‹ De la félicité publique, ou, Considérations sur le sort des hommes dans les différentes époques de l'histoire (volume 2)Chapitre 3 sur 59 · TOME I · texte numérisé non relu

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ou de certaines observations qui la font voir sous un jour plul^ favorable. C'est la pierre précieuse placée dans sa monture et dans son entourage; ou plutôt, c'est Topale qui, n'offrant qu'un aspect louche et triste quand elle est immobile , reçoit du mouvement un éclat vif et inattendu. J'aurais donc voulu laisser au lecteur le soin de se former à lui-même un système , d'après les idées que je lui aurais ou présentées ou suggérées ; mais puisque j'ai travaillé pour lui, il faut le contenter; et comme l'expérience prouve que de nos jours les hommes lisent plus poxir juger que pour s'instruire, et que ceux même qui n'ont rien à apprendre dans un livre qu'ils auraient pu &ire, et mieux faire, cherchent encore à con- Tfaître le plan de l'auteur, sa marche et son but, je vais, cette fois-ci, me conformer au goût du siècle, persuadé qu'il ne sera pas assez injuste pour trouver de la présomption où il ne doit voir que de la docilité. Je hasarderai donc quelques principes ; peutêtre même y gagnerai-je de mieux placer ceux dont j'avais cru devoir interrompre les observations historiques ; et si ce chapitre exige quelque contention d'esprit , je prierai le lecteur d'observer <{ue c'est pour lui en éparg¥>er ailleurs.

Dire que l'homme est né pour la liberté, que son premier soin est de la conserver lorsqu'il en jouit , et de la recouvrer lorsqu'il l'a perdue , c'est lui attribuer un sentiment qu'il partage avec tous les ani- . maux , et qu'on ne peut révoquer en doute : si l'on

ajoute que cette liberté est indéfinie par sa nature , et qu'elle ne peut être limitée dans chaque individu que par celle d'un autre individu , c'est encore ex** primer une vérité qui trouvera peu de contradicteurs dans ce siècle éclairé. Quiconque envisagera la société sous son véritable point de vue, n'y verra donc que des efforts et des résistances ; et quiconque voudra se former une idée juste du gouvernement^ le considérera comme l'équilibre qui doit résulter de ces efforts et de ces résistances; de sorte que si l'on pouvait rendre plus sensible un système solide et réel en le comparant à un système imaginaire , mais Êunilier à tous les hommes un peu instruits , on di* rait que le monde moral ressemble au monde physique de Descartes , où chaque tourbillon , composé d'une matière qui tend toujours à s'échapper en ligne droite , est pourtant retenu dans un mouvement cir* culaire par la pression des tourbillons environnans^ De ces principes , qui ne paraissent au premier coup d'œil que purement spéculatifs , découlent des vérités très importantes que les anciens ont peu connues, que les modernes même n'ont pas assez déve^ loppées, et qui doivent pourtant avoir la plus grande influence sur la félicité des pe];q>les. La pins intéres* santé de ces vérités , c'est que le gouvernement et la législation ne sont pour eux que des objets secondaires et subordonnés, et ne peuvent être considérés que comme des moyens pour que les hommes, en société, conservent la plus grande portion pos-

sible de cette liberté naturelle à laquelle ils sont appelés. Gouverner sa famille , disposer des produits de son champ et de ses troupeaux , c'est ce que chacun doit prétendre; c'est là, pour ainsi dire, le premier élément du bonheur qui renferme liberté et propriété; ou , si l'on veut, certitude de jouir tran^ quillement. Toute association, toute législation ne peut donc être bonne qu'autant qu'elle confirme , qu'elle assure ces premiers privilèges de l'espèce humaine. Mais quel gouvernement eut jamais une pareille origine? Aucun, nous osons l'assurer : et c'est une considération bien importante; car, si dans chaque individu une première erreur influe sur tout le reste de la vie, parce qu'aux premières erreurs tiennent les premières actions, que des premières actions dérivent les habitudes, et que nosjugemens, nos opinions même, se forment sur nos habitudes ; il doit en arriver de même de l'homme pris dans une signification abstraite , c'est-à-dire de tous les peuples "qui, s'étant succédés jusqu'à nos jours, et étant toujours partis des mêmes principes et des mêmes préjugés , conservent encore , dans leurs derniers progrès, l'empreinte des erreurs qui présidèrent à leur naissance.

