CHAPITRE III
De rétabliMement du cbristianimie.
Nous ne saurions trop répéter ce que nous avons dît plus haut, c'est que nous nous sommes fait une loi de n'examiner dans les progrès du christianisme que les moyens humains ou naturels ; moyens dont les théologiens même ne peuvent nier l'importance; en effet, si la Providence avait voulu établir son culte sur les miracles ' , il lui aurait suffi d'opérer à Rome une petite partie de ceux dont les Juifs furent seuls témoins («) ; ou même de donner à ceuxlà une telle authenticité , qu'il eût été impossible de
* Origène, dans sa défense contre Célse, accorde à la philosophie païenne que plusieurs miracles ont pu être opé* rés par magie ; et la seule règle qu'il donne pour distinguer ceux qui viennent du cid , c'est la morale , la doctrine et les mœurs de ceux qui les opèrent. Personne n'ignore les prodiges enfantés par les magiciens de Pharaon ; et l'on sait aussi que lorsque les païens voulurent opposer les miracles d'Apollonius de Tjane à ceux de Jésus-Christ , les chrétiens , pour répondre à cette objection , se contentèrent de faire la critique de la vie et du caractère de ce philosophe , parce qu'il importait peu, selon eux, quels miracles il pouvait opérer, s'il était certain que sa doctrine et sa conduite ne méritaient ni respect ni confiance.
(a) Cela est adroite
les révoquer en doute , ou de les passer sous silence , comme Font fait les deux plus savans hommes de la Judée '.Mais nous voyons , au contraire , que les premiers progrès du christianisme furent lents et laborieux, surtout lorsque nous l'envisageons sous les rapports politiques et par son influence sur l'état social, comme c^est particulièrement notre objet.
Ici nous avons encore à nous défendre de la paresse de l'esprit humain, de cet esprit curieux et inappliqué , qui craint plutôt le doute qu'il n'aime l'instruction , et qui se contente le plus souvent de quelques points principaux sur lesquels il puisse appuyer son opinion vacillante. Nous ressemblons à des voyageurs, qui, du haut d'une montagne , jetant les yeux sur une vaste plaine, remarquent quelques tours , quelques clochers , et s*en retournent croyant avoir connu le pays. Nous savons que Jésus-Christ a donné son nom à la religion que professent aujourd'hui tous ceux qu'on nomme chrétiens, et nous croyons qu'^aussitôt après Jésus-Christ , il y eut une religion chrétiennes En même temps l'extrême aversion qui règne entre les chrétiens de nos jpurs et les Juifs , nous fait supposer que dès le conunencement il y eut une scission très marquée, une guerre très déclarée entre les deux religions C^). Toutes ces opinions ne s'accordent pas avec les faits. Plusieurs monumens historiques font foi que les Romains çon-
^ Josèplie et Philou* (b) Bicru
PUBLIQUE. CH. III. a^cj
fondh^nt long-temps les Juifs avec les chrétiens («). Je n'en citerai pour exemple que le passage de Suétone , où cet auteur , racontant les choses louables que Glaudius avait faites au commencement de son règne , dit qu'il chassa de Rome les Juifs qui se révoltaient continuellement, a;2f>R^j'/7ar Christ \ Or, Suétone écrivait sous Trajan , c'est-à-dire plus de cent ans après Jésus-Christ. Il est vrai que Tacite , qui vivait dans le même temps, se sert du mot de chrétiens , lorsqu'il nous apprend que Néron {d) voulut faire tomber sur eux le soupçon généralement répandu qu'il avait lui-^même mis le feu à la ville de Rome ; mais il n'en parle que comme d'une société de sectaires sortie de la Judée : repressaque in prœsens exitiabilis superstitio rursus erumpebat ^ non modo per Judœam , priginem ejus mcdiy etc. Les chrétiens eux-mêmes ne se donnèrent pas d'abord ce nom respectable * \ ils s'intitulaient les uns Jes*
(c) Ouif mais les Juifs distinguaient très bien les partisans de Jesu, et les détestaient.
* Judœcfs assidue rebellantes incitante Chresto ab urbe expuUt. Dion parle d'un Aéilius Glabrio , qui , sous le règne de Domitien , lut accusé d'athéisme pour s'être fait juif. Bingbam prétend que c'est chrétien qu'il faut entendre. Voyez jintiquities ofthe church , liy. i, chap. 1 1.
(d) Ce fut le peuple y et non pas Néron , qui accusa les chrétiens €le V incendie de Rome > comme les protestans accusèrent les papistes de celui de Londres.
* Suivant les Actes des titres, Xe^/idèles, c'êst-à-dire les
25o DE LA FÉLICITÉ
séenSy de Jesséy père de David j ou plutôt de Jésus leur maître; les autres Thérapeutes; les autres, Fidèles j Croyons j Élus *, Contemplatif s y etc.; quelques-uns, Pisciculi ^ petits poissons ^ soit parce qu'ils étaient engendrés ou régénérés par les eaux du baptême, soit à cause des lettres initiales de ces mots, U9iç Xp/0-7or Bti Tlis Xtilnp* Jesus^Christus , Deijilius i ServcUory qui forment en grec le mot IKerS) qui veut dire poisson* Quelques-uns même consentaient à passer pour une secte de philosophes , comme on peut le vair par ces paroles de Mèliton , dans son traité dePascha : Hœc enim philosopkiœ secta quam profkemur apud Barbares viguit *. D'ailleurs comme ils n'avaient point de temple , ni de culte public , il était naturel qu'on les regardât plutôt comme de simples sectaires que comme les apôtres d'une nouvelle religion. M. Grevier remarque avec raison ^ qu'avant la persécution de Maximien, c'est-à-dire environ deux cent quarante ans après Jésus-Christ , l'histoire ne fait aucune mention
Bouveanx convertis', prirent \e n<Mn de chrétiens à Antioche dès le temps des apôtres. Mais il paraît qiie cette appellation n'a passé en usage que long-temps après.
