendons, pour apprécier cette supériorité romaine, que nous ayions lu dans les historiens volsques, eques , samnites et étrusques les mêmes faits que Tite-Live a racontés. Encore n'en est-il pas besoin ; cet auteur lui-même avoue quelque part que pendant un long espace de temps , les Volsques ont au moins balancé les succès des Romains. Nous ne rappellerons pas ici les histoires trop connues 0») de Por-

(n) Oui.

(o) C'est parce que Rome fit toujours la guerre ^ qu'elle finit par tout dompter* Ses voisins ne fitrent pas toujours en armes contre elle»

' U semble qu'après un siège de dix ans , ils ne sont venus à bout de la réduire , que par la faute qu'elle fit de se donner un roi et de se séparer de la confédération latine , qtti ne put lui pardonner cette défection.

(/?) Et suspectes.

PUBLIQUE. CH.VL i3i

seima , de Coriolan , et du Gaulois Brennus ; mais nous nous contenterons d^observer que si Horatius- Coclès était tombé par malheur de la blessure qu'il reçut au genou ; si la mère de Coriolan était morte ({uelques années plus tôt, et enfin si Manlius-Gapitolinus avait dormi un quart d^heure de plus , c'était fait de la maîtresse du monde. (?)

Je ne puis m'empêcher d'arrêter encore un moment l'attention du lecteur sur cet objet. Je veux qu'il juge avec moi de la frivolité de ces lieux communs !, si souvent répétés par les auteurs qui ont écrit sur les Romains. Quoi de plus ordinaire que d'entendre dire que l'esprit de conquête était l'âme de leur gouvernement (r)? L'esprit de conquête chez un peuple qui a été trois cent soixante ans sans s'aviser de faire un siège ! Chez un peuple qui ne faisait que des guerres de représailles ou de brigandages ; chez un peuple qui n'avait jamais imaginé enfin que pour soumettre ses ennemis , il fallût s'emparer de leurs forteresses ! Ne sortons pas de la place publique de Rome pour connoitre les ressorts de son gouvernement, et ne cherchons que dans les dissensions du peuple et des gi*ands la source de tous tes événemens qui causent notre surprise. D'abord, les grands, craignant le peuple animé par ses tribuns, imaginèrent

(q) lien est ainsi de tout. Si Alexandre éttùt mort d'un coup de pied de Bucéphale , U n * eût pas détrôné Darius ^ etc, etc.

(/) L'esprit de conquête eut d'abord pour objet un village ^ cnsuàe l'unii'ers*

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de l'envoyer {*) à la guerre : mais comme le soldat devait se pourvoii* de vivres à ses propres dépens , les campagnes ne pouvaient être longues. Les diversions que la guerre faisait aux affaires publiques n'étaient que passagères, dt le peuple revenait de ces batailles plus fier , plus incommode que jamais. Ce fut alors qu'on s'avisa de prolonger les guerres et de faire des sièges. Il fallut pour y parvenir se déterminer à donner une. paye aux troupes. Les patriciens firent de bon cœur le sacrifice de leur contingent, et l'envoyèrent d'eux-mêmes au trésor public; mais les tribuns n'en furent pas les dupes : ils démasquèrent cette fausse générosité^ et firent voir quel piège était caché sous cette bienfaisance apparente.

Que résulte-t-il de (out cela? c'est qu'il se fait dans nos jugemens une réaction des effets sur les causes, et des causes sur les effets; c'est-à-dire que nous sommes portés, par exemple, à juger de la constitution d'un gouvernement sur quelques faits éclatans qui nous inspirent du respect; et que d'un autre côté, pénétrés de cette idée, nous jugeons ensuite la plupart des événemens suivant celle que nous nous nous sommes formée de leur principe. Or je considère la raison humaine comme armée de deux in- .6trumens , la contemplation ^ et l'expérience. Ce sont les seuls qui puissent lui servir à creuser dans le chaos

(s) De le fHener,

' Théorie, qui vient du mot grec S'itff/ii, ne signifie antre cbose que contemplation.

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des opinions pour y trouver la vérité. Mais, si au lieu de les perfectionner , elle se hâte de les employer concurremment^ il arrivera que, se heurtant sans cesse l'un conti*e Fautre, ils seront émoussés avant que d'avoir pu lui servir. (0

Une chose étonnante, c'est que les hommes se sont presque toujours mépris dans l'usage de ces deux instrumens. La physique a été soumise à la contemplation, et la politique à Pexpérience. Les lois de la nature ont été fondées sur des rêves ingénieux ; celles de la société sur des faits particuliers. Les cruautés d'un tyran ont fait proscrire la monarchie ; un mauvais succès , une erreur dans les conseils, a fait abandonner la démocratie; l'abus du pouvoir ou des richesses a décrédité l'aristocratie ; quelque crime commis envers une personne chérie , a établi l'extrême rigueur des peines ; une représaille dictée par la colèce a fondé le droit de la guerre^ Ainsi les hommes augurant toujours (>) de ce qui arrivera demain, par de qui est arrivé hier, ont gâté l'instrument de l'expérience et abandonné tout-à-fait celui de la méditation.

Combien différente ne devait pas être la marche de nos connaissances («) ! L'astronomie, la physique , l'histoire naturelle , nous ont pour ainsi dire prodigué les données des problèmes qu'elles nous ont offerts. Nous n'avons donc eu qu'à ordonner V équation y

(/) Un peu subtU. (u) Non.