Ne craignons pas de dire la vérité; et , sans perdre de temps à faire une inutile apologie de nos principes , rapportons-nous-en à la pureté de nos intentions pour prévenir un reproche que nous serions bien Cachés de mériter. On n'accusera pas d'une phi-

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lôsophie chagrine l'auteur de cet ouvrage , et on ne le regardera jamais comme un sectateur de Hobbes. Jfous pouvons donc assurer que la force et la vio« lence ont été Torigine des gouvernemens. Soit que lespremiersbrigands.se soient réunis sous- un conducteur y. qui a été ^ sans, doute ^ îe plus fort d-enti^e eux, ce qui dut établir le gouvernement absolu d'un chef militaire parmi les agresseurs, et le gouvernement despotique d'un maître sur les. esclaves, relativement aux peuples vaiqcus; soit que la nécessité de se défendre ait rassemblé les plus faibles sous une même association,, ce qui s^ura produit le plus souvent des républiques,. et quelquefois aussi le despotisme dans les. cas urgens,.oii la. guerre aura obligé, délire Un chef absoUi , tels que les dictateurs de Ropie :. il est toujours arrivé que les. hommes ,. fiiibles ou forts,. oppresseurs ou opprimés, n'ont eu pour, objet dans le gouyemement que. l'attaque et la défense^ Substituer àce principe d'association, une réunion paisible et qaturelle , fondée sur l'agriculture et le commerce , c'est renoncer aux lumières de l'histoire et de la raison pour ne suivre qu'une erreur spécieuse; car les premiers, efiTorts de l'agri-. culture n'ont eu pour objet.que le soutien.de «haque famille : or , il ne faut pas de lois pour semer et recueillir; il n'en faut pas même pour l'échange des denrées, qui n'a pu venir. qu'après un long espace de temps : elles ne sont nécessaires que lorsque Yqh a besoin d'assurer ses jouissances ;. et couimeut

celles-ci auraient-elles pu être attaquées , si ce n'est par la force ? à moins qu'on ne veuille que les procès aient existé avant les lois. Toute l'antiquité dépose de cet empire général que la force a exercé sur notre globe, et même de l'estime et de la considération que les hommes y ont attachées. Us la confondirent souvent avec la vertu, dont le nom, même ne signifiait originairement que puissance et courage. Ils la confondirent avec la justice , qui n'était pour eux que le droit du plus fort Quel titre , disaient les peuples à ces aventuriers qui venaient aborder sur leurs rives , quel titre avez- vous pour enlever nos femmes et nos troupeaux ? Quel titre, leur répondait- on, avez-vous à des biens que vous ne pouvez défendre ' ? Aussi ce poète, à jamais célèbre, qui, traitant de la guerre , des lois , des mœurs et de la religion, nous tient lieu de mille volumes , parce qu'il occupe à lui seul plus de place dans notice mémoire qu'une bibliothèque entière y a-t*«il pris pour sujet de son premier

' I) ne faut pas même remonter aux premiers kgei de l'histoire pour trouver ce prijicipe établi cbez des nations nombreuses et civilisées, Tite-Live rapporte que, lorsque les Gaulois entrèrent en Étrurie , plus de trois cent soixante ans après la fondation de Rome , les Romains leur ayant fait demander quel droit ils avaient sur ce pays, ils répondirent que c'était le droit de Tépée, et que tout appartenait au plus fort.

Romanis quœrentibus quid y in Etruridy rei Gcillis esset; tum OU: Se JUS in armis /erre ei omnia fortiorum virorum esse, etc. Voyez liv. v, 36*.

poëme la force personnifiée dans le caractère d'Achille; et pour celui du second, la ruse représentée par Ulysse. Car, après la force, la ruse tint le premier rang dans Topinion des hommes , long-temps avant cpie la justice et la raison eussent acquis quelque importance et quelque crédit : d'ailleurs , quand même les faits ne viendraient pas à notre appui, les seules lumières naturelles et la seule induction suffiraient pour nous prouver c^e les choses n'ont pu se passer autrement On s'obstine à considérer comme le premier état de la nature l'époque où Thomme était encore simple et grossier; eh ! ne voit-on pas que dans cet état même , il est déjà vainqueur des animaux qui lui disputaient la jouissance de la terre? Croit-on qu'il ait pu s'occuper si long-temps à soumettre , à détruire tout ce qui était autour de hii , sans contracter un cu*actère d'injustice et de férocité ? Et s'il est vrai , comme plusieurs moralistes Font observé ingénieusement, que nous trouvons un plaisir secret dans l'exercice de nos facultés, sur qui rhomme vainqueur des animaux fera-t-il l'essai de ses forces , si ce n'est sur son semblable ? ' Nous n'insisterions pas sm* ces vérités si elles

* Voyez la Théorie des sentimens agréables, par M. de Poniily ; et Fergnt on , Essay on human nature.

