‹ De la félicité publique, ou, Considérations sur le sort des hommes dans les différentes époques de l'histoire (volume 2)Chapitre 36 sur 59 · tOME II. I · texte numérisé non relu

tOME II. I

a DE LA FÉLICITE

core, de Tesprit qui les anime ^ il faut examiner attentivelaeÀt 1^ t^iroonJtances dans desquelles ces gouVernemens ont été établis. Et quels peuples ont plus que nous cô^isel^y^ J^s-ttttcés'^c leur première origine ? Si les Français qui sortent d'une représentation SAndromaqné ott de Méropcj se croient les rivaux des Grecs , qu'ils entrent chez un notaire ^ qu'ils lisant lé -premier acte, le premier contrat de vente qui tombera sous leurs mains , ils reconnaîtront dans les mots AeJ^eJ^^ de suzeraineté ^ de vassalité y Qu'ils ne sont que les héritiers des Goths ou des Lombards. Des jeunes gens sortant de l'académie, ou peut-être même des écoles de philosophie, vont apj)laudtr titec enthousiasme un acteur devenu l'idole du pubhc : vous croyez voir des Athéniens au théâtre ; niais run d'eux dans ses transports a froissé le coude, de son yoisin.;. i]s $e querellent , sûi'tent et s'égorgent ; et voilà nos Grecs changes en Sicambre$ ou en Scandinaves. Si nous étudions nos lois,. si nous observons nos usages, quel mélange continuel de préjugés et de raison , de politesse et de barbarie! Nousxessiemblons assez a ces ailimaux redoutables qu on s'est efïbrcé d'apprivoiser : on les voit avec plus de surprise que de plaisir; quelque iiVipression de terreur se fait encore sentir à l'aspect de leurs Jeux Tes plus innocens , et ce n'est qu'en pensailt a leur férocité naturelle qu'on est touché de leur douceur. Quoi qu'il en soit, ne nous laissons pas rebuter phr les objets désagréa-

bles dont nous allons nous occuper. Qu'importe ce que nous avons été, si nous n'avons pas à rougir de ce que nous sommes? Ne vautfil pas mieux avoir à déplorer qu'à regretter le temps passé? Et dans quelque endroit de la carrière qu'on soit parvenu, celui qui avance lentement n'est-il pas plus sûr d'at* teindre le but que celui qui rétrograde? Que nos observations, loin de nous décourager, justifient donc notre siècle , en nous apprenant pourquoi nous ne sommes pas encore plus avancés. Faisons con« naître à ces hommes, assez infortunés pour douter s'il peut exister un bon gouvernement, une société lieureiise, que toutes les sociétés, que tous les gou* veruemens qu'ils ont sous les yeux, soot établis sur les principes et d'après les moeurs de ces peuples barbares, que nous regardons avec raison comme les fléaux du monde. £st--ce avec de pareils matériaux qu'on pouvait construite le plus beau , le plus régulier de tous les édifices ? Et qui peut effacer les premières impressions données? Les Spartiates fu« reut de vrais sauvages pour les Ilotes; et l'univers épouvanté put reconnaître encore les brigands de Aomulus dans les destructeurs de Carthage et dé Kumance. . ir ::!

On parle des législations, on kuniles établisse-^ tneps politiques; et cependant les hommes n'oot en général pour loi que l'exemple, et pour règle que l'habitude. Or, qui donnera cet exemple, qui formera ces habitudes, si ce n'est celui qui est trop

ignorant pour connaître des modèles, et trop barbare pour être soumis à des usages ? Ne craignons donc pas de remonter trop haut , si nous voulons nous former une idée des peuples puissans qui , partageant entre eux TOccident de cette petite partie du globe qu'on nomme Y Europe j sont le monde entier aux yeux de la philosophie et de la raison.

Français, Anglais, Espagnols, Italiens, Allemands même , nous avons tous une pareille origine ; car il n'importe guère que nous descendions des Sicambres ou des Bructères, des Scandinaves ou des Vandales ; nous sommes tous également la postérité de ces peuples barbares qui ont ravagé la terre. Nulle nation autoctone (^). Nos pères ont tous conquis le pays que nous habitons (c); ou du moins, si les nations vaincues ou soumises ont continué d'être la source des races futures, elles avaient cédé leurs droits , leurs usages , leur nom même aux vainqueurs. Or, cette seule différence dans la formation des empires établit à jamais toutes celles qui se trouvent de nos jours entre nos lois et celles des anciens.

L'histoire du monde ne parait nous présenter que deux grandes ^époques, deux races bien distinguées dans l'espèce humaine : l'une qui s'est propagée par des défrichënqmsl et des émigrations, en conséquence d'une multiplication simple et i^aturelle, et

{b) Totalement.

(c) ÉleS'Tfous sur de venir d'un Goth ?

c'est ainsi que les Phéniciens ont peuplé * les cAes de l'Europe et celles de l'Afrique ; l'autre , qui sortant tout armée et comme par enchantement du sein des glaces et des désarts , est venue dévorer le travail de la première, à peu près comme cea armées de sauterelles, qui paraissant tout à coup sans qu'on sache d'où elles viennent, consomment dans une nuit la subsistance d'un peuple entier. L'une ressemblait à ce fleuve bienfaisant dont les inondations progressives vont féconder les campagnes les plus reculées ; l'autre , à un torrent qui s'enfle dans une nuit, brise ses digues, et renverse tout ce qui s'oppose à son passage. Il est aisé de voir que la première, sage et bienfaisante dans ses principes, fut bientôt corrompue par ses succès. La nature, encore dans sa jeunesse et dans sa fécondité , s'empressa trop de répondre aux premières sollicitations des hommes. Placés^ ye ne sais comment y dans les lieux les plus convenables à leur espèce , ils n'habitèrent de la terre que ses jardins. Il ne fallait pas moins que le despotisme, l'ambition, la guerre civile^ et tous ces fruits trop hâtifs du développement de nos passions, pour les forcer à chercher 4es asiles dans des sables brûlans , ou sur des montagnes gla-

"^ La première édition portait : Ont peuplé l'Europe et TAfrique. Et voici la note de Voltaire (<<) :