(x) CeUes de Newton ou d*Archimède ^etCA

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qu'à arranger , qu'à nombrer. (r) Une seconde étude s'offrait ensuite à nos recherches , c'était la zoologie ou la connaissance des êtres dans leurs espèces , ou dans les individus, qui conduisait à la médecine philosophique , c'est-à-dire à la science deconserver les hommes dans le plus grand bonheur possible , en employant également les moyens physiques et moraux ; je dis moraux : car qui doute que la morale ne soit une branche de la médecine ? Ici la quantité des faits était immense ; mais l'inconvénient de la variété compensait l'avantage de la multiplicité. Dans ce cas l'expérience devait être timide , et le doute conduisant sur ses pas l'expectation , la pratique ou la science mise en action n'aurait été employée qu'avec beaucoup de réserve. A ces études succédaient naturellement celles du gouvernement , c'est-à-dire des corps politiques, de ces agrégations organisées, qui , sous le nom ôl empires et de républiques y présentent un nouvel ordre d'êtres moraux. Or , qui ne voit du premier coup d'œil que ces corps politiques étant en très petit nombre, et cependant pleins de variétés et d'accidens particuHers, sont de tous les objets de nos recherches ceux qui se dérobent le plus aux lumières de l'expérience ? (*)

(otf) De ces réflexions que nous ne. faisons qu'indiquer à nos lecteurs, il semble naître tout d'un coup

{j) Étranger à la question,

( z ) /(? doute que cela plaise aux lecteurs,

{aa) Trop étranger»

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un nouveau système de science inconnu jusqu'ici. L'examen de la nature , de ses lois fixes , immuables et nécessaires, serait le premier fondement de toute doctrine, VinUium sapientice. De ces premières notions de la nature, on passerait à ses principales productions , et ensuite à son action circonscrite et individualisée; Vandrologie y ou la connaissance de l'homme en général, servirait de base à la médecine physique et morale, et de cette science Haîti*ait la politique (^^), qui ne serait que le résultat de toutes les autres. Ce serait alors qu'on aurait une véritable Phjsiocratiej un gouvernement fondé sur les forces de la nature , et sur l'énergie de son action.

Dans un siècle moins éclairé, avec des esprits moins accoutumés aux nourritures les plus substantielles, je devrais m'excuser de cet écart philosophique et surtout de la forme concise et abstraite que j'ai donnée à ces réflexions : M mais je n'ignore pas que l'instruction est tellement répandue de nos jours, que les auteurs ne peuvent presque plus réclamer d'autre avantage sur leurs lecteurs, que d'avoir pensé plus long-temps qu'eux à la chose dont ils écrivent. (<») Je trouve même que rien n'est plus doux pour celui qui compose un ouvrage que d'imaginer qu'il est assis près d'un homme d'esprit qui saisit rapidement toutes ses pensées , dont l'attention l'anime, dont les regards l'encouragent, près duquel enfin

(66) La médecine qui fait natire la politique l Ah î (ce) [ce) Bon y et très neuf.

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il se sent plus fort , plus sûr de lui-même, (ce) C*est dans cette confiance que je me crois dispensé de développer comment il résulte de ce que nous avons dit , que d'un côté les hommes n'ont jamais appuyé sur une base solide les principes qu'ils ont adoptés sur la politique; et que de l'autre , il s'en faut bien qu'il y ait assez de faits dans cette science pour qu'elle soit soumise à l'expérience, ou si l'on veut à la doctrine de l'exemple.

Mais revenons aux Romains, et rappelons -nous ce que nous avons dit plus haut de l'erreur qui nous porte à juger des faits, plutôt d'après quelques préjugés antérieurs que sur l'examen de ces faits en eux-mêmes; nous reconnaîtrons bientôt à quel point la vanité des Romains , l'adulation des Grecs , et l'enthousiasme de la postérité se sont efforcés de donner du relief à l'enfance de la république (<«). C'est ainsi qu'après que Servius-Tullius eut été élevé de l'état d'esclave à la dignité royale, on assura qu'on avait vu autrefois une flamme céleste descendre sur son berceau.

Cette disposition ne paraît nulle part d'une manière plus frappante que dans l'opinion qu'on s'est formée de la milice romaine; En effet , on ne se contente pas de lui donner les éloges qui lui sont dus , mais on veut encore nous faire oublier qu'elle n'atteignit à son dernier degré de perfection que du temps des Scipions ; et ce que les Romains n'appri-

(dd) Qu'importe?

rent qu'à force de fautes et de mauvais succès , on veut le faire passer pour une suite nécessaire de la sagesse de leur gouvernement. '

Je m'étonne que personne ne se soit encore avisé

> Comme l'objet de cet onvrage ne me permet pas d'entrer dans aacnn détail sur la milice romaine 9 je ne donnerai ici qu'un seul exemple des erreurs qu'on a commises à ce sujet.

Parce qu'on a vu que les Romains , vers le temps des guerres Puniques 9 se formaient en bataille , l'infanterie rangée en échiquier sur trois lignes , et la cavalerie sur les ailes, on a cru que telle avait été leur ordonnance dans tons les temps. Mais je suis en état de prouver que , pendant les quatre premiers siècles de la république , la cavalerie fut toujours placée en résenre. Parmi le nombre de faits qui déposent en faveur de cette opinion , je me contenterai de rapporter ceux-ci : Tite-Live 1 en parlant d'une grande bataille que Fabius livra aux Samnites 1 dit que ce consul ordonna à sa cavalerie de charger , mais qu'elle causa autant de désordre parmi les siens que parmi les ennemis : Equités ducibus tribunis ante signa evecti, haad multo plus hostibusquam suis. prœbuerunt tumultus. Or, ces caTaliers, ante signa evecti, qui mettaient le désordre dans leur infanterie comme dans celle des ennemis , que peuvent-ils être , sinon une troupe en résenre (ee) qui charge par les intervalles de cette infanterie ? J'omets nombre de descriptions de batailles , où l'on suppose que le consul ordonne à sa cavalerie de se couler derrière la ligne pour aller charger les flancs de l'ennemi; ce qu'elle n'aurait pas manqué de faire dès le commencement de l'action , si elle eût été plaèée sur les ailes , et ce qu'elle n'aurait jamais pu exécuter, si la

(ee) pourquoi /MU ayant~garde plutôt que réserve ?

