TOME II
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par la suite taxer de motifs secrets et d'adulation pour le peuple ceux qui proposent de donner sept journaux de terre , il faut entendre qu'il s'agit encore des portions des colonistes y ou de la plus petite répartition à faire au moindre citoyen. Or, comme un grand nombre de plébéiens avait vendu ou aliéné ses propriétés, il eût été ti*ès difficile de trouver près de Rome de quoi donner sept journaux de terre à chacun d'eux ; et une pareille opération n'aurait pu se faire sans diminuer considérablement le revenu du fisc, ou sans attaquer les propriétés des patriciens, chose qu'ils craignaient encore bien davantage. Il est, en effet, peu d'exemples d'une conduite plus injuste que celle de ces vertueux patriciens , si révérés de tous les historiens , excepté
l'étendue des terres plus considérable et le fisc plus riche , il était naturel de faire la portion du citoyen meilleure que par le passé. a°. Parce que les nouveaux colons étaient obligés de se loger dans leurs petits territoires ; au lieu que les anciens plébéiens ayant reçu en partage des terres voisines de Rome, pouvaient les cultiver, sans être obligés d'y bâtir y et sans quitter la ville. Au reste , nous répétons encore que tout ceci ne peut rien prouver pour l'agriculture romaine; car deux journaux de terre dans un bon pays (c) sont toujours un appât suffisant pour attirer des colons, les familles des colonistes n'étant pas ordinairement composées de plus de trois personnes , et d'ailleurs toutes les ressources de l'industrie étant laissées à ceux qui ne pourraient pas vivre de leur territoire.
(c) Mais le pays de Rome était mauvais»
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de M. Hooke. Elle présente un tissu non interrompu de toutes sortes d'atrocités, depuis la condamnation de Spurius Gassius, jusqu'au meurtre des Gracques; mais c'est ce que nous avons eu occasion d'observer plus haut. Renfermons-nous maintenant dans les bornes de notre sujet, et après nous être convaincus que le partage des terres parmi les Romains ne prouve rien en faveur de l'agriculture , voyons si nous avons d'autres autorités positives qui puissent répandre plus de lumière sm* cette question.
Parmi le grand nombre d'auteurs anciens qui ont écrit sur l'agriculture, quatre seulement ont passé à la postérité : Marcus-Porcius Gaton, Marcus- Terentius Varron , Virgile et Golumelle. Nous n'entrerons point ici dans le détail des préceptes qu'ils nous ont transmis. Nous nous contenterons seulement d'observer que , s'ils diffèrent dans quelques parties de détail , ils s'accordent assez sur les principes généraux, et concourent à nous donner une même idée de la culture des Romains. Voici à peu près ce qui en résulté. Leur manière de cultiver ressemblait beaucoup plus à celle qui subsiste de nos jours en Languedoc, en Provence et en Italie, qu'à celle des pays à blé, c'est-à-dire qu'on s'attachait de préférence aux oliviers, aux arbres fruitiers, et surtout à la vigne , culture qui parait particulièrement annexée aux climats chauds. Quant aux terres labourables, nous n'avons aucun indice qu'elles aient
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été plus fécondes que de nos jours et dans nos climats. On semait dans un journal de terre quatre ou cinq boisseaux de froment \ c'est-à-dire à peu près quatre-vingt ou cent livres pesant. Il est vrai que Terentius Yarron cite quelques endroits de l'Italie oïl la semence rend dix et jusqu'à quinze pour*iin ; mais sa manière de s'exprimer prouve assez qu'il regardait un pareil produit comme une chose très rare , et qu'il n'avait pas lieu dans les environs de Rome •. D'ailleurs Cicéron , dont l'autorité a d'autant plus de poids , que cet orateur célèbre était luimême grand agriculteur , Cicéron nous apprend que la semence rapportait communément huit pour un , et que , lorsque cela allait jusqu'à dix , c'était une faveur des dieux ^. La plupart des terres reposaient de deux années l'une. Virgile et Columelle conseillent cette pratique pour celles qui produisent de l'orge ou du froment ^. Il est vrai que Varron parle
' Voyez Columelle. Varron veut qu'on sème un boisseau de plus par journal; mais cette pratique ne s'éloigne pas beaucoup de la nôtre.
* « Seruntur fab% modii iv in jugero , tritici y^ ordei ti , « farris x.... Observabis.... Quantum valet regio , ut in eo- « dem semine alicubi , cum decimo redeat , alicubi cum quin- « quedecimo , ut in Ëtruria et locis aliquot in Italia. »
^ « Ager effîcit cum octayo ut benè agatur. Verum ut om- « nés diiadjuyent cum decimo. » (Cic. in Ferrent,)
^ « Ordeum nisi solitum et siccum locum non patitur, ata que illa vicibus annorum requietum agitatumque altemis,
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de certaines terres qui ne reposent jamais ; mais ces teiTCs étaient dans TOlynthie , et non dans l'Italie , encore moins dans les environs de Rome. D'ailleurs, le même auteur cite sur-le-champ, et, sans le contredire, un certain Licinius, qui conseille de laisser reposer les terres de deux années l'une '.Le seul mot Fervacturriy employé à désigner une terre en repos, montre assez que cet usage était commun chez les Romains; d'autres passages prouvent en-' core que toutes les campagnes n'étaient pas cultivées; tel est celui où Golumelle conseille de choisir un domaine composé de terres arables et de terres incultes *. Je conviens qu'on pourrait m'objecter que cet auteur a écrit dans un temps où l'agriculture était fort déchue parmi les Romains; mais il serait aisé de prouver que de tout temps il y eut chez eux de vastes pâtures et des terres en friche. On pourrait encore ajouter que les famines dont les premiers siècles de la république nous offrent de
« et quam laetissimum volunt arvum. » (Col. Lib. ii, cap. III.