(d) Quoi ! iln'j avait personne en Europe , en Afrique, et dont le reste de l'Asi^t

ce^s. Ne pourrait-on pas dire que tonte nation qui \it dans un climat rigoureux , est originairement une nation de proscrits, un peuple de fugitifs («)? Si vous voyez le palmier végéter avec peine dans les campagnes ombragées par des chênes robustes , ou quelques chênes faibles et timides croître parmi les palmiers , dîtes que ces bizarreries sont le fruit de Fart , Touvrage de la curiosité des hommes. Peutêtre si la nature eût été seule consultée, la Suède produirait des sapins, rAlIemagne des chênes, Saint- Domingue des ananas , et l'Asie des hommes. Peutêtre aussi que les hommes et les arbres peuvent s'accommoder de différentes températures, et qu'ils viennent seulement plus beaux et plus forts dans les climats qui leur conviennent le mieux ; car sur cet objet comme sur tant d'autres, que sait-on? que peut-on assurer ? Il nous suffit d'observer du moins que dans le premier âge du monde, les établissemens des peuples se sont faits par émigration et par colonies (/) ; et dans le second , par invasions et par conquêtes. De là , deux principes de gouvernement absolument opposés ; de là cette organisation toute ndlivelle des sociétés politiques, assez sem-

(e) Grande question. Les Lapons et leurs rennes , qu'on ne trouve qu'en Laponie ^ sont'-Us proscrits ? L'herbe de Laponie est-eUe proscrite? Les nègres sont-Us proscrits ? N'estil pas évident qu'ils habitent leur climat primitif P

(/) Les arbres , les animaux sont^ils des colonies?

blables à celle que les philosophes donnent à Tunivers , où une partie est active , et l'autre passive ; où Tune donne, et l'autre reçoit la forrae : Nùvus rerum noscitur ordo.

Mais ce nouveau gouvernement , mais la législation de ces peuples barbares n'est gpère plus connue que leur origine; et cependant que de volumes écrits sur cette matière ! On avait tout lu, tout examiné, tbut restitué , tout éclairci ; on avait fouillé dans les trésors poudreux des cloîtres; toutes les chroniques et toutes les Chartres avaient été mises à contribua tion , lorsque Montesquieu est venu jeter un jour nouveau 'Sur cette matière ; et Montesquieu lui-même a été réfuté avec succès^ C'est peut-être que ces auteurs n'ont pas assez donné d'^endue à leurs obseï^ vations : semblables aux astt*onomes avant la découverte de Dolond, ils se servaient de litisettes qui n'avaieiit pas assez de champ. Plusieurs n'ont consi^ déré que le gouvernement féodal ; et dans cette étude, ils n'ont vu que Charlema^e et les Fiançais. D'autres , donnant toute leur attention aux previiers conquérans des Gaurles , ont voulu qu'une armée de Sicambres fût le prototype de tous les^^uvenotemens modernes. Quelques-uns observant des traces de féodalité dans presque toutes les lois qui sont parvenues jusqu^à ^ous, ont confondu les époques , prétendant que ce qui avait existé à l'avènement de Hugues Capet , était aussi ancien que la monarchie; comme si des Barbares pouvaient être jurisconsultes , et si

tonte la loi écrite n'était pas pour cela même mie loi moderne '. Quelques autres enfin, se livrant à des recherches plus exactes , ont cru trouver le bout du fil , et tracer l'origine du gouvernement féodal.

Comme on ne peut prononcer les noms des Boulainvilliers , des Dubos , des Montesquieu et des Mably , sans témoigner le plus grand respect pour les lumières de ces savans auteurs , on n'oserait se permettre ici aucune observation , si en se combattant réciproquement ils ne nous avaient pas prouvé i®. qu'ils ont pu se tromper ; 2®. que l'érudition ne suffit pas pour trouver la vérité. Pour nous , dont l'objet est de soumettre à notre examen tout ce qui peut influer sur la félicité des hommes, il nous con- 'viént particulièrement d'observer quel a été en général l'esprit des Barbares qui ont envahi nos contrées occidentales. Or, pour remplir cet objet, il nous parait nécessaire de distinguer le gouvernement féodal en deux époques. Dans la première, nous ne verrons que la conséquence nécessaire de ce genre de conquête , particulier aux nations du Nord; conquête qu'on peut considérer comme une émigration armée, par laquelle une nation ne cher-

' Il 7 a quelques lois écrites antérieures à Charlemagne ; xnais c'est à lui que nous devons la rédaction et l'amplifica* tlon de ces mêmes lois. L'auteur des Variations €ie la Monarchie française remarque que dans ta nouTcHe collection des lois salîques, ce prince augmenta le prix dett composttioiis» YoyeK tome u ^ page 54.

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che pas un agrandissement, mais seulement un établissement; conquête qui n'ajoute pas un domaine au peuple victorieux, mais qui lui en donne un nouveau, où la force, qui a été le principe de l'acquisition, devient aussi le seul principe de la Conservation et de l'administration. Â cette vue générale, on en peut encore ajouter une autre : c'est l'esprit d'égalité qui régnait parmi les nations septentrionales; circonstance importante qui influa principalement sur la forme du gouvernement qu'elles établirent; car il est aisé de voir que des conquérans, tels que l'histoire, ou plutôt la fable, nous peint Osiris et Bacchus , maîtres absolus de leur armée, avant de l'être des peuples qu'ils devaient subjuguer, auraient envahi l'univers entier, sans y laisser les moindres vestiges d'un gouvernement pareil à celui que nous soumettons à nos recherches. C'est à cette grande révolution que toutes les nations de l'Europe ont subie, que nous devons rapporter le changement principal dans les mœurs comme dans les opinioiis, dans la poUce comme dans la législation : elle a suffi pour renverser toutes les idées anciennes, pour intervertir le progrès naturel des lumières , et pour faire rétrograder l'esprit humain, que l'expérience conduisait lentement dans les sentiers de la raison. Cependant , si , portant des regards plus attentifs sur tous les objets qui nous environnent , nous voulons en démêler et en assigner l'origine ; si nous nous attachons sur-

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tout à reconnaître toutes les nuances par lesquelles nous autres modernes nous différons des anciens; si nous prétendons même nous rendre compte des préjugés, des habitudes qui prévalent encore dans le siècle oîi nous vivons , il faut que nous exLaminions dans chaque gouvernement, dans chaque état, les circonstances qui ont; modifié le premier système féodal , celles qui d'un état de choses simples et non préméditées ont /orme une machine très complexe et très composée , que j'appellerai ie gouvernement féodal dans sa seconde époque.