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de comparer la quantité de batailles que Tite-Live a fait gagner aux Romains avec le petit nombre de véritables succès qu'ils ont eus pendant quatre cents ans. Je m'étonne encore qu'on ne forme pas quelque

cayalerie ennemie eût observé le même ordre ; mais je remarquerai qne la première, fois qne Tite-Live parle de cet ordre de bataille si souvent employé depuis , c'est à l'année 44^ de la fondation de Rome. Il dit, en parlant des Samnites : Itaque in aciem procedunt equiiibus in comua divisis. Le soin qu'apporte l'auteur à décrire cette disposition ne prouye-t-il pas assez qu'il en a trouvé peu d'exemples jusque-là? Voici un autre passage qui nous apprend que l'infanterie ne combattait pas en échiquier , et qui sert encore à prouver l'opinion où nous sommes que la cavalerie était placée en réserve. Le dictateur Marcus-Valerius , allant au secours d'un corps avancé , marcha dans l'ordre qui* suit : Prima incedebant signa legionum , ne quid occultum aut re^ pentinum hostis timereî, sed reliquerai intervalla inter ordî" nés peditum , qua satis laxo spiUio , equi permitd passent» On voit par là que , d'un c6té , la légion ne conservait pas toujours des intervalles , car alors l'historien se serait contenté de dire qu'on les avait augmentés; et, de l'autre, que la cavalerie n'était point placée sur les ailes , car si elle s'y fût trouvée dans cette occasion, un ordre si nouveau aurait donné à penser aux ennemis, et leur aurait annoncé une chaîne rapide [quid repeniinum). Ce qui m'étonne le plus, c'est qu'on n'ait pas été conduit à ces observations par la nécessité dont elles sont pour expliquer certains passages qui , sans cela , doivent paraître absurdes. On voit la cavalerie romaine tantôt prendre l'ennemi en flanc ou en queue, et décider ainsi la victoire; tantôt mettre pied à terre pour rétablir le combat. Or, il est ridicule de dire que les

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doute sur l'authenticité de l'histoire, lorsqu'on voit lliistorien assez exact pour ne jamais omettre le détail d'une seule action; lorsqu'on peut compai*er cette attention scrupuleuse avec celle qu'il emploie

Romains , ëf ant mauvais cavaliers i préféraient quelquefois de combattre à pied , puisqu'on voit souvent qu'ils décident le succès d'une bataille en chargeant à cheval Mais qu'arrivait-il ? C'est que lorsque les ennemis avaient trop bien appuyé leurs flancs pour craindre d'être tournés , et que , dans la première charge y leur infanterie avait fait plier celle des Romains, les consuls i voyant qu'ils n*avaient ni le temps ni la facilité de faire une diversion sur les ailes i ne manquaient pas d'ordonner aux cavaliers de mettre pied à terre ; et , faisant en même temps ouvrir les manipules , ils menaient cette réserve ante signa , c'est-à-dire au front de handlère.

Quant à la milice romaine en général , voici , après un mûr examen , le meilleur jugement que j'en puisse porter. Pendant près de cinq siècles , elle n'a eu qu'un avantage médiocre sur celle des peuples voisins , et l'infanterie n'a même jamais eu de supériorité marquée , presque toutes les batailles que les Romains ont gagnées l'ayant été par des charges de cavalerie. Je sais que cette vérité est peu connue; mais je prie les militaires de lire Tite-Live avec attention , et je suis sur qu'ils seront de mon avis. Us seront peut-être plus surpris encore s'ils ouvrent Valère Maxime, de Milit. inst,, d'y trouver que , jusqu'au temps de la guerre des Gmbres , arrivée vers le milieu du septième siècle de la république , on n'avait pas encore imaginé d'enseigner aux soldats l'art de l'escrime > si nécessaire dans un temps où les hommes se battant corps k corps , l'adresse des individus faisait la force des armées. Du reste , les Romains

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à rapporter toutes les harangues ; lorsqu'on remarque surtout une certaine uniformité dans les descriptions , qui avertit le lecteur instruit que la variété des ordres de bataille a eu pour limite la tactique de l'auteur , et non les possibles de la guerre. Quoi 1 après tant de batailles gagnées par la gauche, par la droite, par le centre, au bout de trois cent soixante années de guerre, Veîes n'est pas encore prise! Veïes soutient un siège de dix ans! (remarquez que ce rapport avec Troie est très suspect) et au bout de ce temps elle ne doit sa perte qu'au génie supérieur d'un seul homme! Et quel homme encore! le libérateur, le réformateur de sa patrie, l'immortel Furius Camillus ! Que dirai-je des Samnites qui soutiennent contre Rome une guerre de quarante ans ; des Gaulois qui en ont presque toujours triomphé, malgré les efforts des historiens pour déguiser les faits et même pour les altérer ? *

n'avaient nulle connaissance de la guerre de campagne , ni des stratagèmes d'aucune espèce : de fiiçon que lorsque Annibal employa la ruse , et que sa cavalerie Numide eut pris l'avantage sur celle des Romains , ce ne fut plus pour eux qu'une suite de défaites i toutes plus humiliantes les unes que les autres. Enfin , il ne parait pas que les auteurs romains qui ont écrit du temps que la république existait encore , et avant que la flatterie fût parvenue à son comble , aient jamais eu de prétentions aux louanges excessives qui furent prodiguées depuis à leur nation : témoin cet aveu de Salluste : Sciebam,... facundia Grœcos^ heUo Gallos , ante Romanos Juisse. Bellum Câtiu

* Il est manifeste que l'histoire de l'arrivée de Furius

Mais enfin , me dira-t-on , Rome est devenue la maîtresse du monde , et si vous attaquez ainsi son gouvernement et sa milice, que restera*t4I donc pour rendre compte de ses prodigieux succès ?