Altemis idem tonsas eessare novales,
Et segnem patîere situ durescere campum.
(ViEG. Georg, i.)
' « Agrum altemis annis relinqui oportet , aut paulo le* « yioribus seminibus serere , id est quae minus sugunt ter- « ram. » (Lib. i, cap. xliy. )
* *« Terrenis aliis cultis atque aliis sjlvestribus et aspa- « ris. » (Lib. ii, cap. ix.)
fréquens exemples, les blés importés de Sicile et de Grèce en différentes occasions , forment de nouvelles présomptions contre cette préférence singulière qu'on veut donner à l'agriculture romaine sur la nôtre. Quant à celle de certains pays privilégiés , comme la Sicile, quelques parties de la Grèce , l'Egypte et plusieurs provinces de l' Asie-Mineure , il n'en faut parler que pour féliciter ces heureuses contrées sur la nature de leur climat et de leur sol , qui leur donnent presque spontanément ce qu'on n'obtient ailleurs que d'un travail long et pénible '. La seule chose à examiner , c'est si les lois des anciens et leur application aux travaux rustiques leur ont procuré une agriculture supérieure à la nôtre, abstraction faite de tout avantage local. Or, j'avoue que je ne vois rien qui me le démontre, et que jusqu'à ce que l'on me fournisse de nouvelles lumières, je crois que nous n'avons rien à leur envier. Au contraire , s'il fallait soutenir l'opinion opposée , je ne manquerais pas d'argumens assez plausibles. Je me contenterai d'en indiquer qui me paraissent même décisifs : c'est le changement dans la température de l'air, et la diminution des forêts. M. Hume a remarqué , d'après l'abbé Dubos , que le climat de Rome était autrefois beaucoup plus froid qu'il ne l'est de
' La Mauritanie , la Barbarie et l'Egypte^ quoique gémissant sous un gouyemement oppressif, jouissent encore de ce priyîMge local, qui leur produit un excédant de subsistance capable de nourrir des nations entières.
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nos jours ^ L'an Ifio de la fondation de Rome , la gelée fit mourir tous les arbres fruitiers ; le Tibre fut pris en entier, et la terre couverte de neige pendant quarante jours. Juvénal, en nous peignant une femme superstitieuse, la représente rompant la
^ Nous ne devons pas dissimuler que M. Wallacc a répondu a cet article de la dissertation de M, Hume ; mais en vérité il ne parait l'avoir fait que pour soutenir une espèce de gageure de ne laisser aucun raisonnement sans réplique. Il n'a pas été plus heureux en cette occasion que dans bien d'autres. Il allègue quelques exemples de grands froids éprouvés dans les pays chauds. Il cite l'hiver de 1709; mais Juvénal a-t-il dit qu'il était arrivé une fois seulement qu'une femme superstitieuse ait cassé la glace du Tibre ? Et quoique les orangers aient gelé quelquefois à Hières et à Nice, lorsque j'y vois ces arbres croître en pleine terre, tandis que dans toute la France et dans toute la Lombardie ils ne croissent que dans des caisses et dans des serres , ne suis-je pas fondé à dire qu'il fait plus chaud là qu'ailleurs ? Strabon prétend que de son temps les raisins ne mûrissaient pas an nord des Cévennes : c'était faute de savoir cultiver la vigne , répond M. Wallace. Quelle logique !
Dès le temps de Columelie , on s'apercevoit d'un changement dans la température de l'air. Voici un passage qui le prouve suffisamment : Multos enim jam memorabiles authores comperi persuasum hahere longo œvi situ qualita" tem cœli statumque tnutan. Parmi ces auteurs il cite Saserna dans les termes suivans : Nam eo Ubro quetn de agricultura seriptum reUquit, mutatum cœlistatum sic coUigit, quodquœ regiones antea propter hyemis assiduam violentiam nullam stirpem wtis aut oleœ depositam custàdire potuerint, nunt nùtigato Jam et intepescente pristino frigore , largissimis
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glace du Tibre, afin de pouvoir y faire ses ablutions y etc. M. Hume ajoute à ces observations un passage de Diodore de Sicile , dans lequel cet auteur fait une description des Gaules , telle que nous pourrions de nos jours l'appliquer à la Norvège ; et un
oUvitadbuSy Liberique vimlemus exuberenL Sed hœc sivefalsa^ seu vera ratio est y Utteris astrologue concedatun (Lib. i.) Or Toit^ par le doute dans lequel Columelle nous laisse , que de son temps ce changement n'était pas encore bien marque; et comme il est très constant que la situation des corps célestes n'a pas changé , on ne peut l'attribuer qu'à l'amélioration de l'agriculture qui , tandis qu'elle tombait chez les Romains, ppuvait se perfectionner dans les Gaules , dans l'Asie et dans l'Afrique.
