CHAPITRE V
De rinflaence de la religion chrétienne sar le bonheor des peuples ^ et du sort de rhamanité depuis le règne de Constantin jqsyi*4 la destruction de l'en^iice «l'Occident..
Après avoir parlé de rétablissement de îa religioD chrétienne , et après avoir tracé , autant qu'il nous a été possible , le portrait du souverain qui la rendit dominante dans ses vastes états , il paraît naturel d'examiner quelle influence eurent de si grands changemens sur le bonheur des peuples. Ici l'austère vérité n'oserait élever sa voix , si les apôtres du christianisme avaient jamais prétendu que cette religion eût pour objet le bonheur passager de la vie hum<iine. Inutilement voudrait -on lui objecter la décadence des nations qui l'ont embrassée, et la chute de l'empire romain, si prochaine de sa conversion ; jamais l'Église dans sa naissance n'a eu poui: objet la gloire et la prospérité des nations. L'humilité , la pauvreté , la pénitence et la prière, voilà ce que les ministres de l'Évangile se croyaient chargés d'enseigner; et bien loin qu'à l'exemple des païens, ils s'appliquassent à identifier le culte avec la politique , et à faire concourir l'un et l'autre à Id prospérité des états , ils faisaient gloire de mépriser toutes ces vaines grandeurs, persuadés qu'ils étaient que le théâtre du monde allait s'écrouler avant que les scènes qui l'occupaient eussent le temps d'être achevées.
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Nous avons déjà parlé de l'erreur des millénaires ^ si commune dans les premiers siècles de TÉglise. Lors* (que les hérésies, germant avec les premiers dogmes de la foi , déchiraient le sein du christianisme ; Iors<* que les empereurs les plus orthodoxes, gouvernés par des eunuques , abandonnaient lâchement la dé-^ fense des frontières , et que des Barbares accourant des bouts de Funivers arrosaient de sang les pro'-^ vinces de l'empire , dont les principales villes étaient fréquemment embrasées par des volcans , ou ren« versées par des tremblemens de terre , cette opinion généralement répandue que le monde allait périr, acquit encore de nouvelles forces : et si les païens s obstinèrent à la rejeter, c'est qu'ils attribuèrent tant de désastres à l'abandon d'un culte ancien et révéré. Dans cette crise funeste, dans ce deuil général, les défenseurs du christianisme se partagèrent. Les uns , ne cherchant point à se dissimuler les maux dont on était accablé , et s'efTorçant même d'en exagérer les conséquences , en faisaient de nouveaux motifs de conversion. Les autres , qui ne voulaient rien accorder au paganisme , prétendaient que les malheurs présens n'étaient pas plus fôcheux que ceux qui avaient af&igé les peuples dans les siècles d'idolâtrie. Aux invasions des Barbares ils opposaient les guerres ci* viles et les proscriptions; aux ruines fréquentes d'Antioche , d'Édesse , de Constantinople , etc. ils comparaient la fameuse éruption du Vésuve sous le règne de Titus. Saint Augustin, puisant tous ses argumens
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dans la foi même , écrivit son élégant traité De cm'" tate Deiy où il fit voir que Je royaume de Dieu ne doit point se manifester dans ce monde-ci : et Paul Orose composa sa froide et ennuyeuse gazette , où , rapportant avec peu d'exactitude les &its principaux de l'histoire , il ne réussit pourtant que trop bien à prouver que les hommes avaient toujours été les plus malheureuses de toutes les créatures.
Quoi qu'il en soit, tous ceux qui ont quelque connaissance dc' l'histoire , savent assez que nuls siècles n'ont été plus féconds en désastres que ceux qui sont placés entre la première invasion des Bar** bares et leur entier établissement dans les pays qu'ils ont conquis. Mais il est aisé de s'apercevoir que , pour suivre exactement le plan que nous nous sommes tracée il faut éloigner de nos observations tous les événeroens physiques , comme les tremblemens de terre , les famines , les contagions , etc. ; et la plupart des é véneraens politiques 9 tels que les mauvais succès à la guerre 9 les fautes des généraux , l'indiscipline des troupes , etc. En effet 9 il y a tout lieu de croire que quelque religion qui eût prévalu dans Tempire romain , la mollesse des peuples , la licence des sol* dats et le despotisme des empereurs l'auraient tôt ou tard entraîné vers sa ruine. Mais le pouvoir de la religion embrassant la plupart des actions civiles et morales, on pourrait demander si, depuis l'établissement du christianisme , les hommes ont été meilleurs et plus heureux ; si les souverains ont été moins
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avares et moins sanguinaires , les peuples plus soumis et plus tranquilles ; si les crimes ont été plus rares et les supplices moins cruels ; si la guerre s'est faite avec plus d'humanité , et si les traités ont été mieux observés.