Je répondrai à cette objection : premièrement , que celui qui mesure im édifice ne prétend pas pour cela le renverser, et que si j'ai pensé que l'enthousiasme a trop donné à la politique des Romains, je n'en suis pas moins porté à révérer mille choses admirables dont ils nous ont laissé l'exemple. Secondement, je dirai que tandis que les érudits les plus profonds et les génies les plus brillans ont donné toute leur attention à chercher dans Rome même la source de sa grandeur, on a trop négligé l'examen des causes extérieures qui -pouvaient y contiîbuer ; comme si poul* juger de la force d'un levier il ne fallait, pas aller à l'extrémité et connaître la résistance. C'est une omission dont j'accuserai plus particulièrement le célèbre Machiavel ' et l'illustre Mon-

Camillus , lorsque les Romains étaient prêts de se rançonner, n*est qu'une fable inTentée par l'orgueil où par la flatterie. Le chevalier Folard Ta rëfhtëe avec succès dans ses Com^ mentaires sur Pofybe , quoiqu'il ait encore négligé le témoignage de Diodore de Sicile , qui est absolument contraire à ceux de Tite-Live et de Plutarque , et l'autorité de Tacite , qui met ces propres paroles dans la bouche de Claudius : Captià GalUsfuimus. Voyez Tacit. Annal, lib. xi.

' Machiavel , en composant ses admirables discours sur la première Décade de Tite-Live , ne parait point s'être attaché àdérelopper le système de l'agrandissement de la république

tesquieu, parce que Tun et l'autre n'auraient pas manqué de porter dans ces obsei*vations tout le feu de leur génie et toute la sagacité de leur esprit : mais puisqu'ils ont négligé cet objet , essayons d'y jeter quelques lumières, et premièrement considérons l'Italie en elle-même.

Rien ne pouvait être plua favorable h l'établisse-

romaine. Aussi M. le président de Montesquieu a-t-il regardé cette tÂcHe comme nouvelle. Mais son ouvrage répond-il au titre qu'il lui a donné? à peine emploie-t-il soixante pages in-ia aux réflexions qu'il se permet sur les cinq premiers siècles de la république ; et j'avoue que quelque génie qu'on aperçoive dans ses réflexions , elles paraissent si vagues , si détachées , qu'elles ressemblent à des notes marginales écrites sur .le même ouvrage dont Machiavel a fait le conmientaire. Pourquoi ne pas consulter les anciens eux-mêmes ? Qui voudra les lire avec attention et intention , y trouvera le gcnne de toutes les idées auxquelles une longue étude nous fait parvenir lentement et laborieusement. J'en citerai pour exemple un passage deFloms, où cet auteur y dans sa manière précise et rapide , me parait développer suffisamment et la marche et les causes des progrès de l'empire romain : Liber jam Aine populus romanus , prima adversus exteros arma pro lihertate conipuit; inox pro finibus ; deinde , pro sociis ; tum pro gloria et imperioy lacessentibus assidue usquequaque finitimis : quippe cuipatrii soli gleba nulla , sed statim hostile pomœrium , mediusque inter Latium et Tuscos ^ quasi in quodam bivio coilocatus, omnibus portis in hostem incurreret; donec quasi contagione quadamper singulos itum est, etproximis quibusque correp^ tes , (otam Italiam sub se redegerunt» Liv. i , ch. ix.

ment d'un état quelconque que la position où s'est trouvée Tltalie à la mort de Tarquin-ie-Superbe ; c'est-à-dire lorsque la république romaine a commencé de prendre une certaine consistance. En effet, les choses étaient arrangées de façon que les nations qui habitaient l'intérieur des terres étaient assez belliqueuses pour exercer le courage des Romains, mais trop barbai'es encore , trop incultes pour trouver le moyen de les soumetti*e ; tandis que les peuples qui vivaient sur les bords de la mer étaient à la fois riches et policés , mais trop amollis pour se rendre redoutables. Ainsi l'Italie se trouvait partagée entre des nations indigènes, encore barbares, et des colonies grecques chez lesquelles le commerce et l'industrie avaient déjà conduit le luxe et la corruption. Les Romains , vainqueurs de leurs voisins les plus proches , durent donc l'être en même temps de toute l'Italie. On se rappelle la faiblesse de Capoue , et la pusillanimité des Tarentins; mais on doit se rappeler aussi que si Pyn*hus, moins inconstant, moins vague dans ses projets, ou plutôt plus immédiatement intéressé à la liberté de l'Italie, avait poussé vigoureusement la guerre {Jf) , Fabricius eût peutêtre été le dernier héros dont Rome aurait pu se vanter. Une fois maîtresse de l'Italie , que manquait-il à Rome pour le devenir du monde entier , que d'en concevoir la possibilité? Carthage l'en fit apercevoir,

{ff) Que pouvaii'U faire de mieux que de gcipier des batailles?

i/i4 DE LA FÉLICITÉ .

et ne parut se mesurer avec elle que pour lui faire connaître ses forces. En effet, quelle puissance les Romains avaient -ils à redouter? Était-ce la Sicile partagée entre plusieurs petites républiques (a^) et plusieurs petits tyrans ? Était-ce les Illyriens , nation méprisable qui vivait de piraterie ? TÉpire occupée à se défendre de la Macédoine, ou la Macédoine elle-même engagée dans toutes les querelles des Grecs, et devenue à son tour le théâtre des révolutions ? Toutes les forces de l'Europe avaient passé en Asie, et la puissance s'y était fixée de nouveau, comme dans son séjour natal.