Voyez aussi dans la République de Bodin, liv. i, eh. 6, ce passage remarquable : « La raison et lumière naturelle « nous conduit à cela , de croire que la force et Tiolence a « donné source et origine au républiques ; et quand la rai*

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n'étaient que de purie^ spéculation ^ et si elles ne tendaient qu'à nous^ donner de la nature humaine une opinion plus ou moins favorable. Mais il ne s'agit ici de rien moins que de rendre raison de tous les principes qui ont influé sur le bonheur des peuples; d'expliquer ^ par exemple, comment les hommes ont préféré la gloire au repos et au plaisir , la vie militaire à la vie domestique-, et les intérêts de la pati*ie à ceux du sang. En effet , du moment qu'on admettra que tous les gouvernemens se sont formés sous l'empire die la violence , on sentira aisément que soit qu'il ait fallu attaquer ou se défendre, la force a été l'objet principal de toute association. Or, rien n'est plus contraire à cet objet que la vie domestique, où tous les sentimens doux et naturels se perfectionnent dans le repos et se fortifient par l'habitude. Pour des brigands toujours prêts à courir }e pays ou à se hasarder sur tes mers, pour une peuplade faible et timide , perpétuellement occupée à se défendre , les femmes ne sont plus des compagnes chéries ; ce sont des moyens d'augmenter la population , de recruter une armée ou une garnison : les enfans ne sont pas les images vivantes de leurs

a son n'y serait pas^il sera montré ci-après , par le témoî> * ff^^^^ indubitable des plus véritables bistorîens , c'est à « savoir^ de Thucydide , de Plutarque, de César , et même « des lois de Solon, que les premiers hommes n'avaient « d'honneur et de vertu plus grande que de tuer, massacrer, « voler ou asservir les hommes , etc. »

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pères 9 les gages précieux d'une union fidèle et durable; ce sont de nouveaux guerriers qui se forment et s'élèvent : rattachement qu'ils nous inspirent ne se proportionne donc plus au désir de se voir renaître en eux , de recevoir leurs caresses , de leur prodiguer ses soins , mais à la plus grande utilité qu'on en pourra retirer un jour : ceux qui se trouveront peu propres à la guerre seront regardés comme un fardeau inutile ; peut-être même seront-ils vendus ou exposés. Une sollicitude continuelle tenant les hommes éloignés de leurs affaires domestiques , et exigeant perpétuellement que leur attention se porte vers la chose publique ; les lois , par lesquelles tout se dirige vers cet objet unique , deviendront aussi le seul intérêt des individus. On n'aimera plus ni sa femme, ni son champ , ni ses propres jouissances ; on tournera toutes ses affections vers la cité , vers la république ; et de là naîtra cet amour effréné de la patrie, sentiment ({ui , si l'on y prend bien garde , a toujours été mêlé de quelque férocité, et qui , chez tous les peuples du monde, est inséparable de la haine pour leurs voisins. Ne soyons donc pas surpris des lois dé Lycurgue et de l'austérité romaine. Ne le soyons pas davantage, lorsque venant ensuite à consulter les poètes et les philosophes , nous verrons toutes les premières habitudes réduites en principe, la force qui lutte^ qui combat, qui résiste, qui souffre, préconisée sous le nom de vertu ; le sacrifice des affections particulières , admiré sous le nom de grandeur d'âme ; et

l'attachement à la patrie préféré aux sentimens naturels , et surtout à la justice , dont les anciens n'eurent que très tard une idée abstraite et générale.