La physique nous apprend aussi comment les bois contribuent à conserver la froideur du climat , en interposant toujours des nuages et des brouillards entre le soleil et nous. Dans les pays découverts et cultivés, l'eau, en tombant sur la surface de la terre > trouve des plans inclinés sur lesquels elle coule rapidement , pour se rendre dans de vastes réservoirs. Les fossés» les canaux, les torrens, l«s fleuves sont autant de routes qui lui sont ouvertes. Au contraire , lorsqu'elle tombe sur les forêts , elle se distribue sur les branches et sur les feuilles des arbres , et se partage sur une infinité de surfaces. Dans cet état, elle se trouve comme les eaux salées sur les bàtimens de graduation, c'est-à-dire, dans une disposition perpétuelle à l'évaporation. D'un autre côté , celle qui est parvenue au pied des arbres, et qui s'est répandue dans les bruyères et dans les ronces , n'étant exposée ni au vent , ni au soleil , ne se dissipe presque jamais. De ces circonstances naissent la fréquence des nuages et des brouillards, et l'humidité du terrain.
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autre de Strabon , qui nous apprend qu'au nord des Cévennes les raisins ne mûrissirat plus. Or , on sait que la température de l'air tient encore plus à la nature du sol et à la perfection de Tagriculture , qu'à la plus ou moins grande distance de Téquateur. Québec est à peu près à la même latitude que Paris; et cependant le Canada est couvert de glaces la moitié de Tannée. Il en est de mcme d'une grande partie de la Russie, qui est beaucoup plus froide que TAllemagne et la Hollande , quoiqu'elle soit plus méridionale. Et quant à l'immensité des bois qui couvraient auti*efois l'Italie , on en peut juger aisément par la facilité avec laquelle les Romains construisaient les flottes les plus nombreuses. En général, nous ne pouvons concevoir ni les^rmemens de Xerxès , ni ceux des Carthaginois et des Romains, ni même , dans des temps postérieurs , ceux de Saint- Louis sur les côtes de Provence , si nous ne supposons pas qu'il y avait autrefois beaucoup plus de bois que de nos jours , et qu'on les trouvait presque toujours à portée des côtes. Tout le monde a entendu parler de cette forêt sacrée que César fit abattre lors du siège de Marseille. Or, on peut assurer que dans toute la Provence on ne trouverait pas un seul arpent de bois propre à faire des charpentes '. Le dessèchement d'une grande quantité de marais , l'écoulement procuré aux eaux stagnantes
' Du moins si l'on en excepte la montagne de rEstrcllc et les pays voisins des Alpes.
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dans une infinité d^endroits , et surtout dans cette partie des Gaules appelée Belgique, sont encore de nouvelles preuves de l'augmentation de l'agriculture. Mais en voilà assez sans doute pour convaincre quiconque ne se sera pas fait un système ^ et n'aura pas entrepris de donner la torture aux faits, pour en tirer quelques dépositions en sa faveur.
Il nous reste maintenant à examiner si la population a fait les mêmes progrès , question qui serait très épineuse, si deux savans Écossais, en rassemblant les meilleures autorités, tant pour l'affirmative que pour la négative, ne l'avaient placée dans le plus beau jour dont elle soit susceptible. ' M. Hume, cet écrivain , ce philosophe aimable , qui répand l'élégance dans la discussion , et l'agrément dans l'érudition, et qui, possédant surtout le talent de décider les autres, en doutant lui-même , sait toujours, sous l'apparence d'un scepticisme éclairé , se faire prévenir dans l'opinion pour laquelle il penche en secret; M. Hume a conjecturé et persuadé que les nations anciennes n'avaient pas été plus peuplées que les modernes. Nulle recherche n'a été épargnée de sa part pour mettre le lecteur en état de décider. Il avait eu connaissance de la dissertation de
* M. Hume : Discourse qf the populousness of ancientna'' lions, M. Wallace : Dissertation on the numbers o/mankind. Ces deux morceaux sont traduits. J'ignore s'ils le sont fidèlement.
M. Wallace, qui établit une opinion directement opposée à la sienne, H invita Fauteur à la rendre publique. M. Wallace le fit , et y joignit une réponse à M. Hume; réponse dans laquelle Térudition et la dialectique n'étant pas tout-à-fait exemptes de prévention, de sophisme, et même de dureté, décèle quelquefois le Calédonien dans Tami des Grecs. Nous allons donner ici à nos lecteurs une idée des principaux argumens sur lesquels ces deux auteurs se fondent.
Selon M. Hume, il est peu important d'examiner si le monde peut vieillir, et si les espèces peuvent dégénérer, parce que le petit espace dont l'histoire a formé ses fastes , et qui sert à la comparaison dont il s'agit , ne doit offrir et n'offre effectivement aucune nuance qu'il soit possible de saisir. Quoique les maladies aient varié, il serait tout aussi difficile d'en tirer aucune induction : si les anciens en avaient que nous ne connaissons pas, les modernes en éprouvent qui' étaient connues aux anciens. D'ailleurs, notre auteur a observé , avec beaucoup de finesse , que dans toutes les sociétés policées la population est dans une espèce de gêne , et doit être considérée comme restreinte; de façon que, lorsque les contagions ont emporté un grand nombre d'hommes, les générations suivantes en réparent bientôt la perte (J), Les nations sont alors dans le cas des colonies naissantes, oïl Ton voit ordinairement les peuples se
(</) Comment population si prompte lorsque gênée ?