On s'apercevra aisément que des deux points de vue que nous venons d'indiquer , le premier, appaiv tenant principalement à la philosophie , devait exposer ceux qui s'en occupaient au danger de trop généraliser leurs idées, et de se former un système trop vaste et trop exclusif; tandis que le second^ ayant un rapport plus immédiat avec l'esprit de recherche et d'érudition, ne pouvait manquer au contraire de fixer l'attention sur les détails, et d'annexer souvent de trop grands effets à de trop petites causes. C'est peut-être le seul reproche qu'on puisse faire au savant auteur des Observations sur V Histoire de France, Rien de plus curieux et de plus intéressant que les autorités sur lesquelles il se croit en droit de fonder le gouvernement féodal, i". Sur l'aliénation à vie des bénéfices ou domaines royaux , faite au traité d'Andely , et confirmée dans l'assemblée de Paris en 6i5, lorsque Clotaire ii

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eut réuni sous son pouvoir toutes les parties de la monarchie française. 2®. Sur le service que Charles- Martel jugea à propos d'imposer aux possesseurs des bénéfices, et qui devint une des conditions à laquelle il les accorda ; dispositions qui furent suivies et perfectionnées par Pépin et par Charlemagne. 3^. Sur l'hérédité des bénéfices extorquée à Gharlesle-Chauve. 4^. Enfin sur l'usurpation des comtés et des seigneuries , qui fut approuvée par Hugues^ Capet et ses successeurs. Mais cette féodalité pouvait-elle avoir lieu parmi tout autre peuple que les Francs? Mais le germe de ce gouvernement n'existait-il pas, suivant l'expression de l'école, in potenlia y dans les premiers établissemens de ces Barbares? C'est ce qu'il me semble nécessaire d'examiner. '

' Si les distributions de terres faites par Constantin et ses successeurs aux troupes destinées à garder les frontières de Tempire, avaient établi une espèce de possession bénéficiaire et conditionnelle \ si d'autres troupes fixées dans des garnisons plus intérieures avaient pareillement reçu des terres en partage ; si des années de Barbares devenus alliés de l'empire , en avaient embrassé la défense sous la même condition ; si ces milices agricoles avaient formé un nouvel ordre de possesseurs annés, sous les titres de RipUaires^ de Lœti et de Stadonnaires ; si les différentes pertes qu'esrsuya l'empire avaient peu à peu déplacé les limites et changé en frontières la plus grande partie des Gaules ; si les derniers conquéransy les Francs, par exemple y n'avaient fait que se mettre à la place de cette milice qu'ils avaient chasrsée ; si , trouvant les partages tout faits et un ordre politico--

D'un autre coté , M. le président de Montesquieu , l'abbé Dubos j etc. n'ont pas manqué de remonter jusqu'à César et à Tacite, lorsqu'ils ont voulu se former une idée des conquérans des Gaules ; quoi* qu'il leur fut aisé de réfléchir : i^. que Tacite a été

militaire tout établi, ils s'étaient contentés d'y joindre leurs anciennes coutumes, c'est-à-dire si les rois avaient conservé cette espèce de cour militaire , ce choix d'hommes dévoués, de Leudes , de Fidèles , d'Amtrustions , qui prenait sa source dans les mœurs germaniques : enfin , si cette nation barbare avait retenu toutes ses idées singulières d'un vasselage per* sonnel et indépendant des propriétés, n'aurait-on pas un système très ingénieux , trèl suivi et très étendu sur l'origine du droit féodal ? Ce ne serait ni celui de Montesquieu , ni celui de Boulainvilliers , ni celui de l'abbé de Mably , ni même celui de l'abbé Dubos , quoiqu'il s'en rapproche da*> vantage : ce serait celui de l'auteur des Origines, et j'invite le lecteur à le chercher dans son savant ouvrage , Liv. xv et suiv. Il trouvera aussi le même plan dans le Mémoire de M. l'abbé Gamier, sur l'Origine du Gouvernement /rançats; à cette seule difféi^nce seulement que l'ingénieux académicien donne encore plus aux origines romaines ; de sorte qu'à l'en croire, les Francs ne seraient toVnbés sur les Gaules que comme des gouttes de pluie tombent sur un étang, dont elles troublent un moment la surface, mais auquel elles ne tardent pas de s'identifier. Au reste, cette opinion n'est pas nouvelle : il y a plus d'un siècle que Loyseau l'a énoncée dans son Traité des Seigneurs, où il dit ^ ch. 1 , que ce fut à l'imitation des Romains que les Francs distribuèrent des terres à leurs soldats , à la charge par eux de défendre les frontières, et de suivre les souverains à la guerre.

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fort soupçonne de s*être livré à son imagination , et d'avoir fait des mœurs des Germains la satire de celles des Romains \ a^. Que César n*avait pu connaître que les peuples auxquels il avait fait la guerre. 3®. Enfin , que ni Tun ni l'autre n'étaient en état de parler des Goths , des Vandales , des Francs et des Bourguignons, auxquels les nations modernes doivent bien plutôt rapporter leur origine qu'aux Germains et aux autres peuples dont César et Tacite purent avoir connaissance. Que faut-il donc examiner ? c'est si toys ces peuples ont eu quelques points de ressemblance ; s'ils se sont conduits à peu près de même dans leurs conquêtes ; s'il ne paraît pas que Iem*s établissemens se soient faits sur le même principe , et s'ils ne contenaient pas en effet quelque rudiment de la féodalité.

Une multitude armée doit nécessairement avoir quelque ordre , quelque arrangement. Il y a un roi , des chefs , des officiers ; enfin c'est une armée. Cette armée s'empare d'un pays, et veut Vy fixer. D'abord chacun s'établit dans les teiTes qui sont le plus à sa convenance : et sans faire de partage , ni imaginer de compenser les contributions parmi les vaincus ' :

' L'abbé Dubos a fait voir d'uie manière assez satisfaisante y « qne le gouvernement n'était pas le même dans toutes « les tribus qui composaient la nation germanique. » Voyez Histoire critique de la MonarcJùe française.

* Il parait que les Goths avaient fait un partage des terres avec les Romains , et que ce partage était tel ^ qu'ils en lais-

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on se saisit des domaines le plus à portée de soi , ce qui est d'autant plus naturel , que l'invasion ré^ pand la terreur , et éloignç les peuples. La guerre a produit des esclaves , on les fait travailler ; on en trouve même dans les censés et dans les métairies des vaincus \ On les emploie à son profit ; et , comme dit un proverbe trivial , on vit au jour la journée , toujours en armes , toujours prêts à se rassembler au premier signal. Mais les instans die tranquillité se prolongent ; on commence à s'arranger , à s'établir ; les affaires domestiques deviennent plus intéressantes, et pour ne pas s'en éloigner trop souvent , on convient de s'assembler seulement une ou deux fois tous

saient nn tiers aux Romains , gardant les deux autres ponr éax. Cela parait clair par les Titres viii , ix et xvi du liy. x du Code des Visigoths,

' L'auteur des Lettres sur la Noblesse pense que l'origine de la servitude parmi les Gaulois remonte beaucoup plus haut que la conquête des Francs. Il cite à ce sujet un passage des Commentaires de César, qui effectivement vient fort à rappui de soa opinion: Pcpufus (dit César y Comment. Liv. I ) pêne servorum habetur loco» Le même auteur, se fondant sur la grande quantké d'esclaves attachés à la glèbe, suppose qu'il y avait dans les Gaules de vastes possessions, tant en terres qu'en esclaves, dont les rois ont pu s'emparer, et qui ont fourni depuis à cette distribution immense de bénéfices dont il parait difficile de se rendre raison. M. Hume nous apprend qu'il y ava.it un grand nombre de serfs parmi les Anglo-Saxons , et qu'ils étaient divisés en serfs domestiques ou escl^Lves , et en serfs rustiques ou cultivateurs.