' iri«^d}, înX%^tt)y ypdf^iMf. Voyez Bingham^ Antiqidties of the chureh,
* Cette secte de philosophie que nous suivons a commencé àVaccréditer chez les Barbares. Voyez Ensèbe, Hist. eccl. Liv. IV.
^ Mist, des £mp, tome v, page m.
PUBLIQUE. CH. III. aSi
que les chrétiens eussent des églises. Amobe, auteur du troisième siècle , dit positiv^nent : « Nous n'éle* avons point d'autels , nous n'ofirmis point d'en* « cens ' ; )i> et un peu plus bas , « Ceux-là ne croient « point aux dieux qui croient qu'ils habitent dans a les temples, qu'on doit leur offrir dç l'encens, et « honorer leurs images. » J'ajouterai que si un empereur aussi instruit , aussi occupé de ses devoirs que l'était Trajan , n'avait aucune connaissance détaillée des opinions chrétiennes , et si les historiens n'en font presque aucune mention jusqu'au règne de Constantin, il en faut conclure, ou qu'elles ont été très peu répandues dans leur principe , ou qu'on ne leur donna point alors l'importance qu'elles méritaient, (e)
D'un autre côté , si nous examinons avec attention les ouvrages des pères de l'Église , ou des auteurs consacrés par elle , tels qu'Origène, Eusèbe, Amobe, TertuUien, Minucius Félix, etc. nous verrons que la séparation des chrétiens et des Juifs ne s'est pas faite aussi promptement que quelques personnes se le sont figuré. Il paraît , à la vérité , par les Actes des Apôtres , que la prédication de saint Paul et la conversion des Gentils donna naissance à un christianisme plus pur et plus dégagé des observations
' « Non aUaria ^bncamuft y non cassorum sangninem ani- « mantinm damas, non thura , etc. » Lib. vi , advenus Genier
(e) Il eût été djfficUe de connaùre la religion chrétienne; elle n'était pas faite.
judaïques ; mais saint PieiTe y resta long-temps attaché, et l'Église de J'érusalem les conserva avec tant d'obstination, qu'Eusèbe dit positivement qu'il y eut dans cette ville une succession de quinze évêques circoncis ' {/). L'Église ou la congrégation * de Jérusalem n'avait donc pas renoncé à la loi de Moïse ^ quoiqu'elle eût admis la prédication de Jésus-Christ: il y a même toute apparence que les Juifs étant établis depuis long-temps à Rome conservèrent beaucoup d'influence sur le christianisme naissant. C'est ce qu'on peut voir par la lettre attribuée à sdint Clément , pape , que quelques auteurs supposent écrite avant la prise de Jérusalem. Cette lettre ne traite en aucune manière des, dogmes enseignée par Jésus- Christ, excepté celui de la résurrection qui était connu antérieurement chez lès Juifs (g) : encore l'appuie-t- elle de l'exemple du phénix, qui semblé appartenir de plus près à la fable, qu'à l'Évangile (A). L'objet principal de saint Clément est la discipline
* Voyez HÙL eccL Liv. rr, chap. v.
(/) Ces éi^éques. étaient comme l'évéque d'Utrecht ^ comme les évéques latins en Turquie, obscurs ^ cachés , pauvres sectaires,
* Église vient du mot grec '£»KA9fiW>^ qui veut dire assem^ blée y congrégation,
(g) Très vrai. Les Pharisiens en disputaient contre les Sadducéens,
iji) Clément dà qu'il doutait beaucoup de l'immortalité de l'âme*
P0BLIQUE. CH. III. a55
ecctésiastiqoé , laquelle avait été troublée à Corinthe par une sédition parmi les fidèles : il y enseigne avec beaucoup de force et beaucoup d'étendue la subori£nation hiérarchique; mais il se fonde toujours sur celle qui est établie à Jérusalem : Le grand-prétre , dit-il , les sacrificateurs , les lévites ont leurs Jonc Uoas; le laïque est obligé de suivre les préceptes qui ki conviennent, etc. On n'offre pas partout le sacrifice perpétuel , ni celui pour les vœux et les péchés, mais à Jérusalem seulement. ' (0
Ces passages prouvent manifestement l'union des premiers chrétiens d'Italie avec la métropole du judaïsme et le temple de Jérusalem ( }. Plus d'un siècle
' On tronre anssî dans cette lettre les Danaïdes et Dirc^ vMtt comme des victimes des soupçons et de la jalousie, n til TTei qu'il est difficile d'entendre ce passage , et qae tt n'est pas sans raison que Jnnius l'a soupçonné d'interpotuion. Selon lui, ce passage a été transporté des Stromatet de uint Clément d'Alexandrie. Quoi qu'il en soit, il faut l^njours qn'un des dens saint dément ait donné aux fables In plas absurdes la même foi qu'aux dogmes de la religion 'tiréiKime, erreur qui doit paraître assez surprenante, de lulipe part qu'elle vienne. Voj'ez Patres apott. édit. de Ucltrc, Tom. t. pag. iSi.
l'ïicmple du phénix allégé en faveur de la résurrection , K iTonve aussi dans les Constitutions apostoliques. Lit. v, dup. vit.
[<) C*la rstfort i mais cela prouve leaUment que le ju- *àime tabsistait.
(^) Simon avait autant de diseipUs que les apôtres.
a54 DE LA FÉLICITÉ
après, saint Justin déclare qu'on peut être sauvé en observant le sabbath ; mais il ajoute que la destruction du temple de Jérusalem ai rendu, les sacrifices impossibles '.Origène 9 dans sa défense contre Celse', repousse avec force le reproche de désertion qu'on Élisait à ceux qui avaient abandonné la loi de Moïse ; il répond que ceux qui ont embrassé la foi de Jésus- Christ n'ont jamais quitté l'ancienne loi ; qu'ils s'appelaient seulement ÉbioniteSy c'est- à -dire gueux ^ mendians ' ; que saint Pierre fut toujours attaché à
' Foy^ez son dialogue avec Trypbon.