Il ne restait donc en Occident que la seule Carthage : mais qu'était en elle-même cette puissance de Carthage ? Ce qu'est de nos jours celle des Anglais (AA) dans l'Amérique et dans l'Inde; c'est-à-dire celle qui , ayant été établie par un commerce ambitieux et conquérant , s'est d'abord étendue le long des côtes, et de là s'est fait ressentir dans l'intérieur des terres; à cette différence cependant, que la puissance des Anglais a du moins un centre respectable, un.noyau où ses forces se trouvent concentrées; au lieu que Carthage, semblable à ces polypes dont la vague existence perd en énergie ce qu'elle acquiert en surface, paraissait plus jalouse de s'étendre, qu'occup4e à se fortifier. Les rois numides , tels que Syphax et Masinissa ; les peuples de TEspagne , tels que les Celtibériens et les Lusitaniens; les habitans de la

[S^g) Et les Gaulois cisalpins, (hh) Ah !

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Sardaigne et dé la Corse étaient pour elle ce que sont de nos jours les Marattes , les Indiens pour les établissemens anglais, et surtout ce qu'auraient été les Mexicains pour les Espagnols, si ceux-ci, contens de trafiquer avec eux, ne s'étaient point cruellement attachés à les détruire. Or , cette puissance établie ainsi par le commerce est plus propre à l'attaque <|ua la défense. Quelques ports de mer , quelques factoreries qu'on a fortifiées , et surtout la supério-* rite que donnent l'audace et l'industrie sur l'ignorance d'un peuple lâche et stupide , sont les seuls moyens qu'elle puisse employer pour retenir dans le devoir tant de nations tributaires ou alliées. Au moment où l'on arme, où l'on déclare la guerre, il est . aisé d'en obtenir des secours et de les traîner à sa suite; mais lorsque les ennemis revenus de leur premier effroi ont songé à former des diversions, alors tout l'avantage commence à passer de leur coté. Us n'ont qu'un projet d'attaque, mais elle doit en former nulle de défense. Les regards qu'elle porte sur letendue de ses domaines, loin de lui inspirer de la confiance, ne servent qu'à multiplier ses craintes; et comme un seul sacrifice semble donner le signal d'une mauvaise fortune, l'envie de tout conserver engage à partager ses forces. Ces précautions timides i*epandent une espèce de langueur sur tous les moyens de la guerre. Bientôt toutes ces nations alliées, qui paraissaient attester son pouvoir, deviennent suspectes à leur tour. Au lieu de les envoyer contre

TOXK I. xo

j/,6 DE LA FÉLICITÉ

Tennemi, il faut veiller sur elles-mêmes ; et c'est ainsi qu'une république qui paraissait souveraine de l'Afrique, de l'Espagne et de la Sardaigne, finit (») par avoir pour ennemis les Espagnols , les Africains et les Sardes.

D'après ce tableau , il est aisé de juger si les Romains qui ne s'étaient agrandis qu'en repoussant lem^s voisins , et qui s'étaient même plutôt arrondis qu'agrandis , devaient avoir l'avantage sur les Carthaginois. Placés au centre de l'Italie dont ils s'étaient rendus maîtres, leur flotte pouvait aisément dominer sur les deux mers , et leurs armées se porter rapidement partout où l'ennemi oserait paraître \ D'ailleurs dans la première guerre Punique , les Romains ne furent qu'auxiliaires : Syracuse en fut l'objet ; et puisque cette puissance , sous Gelon , sous Denys , sous Agathocle, avait bien pu résister souvent à Cartilage, et même la mettre à deux doigts de sa perte, il n'est pas étonnant qu'avec un tel allié Rome ait obtenu quelques succès. Sans doute que si Hiéron eût vécu plus long-temps, il aurait su balancer le pouvoir de ces deux redoutables ennemies, et qu'il se serait appliqué à délivrer la Sicile de toute

(«) Ce n'est pas par là qu'elle Jlnit,

' Strabon pensait que la situation de Rome avait beaucoup contribue à l'agrandissement de la république : c'est le jugement d'un géographe. Montesquieu en trouve toutes les causes dans la nature du gouTememcnt : c'est le jugement d'un jurisconsulte. Voyez Strab. liv. vi.

armée étrangère. Encore aurait-il eu de la peine à y parvenir , parce que cette île renfermait nombre de petits états difierens , tous divisés d'intérêts , tous jaloux les uns des autres. Mais le règne d'Hiéronyme donna occasion aux Romains de la protéger; et rien n'est plus dangereux que de se laisser protéger par une puissance a9ibitieuse ; car le prétexte spécieux dont elle se couvre, prévient ce premier effort dont toute nation jalouse de sa liberté est toujours sus-, ceptible.

Alais tandis que les Romains, semblables à un athlète qui a remporté la victoire sans être fatigué du combat, se plaisaient à jouir de leurs propres forces, Tempire de Cartilage est ébranlé jusque dans ses fondemens. La guerre des mercenaires , plus terrible cent fois que celle des Romains, fait couler des ruisseaux de sang , et jette la confusion dans le gouvernement. C'est alors que Rome, contre la foi des traités , contre cette décence même , qu'on sait au moins conserver de nos jours au milieu de l'usurpation , s'empare de la Sardaigne , et par là se rend la maîtresse de la Méditerranée.

La seconde guerre Punique ne tarda pas à se rallumer. C'est ici que les Romains vont enfin se faire connaître. Quelques droits qu'ils aient prétendu ac- <iuérir sur notre admiration , ils vont les perdre en peu d'années. Un seul homme a fait tomber le masque : ce n'est pas même Cartilage, c'est Annibal seul ^ui se mesure avec cette puissante république. Quelle

i43 DE LA FÉLICITÉ

suite étonnante de défaites ! Quels exemples multipliés de faiblesse dans les conseils, de lâcheté dans les combats!