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les ans. Cette assemblée , c'est le champ de Mars chez les Francs ; c'est le Wittenagemot chez les Saxons. Est-il question de faire la guerre , tous les Francs se trouvent au champ de Mars. Est -on plus tranquille , les priactpaux^ officiers , les grands qui forment la cour du roi , et qudques-uns des chefs les plus à portée , sont les seuls qui s'y rendent. Peu à peu les familles se multiplient ; les étrangers se mêlent ^ se confbndeiit avec les indigènes, l'épouvante se dissipe parmi les vaincus, et l'humanité renaît parmi les vainqueurs : les usages, les lois des premiers commencent à prévaloir. Les magistratures ne sont pas tout-à-fait les mêmes , mais les titres reparaissent : aux mot^ barbares de Graphion, de Thwgins 9 de Bachlmbourgs , on substitue ceux de duc , de comte et de centenier '. Quelques pays éloignés du chemin qu*ont tenu les armées, et qui n'ont pas été subjugués dans les premiers combats, se soumettent par des traités demi- volontaires ; plusieurs privilèges sont accordés pi^ conservés ; il se fait une réaction d'un langage sur l'autre , des mœurs de la nation conquérante sur celleis de la nation indigène ;

' Les titres de duc et de comte étaient déjà en usage dès le temps de Constantin. C'étaient des généraux qui commandaient sur les frontières , et qui avaient des corps d*armée auxquels on avait cédé des terres autour de leur quartier. (Voyez Histoire du Bas-Empire , tome i , page 629. ) Quant à l'origine des terres données en place de paie en st^endium ovife-od, on la fait remonter jusqu'à Alexandre Sévère. Voyez Histoire des Empereurs , tome v, page 279.)

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les Freines s'approprient quelque chose des Gaulois- Romains, les Gaulois -Romains prennent quelque chose des Francs; les Francs veulent avoir des lois , et s'empressent de faire des. compilations , des mélanges barbares de leur législation et de celle des Romains. Les Gaulois veulent avoir des places près des rois francs , ils prétendent assister aux assemblées, et avoir part aux honneurs ; et tandis que le roi Sicambre se revêt de la toge depatrice, le citoyen Gaulois s'ài^me d'une francisque , et s'honore du titre de Leude '. Ainsi la plupart des changemens dans le

* 11 est prouvé par les lois des Francs et par les autorités les plus fortes^ que plusieurs ' Romains ou Gaulois eurent le titre de conifives du roi, et qu'ils obtinrent concnrremment avec les Francs les places les plus importantes , tant par la dignité que par l'influence .qu'elles donnaient dans les affaires. L'auteur des Lettres sur la Noblesse en a cité plusieurs exemples (Voyez Lettre ji). Il est yrai que la différence que les lois mettaient entre le prix de la vie d'un Franc, convive du roi, et d*un Romain revêtu de la même dignité, prouve assez qu'il n'y eut jamais de parité entre les deux nations : inais M, l'abbé de Mably a fait roir que cette disparité ne dut pas durer ioag-temps , on cessa' d'être humiliante pour les Romains, puisqu'il leur fut libre de s'incorporer à la nation des vainqueurs , en déclarant seulement qu'ils voulaient être soumis à ses lois.

Je ne puis m'empêcher d'observer ici quelles ténèbres couvrent les premiers temps de notre histoire, puisque, tandis que le président de Montesquieu et l'abbé de Mably, etc. ne font nulle difficulté de qualifier du titre de

Leude ces Fidèles ou Amtrustions, qui étaient , pour ainsi

moral comme dans le physique, arrivent par des gradations imperceptibles, par de petites circonst^mces qui échappent à Tobservation , et qui paraissent d'autant plus minutieuses , qu'elles sont placées plus près des résultats.

Si Ton en croit le comte de Boulainvilliers , les Francs furent tous égaux, et leur roi ne fut que le chef d'une troupe formididble à lui-même : si l'on suit l'abbé Dubos^, et malheureusement la plupart de nos jurisconsultes ' , le roi fut seul maître de la nation , seul propriétaire des terres envahies ; de sorte que tous les sujets qui en obtinrent quelque partage ne

dire , les compagnons dn Toi^ on lit dans Ckantereau que ce mot désigne le peuple en général, comme le mot Leutk signifie encore la même chose en allemand : et cette opinion se trouve appuyée par une infinité de citations ( Voyez Origine des Fief s f ch. vu). Au reste , ces Fidèles ou Leudes se trouvent parfaitement bien décrits dans Atbènée (Voy. L. vx, ch. xn), où il parle d*un certain Adiatomus, roi des Sotîans y qui avait autour de lui six cents personnes clioisies , appelées «Sf/otfifiitf^ ce qui signifiait dévoués y lesquels avaient fait vœu de vivre et de mourir avec lui. Us portaient des habits pareils aux siens .y et vivaient des mêmes alimens que lui. Athénée igoute j^u'on n'avait jamais vu ces compagnons du roi manquer à leur vœu , et vouloir lui survivre. Comme Athénée a tiré «e fait dW auteur très ancien , il parait que

cet usage est de la plus haute antiquité. J'ai cité ce passage; , parce que je ne me souviens pas de l'avoir vu employé par aucun de ceux qui ont écrit sur le gouvernement féodal.

^ On est iàché de voir tous les avocats généraux , tous les procureurs généraux , et M. d'Aguesseau hii-méme, établir le principe qu'il n'y a nulle terre sans seigneur , et que tout

TOUS u. ^

id DE LA FÉLICITE

les durent qu'à sa munificence '. Consultez M. Pabbé de Mably , il vous prouvera que le gouvernement des Francs fut démocratique. Consultez le président de Montesquieu, vous trouverez que la noblesse existait jusque dans les cabanes des Germains! Ne pour-> rions-nous pas , à l'exemple des républiques divisées , choisir pour arbitre une puissance étrangère ? Servons-nous du moins de l'induction et de l'analogie, ces appuis si nécessaires pour quiconque marche dans les ténèbres de l'histoire.