Nous voudrions (non pour Thonneur du christianisme ^ qui n'a pas besoin des considérations humaines, mais pour notre propre consolation) pouvoir nous déclarer pour l'affirmative ; mais la vérité trop manifeste, mais l'histoire trop authentique, trop connue, se refusent absolument à nos désirs.
Dans le sein de l'Église, l'erreur des donatistes «t celle d'Ârius empoisonnent les premières semences de la foi ; les évêques s'arment contre les évéques; les peuples épousent ces querelles avec fureur; les temples, les basiliques, sont disputés, l'épée à la main , et arrosés du sang des citoyens ; des accusa* tiohs odieuses, des calomnies atroces sont prodi- ^ées réciproquement par les chefs de parti ; et ces fanatiques se déchirent entre eux avec une cruauté ^{ui, suivant l'expression d'un auteur contemporain, surpasse même celle des bêtes féroces'. Le premier empereur élevé dans le christianisme * corn» mence son règne par le meurtre de son oncle et de «on cousin-germain. Il se jette avec fureur dans le parti des ariens , et tantôt persécuteur sanguinaire ,
* « Nnllas infestas hominibus bestias ut sunt sibi feralea ^plerlque chiistianomm. » Auunv-MàKCMt^uuf. li. xxxi.
* Constance.
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tantôt conciliateur ignorant, il ordonne des supplices, ou assemble des conciles. Les évêques, perpétuellement entraînés d'un lieu dans un autre , abandonnent pour une vaine controverse le soin de leurs troupeaux; et les provinces , épuisées par leurs voyages, peuvent à peine suffire à cette dépense.
Dans l'administi^ation civile, mêmes iniquités, mêmes injustices. Une défiance , aussi extravagante que cruelle devient le principe du gouvernement. Les délateurs infestent les provinces^ et l'on ne rougit point de leur donner un rang et un état '. L'administi*ation dégénère dans une inquisition barbare : les supplices deviennent plus cruels ; les moindres crimes sont punis par le feu; la foi des traités n'est plus observée ; des rois sont assassinés au milieu de la paix et dans la joie des festins \ Les mœurs se corrompent de plus en plus; les eunu->
* Celui de cnrîeux , curiosi. Ces officiers étaient des inspecteurs ou espions , qu'on envoyait dans les provinces. On dit que leur nombre montait jusqu*à quinze mille.
^ Valens fit assassiner par la plus lâche trahison un roi d'Arménie ^ qui avait toujours été attaché aux Romains. Valentinien i fit assassiner dans un repas Gabanius, roi des Quades. Valentinien ii ayant conçu quelque ombrage de l'accroissement des Goths y que l'empereur Valens avait répandus dans les provinces de l'empire , leur fit dire qu'ils eussent à se trouver à un jour marqué dans les capitaleai de leurs provinces pour y recevoir une nouvelle distribution de terres. Ces malheureux étant accourus sur cette espérance 9 furent tous passés au fil de l'épée.
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ques, "vils instnimens des plaisirs les plus honteux , deviennent des généraux et des premiers ministres ; les dépenses de la table et le luxe de la cour sont poussés jusqu'à la démence '. Les lois, en se multi-* pliant a l'infini , décèlent à la fois la dépravation du gouvernement et celle des peuples ; enfin , tout s'aU tère, tout se corrompt , jusqu'à la discipline dans les armées et le courage dans les soldats ; en sorte que la destruction des générations entières est devenue le seul remède aux malheurs de la terre, comme l'incendie des ronces et des épines qui couvrent les champs abandonnés , est le seul moyen d'en obtenir de nouvelles moissons.
En traçant ici ce déplorable tableau , qui n'est point exagéré , gardons-nous de laisser penser que nous voulions attribuer au christianisme les* désor* tires que nous venons de décrire. Loin d'avoir une pareille idée, notre intention est de faire Voir seulement que les malheurs des temps n'ont point permis à la religion de procurer aux hommes un sort plus heureux dans cette vie. Peut-être même estelle devenue une nouvelle source de désastres ; car de même que les meilleurs alimens sont sujets à se vicier dans un corps dont la maladie s'est déjà em-
' On sait que Julien à son avènement au t^ne ayant demandé un barbier , crut voir entrer un grand seigneur de sa cour y et que s'étant informé des gages que ce domestique recevait, il se trbuya qu'ils suffisaient pour entretenir plus de cent personnes.