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multiplier dans une plus grande proportion que dans les métropoles. Cette observation ingénieuse s'est trouvée justifiée depuis par M. Tabbé Expilly, dont les calculs nous démontrent que les pertes occasionnées dans la Provence par la fameuse peste de 1720 sont déjà réparées («). Puis donc qu'il n'existe aucune raison physique à alléguer sur cette question , il est nécessaire de recourir aux causes politiques et morales qui pourraient influer sur la population.
La différence la plus marquée entre les mœurs des anciens et celles des modernes, c'est l'esclavage généralement établi parmi les premiers, usage barbare, qui sépara l'espèce humaine en deux classes, et qui avilit indignement la plus utile de toutes ^ puisque pendant long-temps les mains consacrées aux travaux de l'agriculture et de l'industrie ne furent pas plus libres que celles qui étaient destinées au service domestique. Or, si toute administration oppressive tend à diminuer la population, cette classe d'hommes abjecte et malheureuse dut se multiplier moins que les autres. A cette présomption générale, M. Hume joint les observations les plus ingénieuses. Il trouve que les esclaves des Grecs et des Romains étaient pour la plupart composés d'étrangers : c'était le produit des guerres et des pirateries. Des hommes, des femmes , emmenés en captivité, étaient vendus à un prix d'autant plus vil,
(e) Oiiif par les voisins»
qu^une plus grande quantité d'esclaves était conduite au marché; et ces expéditions passagères, ces événemens particuliers, qui mettaient des peuples entiers dans les fers, en causant une grande concurrence dans la vente , établissaient des prix bien inférieurs à ceux qui naissent d'un commerce journalier. Cette facilité d'avoir à bon marché des esclaves étrangers empêchait les anciens de laisser multiplier les leurs dans leurs propres maisons. Loin qu'ils encourageassent de pareilles éducations , on voit au contraire que les lois politiques et les principes des meilleurs économes s'y trouvaient directement opposés. Or, si d'un côté cette classe d'hommes, gênée dans sa propagation et surchargée dans ses travaux , devait tendre à se détruire , et si de l'autre elle faisait des recrues perpétuelles dans la classe des hommes libres que le sort de la guerre réduisait en captivité , n'en devait-il pas résulter un principe de dépopulation pour les hommes pris en général ? * Mais, dira-t-on, si les mœurs des anciens nous offrent quelques usages contraires à la propagation
' Parmi nombre de cniautés exercées contre les esclaves , et rapportées par M. Hume , je iie citerai qne l'usage établi à Rome d'envoyer dans une lie du Tibre , pour les j laisser mourir de faim , tous ceux que leurs infirmités rendaient inutiles. Cette manière de donner les invalides ne fait pas grand honneur à ce peuple si vertueux. Nous avons déjà parlé de la chasse aux Ilotes ; mais tout cela n'est rien. Il n'en est pas moins vrai que les Spartiates et les Romains
de Tespèce humaine, ne trouvons-nous pas aussi dans leurs gouvememens, dans leurs législations, de quoi compenser ces inconvéniens ? La Grèce, l'Asie-Mineure, la Sicile et l'Italie étaient divisées en plusieurs petites républiques ; là , le partage des fortunes était plus égal , les armées moins nombreuses, la paye des troupes moins forte, les dépenses , en général, moins onéreuses, toutes circonstances favorables à la population. Oui; mais d'un autre coté ces petits états étaient beaucoup plus souvent en guerre, les batailles étaient plus sanglantes, et les suites en étaient plus cruelles. D'ailleurs, les dissensions , les discordes civiles occasionnaient des massacres fréquens; et lorsqu'une faction, après des combats opiniâtres, avait remporté l'avantage, elle ne manquait pas d'exiler tous ceux qui étaient dans le parti opposé. De là il résultait que parmi ces peuples si heureux on ne voyait partout que des veuves, des orphelins, des bannis jet des proscrits. '
étaient des hommes très vertueux, et que nous autres modernes , qui avons des hôpitaux de vieillards , d'incurables , d'orphelins, d'enfans-trouvés , etc. nous ne sommes qu'un amas d'hommes corrompus. (/} *
' Voyez dans la tragédie d'Eschjrle, intitulée ies sept Chefs devant Thèbes, la description des malheurs qu'éprouvait une ville conquise.
M. Hume remarque que, lorsque Alexandre ordonna à toutes les cités de la Grèce de rappeler leurs exilés, le nom-
(/) Prenez garde qu'on n'entende cela au pied de la lettre.