* Voyez lÂh, ii , ad^ersus Celsum,
' L'esprit de charité et d'aumône qui s'est manifesté dès le commencement du christianisme y n'a pas peu contribué à ses progrès» Sous un gouvemement despotique de fait , comme celui des empereurs , il devait y avoir beaucoup de pauvres et de mendians ; sous un gouvemement qui conservait encore des traces d'aristocratie , les étrangers et les hommes nouveaux ne pouvaient mander d'éprouver beaucoup d'humiliations. Les premiers trouvaient des secours dans le partage des offrandes ; les autres de la consolation dans les idées d'égalité et de fraternité qui régnaient parmi les chrétiens, {l)
Il parait que les païens étaient peu touchés de cette charité chrétienne qui admettait tous les états , tous les ^is^f et surtout les deux sexes indifiTéremment ; on voit, au contraire y qu'ils s'en prévalaient pour reprocher aux chrétiens de ne répandre leurs dogmes que parmi des en&ns et des femmelettes, mulierculas, ou parmi les artisans les plus vils,
(/) // en était de même chez les caraites , esséniens , thérapeuiês, Toui les Genevois s'assistent; le tiers de la ville vit de charités.
PUBLIQUE. CH. m. a55
Tancienne loi ; qu'il refusa même de communiquer avec les Gentils , de crainte d*alarmer les Jui& ; que saint Paul dit lui-^nême qu'il s'est fait Juif pour le bien des Juî£i : enfin il parait que ce. savant homme pen* sait que la loi devait subsister jusqu'à ce que les yeux des hommes fussent assez dessillés pour entendre le sens mystique de l'Écriture , et reconnaître les figures cachées sous les expressions vulgaires. C'est dans cet esprit qu'il cite un passage de l'Évangile où Jésus-
tels qne des savetiers, des teinturiers, etc. Voyez dans Origéne, Liy. m, avec qaelle confiance il réfute cette objection , en faisant voir que si ces assemblées paraissaient méprisables par la manière dont elles étaient composées, leor objet était saint et sublime ; et qu'après tout ce n'était pas un grand mal, si les enfans qu'on y voyait accourir s'échappaient des mains de leurs frivoles précepteurs ^iii ne leur enseignaient que des fables , etc. Ceux qui voudront plus de détails sur les premiers chrétiens doivent consulter la savante dissertation de M, Lami , De eruditione AposUhlonun, on il fait voir que lesap6tres et les disciples étaient, non-seulement des gens simples et grossiers (m), mais qu'il se trouvait parmi eux des criminels. Il prouve encore d'une manière invincible que les Évangiles sont remplis de fautes de langage , etc. D'autres savans ont observé que si la Fuigâte était écrite en si mauvais latin , cela venait surtout de ce que cette traduction était faite pour des gens qui n*au-« raient pas entendu un latin plus élégant.
(m) Mais Lue était médecin ; Paul, savant et enthousiaste. L'auteur de VtpangUe attribué à Jean était platonicien ; un Marc fonda une école eëibre toute jdatonieienn» dans jilêxandrie; Platon fonda le ehris" tianitme.
a56 DE LA FÉLICITÉ
Christ dit à ses disciples : Adhuc muUa hùheo Dohis. dicercy ^ed non potes tis portare modo. Cîim aiUem "venerit spiritus veritatiSy docet vas omnem veri-^ totem. <c J'aurais encore bien des choses à vous dire, « mais elles passent votre intelligence : lorsque Tes- (c prit de vérité viendra , il vous instruira dans toute ce vérité.» Origène ne fait pas difficulté d'avancer que toute la doctrine chrétienne n'est pas comprise dans l'Évangile, Jésus -Christ ayant trouvé ses disciples trop grossiers pour leur expliquer les figures et le sens mystique de TÉcriture. *
' Il serait à désirer que le goût pout ^interprétation des figures et des prophéties n'eût pas mené trop loin les auteurs les plus estimés. Je pourrais citer nombre d'exemples des abus, qui en ont résulté, mais je me contenterai d'en rappoêter quelques-uns , et dans cette seule intention de prouver combien il est nécessaire de faire toujours usage de sa raison, lors même qu'on a le plus de droit de se croire inspiré. Saint Justin rapporte dans sa première apologie ce passage de la Genèse : Non deficiet princeps ex Juddy nec aux h, femore ejus , donec veniat qui rej^ositus est y ou plutôt qui statutus est, ou même tout ce qu'on voudra ( car Leclerc a fait voir, dans sa Bibliothèque choisie » que ce passage était soupçonné d'interpolation )y et ipse erit expectatio gentium, ligans ad vitempuUum suum, et lavans in sanguine uvœ stolam suam, « Il ne manquera pas de « princes de la race de Juda , ni de chefs sortis de sa cuisse n ( ou de ses cuisses ) jusqu'à ce que celui-là vienne qui « est désigné , et il sera l'attente des nations , liant son pou- <c lain à la vigne , et lavant sa robe dans le sang du raisin. ■ Or, selon saint Justin, ces mots Hant son poulain à la
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(*) Cependant le temps était déjà arrivé où les chré^ liens devaient se séparer tout-à-fait des Juifs. Depuis la destruction du temple de Jérusalem , il n'y avait plus de point de réunion pour ceux qui restèrent
vigne annonce Jésms-Clirîst qui y avant d'entrer dans Jérusalem , déUa Hn âne attaché à un cep de vigne ; Uwans in sanguine uçœ , le sang du raisin signifie le sang de Jésus- Christ > qui n'étant pas du sang humain y est mieux caractérisé par le sang du raisin ; et stoUun ^fus , sa tunique , «a robe, désigne les fidèles qui sont le vêtement de Jésus- Christ. Saint Justin ne s'en tient pas encore à ce copunentaire singulier. II ajoute que les démons pour tromper les hommes ont imité tontes ces figures dans la fable qui est leur ouvrage. Cest ainsi qu'ils ont imaginé Bacchus pour répondre à ce passage , ligans ad vitempuUum simm, et lavons in sanguine uvœ , liant à la vigne, etc. En effet, dit-il, comme ils ne savaient pas si puUum signifiait un. poulain ou un ânon , ils ont fait entrer un âne dans les mystères de fiacchus ( apparemment celui de Silène ) : puis pour n'être pas pris en défaut , en cas que puUum voulût dire un poulain , ils ont imaginé le cheval Pégase^ C'est dans cette même vue €{u'ils ont composé l'histoire d'Hercule, pour répondre à ce passage de David, /briû utgigtu. Il est vrai, ajonte-t-il, qu'ils n'ont pas parlé de la croix ; mais au défaut des prophéties et de la fable , Dieu a voulu que ce signe de rédemption se trouvât repréftenté partout; comme dans les vaisseaux , dont les mâts font une croix avec les vergues ; dans les instmmens d'agriculture, tels qu'un râteau; et même dans la structure de l'homme , qui est destiné à être droit comme une potence , et dont le nés fait une espèce de croix avec le reste du corps. Le même auteur , toujours occupé
(r) Tout ce chapitre est savant^ profond et très fin, TOME I. 17
attachés k Tancienne loi : le centre de la catholicité judaique,(si l'on peut se servir de' ce terme) ne pouvait plus se reconnaître : il était devenu impossible
de trouver le symbole de la croix , dit ailleurs que l'agneau paschal doit être mangé r6tiy parce qu'un agneau grillé, ou à la broche y représente la figure d'un homme crucifié.