Cependant Rome n'a pas succombé.... Cela est vrai; mais s'ensuit -il que les Romains aient donné les exemples d'une fermeté, d'une constance admirables; que Fabius soit un des plus grands généraux de l'antiquité, et que Rome ait prévalu enfin par le nerf de sa constitution , par son seul ascendant sur Carthage? Cette question a souvent été décidée pour l'affirmative, et nous ne pourrions la traiter ici sans tomber dans beaucoup de lieux communs dont le lecteur a dû être fatigué plusieurs fois. Nous aimons donc mieux hasarder quelques réflexions sur le projet d'Annibal , et nous avouons qu'il nous paraît le plus extravagant, le plus téméraire qui soit tombé dans l'esprit humain. Ce n'est certainement pas que nous prétendions blâmer les diversions hardies; mais quel est l'objet d'une diversion? C'est de frapper un coup terrible et inopiné. C'est ainsi qu'Agathocle, laissant Syracuse assiégée, se présenta tout de suite devant les murs de Carthage. Mais la rapidité nécessaire à ces opérations demande qu'elles se fassent par mer; que les premiers succès soient faciles; que la terreur imprimée aux ennemis soit soudaine et imprévue.

Sur ces principes jugeons de la conduite d'Annibal. Est-il d'expédition plus longue, plus laborieuse, plus rebutante que de traverser les Pyrénées et les

Alpes, et de donner aux soldats les fatigues, les maladies, la misère, pour le prélude d'une guen*e sanglante ? A quoi ont tenu ses premiers succès ? A la trahison de quelques paysans, à la foiblesse des montagnards, et plus encore à l'impéritie des généraux romains , qui ne défendirent ni le passage du Rhône , ni les défilés des Alpes. Je passe sous silence les victoires inattendues du Tésin et de Trébie ; mais que dira-t-on de la marche d'Annibal dans les marais de Clusium , de l'imbécillité les généraux romains qui donnent ensuite à son armée le temps de se rétablir, et qui la combattent à Trasimène au moment où ils devaient se contenter de la tenir en échee, et de la laisser dans l'embarras de prendre des quartiers d*hiver? Quoi! si Frédéric-le-Grand a été accusé de témérité une fois dans sa vie , parce que le siège d'Olmultz (àA) a traîné en longueur , pave que les efforts des Autrichiens pour se mettre en campagne ont été presque incroyables; Annibal pourra-t-il se justifier d'une entreprise dans laquelle un seul échec devait causer sa ruine , tandis que la victoire même ne pou* ^ait lui donner des succès?

Peut-être m'objectera-t-on que si la fortune a servi ce fameux Carthaginois dans le commencement de son expédition, elle signala bientôt son inconstance lorsque le sénat de Carthage refusa d'envoyer en Italie les secours nécessaires pour continuer la guerre; mais je. répondrai, i*^. qu'avant d'être k (kA) C'est à la boiaUie de KoUn , etiiTavoua. (En X757O

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portée de recevoir des secours d'Afrique, Annibal avait surmonté les plus grandes difficultés de son entreprise, et que par conséquent il s'était déjà soumis à tous ces événemens, dont un seul aurait suffi pour le perdre , s'il eût été défavorable, a**. Que tout son crédit à Carthag^ n'était fondé que sur une faction , et qu'il devait savoir que lorsqu'une république est partagée en deux factions , celle qui a des avantages au dehors est exposée à perdre son crédit au dedans, parce que les grands succès font naître l'envie, et éloignent en même temps la crainte, qui peut seule maintenir l'ordre dans un état divisé. Rien n'était donc plus facile à prévoir que la chute de la faction Barcine, et rien n'était plus téméraire que d'attendre des secours d'un sénat jaloux qui n'avait pas même approuvé cette diversion. Ainsi il ne faut plus s'étonner qu'Annibal ait été chassé d'Italie, mais qu'il ne l'ait pas été plus tôt; il ne faut pas admirer les Romains qui combattaient dans leur propre pays, et qui pouvaient toujours opposer quatre armées à une seule; mais Annibal, qui, dénué de tout secours et affaibli par ses propres victoires , se trouvait réduit à faire une défensive dans le sein même du pays ennemi : il faut louer surtout cette supériorité de génie qui , dans les désastres comme dans les succès , sut lui asservir un ramas de nations barbares, et lui fit maîtriser leurs âmes au point d'y substituer, quand il le fallut, la constance àTaudace, et le dévouement à la présomption.

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Parmi tant d'événemens célèbres arrivés pendant la seconde guerre Punique , je ne dois pas en oublier un qui me paraît encore plus étonnant que l'entreprise d'Annibal , puisque c'est une espèce de récidive de la faute commise par ce grand général : je veux pai'ler du secours amené par Asdrubal et défait par les consuls Livius et Néron. Il m'est impossible de ne pas réclamer contre la prévention , qui n'a eu garde de laisser échapper cette occasion de prodiguer des louanges aux Romains ; comme si ce n'était pas le comble de la folie, que d'imaginer de partir d'Espagne, de traverser lés Alpes et l'Apennin , pour marcher au secours d'une armée bloquée, pour ainsi dire, dans le Brutium (U)^ et se soutenant à peine dans cette extrémité de l'Italie ; et comme si la marche dérobée de Néron n'était pas, en pareil cas , la manœuvre la plus indiquée et même l'A B C de l'art militaire. Annibal avait -il bien pu se flatter qu'il traverserait paisiblement l'Appulie , la Daunie , le Samnium et le Picenum , pour se joindre dans l'Ombrie avec Asdrubal ? Deux armées qui viennent ainsi par deux côtés opposés ne sont -elles pas toujours exposées à être battues en détail ? Sans doute que celui que nous avons vu, presque dans le même temps, victorieux en Saxe, en Silésie et en Poméranie; celui qui, se trouvant comme renfermé entre trois armées formidables, et prêt à en voir une qua-