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Mais si par hasard ces républiques divisées tombaieot au pouvoir d'un despote , rien n'égalait alors la cruauté avec laquelle il régnait; car on ne peut se dissimuler que si le gouvernement absolu est le partage ordinaire des grandes monarchies, la tyrannie proprement dite ne s'est guère élevée que sur leà ruines des républiques. Je veux croire que nous n'ayons point d'idée de la sagesse des gouvernemens de Sparte et de Rome; mais on conviendra que nous n'en avons guère davantage d'une cruauté égale à celle des Denys et des Agathocle. Qu'iraporte la douceur prétendue de quelque législation ancienne, si cette douceur même conduit à la proscription et à la tyrannie ? M. Hume remarque très judicieusement que l'abolition de la peine de mort pour les citoyens romains a donné naissance aux cruautés de Sylla, de Marins et des triumvirs. En efTet, l'assassinat dut compenser l'indulgence d'une loi qui était impuissante contre le crime, et qui
bre de ceux-ci se trouva monter i vingt mille. Sur quoi j'observe que cette considération sert encore à expliquer comment il arrivait autrefois que les villes noaTellonent fondées se peuplaient en très penile temps. En effet, les campantes étaient remplies de ba&nis qoî ne savaient où se réfiigier. Dès qu'un asile lear était ouvert , dés qu'ils espéraient y trouver le droit de bourgeoisie, droit que des borames nés libres ne voulaient jamais perdre, ils ne manquaient pas d'accourir de tous c6tés. C'est ainsi que Rome s'est peuplée, et non par la sageuc dei lois et la perfection lie l'agriculture.
laissait Texistence aux citoyens les plus dange-
reux. '
On a toujours regardé le commerce et les manufactures comme des alimens de la population ; mais partout où Ton verra l'intérêt de l'argent très haut, la navigation imparfaite, de petits voyages payés très cher, et des armateurs faire des proGts exorbitans , on aura lieu de présumer que le commerce et l'industrie sont encore dans leur enfance. Or, ' M. Hume prouve que chez les Grecs et les Romains l'intérêt de l'argent fut toujours à douze pour cent ; que souvent les biens-fonds, tels que des maisons ou autres immeubles, étaient vendus au prix de quatre années du revenu ; enfin , qu'un simple voyage d'Athènes dans la mer Adriatique, rapportait jusqu'à cent pour cent de retour. Il est vrai qu'on peut objecter que partout où le luxe n'a pas établi son empire , on n'a besoin que de l'agriculture pour soutenir une nombreuse population ; mais cette agriculture, subordonnée au simple nécessaire, qui n'est encouragée ni par l'exportation , ni par le bon prix des denrées, ni même par la faciHté des échanges, peut-elle jamais être florissante ? Et s'il arrive que dans quelques endroits elle soit seulement ti*ès féconde , ne doit-on pas l'attribuer à l'heureuse disposition du sol et du climat ? La bonne agriculture consiste moins à jeter des semences sur un terrain qui
' Voyez ce que nous avons dit plus haut , en parlant des Romains.
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produit de lui-même, qu'à vaincre la nature partout où elle est rebelle, à varier, à multiplier ses productions. Or , c'est un art que les anciens , et surtout les Grecs , semblent avoir ignoré. Columelle observe que, suivant Xénophon , tout bomme pouvait être boa agriculteur , et qu'il ne fallait pour cela , ni grand travail , ni grande intelligence ; sur quoi je remarquerai à mon tour que si le luxe et le commerce n'établissaient pas des ventes et d^ s échanges, l'agriculture , en général, ne pourrait manquer de déchoir , parce qu'elle se verrait bornée aux seules productions de première nécessité. En effet, toutes les teires qui ne seraient propres qu'au chanvre, au lin , aux mûriers, aux bois de teinture, au safran, au café, à l'indigo, etc. , seraient désertes et stériles. Mais les hommes qui cultivent ces sortes de productions doivent pourtant être nourris aux dépens de ceux qui cultivent des terres à blé. Ils ne peuvent donc leur faire accepter leurs denrées qu'en provoquant chez eux une plus grande industrie, une agriculture plus riche , qui produise au colon un excédant de subsistance, et lui fournisse de quoi sufBre à ses échanges.
M. Hume ne se contente pas de rassembler toutes les autorités, toutes les conjectures qui peuvent servir de présomption ; il passe à l'examen des faits , c'est-à-dire de tous tes passages qui nous donnent quelques notions exactes de l'état de la population parmi les anciens; et c'est ici qu'il nous devient im-
possible de le suivre sans le traduire. Il nous suffira d'observer avec lui que rien n'est plus fautif dans les manuscrits que tout ce qui a rapport à des valeurs numéraires, exprimées en chiffres; que les auteurs qui nous donnent l'idée la plus favorable de la population ancienne , tels , par exemple , qu'Hérodote et Diodore de Sicile , nous ont transmis des calculs contradictoires et des résultats extravagans ; que d'un autre côté ceux qui méritent le plus de confiance , et qui paraissent le mieux fondés en raisons, ne nous donnent pas lieu de penser que la terre ait été plus peuplée autrefois qu'elle ne l'est à présent; qu'à la vérité l'histoire nous offre toujours quelques exemples d'une gi*ande population; mais que le tout est de savoir si ces exemples ont été simultanés ; car il est important de comparer les époques , et de ne pas regarder comme un avantage commun à tous les anciens ce qui n'a été qu'un déplacement successif de bonheur et de prospérité.
Tels sont à peu près les résultats de la dissertation de M. Hume. C'est avec regret que nous nous sommes vus obligés de la dépouiller de l'érudition variée dont elle est enrichie , et des réflexions ingénieuses dont elle est ornée; mais nous avons cru faire plaisir à nos lecteurs en leur donnant une légère idée de cet ouvrage , qu'ils pourront consulter aisément , si nos observations ont eu le bonheur de leut inspirer quelque goût pour ces matières intéressantes.