Lactance , cet écrivain poli et savant (o) , tombe dans le même inconvénient lorsqu'il dit que la circoncision charnelle n'est qu'une figure de la circoncision spirituelle y qui met le coeur à découvert. Car, selon lui, il existe une certaine ressemblance extérieure entre la partie que la circoncision met à découvert et la figure d'un coeur : Quoniampars iUn quœ drcumciditur habtt quosnésan simiUtmdmem cordis. (Inst. L. IV.)
Origène est un des auteurs ecclésiastiques qui se soient le plus attaché au sens figuré. U parait même qu'il a poussé ce système jusqu'aux idées cabalistiques, puisqu'en réfutant Celse , qui soutient qu'on peut, sans aucun inconvénient, invoquer la divinité sous toutes sortes de noms, comme Adonak', Jupiter y Jehofta, etc, , il avance que tous les noms des patriarches sont mystiques ou cabaHstiqaes , et qu'une invocation de démons ne pourrait jamais réussir, si , au lieu de se servir des noms ô^ Abraham, à'ismac et de J€Kob, on la faisait au nom an père des hommes, du àutenr, du pré^ féré y etc.
Saint Cyprien n'est pas même à l'abri de ce reprodie , lorsqu'insistant sur la nécessité de consacrer le vin, il dit que Melchiàédech en avait consacré, et que Jésus-Christ, qui est un sacrificateur d'un ordre supérieur à Bfelchisédedi , ne peut pas raisonnablement consacrer avec de l'eau : que de même que le vin chasse le chagrin, le sang du Seigneur
(o) Bavard et esprit faux.
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de sacrifier à Jérusalem ; il n'y avait donc plus moyen d'observer Tancienne loi. C'est l'argument que saint Justin emploie contre Tryphon , et c'est celui dont
cbasse le vieil homme : que l'eau représente le peuple ; et le mélange des deux liqueurs , l'union de Jésus-Christ avec l'Église. (Voyez Hist, eccl, de Fleury, tom. ii, pag. 190.) Mais saint Barnabe , on celui qui a composé la lettre qui passe aous son nom , a enchéri, s'il est pouible , sur toutes ces visions. Il voit dans le nombre de trois cent dix-huit personnes qu'Abraham fit circoncire, le nom de Jésus exprimé en chiffre y et sa croix représentée par la lettre Tau qui entre dans ce chiffre. Dans les trois constitutions de Moïse, ou, autrement dit , dans ses défenses de manger des animaux immondes , il découvre une morale cachée qu'il explique ainsi : Fous ne mmngerez point de lièvre ^ signifie, vous n 'abuserez point des garçons ; car le Uêt^re acquiert tous tes ans un nouvel anus. Fous ne mangerez pas de béte féroce , signifie, vous ne serez pas adultère ^ impudique ^ parce que les hétes féroces (il voulait sans doute dire l'hyène ) ont les deux sexes dont elles se serpent alternativement, Fous ne mangerez pas de belettes , doit s'entendre , vous ne prosti" tuerez pas votre bouche à ta plus infiUne des pollutûuu ( k texte est beaucoup plus clair) , car la musteUe on la bcktta enfante par la bouche. Ici la physique et l'histoire naturelle sont aussi en défaut que la logique. Saint Barnabe, ou l'auteur de cette lettre , est si content de lui dans cet endroit, qu'il s'écrie : fe n*ai jamais parlé à personne si clai" rement f nuusjesais que vous en êtes dignes : Oift/ç y»i»«#ri^«f i/Mnlif mm tftêm A«y«9' m>Jm •«#«, êTt «(mi frri •f&iif. Il est inutile d'étendre plus loin cette note, qui suffit pour faire voir dans quel esprit les auteurs des premiers siècles de l'Église ont écrit.
a6o I>£ LA FÉI4ICITÉ
TertuUien s'est encore servi après lui. Le christîa^ nisme dut alors tirer un double avantage de cet évé« nement; car tandis qu'il portait un coup mortel aux Juifs en détruisant leur empire politique et religieux , il préparait en même temps de nouvelles armes contre le polythéisme , en répandant dans toutes les provinces de Tempire une multitude d'hommes dont la religion avait pour base le déisme , et dont les opinions se rapprochaient bien plus de la doctrine des chrétiens que des fables du paganisme.