{il) Contradiction,

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trième fondre sur lui , sut , à force («m») d'adresse et de victoires, dissiper en quinze jours tous ces orages réunis; sans doute, dis -je, que ce grand homme , qui n^a contre sa gloire que d'appartenir à nos temps modernes, se serait trouvé bien à son aise , s'il eût été dictateur de Rome lors de l'entrée d'Annibal en Italie. Il eût ri de la témérité de ces bar-

bares; et ce que Livius ne fit que par ignorance, il l'eût fait par politique , c'est-à-dire qu'au lieu d'arrêter Asdrubal au débouché de l'Apennin , comme cela eût été facile à quiconque aurait su la guerre défensive , il l'eût laissé s'avancer dans la plaine pour avoir l'occasion de le détruire dans un seul combat.

Tant de fautes de la part des Carthaginois , tant de désastres qui en furent les conséquences , durent bien accélérer les progrès des Romains en Espagne et en Sicile. Aussi Scipion ne leur proposa-t-il sa fameuse diversion que comme une enti^eprise dont le succès était infaillible, et son départ même eut-il plutôt l'air d'un triomphe que d'une expédition périlleuse. Annibal vola au secours de Carthage ; mais quel spectateur éclairé put alors douter de l'événement? Comment imaginer qu'une armée harassée par une guerre longue et désastreuse ne serait pas épouvantée du contraste accablant qu'elle trouva dans les plaines de Zama ? Qu'était-ce encore que cette armée ? La phalange carthaginoise n'en formait

[mni) Ajorce de notre maladresse»

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pas le tiers. Le reste était des auxiliaires malintendonnés, ou des mercenaires dégoûtés, qui n'avaient plus devant les yeux que le péril à la place du butin. On a blâmé Annibal d'avoir placé ses mercenaires en première ligne ; il fallait le plaindre d'être dans te cas de se défier d'eux au point de n'en espérer aucun effort , à moins qu'ils ne fussent soutenus y ou pour mieux dire gardés par les nationaux.

(m) Mais quelque désavantage qu'ait eu Annibal , rien ne peut cependant atténuer la gloire de Scipion. Ce héros dans ses premiers travaux brille d'un éclat qui lui est propre. Quelque chose de divin domine dans son caractère et se fait remarquer jusque dans

sa fortune Heureuse Rome ! patrie des Scipion

et des Emile , pourquoi t'avilir par des louanges frivoles et pédantesques ? Pourquoi prétendre t'honorer par des jugemens si différens de ceux que tu portes sur toi-même? Pour moi, si je veux t'offrir l'hommage de mon admiration , je me transporte en idée dans tes places publiques , lorsque Marcellus étale à tes yeux les merveilles de la Sicile , ou plutôt lorsque Emile conduit à son char des rois précédés de leurs richesses immenses. Alors je te donne avec transport les titres que tu t'es arrogés toi-même. Je loue ta fortune , ta fortune dont tu fus jadis si orgueilleuse, et à qui tu te fis gloire d'attribuer ta puissance, plutôt qu'à ton enfance barbare, à tes

(lui) Quel rapport de tout cela à ia félicité publique ?

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lois incertaines , à ton gouvemernement orageux , à tes vertus mêmes, qui ne furent jamais plus célébrées que dans ces temps malheureux où tu n'eus que des précepteurs à la place de tes héros. '

Carthage vaincue, Rome se trouva maîtresse du monde entier : car qui pouvait désormais lui résister? Philippe , Antiochus et Persée , entourés de voisins jaloux et de rois leurs ennemis, devaient -ils se flatter de faire plus que Carthage ? C'est ici surtout que la fortune romaine se manifeste. Rome triomphante , ou pour mieux dire Rome devenue riche , aurait pu s'amollir; les richesses auraient dû amener le luxe , et le luxe la jalousie entre les citoyens , laquelle à son tour aurait conduit sur ses pas les

' « Proinde ab boc orsurus aliquis initio.... ipsos la testi- « moniiim Tocaverit Romanos ut qui plus fortunse quam vir- « tuti retulerint. » Plut, de Fort, Rom.

Il faut lire ce petit traité de Plutarque. On verra que , si l'on néglige quelques idées superstitieuses, les jugemens qu'il porte sur les affaires des Romains paraissent les mêmes que ceux que nous osons basarder ici. Or, comme on ne peut soupçonner Plutarque d'injustice à l'égard des Romains , auxquels il a presque toujours prodigué la flatterie , il y a lieu de croire que cette opinion n'avait rien de cbo> quant pour eux. On sait encore que les empereurs avaient coutume de placer dans leur propre cbambrc une statue d'or qui représentait la Fortune. Lorsque Marc-Aurèle se vit près de mourir, il ordonna qu'on la portât cbez son successeur ; ce qui fut regardé comme un signe qu'il renonçait à Tcrapire.

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troubles et la discorde civile : il ne fallait pour cela que quelques années de repos ; mais la mauvaise politique de Philippe et la présomption d'Antiôchus la sauvent de ce danger. Au lieu de temporiser , au lieu de se contenter d'opposer une digue au torrent, ces deux princes osent combattre une nation aguerrie par de longs travaux et encouragée par les plus brillans succès. C'est une démence si marquée qu'on est presque dégoûté d'en chercher les motifs ; mais comme il ne sufHt pas à la véritable philosophie de savoir que les hommes se trompent, et qu'il lui faut

encore chercher comment ils se sont trompés , nous allons hasarder quelques réflexions sur les causes de ces événemens singuliers.