Passons maintenant à M. Wallace. Ici nous trouvons d'abord de très beaux calculs sur la propagation possible de l'espèce humaine , en la supposant sortie d'un seul couple; et nous avons la consolation d'apprendre qu'au bout de ia33 ans elle aurait pu s'étendre jusqu'à ^n, 3i6, 860, 416 ■"' dividus. Or , comme il y avait trois couples dans l'arche de Noé, notre auteur explique aisément comment les nations les plus anciennes pouvaient être très peuplées malgré la récence de leur origine ; et je pense comme lui , car je ne vois pas même de comparaison entre le nombre des Égyptiens , des Assyriens, des Babyloniens, etc. et celui des poux, des punaises, des chenilles et autres insectes ou reptiles, sortis du même asile.
Après avoir donné ce premier ccbantilloa de sa philosophie , M. Wallace passe à l'examen des causes qui peuvent aider ou nuire à la population ; ce qui le conduit h avancer que le commerce , les arts et les manufactures y mettent un très grand obstacle. En effet, ceux qui travaillent à différens métiers sont obligés de vivre aux dépens des agriculteurs, lesquels, en cultivant pour les artisans, cultivent aussi pour eux-mêmes. Mais si les artisans devenaient cultivateurs, ils feraient naître des productions pour eux et pour d'autres , et ainsi de suite; de façon que nous aurions une série immense de producteurs de superflu. Rien de plus conséquent sans doute; c'est dommage que les faits soient
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directement contraires. On voit en effet que ceux qui ne trouvent ni échanges à faire , ni prix convenable pour leurs denrées, ne cultivent pas même pour leur propre subsistance. De là vient que tant de nations ont vécu misérablement avec un terrain immense , et que la terre a été couverte de peuples pécheurs , chasseurs et nomades.
M. Wallace , satisfait de ces considérations préliminaires , se jette bientôt dans l'examen des autorités qui déposent en faveur de la population ancienne. Nous nous dispenserons aussi de le suivre dans ces détails, mais avec bien moins de regret que nous n'en avons eu tout à l'heure; car nous sommes loin de trouver chez lui la même précaution et la même critique que chez M. Hume. Pour donner une idée de la manière dont M. Wallace procède, nous dirons qu'il entasse sans choix les passages de plusieurs poètes avec ceux d'Hérodote et de Diodore de Sicile, auteurs dont l'exactitude est plus que suspecte , et que non content de se servir de pareilles autorités, il sait encore les altérer, lorsqu'il ne les trouve pas assez favorables à ses opinions. A-t-il lu dans Diodore de Sicile que l'Egypte ne contient que sept millions d'habitans ; il redresse suivle-champ son auteur, et voici comme il raisonne : Diodore a dit que cette nation entretenait quatre cent mille hommes de troupes réglées; mais la France, qui a vingt million^ d'habitans, n'entretient que deux cent mille hommes. Donc l'Egypte, qui
avait Quatre cent mille soldats, devait avoir quarante millions d'habitans. Un Égyptien pourrait tout aussi bien dire : Ma patrie n'avait que sept millions d'habitans dans le temps qu'on creusait le lac Mœris; or, la France en a plus de vingt, donc elle doit avoir creusé un lac trois fois plus grand que le nôtre. Si par malheur César a dit, dans ses Commentaires , que, dans un grand armement des Gaules, la Belgique n'avait mis que deux cent quatre-vingt-dixhuit mille hommes sur pied , notre auteur , qui sent la force de l'objection , se tire aisément d'embarras : i^. dit-il , dans les spécifications de ces forces, César a remarqué que les Bellovaces seuls , qui n'avaient armé que six mille hommes , pouvaient en fournir jusqu'à dix mille ; il faut donc augmenter la somme totale de cette armée, ce qui donne quatre cent quatre-vingt-seize mille six cent soixante-six soldats, lesquels, ne pouvant être regardés que comme le quart de la population en général , supposent un million neuf cent quatre-vingt-six mille six cent soixantequatre individus, n®. On trouve encore dans les Commentaires de César, que chez les Caulois il y avait deux classes d'hommes : l'une composée de citoyens libres qu'il appelle les Chevaliers ; et l'autre d'une espèce de serfs, parmi lesquels on comptait un grand nombre de citoyens ruinés, qui s'étaient mis dans la servitude des nobles. César ajoute que , dès qu'il y a guerre, tous les chevaliers prennent les armes : Omnes in bello versantur. Cette auto-
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rite, qui est positive pour ceux-ci, M. Wa^ace la rend négative pour le peuple , c'est-à-dire qu'il l'exclut de toute fonction militaire, ce qui le conduit à conclure ainsi : La Belgique pouvait armer quatre cent quatre-vingt-seize mille six cent soixante-six nobles ou chevaliers, dont le nombre quadruplé, pour trouver la population générale de cette classe, est égal, à peu près, à deux millions. Or, j'évalue la seconde classe au triple de celle-là ; donc il est démontré que la Belgique avait huit millions d'habitans; mais elle n'était que le quart de la Gaule: donc il est démontré que la Gaule avait trente-deux millions d'habitans.