Plusieurs auteurs, étonnés du silence de tous les historiens sur la nation juive , se sont crus fondés à ne la regarder que comme une horde pauvre et méprisée ; mais ils doivent convenir que si elle fut obscure dans son origine , elle s'en dédommagea amplement par la suite. Si nous en croyons Josèphe (p) , la population de la Judée était immense, eu égard au peu d'étendue de cette province; mais plusieurs écrivains moins suspects de partialité , attestent que , sous le$ premiers empereurs (v) , les Juifs s'étaient répandus dans la Palestine , la Syrie , la Cilicie , une grande partie de l'Archipel et presque toute l'Asie Mineure. Ils avaient formé des établissemens dans la plupart des grandes villes, particulièrement à Césarée, à Alexandrie et à Rome même. Mais après les guerres sanglantes de Titus et de Yespasien , il en reflua en-
(/>) Josèphe est un romancier exagérateur, copiste infidèle de l'ancien Testament, {q) Et bien auparavant.
PUBLIQUE. CH. III. a6i
core une plus grande qu.'intîté dans toutes les provinces de Fempire. Le plus grand nombre de ces Juifs , ou dispersés et fugitifs , ou établis depuis longtemps dans les villes de commerce , n'avaient eu aucune part à la mort de Jésus4]hrist , dont ils igno^ raient même le nom ; et comme jusque-là ils nV vaient tenu à leur religion que par les relations qu'ils avaient conservées avec Jérusalem , et par l'habitude d'aller ou d'envoyer quelquefois sacrifier au temple, il leur fut facile de s'accommoder à la loi nouvelle, qui montrait l'inutilité de ces sacrifices , et qui paraissait si bien justifiée par l'événement. Mais soit qu'ils consentissent à embrasser la loi chrétienne, sent qu'ils persistassent dans leurs rites et dans leurs dogmes, le mépris pour les dieux da paganisme, et l'aversion pour le culte qu'on leur rendait ser^ vaient de point de ralliement pour les deux religions. De là vient que les auteurs profanes ont souvent confondu les Juifs et les chrétiens dans les reproches d'athéisme qu'ils leur ont fj^its en plusieurs occasions; mais ces imputations odieuses, destinées de tout temps à irriter le peuple et à animer les magistrats , valurent aux chrétiens de nouveaux prosélytes. *
' Il y anrait bien des choses à dire sur la manière dont la destruction du temple de Jérusalem infiua sur la religion cbvétienne. Un auteur moderne a remarqué très finement que le clergé en profita pour ajouter à sa considération : car les éyèques ou surveillans, episcopoi, les anciens ou Ténérables , jfresfyteroi , et les officians ou servans , dia-'
s6a DE LA FÉLICITÉ
Plusieurs philosophes , indignés des fables dont on amusait le vulgaire , et fatigués des vaines disputes de récole , se sentirent plus d'attrait pour une reli* gion dont le fondement était le dogme d'un Dieu unique et tout -puissant. Us cherchèrent bientôt à se lier avec les chrétiens , et ils ne furent pas moins frappés de la simplicité de leur doctrine que de la douceur de leur morale. Nulle superstition , nul sacrifice , nul culte extérieur (r) ; car alors les fidèles se contentaient de s'assembler de temps en temps dans quelque grande salle y le phis souvent chez des particuliers : là l'ancien [presbus) faisait une instruction familière, laquelle était précédée ou suivie de quelque lecture tirée de FÉvangile ou de la Bible ; et le tout était terminé par un repas commun, qui était composé des offrandes que les fidèles appor-
conoi, qui n'étaient que les ministres d'une société dont Tégalité était le fondement , ne tardèrent pas à s'assimiler à la hiérarchie juive 9 les premiers se comparant aux gràndspontifes (s), les seconds aux prêtres , sacerdotes, et les derniers aux lévites. Càm post urhem Hierosolymam denuo ei'ersam spes omnis Judœis adempta essei rempubUcam suant instaurandi ; Episcopi similes îum videri ifolebant Pontificis maximi Judœorum, Presbytes codent quo $€u:erdotes loco versari dicebaniur , Diaconi cum Levais compétrabantttr, ( Moshemii InsU Hist, eccL , sect. n , pag. s. )
(r) Les premiers chrétiens étaient défait, et à la leHre, ce que sont les quakers , à la Trinité près^
{s) Il n'y avait qu'un grand-pontife juif ; mais il y eut partout des M^u* chrétiens.
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taient , chacun selon ses moyens , et où le pauvre et le riche mangeaient ensemble. Le pain et le vin étaient toujours bénits par l'ancien , et le plus souvent le repas était suivi ou accompagné de quelques cantiques à la louange de Dieu '. L'égalité enti*e les hommes y la charité , la bienfaisance , laumône , étaient à la fois recommandées et pratiquées dans ces pieuses assemblées : quoi de plus respectable aux yeux de rhumanité même et de la vrue philosophie !
Cependant le christianisme commençait à n'être plus renfermé dans une société d'hommes simples
' La forme des assemblées chrétiennes changea par la suite. Les persécutions que les fidèles éprouvèrent les obligèrent souvent de se rassembler avant le jour, de crainte d'être découverts. Alors ils se contentèrent de faire leurs oblations et de bénir le pain et le vin. Pour le repas , il fut négligé, ou indiqué pour le soir, dans quelque endroit où Ton conyenaît de se retrouver. Il y avait deux raisons qui rendaient cet arrangement nécessaire : la première ^ c'est qu'il était extraordinaire de manger dès le grand matin , surtout quand c'était en commémoration de la cène ou du souper de Jésus-Christ; la seconde, parce que les chrétiens craignaient qu'on ne s'aperçût qu'ils avaient bu du yin avant l'heure du repas , ce qui, n'étant point d'usage, ne pouvait manquer de les déceler. Depuis, lorsqu'ils comn^^cèrent a jouir de quelque tranquillité , ils continuèrent de s'assembler le matin , et de partager le pain et le vin après l'oblation et les prières. Alors le service divin était partagé en deux parties : les catéchumènes , les étrangers , audientes^ les pénitens , iugentes ou gementes^ étaient admis aux lectures et à quelques prières qui avaient pour la plu-
a(>4 DE tA FÉLICITÉ
et ohscurs. L'esprit de discussion , si opposé à l'esprit de charité , avait trouvé moyen de s'y introduire ; et, soit que les persécutions eussent oMigé tes fidèles à examiner davantage leurs dogmes, sbit que leurs premiers succès les eussent encouragés et invités à la controverse, il est toujours certain qu'on les vit bientôt se produire en public et se familiariser avec les écoles. Le platonisme était alors la doctrine la plus répandue parmi les philosophes dogmatistes : îl est vrai qu'il commençait à se corrompre , et qu'il était mêlé avec des idées théurgiques ou magiques , qui en avaient fait une espèce de superstition ; mais
part la forme de nos litanies , pnis on les congédiait , ce qui s'^tippelBlt Afùsa catechumenorum , renvoi des catéchumènes. Alors commençaient les prières , qui étaient suivies d'une longue action de grâces ou eucharistie, ii;c*ftçtm iwt 7« 3r«AAv9 et de la communion , après laquelle on renvoyait les fidèles y ce qui s'appelait Missa fideUum.