Des peuplades barbares, des nations sorties du Nord ont conquis l'Angleterre et l'Ecosse. D'autres se sont fixées dans leurs propres climats, où elles ont fondé des empires qui subsistent de nos jours. Interrogeons M. Hume et M. Robertson : ces deux savans auteurs , toujours éclairés par le flambeau de la critique , ont cherché les traces du premier gouvernement auquel leur patrie a été soumise, et prenez garde que celui qu'on trouve dans les annales de ces peuples insulaires, doit être plus original, doit présenter une image plus pure de la législation primitive ; car les Gaulois , déjà civilisés , déjà soumis aux lois romaines , ne purent se soumettre à celles des

seigneur ne possède son fief que de la bienfaisance des rois, qui. ont tout donné, tont distribué; comme si ponr avoir tout donné 9 il n'ait pas fallu qu'ils aient tout usurpé.

* M. le président Hénault parait avoir embrassé un parti mitoyen. Il donne plus à l'autorité des rois que Boulainvilliers ; mais il ne reconnaît pas de noblesse ayant la troisième race de nos rois.

conquérons 9 sans les'' modifier, sans réagir en quelque façon sur la puissance qui les opprimait ; au lieu que les Bretons , grossiers, ignorans , et demi-sau* vages, n'avaient garde de recouvrer, par l'opinion, l'empire que la force venait de leur arracher. Espérons donc de trouver quelques lumières de ce côté-là , et examinons particulièrement quel fut le gouverne* ment des Saxons.

Des ChieJiainSf c'est-à-dire des généraux ou des chefs, commandent à des tiîbus entières <, qu'ils appellent Clans; ils en sont les protecteurs, les pa* irons; ils les président, ils les gouvernent : on distingue ces chefs par le nom de Thane'^, c'est-à-dire noble , grand , illustre* Dans les plus anciens titres latins , on les voit désignés par ces mots : ScUrapœ^ Principes^ OpiimateSy Proceres; ce qui s'éloigne beaucoup d'une constitution purement monarchie que , ou purement démocratique. L'assemblée de ces grands seulement, et non de toute la nation , forme le fVittenagemot^ ou les états généraux. Là , comme en France , on trouve des hommes libres et des serfs ou esclaves. Ces hommes libres, appelés Coerles \

* C'est un ancien mot saxon , qui signifiait serviteur. Il devint un titre honorifique pour les grands , parce qu'ils tenaient à gloire d'être les serviteurs de leur prince. R.

* Le mot Coerle signifiait laboureur , cultivateur. Le mot allemand Kerl, qui se prend en bonne et mauvaise part, comme chez nous celui de dr61e, un drôle bien bâti, un drôle qui mériteriUt d'être puni , etc. parait venir de là.

Plus anciennement , Kerl signifiait un guerrier, un héros :

paraissent être le même ordre de citoyens que ceux qui 9 lors de rétablissement des seigneuries en France, furent exceptés de ces usurpations , et restèrent sous l'autorité et la conduite immédiate des comtes. Quant aux serfs , il y en eut de deux espèces ; lés uns cultivateurs, et les autres esclaves domestiques. Nous voyons encore par les lois d'Alfred4e-6rand, que les Anglo-Saxons avaient établi des Centeniers sembla«> blés à nos Thungins : enfin jusqu'ici tout paraît assez semblable dans les deux nations; excepté qu'en France les mœurs et la législation des vaincus influèrent da* vantage sur celles des vainqueurs, et que nos pères ayant toujours eu des guerres à soutenir, furent obligés de se tenir plus long-temps armés : et c'est peut-être là ce qui constitue la différence entre le Wittenagemot et le champ de Mars. Les Francs, toujours en guerre, sont forcés de se rendre tous au champ de Mars pour y paraître en revue : les Saxons , -tranquilles et sans ennemis , s'occupent de leurs affaires particulières^ et laissent les grands décider de celles de l'état

Maintenant examinons ce qui se passe encore de nos jours, dans la patrie de ces mêmes conquérans; je veux dire en Rus^e et en Pologne :' et qu'on ne ^oit pas surpris que je rapproche ainsi deuxgouver* nemens si différens. Dans le premier, les grands, oppresseurs du peuple, sont opprimés à leur tour par

c*cst l'étymolûgie du nom Carie, qui, en langue celtique^ se pronpDçait KarL Voyes Pelloutiba, Hist, des Celtes»

PUBLIQUE. CH. I. ai

un despote : dans le second, les grands ont su se délivrer de la tyrannie qu'ils exercent sur les autres ; mais partout je vois des thanes , des. boyards, ou despiastes, ou des magnats (il n'importe comment on les appelle), seuls maîtres,, seuls possesseurs des terres, seuls participant au gouvernement, tandis qu'un peuple de serfs revendique à peine une part, dans les subsistances qu'il fait naître \ Je veux croire que les Germains ont été effectivement ce peuple libre et vertueux que nous peint Tacite; mais je me permettrai de douter que ce soient ces Germains-la qui aient conquis l'Occident ; et tant que je verrai le Danemarck, la Pologne, la Russie , la Tartarie même * m'offrir encore des vestiges du gouvernement primitif des Barbares ; tan^ que je retrouverai dans ces vestiges une grande relation avec les faits qu'il s'agit ici d'approfondir , je serai bien tenté de

* Le weregeldey ou prix du* sang, est encore eu uaage ea Pologne. Un gentilhomme qui a tué on paysan serf d'un antre , est obligé seulement de lui en rendit un pareil , ou de payer une indemnité très modique.

* Il nous reste encore en Ukraine un exemple frappant d'un gouvernement féodal dans toute sa pureté , et tel qu'il a dù« exister primitiTement. Les.cMra ont donné cette province aux Cosaques^ à condilion qu'il» la cultiveraient, et qu'ils seraient obligés de les semr toutes les fois qu'ils en seraient requis. Nul établissement , nulle législation que les formes militaires. Cette province est divisée en plusieurs régimens, qui £ormeiit plusieurs districts. Une compagnie fait un village aux ordres d'un capitaine , lequel dépend , à

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croire que le chemin que j*ai suivi est celui de la vérité. En général , voulez-vous avoir une idée du gouvernement féodal modifié par Charlemagne et ses successeurs, étudiez le droit public d'Allemagne. Voulez-vous avoir, l'idée d'un gouvertiement féodal antérieur, lisez l'histoire des peuples du Nord. '

J'ai peine à quitter cette distinction du gouvernement féodal en deux époques, parce qu'elle me pa-

son tonr, d'un colonel qui réside dans la ville. L'hetman se tient dans une espèce de capitale ^ qui est un camp retranché , où il y a un certain nombre de cavalerie et d'infanterie tenu toujours en paie. Le reste travaille et cultive , sous la seule condition de paraître en armes lorsqu'il en est besoin.