Tel est le tableau qu'on doit se former de la première antiquité^ si l'on veut savoir une fois sur quel fondement était établi pour lors la félicité des peuples. Il en résultera qu'elle ne pouvait porter que sur des principes relatifs , sur des rapports d'inégalité ; qu'il n'y avait point de bonheur absolu , de jouissance véritable , parce que le point capital était de se rendre plus fort , plus puissant qu'un autre ; de sorte qu'après tant de sacrifices à cet objet unique ,. les premières législations se rapprochaient infini-^ ment de nos régimes monastiques , où le ciel étant le seul but de ceux qui s'y soumettent , tout se trouve calculé sur le sacrifice des biens qu'ailleurs on s'efforce de conserver. Encore , lorsque des religieux reçoivent un postulant, s'ils exigent de lui qu'il renonce à l'usage de sa volonté et d'une partie de ses sens, qu'il se soumette à une règle austère, aux jeûnes , aux veilles , etc. , je conçois qu^il y consente , parce qu'il a en vue un bien supérieur à tout ce qu'il sacrifie ; mais si les Spartiates avaient proposé à un étranger de renoncer à prendre une femme , à élever des enfans qui fussent à lui , et à manger avec eux, près de son foyer, les fruits de son jardin , je ne vois pas quel motif aurait pu le décider. La vérité est qu'on naissait Spartiate et qu'on ne le devenait pas; que cette république, formée dans des

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temps de crise , ne cessa d'être aux prises avec ses voisins, depuis les guerres des Messéniens et des Ilotes jusqu'à celle où les Thébains , peuple grossier et peu célèbre dans les armes , pensèrent renverser en un instant Touvrage de six siècles. Mais n'anticipons pas sur des réflexions qui doivent trouver leur place dans les chapitres suivans, et contentons-nous d'observer que le bonheur qu'on trouve dans la gloire , et la gloire qu'on trouve dans l'exercice de la force, n'ont qu'une base précaire et contre nature: elle est précaire , parce qu'elle dépend des armes et de l'usurpation , et que l'oppresseur peut devenir à son tour opprimé; ' elle est contre nature, parce que l'amour de la liberté individuelle et les sentimens domestiques sont plus naturels que l'amour de la liberté politique et les sentimens pati*iotiques , lesquels ne sont bons qu'autant qu'ils naissent des pre« miers, et qu'ils en assurent la jouissance.

Si l'on m'objectait que le désir de sentir et d'exercer ses propres forces n'est pas moins naturel à l'homme que l'amour du repos et de la liberté ; que , de même qu'un particulier aime à dompter des chevaux, à poursuivre les animaux à la chasse, au prix de beaucoup de fatigue et de quelque danger , les nations trouvent aussi dans la guerre et dans les périls des jouissances dont nous ne tenons pas compte, je répondrais que la méprise vient de ce qu'on met

' Non est qnod credas quemquam fieri, aliéna infelici" tate; felicem. (Sbiteg. Epist. xcv.)

le mot àejbrce à la place de ceXuiàeJaculté. L'hommeaime à sentir sa foroe^ parce que c'est une de ses facultés ; mais qii'on.fasse attention qu'il perd^ d'autant plus sur les autres qu'il donne plus de prix à celle-là ^, et que du moment oii il est tranquille- et paisible ,^ l'industrie présente à son activité un. exercice bien plus étendu qu'il n'en pourrait jamais attendre de la force. Mettez d'un oôté la chasse et lli guerre ^ et moi 9 je placerai de l'autre les. arts ^ les taleas^ les. sciences et le commerce y et nous yerrons. qui em^portera la balance.

Tels sont, à peu près, lès principes auxquels nous, rapporterons toutes les observations que le cours de cet ouvrage doit nous présenter. Nous allons jeter uacoup d'œil philosophique sur l'histoire, et nous, l'envisagerons toujours par le côté qui intéresse le bonheur des hommes.. C'est sous ce point de vue que nous examinerons les législations les plus célèbres , persuadés que les individus et les états doivent tou* jours être distingués, et que les. peuples ne sont pas heureux, toutes les fois que les gouvememens pro«< spèrent. *

' On pourrait donner plus d'extension aux péflexlbnscon-» tenues dans ce chapitre ; mais nous répéterons encore qu^ c'est avec la plus grande répugnance que nous nous éloignons du plan que nous nous sommes formé , de ne pas alléguer des faits pour venir à l'appui d'un système ou d'une théorie, mab de faire naître ce système et cette théorie même de l'étude réfléchie des faits; nous prierons seule-

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