Nous ne pouvons dissimuler , au reste , qu'il ne se soit glissé quelques abus dans ces premières assemblées chrétiennes , toutes saintes et respectables qu'elles nous paraissent . Les évéques reprochaient souvent aux riches de porter au repas , comme à la communion , des mets délicats qu'ils gardaient pour eux seuls ; tandis que les pauvres avaient à peine de quoi satisfeire leur appétit. Le contraire se voyait aussi quelquefois , et les pauvres profitaient si bien des offrandes 9 qu^il leur arrivait souvent de s'enivrer au point qu'on était obligé de les emporteri.
Voyez sur toute la note ci- dessus , VJpologie de saint Justin; la Lettre de Pline 'y Bingham, Jntiquities ef the church, Liv. xv, etc.
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le fondement de cette philosophie était toujours le dogme d'un seul Dieu étemel , qui avait agi sur la matière et donné une forme au chaos. Platon supposait que Dieu, qui renfermait en lui l'idée universelle de toutes les choses possibles , n'avait pu se manifester qu'au moment d'une pensée, d'une raison active^ qu'il appelait te fils de Dieu , son premier-né , son verbe [Aoj^or]. C'était par le verbe que Dieu avait placé dans le monde qn esprit vivifiant, une âme active ; c'était par lui que l'homme avait été créé , et qu'il avait eu une âme en partage : c'était encore par lui que le monde avait été peuplé de génies et de déifions [Aeii/uoroi] qui remplissent l'espace entre Dieu qui habite la haute région , et l'homme attaché à la surface de la terre. Ces idées , prises en grande partie des gymnosophistes*, s'accordaient bien plus aisément avec le christianisme qu'avec le matérialisme d'Aristote et les atomes d'Épicure. De là l'empressement avec lequel on se hâta d'en faire usage ; de là le respect, l'enthousiasme même, que la plus grande partie des pères de l'Église ont montres pour le divin Platon * ; les uns assurant que Dieu lui avait révélé ses mystères, les autres qu'il avait été en ludée et qu'il y avait puisé sa doctrine ; mais cette dernière opinion n'a pu être admise par saint Augustin , malgré sa grande vénération pour ce philo* sophe ; il a même pris la peine de rassembler des
* Fojez Hyde , Holwell , etc.
* Voyez <dç dvitate Dei, Lib. viu , cap. u.
autorités par lesquelles il est prouvé que Platon mourut long-temps avant que la traduction des Septante eût mis les Grecs en état d'entendre les livres de Moïse. '
* Tous les ouvrages des premiers pères de 1 Eglise respirent le platonisme (/). Saint Justin dit expressément que s'il a quitte les écoles où l'on enseigne la doctrine de Platon, ce n'est pas qu'elle fût contraire à celle des chrétiens , mais c'est qu'elle ne loi est pas tout-à-fait semblable. Non equidem quodalienœ sunt à Christo Platonis doctrinœ, sed quodnon suntex omni parte simUes, {Apolog. i.) Il Csint voir surtout la profession de foi d'Athénagore sur le Verbe. ( Leg. pro c^r, cap. X. ) Si l'on demande , dit-il ^ ce que nous entendons par le fils de Dieu , je l'expliquerai en peu de mots ; c'est le premier-né du Père , non qu'il ait été fait , engendré ( »« mf ytfifêtfûf ) ; car Dieu a été de tout temps raisonnable (A«y<«0f ); mais comme la matière était encore sans ordre et sans organisation , le verbe , ou la raisoti (A^'y^f), est Tenu pour lui donner la forme , l'arrangement. Cette philosophie platonicienne y si identifiée avec le christianisme, influa jusque dans les opinions sur le culte, ou, pour mieux dire , dans les rapports entre la créature et le Créateur. Il parait que c'est à elle que le qniétisme doit son origine, puisque saint Augustin nous dit formellement que, suivant le système de Platon , le philosophe doit aimer Dieu , d'amour, et que celui-là seul qui l'aura aimé ainsi, aura le droit d'en jouir : Ipsum autem verum ac summum, bonum Plaio dicii Deum; unde vult esse philosophum amatorem Dei, ut quoniam philasophia ad beatam viam tendit, fniens Deo sit beatus qui Deum amaverit. ( De Civ. Dei, Lib. vui , eap. Tiii. )
Pour Origène, dont le caractère était d'outrer tous les (t) Tris vrai; sans le platonisme , point de christianisme.