' M. de Voltaire ( Hist. gén. ) reconnaît le gouvernement féodal jusque dans les Timariots ou Zaimats des Turcs. Il croit que ce gouvernement fîit toujours imposé par les peuples tartares occidentaux, et il observe avec raison que Tamerlan l'introduisit dans les Indes, où l'on voit encore de grands vassaux, tyrans dans leurs différens districts, mais soumis au Mogol sons les noms ^Omrahs ^ de Rajahs et de Nababs,

Peut-être pourrait-on objecter qu'il n'est pas nécessaire de donner une même filiation à tons ces établissemens , puisqu'ils paraissent une suite assez nécessaire du gou« vernemeut de conquête. Une chose singulière, c'est que Fernand Cortez le trouva établi dans le Mexique. Là, comme en Allemagne, les grands vassaux avaient le droit d'élire l'empereur ; et l'on put reconnaître jusqu'au roi , électeur de Bohème, dans le roi, électeur de Teleuco. Voyez Don Ahtorio se Solis»

raît jeter un jour plus philosophique sur les premiers âges de notre histoire , et qu'elle nou& donne des vues plus grandes et plus générales sur le sort de l'humanité dans ces siècles d'ignorance. Sans examiner donc si le rsiol Je^d a signifié dans son origine toute terre accordée comme paie , comme subsistance ' , ce qui nous autoriserait encore à donner une plus ancienne origine à la féodalité; il tious suffira d'observer que ce gouvernement dans la seconde époque, c'est-4-dire la distribution des fiefs, tMle que nous la voyons sous les rois Capétiens, ne pouvait sortir que d'un gouvernement pareil à celui qui existait dans la première époque; que ce gouvernement était en lui - mêm^ militaire et oppressif ; qu'il tendait naturellement à une aristocratie * barbare, et qu'il

* C'est l'opinion de Qiantereaa (Vojes Orig, des Fiefs y Liy. I, ch. II). Il pense que c'est mal à propos que le mot fé-otl a été traduit par celui de benefidiuuy et qu'il aurait

été mieux rendu par celui de prœdium. Il parait cependant que heneficium a été employé par \^ Romains eux-mêmes pour désigner les terres accordées aux soldats en forme de paie (Voyez la Notice de VEmp», et Ducange, au mot BERKnciux). Brussel croit que le molfeodum^ sous la seconde race , fut synonyme de celui de heneficium , et il en donne des preuves. Yoyet Liv. i , ch. v.

* Je voudrais bien aller jusqu'à là fin èé ce chapitre sans parler de l'aventui^e qui arriva à Clovis, lorsqu'à ne put obtenir d'un de ses soldas %n vase qu'H Voulait Héftdre à saint Remy. £n effet , cette histoire est devenue lin lieu commun, sur lequel tous les auteurs se sont fort étendus ,

a4 DE LA FÉLICITÉ

ne pouvait manquer de détruire à la fin toute idée de liberté et de propriété. Dans la Grande-Bretagne, nous voyons les chieftains et les thanes, chefe absolus d'immenses tribus , tyrans de toute une province , et rois dans le royaume : en Russie , en Pologne , le cultivateur esclave et le propriétaire oisif ou brigand ; en France , enfin , quelques terres distribuées, cédées comme paie, comme subsistance, sous le nom de terres saliques, ou sous celui S alleu; et les principaux domaines, les plus riches possessions données, reprises, prodiguées, arrachées sous le titre de bénéfice : richesses alors aussi précaires que le sont de nos jours les places du ministère et

chacnn abondant dans son sens : comme si la cruanié réfléchie d'un roi barbare qui assassine son snjet,~on la brutalité d'un Sicambre cpli manque de respect à son chef, pouyaient fonder des droits dans le dix-huitième siècle. Je ne puis cependant m'empécher d'observer ici que ta liberté de ce soldat ne prouve pas que le gouvernement des Francs fftt plutôt démocratiq[ue qu'aristocratique. Il est toujours difficile de conclure du gouvernement militaire au gouvernement civil : et d'ailleurs ceux qui ont fait la guerre savent assez que quelque despotique que soit Tautorité militaire , les circonstances obligent souvent à de grands ménagemens. H n'est point de prince ni de général d'armée qui n*ait été forcé de dissimuler bien des offenses. On sait l'histoire de ce déserteur prussien , qui ^ interrogé par son maître sur les causes de sa désertion, lui dit : «Je m'en vais, parce « que vos affaires vont trop mttl. ^ttends la fin de la cainte pagne, répliqua le monarque : si elles ne vont pas mieux f, « nous déserterons tous deux. »

PUBLIQUE. CH. I. a5

de la Gour, L'établissement civil de la nation entière n'est que le quartier d'hiver de l'armée. On connaît si peu le prix de la vie agricole et domestique, on sent si peu le bonheur d'être propriétaire et père de famille y que pour de vains titres , quelques frivoles prérogatives y quelques droits d'opprimer , on troque ses biens en alleu , ou autrement dit , ses biens-fonds contre des bénéfices amovibles, (gf)

Il est vrai que bientôt après , l'usurpation vint au secours de l'impinidence ; mais en s'assurant d'abord la propriété et ensuite l'hérédité des bénéfices, on était bien plus jaloux encore de l'honorifique que de l'utile. C'est que dans le fait l'utile ne résidait pas dans leà terres qui ne produisaient que quelques subsistances, mais dans le pouvoir qui donnait de l'argent C'est que les places de comtes et de ducs rapportaient plus que des champs mal cultivés. De là cette avidité d'usurper le droit de juger; et de là le principe de ces seigneuries établies dans les terres qu'on avait arrachées au domaine royal , ou à la juridiction des ducs et des comtes. LeSi Jreda y ou amendes , étaient devenues les métairies des nouveaux usurpateurs; et il est aisé de juger quelle activité mettaient à prévenir le crime , ceux-là même qui vivaient de sentences.