César serait toujours bien incommode sans cette excellente 'sagacité de notre auteur. Il dît ailleurs que les Helvétiens , qu'il combattit lorsqu'ils abandonnèrent leur pays, étaient alors au nombre de deux cent (g) soixante-trois mille hommes. M. Wallace répond , sans hésiter, que César n'était pas bien au fait ; que d'ailleurs toute la nation ne dut pas se résoudre à cette émigration ; qu'il est vraisemblable que les druides, entre autres, attendirent l'événement. J'avoue qu'il a été de tout temps , dans le caractère des druîdes, de ne pas s'exposer, et de laisser les autres se battre pour eux; mais je vois plus de morale que de critique dans cette allégation.
Voici encore un autre exemple des calculs de M. Wallace. Polybe a fait une énumération des forces
{ff) Trois cents.
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que les Romains pouvaient mettre sur pied au commencement de la seconde guerre Punique , et cette évaluation monte à sept cent mille hommes de pied, et soixante-dix mille chevaux. M. Hume, qui n'a rien omis de ce qui était le plus contraire à son opinion , a observé que les provinces qui devaient fournir cette armée ne faisaient pas le tiers de ritalie. Son adversaire s'empare du même passage ; il quadruple ce nombre , et le triple ensuite , pour avoir la totalité de la population de l'Italie , ce qui fait, à peu près, douze millions; mais, ajoute-t-il, il ne s'agit ici que des hommes libres. Or , supposons trois fois autant d'esclaves, ne voilà-t-il pas quarante-huit millions d'hommes tout trouvés? Ne voulez-vous que deux fois autant d'esclaves, cela fait toujours trente-six millions d'habitans, et cela est très honnête.... Ainsi , en supposant les douze millions d'hommes libres, divisés en trois millions de familles , dont chacune sera composée de quatre personnes seulement, M. Wallace donne, par le premier calcul , douze esclaves , et par le second huit esclaves par famille ; de sorte que tous ces pauvres citoyens, qui ne possédaient pas vingt mines de bien, et qui , à raison de leur indigence , étaient dispensés de porter une cuirasse , avaient, tout au moins, cinq ou six esclaves chez eux. Voilà qui est bien merveilleux. U me semble que je raisonnerais tout différemment. Ce n'était que le tiers de l'Italie qui fournissait les sept cent soixante-dix mille hommes ;
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mais c'était la partie la plus peuplée , puisque tes Alpes et TApennin étaient et sont encore un pays très sauvage '. D'ailleurs, Rome était florissante; elle avait déjà dépouillé plusieurs nations : c'était la capitale de Tltalie. Je suis donc fondé à croire que la population des deux autres tiers de l'Italie pouvait à peine égaler celle des Romains et de leurs alliés. Or, en supposant que ces sept cent soixantedix mille combattans représentent un nombre de trois millions quatre-vingt mille citoyens libres , je me contente de doubler ce nombre, pour avoir toute la population de l'Italie, et je trouve six millions cent soixante mille hommes libres. Je calcule ensuite les esclaves ; et comme je n'en dois guère supposer qu'à ceux qui sont assez riches pour être compris dans le cens équestre * , j'en compte deux par chaque
' Tite-Live rapporte que dans Tan 555 de la fondation de Rome , le consul Comelins ayant attaqué les Insubriens, on fit monter au nombre de quinze les yilles qu'il avait prises , et à vingt mille celui de leurs liabitans. (^Fojrez Lîv. ii, Décade ir.) Ce calcul ne porterait qu'à i333 hommes la population de chacune de ces villes* (A)
Nous rapportons ce passage d'autant plus volontiers qu'il paraît avoir échappé également à M. Wallace et à M. Hume.
* Ceux qui connaissent un peu la milice romaine trouveront même ce calcul trop favorable ; car nous ne sommes obligés d'admettre le census equestris que pour les véritables che-
(A) On comptait Us citoyens , non les esclaves, non Us femmes et Ut, e^fam.
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chevalier romain , ce qui me donne cent quarante mille esclaves. Je double encore ce nombre pour les familles patriciennes , et je trouve en tout deux cent quatre-vingt mille esclaves. Je crois pouvoir assurer que le reste de l'Italie , beaucoup moins riche à proportion , beaucoup moins heureux à la guerre ,
Taliers romains qui formaient la cavalerie des légions. Tout le reste de la cavalerie romaine était composé d'alliés ; c'est ce qa'on appelait Alœ sociorum. Or, on ne voit nulle part que cette cavalerie alliée fut soumise aux mêmes lois que celle des Romains. Ainsi, c'est être fort indulgent que de supposer le census equestris aux soixante et dix mille hommes de cheval dont Polybe fait mention. Voyez Juste-Lipse de Militia Romana, les Mémoires de M. Le Beau sur la légion ^ etc.