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Comme Fenthousiasme et la subtilité n'ont jamais de bornes , il ne laissa pas de résulter quelque inconvénient de cette union de la philosophie et de la reli-
principes , il est un des auteurs^ ecclésiastiques qui ont le plus abusé de la philosophie platonicienne. Je n'en citerai qu'un exemple entre mille : il est tiré de son Jipologie ( LiT. Tii.) y où rappelant ces paroles très obscures de Platon: In rébus omnibus quas ad sciendcun adhiberi necesse est, tria sunt, quartum autem ipsamet scientia : horum primum est nomen , alterum sermo , tertium idolum y quartum scientia : « Trois choses sont nécessaires pour parvenir à la science « qui n'est que la quatrième : d'abord le nom , ensuite le « discours ou la parole, puis l'image ou Ibl figure, enfin la « science. » Il dit que les chrétiens ont précisément le même principe, puisque saint Jean-Baptiste est le nom, la voix, vax cïamantis in deserto , Jésus -Christ le discours ou la parole ; que %sl forme sensible ( forma quœ in anima impressa manet, postquam in Ula Christus suum verbum , sua vulnera impressit) répond à l'image ou à Isl figure; enfin que le même est encore la science (»). C'est toujours ce délire platonique qui fait croire à Origène que les anges ont eu en partage une partie de la Divinité. « Car, dit- il , la « raison qui fait que je ne les adore pas , c'est que j'ai pensé « que , de même que les hommes sont souvent trompés tant « par leurs propres idées que par les erreurs d'autmi , de « même parmi les Ames sorties des corps qu'elles habitaient , « parmi les anges même et les démons , il peut s'en trouver « qui 9 séduits par quelques probabilités , ou égarés par quel- « que sophisme , soient capables de se donner pour des « dieux. Or, comme il est difficile aux hommes de démêler « tout cela 9 il est plus simple de ne rendre aucun culte à « tous les êtres de cette espèce. »
{u) jàh ! fou d'Origène ! .
gion. En effet , si te dépôt de la foi fut gardé par un petit nombre d'âmes simples et droites, le monde fut rempli de chrétiens platonisans et de platoniciens christianisans. La passion de la métaphysique se joignit bientôt («) à celle de la magie , et ce ne fut plus partout que controverses et prodiges. De là les schismes et les hérésies qui dans les temps les plus prospères ont divisé TÉglise et armé ses enfans les uns contre les autres. Bientôt Tacharnement dans les disputes théologiques fit disparaître toute bonne foi. L'embarras où Ton se trouvait pour étayer des opinions frivoles et obscures obligea de recourir à Tartifice ; et comme la simplicité de la véritable doctrine chrétienne se refusait à toutes ces arguties y on supposa des livres , on forgea des oracles de sibylle. Malheu* reusement ces mensonges ne furent pas seulement accrédités par le faux zèle; il arriva trop fréquemment que des auteurs , estimables d'ailleurs , donnèrent dans le piège et compromirent ainsi les vérités qu'ils voulaient enseigner. On est fâché de voir un homme comme Lac tance U) ' citer avec confiance les ouvrages de Mercure Trismégiste et les livres de la sibylle Erythrée , ouvrages reconnus pour être supposés, et dont l'imposture se décèle particuliè-' rement par la maladresse qu'ont eue leurs auteurs de s'exprimer plus clairement que tous les anciens prophètes.
{x) La magie bien antérieure, (/) Qui? cet avocat bapord? ' Voye» Instit, Lib. iv.
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. Le malheur qu'éprouyèrent la plupart des auteurs des trpis premiers siècles de TÉglise de tomber dans quelque hérésie , peut être regardé comme une pur nition d'avoir abandonné la simplicité de l'évangile pour les subtilités de Técole. En effet , sans parler de l'opinion des millénaires, qui fîit presque généralement répandue parmi eux, on les voit tantôt soutenir la métempsycose , ou la transmigration des âmes dans les corps des animaux, comme saint lustin * , tantôt enseigner que l'âme et Dieu même sont matériels, comme TertuIHen*, tantôt nier la création des hommes et Infirmer le témoignage de la Genèse sur celle du monde , comme Arnpbe ^ , etc. Sur quoi j'observerai que tel a toujours été le sort des écrivans livrés à leurs propres lumières , et que si le même malheur n'est pas arrivé aux Pères de
' « Qaî autem videndi ( Deiim ) facultate indigni judicatl « suiity quidnam (inquit Trjphon], patiuntur? in aliquo « ferarum corpore yelut in carcere yinciuntur , atqoe id n supplîcium eonun est. » Il dit plus bas , que les âmes étant créées comme le monde , sont périssables comme lui : Qua «fe causa et moriuntur et puniuntur, (^Dialog,)
^ « Nos autem animam corporalem et hic profiteraur et «( in suo Yolumine probamus habentem propriun^ genns sub- «I stantiae et soliditatis per quam qnid et sentire et patipossit. «i £t ailleurs : Quis negabit Deum esse corpus ? » etc. (s)
' Voyez y Liv. ii , advertiis gentesy où il dit qu'il y a pent* «tre une infinité de siècles que le monde est créé, qu'il est impossible de connaître les desseins de Dieu, mais que
(2) Tous les Pères ont cru Vdme eorporeUe.
stjQ BE LA FÉLICITÉ
l'Église , dans les siècles postérieurs , ils l'ont dû en grande partie à l'avantage qu'ils avaient de connaître les décisions de l'Église œcuménique , et à l'heureuse nécessité où ils se trouvaient de soumettre leur raison aux décrets canoniques. *
Mais si ces contradictions perpétuelles compromettaient un peu le crédit des écoles chrétiennes, il faut convenir qu'elles leur rendaient d'un autre côté des services très essentiels; car les avantages
* c'est un sacrilège de croire qu'il ait créé les hommes , puisque l'expérience prouve qu'ils sont très méchans et très portés an mal. Il est singulier qu'Arnobe, auteur très instruit y et qui écrivait à la fin du troisième siècle , n'eftt ancune connaissance du péché originel.