Ceci explique assez naturellement pourquoi dès la

(jgf) Ils n'étaienipas aiors amovibles , sans quoi on n^auraii pas troqué ses rentes foncières contre pareille somme en viager.

première race, et dans des temps encore barbares , les Francs ont fait des lois très détaillées et très minutieuses. En effet , presque toutes ces lois ne sont que des tarifs d'amendes pécuniaires. On est étonné qu'un peuple ignorant et grossier ait eu un code dont un chapitre soit employé à spécifier Tamende que doit payer celui qui aura serré la main ou le doigt d'une femme libre * ; surtout lorsqu'on voit que ce même recueil n'offre pas un article qui donne quelques lumières sur le droit public de la nation. Qu'auraient dit les politiques du quatorzième siècle , si lorsque la loi salique décida pour Philippe de Valois , contre Edouard m (h) , on eût fait observer que cette loi fondamentale de l'état commençait par traiter des cochons volés {de JiiJtis porcorwn)'i On parcourt les lois des Lombaixls , des Visigoths , des Bourguignons, etc. sans trouver auti^e chose que ces ennuyeux et ridicules tarifs *. Cependant il faut

' « Si quis homo ingenuus fœminae ingenuae manam aut « digitiim strinxerit sol. xy culpabîlU judîcetur. Si vero (t brachium strinxerit sol. xxx culp. jud. Si ergo mamillam « strinxerit sol. xlv culp. jud. » ( Art. xxii. )

La loi nous fait grâce des autres gradations.

{Ji) Grande preuve que la loi saiique ne regardait pas la couronne.

* J'en citerai cependant nn article. Le Code des Fisigoihs (Liv. II, Tit. i) défend aux médecins de saignemne femme en l'absence de spn mari , et les soumet i l'amende de lo sous en cas de transgression. Le Titre vi de la même loi

convenir que parmi ces nations agrestes , nos ancêtres doivent obtenir le premier rang de l'ignorance et de la férocité. Soit que les Lombards et les Yisigoths aient été originairement des peuples plus doux ; soit qu'ils se soient établis chez des nations plus policées , il est sûr qu'ils ont été en général moins barbares que les Francs. Mais ces distinctions disparurent bientôt. Charlemagne, en soumettant tous ces peuples, ne parvint que trop à les assimiler. Il est aisé de sentir que de ce gouvernement irrégulier des deux premières races, de cette avidité basse qui flattait et dépouillait les souverains , de l'incertitude qui régnait alors dans les propriétés j. de cette fureur d'envahir et de tourner tout à son profit , guerre ou justice , conquête ou magistrature , il devait résulter des alternatives perpétuelles de tyrannie^ ^oligarchie et ^anarchie; que la guerre eut alors un aliment continuel ; enfin que les peuples se déchirèrent, et que le sort de l'humanité fut plus malheureux que jamais.

Cependant il devait sortir de là une forme de gouvernement toute nouvelle^ et si extraordinaire, que

porte que si im médecin tue un homme lî&re par une saignée , il sera livré aux parens du défunt pour être tenu en servitude. S'il n'a tué qu'un esclave , il sera obligé seulement d'en rendre un pareil. On croira aisément que cette loi est tombée en désuétude. Si on la remettait en vigueur, la Faculté, comme les antres corps politicpies, serait exposée à une terrible banqueroute.

les anciens qui ont tout discuté, tout conjecturé, tout deviné , n'ont jamais rien rêvé de pareil. C'est le gouvernement féodal dans son second état, dans sa régularité, et tel qu'il existe encore de nos jours» Ce système vaste et magnifique , cette machine si compliquée et si solide en même temps, ne fiit pourtant qu'un effet du hasard , qu'une modification toute naturelle de la constitution politique qui l'avait précédée.

Lorsque Henri iv eut besoin de se procurer surle-champ les fonds nécessaires pour arrêter les pro« grès des Espagnols , il dit aux propriétaires de cer^ taines charges : Voulez-vous qu'elles appartiennent à vos enfans, doqnez-moi une somme proportionnée au prix de ces charges, et je vous en assurerai l'hérédité. Du temps de Charles-le-Chauve , les choses ne se passèrent pas tout-à-fait de même, et je crois bien que la proposition vint des possesseurs ou usufruitiers; mais, quoi qu'il en soit, un mairché tout pareil fut conclu. Les concessions des bénéfices avaient toujours renfermé , d'une façon implicite , l'imposition d'un service : un obligé doit servir son bienfaiteur ; et c'est ainsi que les starosties sont encore données en Pologne à ceux que la couronne veut s^attacher. Charles-Martel et Charlemagne jugèrent à propos de rendre ces conventions explicites, en prescrivant la nature et les limites de ce service. Gharles^le- Chauve fît par crainte ce que Henri iv ne fit que par besoin^ L'hérédité fut assurée

PUBLIQUE. CH. t. 19

aux possesseurs des bénéfices. Biais comment toutes les terres se trouvèrent-elles tout à coup changées en bénéfices ? par la vanité , qui , parmi les Français , avait fait sacrifier la sûreté aux honneurs ou à la richesse ; par la prétention ou Tenvie, qui, chez les Gaulois , avaient fait un point d'honneur de s'assimiler aux Francs, en transformant des patriciens (0 en leudes , et des sénateurs en amtrustions ; enfin , par Tusurpation , qui , écrasant les faibles , avait envahi les petits AUeus et les terres saliques.

Il semble qu'il y ait dans le gouvernement une certaine quantité de pouvoir , une certaine considération qui est toujours constante , et qui , lorsqu'elle éprouve des changemens , ne fait que passer d'un endroit à l'autre. Les rois étant avilis , les grands furent élevés : les grands à leur tour voulurent trancher du souverain (A). Moins ils avaient gardé de rapports de subordination avec le trône , plus ils en avaient exigé de leurs inférieurs. Il leur fut donc facile de se mettre ^ à leur égard , à la place du prince , et de recevoir de leurs sous-ordres l'hommage qu'ils rendaient eux-mêmes au chef de la monarchie. De là , les arrière-fiefs et toutes les ramifications de la féodaUté. Qu'on se figure un intendant s'attribuant l'au* torité absolue dans une ' province : ses secrétaires seront bientôt des secrétaires d'état; les subdélégués , des intendans des finances ; et les élus , des

(1) Pkdsans patridentl

{k) Toui était comme le gouvernement de Pologne.

3o DE LA FÉLICITÉ

présidens. Quiconque a voyagé en Allemagne a pu reconnaître les traces de cette infatuation. Le même prince que vous avez laissé peu de jours auparavant à Vienne ou à Berlin dans Tanti-chambre d'un ministre , ou défilant à la tête d'une garde y s'il vous reçoit dans sa petite résidence , n'y parait plus qu'en* touré d'une cour , où vous voyez des officiers de toutes les espèces , qualifiés de toutes sortes de titres, et souvent chamarrés de rubans (0. La, tout est officier, domestique ou soldat; de façon que rien ne manque à cette principauté , si ce n'est un peuple et des terres.