Quelques avantages que Rome eût remportés jusque-là , on ne peut se dissimuler qu'elle n'avait pas encore acquis une grande considération parmi les Grecs. Ils traitaient tous ces exploits de guerre entre barbares, et l'on se rappelait plutôt l'expédition de Pyrrhus que la bataille de Zama. On voit même qu'au commencement de la guerre de Macédoine les Romains n'avaient encore pour alliés que les Étoliens, peuple haï et décrédité dans toute la Grèce, qui s'attribua cependant tout le succès de la bataille de Cyno-Céphale , et se vanta d'avoir seul triomphé de Philippe. L'orgueil, la vaine présomption , étaient les vices ordinaires aux Grecs de ce temps-là. Il n'y ^ pas lieu de douter qu'ils ne commencèrent à craindre la puissance des Romains qu'au moment oîi ils

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en sentirent tes funestes effets. Pour Attale et Eumène son fils, qui servirent les Romains dans les guerres de Macédoine et de Syrie, on peut les regarder cpmme des rois de fortune. Chancelans, mal établis , et surtout très jaloux des grandes monarchies voisines, ils ne virent aucun danger à seconder une république dont ils croyaient avoir bien moins à craindre qu'à espérer. («»)

Au milieu de ces monarchies naissantes ou expirantes , au milieu des convulsions dont ces nouveaux empires , restes de la puissance d^ Alexandre , étaient sans cesse agités , les républiques grecques trop faibles, trop désunies pour exister par elles-mêmes, ne laissaient pas d'ajouter des forces considérables au parti qu elles embrassaient. C'étaient des poids qui servaient à compenser les balances , et qui passaient perpétuellement d'un bassin dans l'autre. Cependant toujours bercées par le souvenir de la liberté et de Tindépendance , elles tendaient les bras au premier qui leur en présentait l'imagé. Or , les Romains ayant fait publier par Quintus-Flamininus qu'ils voulaient que la Grèce redevînt libre, et que toutes les villes fussent délivrées des garnisons étrangères , les Grecs furent assez dupes pour imaginer que la face de la ten-e allait être encore changée , et que Rome conspirerait avec eux pour abolir partout le pouvoir absolu. En effet, c'est une chose digne d'être observée

(oo) Cela même fait Véloge de la politique romaine.

quWant les conquêtes d'Alexandre, le despotisme n'était connu en Europe que par le voisinage des Perses. Il sortit alors tout à coup du sein de l'armée grecque ; mais comme il n'avait pour lui ni l'antiquité des empires, ni l'ancienneté des familles royales, ordinaire soutien de l'autorité , son règne fut toujours précaire , et il n'avait encore acquis aucune consis** tance. Les peuples retournèrent donc à la liberté comme à leur état naturel ; mais c'était un piège terrible (/?>) que Rome avait tendu à la partie la plus éclairée du monde ; et ce bienfait apparent n''eut d'autre effet que de rompre toute fédération , tout lien, tout système politique parmi ces peuples malheureux, qui n'eurent plus, à la place du sentiment délicieux de la liberté , que la conviction de leur propre faiblesse.

Sans doute il eût été plus sage aux Grecs de se réunir entre eux et même avec Philippe pour empêcher les Romains de s'agrandir de leur côté ; mais dans les petites républiques où l'esprit de parti tient toujours la place de l'esprit de patriotisme , on aime mieux périr avec ses ennemis que de leur céder le moindre avantage. Il n'était point de tyran qu'une faction n'eût préféré à un magistrat d'une faction opposée, et la ligue des Achéens qui n'avait pas craint d'appeler Philippe à son secours, lorsqu'il s'agissait de combattre les Étoliens, abandonna

{pp) Autre éloge de Rome.

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Persée, lorsqu'il fallut résister aux Romains. Pour Antiochus, sa présomption , son orgueil asiatique, réloignement dans lequel il voyait encore les forces des Romains , et plus que tout cela les mécontentemens qu'il donnait aux Rhodiens , furent la cause de sa ruine. Je ne parlerai pas de Persée , parce que ce prince parvint au trône dans des circonstances si malheureuses , qu il n'avait plus à choisir qu'entre la guerre et l'esclavage. Ainsi , quelque mauvais que fussent les succès qu'il dût attendre de ses efforts , ils étaient devenus nécessaiixs.

Telles sont les fautes de politique qui frayèrent le chemin par où les Romains devaient passer pour arriver à la monarchie universelle. Nous avons vu ce peuple donner des lois à l'Europe , à l'Asie et à l'Afrique : mais, semblables à ces émissaires qu'on envoie avant la guerre pour sonder les intentions des princes , examiner leurs forces et apprécier les secours qu'on peut en espérer , nous avons parcouru le monde entier pour nous former une idée plus juste des entreprises des Romains et des causes de leurs succès; tout au contraire de ceux qui, bornant leurs recherches à l'étude des lois romaines, peuvent être comparés à ces citadins paresseux à qui Paul- Emile reprochait de discuter vainement les affaires dans la place publique , tandis qu'au moment où le consul partait pour quelque importante expédition , ils se contentaient de l'accompagner jusqu'aux portes delà ville, en lui souhaitant d'heureux'

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succès \ Le fruit de nos réflexions a été de nous convaincre que les principes de la puissance romaine ont existé plutôt au dehors qu'au dedans de cette célèbre république. Examinons maintenant les effets de son gouvernement , relativement à ellemême, et l'influence qu'il a eue sur le sort des autres peuples.

* Tojez le discours que Plntarque place dans la bouche de Ptnl-Émile y lorsque ce général part pour la Macédoine. Ce passage est curieux , et capable de diminuer ropinion que nous avons des Romains de ce temps-là.

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