' Avant que la protection des empereurs eût permis aux évéques de «'assembler et de former des conciles œcuméniques y il n'y avait rien qui pût servir de règle en matière de doctrine. L'Église n'avait point encore de cllbf visible, dont l'autorité fût reconnue ou constatée : car mettant à part les droits que les évéques de Rome pouvaient réclamer comme successeurs de saint Pierre , il est certain que dans le fait ils ne tiraient leur crédit que de leur position , c'està-dire de l'avantage qu'ils avaient de siéger dans la capitale. Mais avant que les empereurs eussent embrassé la foi , et surtout lorsqu'ils la persécutaient , cette prééminence ne pouvait pas être très marquée. En effets nous voyons qu'au commencement du quatrième siècle , lors de la fameuse querelle de Donat^ évéque des Cazes-noires, contre Cécilien, évéque de Carthage, Mîltiade, évéque ou pape de Rome ( car ces deux mots étaient synonymes ) y ayant assemblé un concile à Rome , les décrets de ce concile
que la nouvelle doctrine perdait ainsi comme positive , elle les regagnait amplement comme négative. Saint Justin , Tatien , Minucius Félix , Origène, Lactance , avaient scruté avec le plus grand soin tous les dogmes du paganisme ; ils avaient osé lever le voile qui couvrait cette fausse religion; et comme il arrive souvent que des idées répandues soui*dement parmi les gens sensés, n'attendent qu'un moment de liberté, ou seulement l'audace de quelque
ne furent pas obserrés : de sorte que Constantin fut obligé d'en indiquer un antre à Arles , ou le pape Sylvestre n'assista, ni en personne ni par députés, et dont il n'apprit les décrets que par une simple lettre d'avis , sans qu'on lui demandât ni son accession ni son approbation.... Eusèbe, qui rapporte fort au long l'histoire du concile de Nicée , ne parait faire aucune attention à l'évéque de Rome, ^t se contente de dire : rnt /i y% /3««iAi0arnyr flr«At«r« /mip ir^«irr«f vrrt^u /f« y9C«r : l'évèque de la ville royale ne s'y trouva pas 9 à cause de son grand ftge. Sozomène s'explique à peu prés de même : Tévéque de Rome ('P«^MN#f iwlrMêirêt ) , retenu par son grand âge , ne put s'y rendre. Si quelquefois il arrivait qu'on s'en rapportât aux églises métropolitaines sur quelques points de doctrine, c'était un avantage «que Rome partageait avec les autres. Parmi nombre d'autorités qui le démontrent clairement , je ne citerai qu'un passage de TertuUien ( de Prœscripdone) , où cet auteur enseignant à distinguer les hérésies , de la doctrine orthodoxe , dit qu'il faut s'en rapporter aux traditions des églises ; si Ton est en Achaie, consulter Gorinthe; en Macédoine, Philippes et Thessalonique ; en Asie, Éphèse , et en Italie, Rome.
a?» DE LA FÉLICITÉ
écrivain pour éclater de tous côtés , et venger les droits de la raison opprimée ; de même tout ce qu'il y avait de gens instruits alors , lut avec avidité ces controverses intéressantes.' Il est même probable que l'obligation qu'on leur avait de détruire des préjugés si absurdes et si enracinés , donna quelque faveur aux opinions qui cherchaient à s'établir à leur place : on aima dans les chrétiens les ennemis des prêtres, et on leur sut gré de détruire une ancienne charlatnnerie. Quel dommage si une police sévère nous eût alors privés de ces savans ouvrages auxquels parmi tant d'autres obligations nous avons surtout celle de nous avoir transmis les lumières les plus précieuses sm* l'antiquité et sur le long empire de la superstition! Heureusement que la proscription contre les. livres ne fut exercée qu'à la fin du troisième siècle ; car si les empereurs philosophes , tels que Tnijan et les Antonin , ont pu rechercher avec trop de rigueur une secte qu'ils devaient tolérer, du moins n'ont-ils jamais étendu la persécution jusques aux ouvi^ages qui en étaient émanés («). Ils crurent devoir respecter ces muets et tranquilles dépositaires des pensées des hommes , et ils les regardèrent comme des asiles sacrés ouverts à tous les systèmes, à l'erreur comme à la vérité. Aussi les chrétiens se sont-ils récriés particulièrement contre cette nouvelle tyrannie exercée contre les livres : aussi ont-ils opposé la constance la plus inébranlable aux re-
(aa) lis étaient alors inconnus.
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cherches des inquisitem-s , comprenant dans leurs anathèmes tous les traditeurs , c'est-à-dire ceux qui avaient eu la faiblesse de sacrifia leurs livres aux magistrats.
Au reste, ces persécutions ne servirent qu'à donner plus de crédit aux chrétiens. Sous un gouvernement despotique, tout acte de rigueur est aisément taxé d'injustice : et comment n'être pas attendri sur' le sort de ces malheureux qu'on traînait journelle^ ment au tribunal de quelque affranchi ou de quelque autre parvenu, qui, sous le titre de préteur ou de proconsul , se croyait en droit de commander à l'opinion et déjuger les consciences ? Les chrétiens furent donc plaints et encouragés partout où les prêtres n'avaient pas trouvé le moyen de rendre le peuple fanatique* Intéressés par leur situation à prêcher la tolérance qui leur avait été enseignée par Jésus- Christ , ils la recommandaient dans tous leurs écrits. Ils fuyaient surtout la présence des magistrats tyranniques, et ils allaient dans les provinces de l'empire les plus reculées révéler leurs dogmes à des âmes simples et grossières. Us enseignaient un Dieu de paix, un Dieu qui regardait tous les hommes comme ses enfans, et qui ne mettait point de différence entre eux, soit qu'ils fussent nobles ou plébéiens, Romains ou Barbares, libres ou esclayes (M). Ainsi le christianisme se répandit dans les provinces, et surtout dans les Espagnes et dans les Gaules ,
(bb) lis ont bien changé dtpms.
TOMX I. iS
a74 DZ LA FÉLICITÉ '^
où il s'était tellement propagé , que Conslan^^^ Chlore et Constantin son successeur, sans l'avcr-**" totalement embrassé, crurent devoir le favoriser ^^ s'en servir contre le crédit prépondérant de Di<^^ clétien et de Galérius.
Mais comme nos réflexions nous ont conduit jn^^B'— qu'à cette grande époque où Constantin , ayant réun^^ > sous ses lois le plus vaste empire qui ait jamai ^ existé , employa tout son pouvoir à faire du < tianisme la religion dominante, noua nous arrêteroia un moment au règne de ce prince , et nous termâ nerons ici nos réOexions sur le christianisme , àom: les progrès n'ont plus rien d'extraordinùre, du ok: ment qu'ils sont l'ouvrage du plus puissant et ^Su plus absolu des empereurs.
PUBLIQUE. CE. ly. %^i