Il en arriva de même en France. Les grands s'afTermirent, la noblesse s'agrandit, le clergé s'enrichit: il n'y eut que le peuple d'oublié (m) ; c'était la dépouille que tout le monde se disputait; c'était la proie dont on partageait la curée. On peut juger de sa situation sous le gouvernement féodal, par les privilèges accordés aux communes ' : c'est la permission de faire enseigner à lire et à écrire à ses enfans , de vendre ses denrées au marché dans un temps convenable , et, ce qui est le plus remarquable , la liberté d'accommoder les procès. En effet , comme je l'ai déjà observé , la justice étant un des meilleurs revenus du seigneur, c'était une espèce de contrebande que de terminer une affaire à l'amiable.

(l) Bravo!

(m) On ne l'oublia jamais ; on le mangea toigoun,

* Voyez Tabbé d« Mably, tome ii, ch. i.

PUBLIQUE. CH. L 3i

Ce principe d'avarice se fait encore reconnaître dans une autre loi de ce temps-là. Les Juifs payaient des capitations énormes ; or , lorsqu'un d'eux voulait se faire chrétien , à lui permis ; mais il devait indemni* ser son seigneur. C'était une âme dérobée à l'enfer, mais un corps à rembourser au monde. Tel était l'esprit fiscal qui régnait alors ^ qu'une conversion était regardée comme une banqueroute , et que le paradis même n'avait pas droit de franchise. Alors on vit un état sans lois, une monarchie sans chefs , un roi sans sujets. Les branches multiphées firent disparaître le tronc ; et l'état fut semblable à ces amas de ronces qui , s'entrelaçant de mille façons différen«> tes, ne laissent plus apercevoir la tige^ui tient à 1^ terre. Tous les droits allèrent se perdre, s'abîmer dans le droit féodal. Ceux de la souveraineté disparurent conune les autres , et le sujet rebelle ne dut plus encourir d'autre punition que la confiscation de son fief (j») Ml ne resta qu'un droit barbare , affreux ;

{n) Le due de Bavière fut condamné à mort sous Charte» mn^ne,

* Chanterean rapporte dans son Traité de l'origine des Fiefs ^ que lorsque Louis ziii marcfaa en Lorraine, à la tète de rarrière-ban , pour s'opposer aux progrès de Galas , gé* néral de l'empereur , la plupart dei gentilshommes voyant que la campagne traînait en longueur, s'ennuyèrent de rester à l'armée , et s'en retournèrent chez eux. Leur procès leur fut fait par ordre du roi , et on prétendit les punir de mort comme déserteurs ; mais Chanterean , qui était pour lors conseiller au conseil souverain de Nancy, soutint que

3a DE LA FÉLICITÉ

celui de la guerre. Tous les barons , tous les possesseurs de fiefs furent autorisés à combattre entré eux, et même contre l^urs souverains, toutes les fois que la féodalité n'y serait pas compromise. La justice garda un profond silence , et laissa le duel décider du droit; jugement bien digne de ces hommes féroces*

Cependant la fuftur a des termes ; et ce qu^on nomme courage a de tout temps reconnu des limites. L'intérêt personnel , l'amour de la conservation , ont toujours réclamé sourdement contre le préjugé; et notre ancienne noblesse , toute querelleuse qu'elle était, préféra bientôt l'arbitrage du clergé à ces ju-

ces gentilshommes n^ayant été obligés de servir qu'en vertu de leurs fiefs , ne pouvaient être punis que par la confiscation de ces fiefs. Cet avis fut suivi.

Au reste , si i'on veut se rendre raison de la multiplicité énorme des inféodations et sous - inféodations de toute espèce , il faut faire réflexion que dans les temps où elles prirent naissance, les seigneurs étaient presque toujours en guerre y et qu'il n'y avait alors ni troupes stipendiées , ni argent pour les payer; que d'ailleurs , quand même il y en aurait eu , toutes les forces militaires consistant en gen* darmerie y il leur devenait impossible d'augmenter le nombre de leurs troupes , sans augmenter celui de leurs vassaux. C'est pour cela qu'on inféoda les droits de chasse , le péage des chemins, les boutiques des foires, et jusqu'aux fours banaux. (Voyez Brussel, ile l'usage des Fiefs). Cet auteur célèbre a conservé une liste de cent trente gentilshommes , qui , du temps de Philippe de Valois , tenaient en fief des pensions sur le trésor royal. D a très bien prouvé encore ce que Méaeray avait dit avant lui \ c'est que pendant

PUBLIQUE. Cfl.t 33

gemens atroces où le vainqueur payait souvent de son sang un avantage toujours stérile. Les évéques qui s'étaient déjà arrogé un pouvoir égal à celui de» piremiérs vassaux , qui avaient assisté à tOUs les par^ lemens ^ et qui avaient signalé leur aiQtorîté par àed entreprises contre la couronne ; lés év^ues ^ di&je ^ usurpèrent encore le droit de juger. Ik s'étaient déjà ingérés dans toutes les affciires qui avaient un rap^ port indirect avec la religion ; céfmme les mariages ^ à cause du sacrement; les tejtatnens, à causé fies legs pieux ; lés traités , à cause du serment qtfknd

avait coutume d'exiger. Ils en vinrent enfin à cette

■ i. • » ♦ < - , . ■ • plus de trois cents ans , le royaume de France avait . étt

gouverné comme un grand fief; tous les rapports entre lé souverain et les sujets étant devenus des rapptirts de féoâa-^ lité. Brussel fonde cette opiaion sur ces trois points 'èsseà^ tiels : 1®. Que l'époque de la majorité des rois fiitfimépà vingt et un ans» qui était l'Age de la majorité féodale.^ a ''.Que le roi pouvait tenir des fiefs tle ses sijgets , et s'obliger à certaines conditions , comme de fournir un tiomme qui le représentât, et fit le service à sa place. 3°. Que le vassal & qui le roi v^^uV ou refusait le jugement dans sa cour , pou-^ vait armer sei vassaux contre lui /et poursuivre son droit par la forée.

M. Hume remarqué aussi , au sujet des inféodations, que la. jurisprudence féodale s'étant universellement établie et étant devenue la seule qui fût généralement reconnue , les possesseurs des biens allodiaux s'ennuyèrent bientôt d'être exposés à tous les excès trop communs dans ces temps barbares , et préférèrent à la propriété absolue une poaat»^ sion limitée | qui leur valait la protection du suMraii^

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