Nous remarquerons encore qu'on pourrait bien s'être trompé de beaucoup sur le nombre d'esclaves qu'on a donné aux anciens. M. Hume et M. Wallace ont cité un passage de Florus , qui nous apprend qu'Eunus et Athénion ayant enfoncé les maisons de force où l'on gardait les esclaves , levèrent une armée de soixante mille hommes. Dans toutes les guerres des esclaves on ne voit pas que leurs armées fussent aussi nombreuses qu'elles auraient dû l'être , si le nombre de ces malheureux eût été tel qu'on se l'imagine. Il faut observer encore qu'au commencement de la guerre Punique , les Romains possédant des fortunes plus modiques et plus égales , n'avaient pas encore livré l'agriculture à des mains esclaves. Ce ne fut qu'après les triomphes des Metellus et de Émiles que les richesses s'introduisirent dans cette capitale. Enfin, je persiste à croire mon calcul très raisonnable, lorsque je suppose qu'au commencement de la seconde guerre Punique il n'y avait que cinq cent mille
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n'en possédait pas la moitié autant. Je lui en suppose cependant deux cent vingt mille , ce qui me donne en tout cinq cent mille esclaves , lesquels , ajoutés à six millions cent soixante-six mille citoyens, forment une population de six millions six cent soixante mille habitans; nombre très inférieur à celui qui existe de nos jours en Italie , malgré la grande quantité
esclaves dans Fltalie. Une autre preuve que celui de M. Wal^ lace est très exagéré, c'est qu'il convient lui-même que Caton le censeur payait ses esclaves là valeur de quarantehuit livres sterling, c'est-à-dire, à peu près, iioo liv. de notre monnoie. Or , il y a tout lieu de croire que, du temps de Caton, leur prix avait plutôt diminué qu'augmenté, vu le grand nombre de captifs qu'on avait faits. Supposonsle cependant augmenté, et évaluons le prix d'un esclave', avant la seconde guerre Punique , à la somme de cent pistoles. Trente-six millions d'esclaves formeraient un capital de trente-six milliards. De plus, suivant Caton le censeur, il ne fallait que treize esclaves pour cultiver deux cent quarante journaux, c'est-à-dire plus de cent trente arpens, ce qui fait plus de dix arpens par esclave. Or , M. Wallace assure que l'Italie contient quarante-huit millions d'arpens. Suivant ce calcul, en supposant qu'aucun Romain ou qu'aucun Italien libre ne travaillât à la terre, il aurait suffi de quatre millions d'esclaves , à peu près. Mais à quoi aurait-on employé le reste dans un pays où il n'y avait ni manufactures, ni commerce? Avant de finir cette longue note, je dois encore avertir que la richesse des chevaliers romains, du temps de Cicéron , ne fait pas une objection contre la modicité de fortune que je leur ai supposée lors de la seconde guerre Punique. Cette richesse ne doit être attribuée qu'au métier de financiers qu'ils exercèrent dans les provinces.
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de prêtres et de moines dont cette contrée est infectée.
Nous nous croyons dispensés de suivre désormais M. Wallace, surtout dans ses réfutations de M. Hume , où il ne paraît pas avoir été plus heureux que dans ses assertions. Mais après avoir donné quelques exemples de la philosophie qu'il a répandue dans son ouvrage , et de la manière dont il a employé les faits et les autorités , nous invitons le lecteur à se procurer sa dissertation, et nous rassurons qu'il y trouvera un excellent choix d'érudition développée partout avec élégance .et clarté. Pour nous , nous pensons que les guerres étant devenues moins fréquentes, que le commerce, l'industrie et l'agriculture s'étant étendus et perfectionnés, la terre, en général, est plus peuplée qu'elle ne l'était autrefois, et que sans parler de quelques endroits privilégiés, où l'espèce humaine paroît encore se plaire particulièrement , malgré l'oppression sous laquelle elle gémit, les nations modernes qui sont policées, ne sont pas moins nombreuses que les anciennes. Nous croyons même pouvoir en apporter une preuve que M. Hume a négligée ; c'est la diminution sensible des bêtes féroces et de tous les animaux malfaisans. Il faudrait peut-être dix ans à un empereur turc pour rassembler la quantité de lions , de tigres, de panthères, que les empereurs romains , les consuls , les édiles même faisaient paraître dans ces chasses extraordinaires qu'on donnait
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en spectacle au peuple. Quant à la population de quelques nations en particulier , nous croyons avec M. Hume que si , en se plaçant entre Calais et Douvres, on traçait un cercle dont le rayon aurait cent lieues, on trouverait une population supérieure à celle qu'une même étendue de terrain pourrait offrir chez les anciens , en quelque endroit qu'on voulût la prendre. '
* Peut-être ce centre pourrait-il être mieux choisi pour Tobjet que M. Hume s*est proposé. Je suis persuadé que si on le plaçait à Lyon ou un peu plus loin , de façon que le cercle décrit put comprendre l'AJsace , la Souabe , la Suisse et la Lombardie, on trouverait de quoi contrebalancer les calculs les plus exagérés en fayeur de Tantiquité. L'Italie même , prise en entier et dans son état actuel, pourrait soutenir le parallèle. Je sais que la Campagne de Rome, la' Fouille et la Calabre sont presque désertes en comparaison de ce qu'elles étaient autrefois ; mais si tout voyageur s'afflige d'être obligé de chercher les ruines de Pestum au milieu des ronces et des marais , quel plaisir n'a-t-il pas ensuite , lorsque traversant la Lombardie , il trouve à chaque station de poste une ville florissante , qui pourrait servir de capitale à un royaume entier.** Quand on pense qu'un homme un peu pressé^ partant de Venise, pourrait traverser dans un jour Padouc , Vicence , Vérone , Bresce , Bergame et Milan ; loin de porter envie à l'antiquité , on s'éton^ nera plutôt qu'après tant de guerres civiles et tant de révo^» lutions y après une si longue suite de mauvaises lois et de mauvais gouvernemens cette contrée soit encore la plus flor rissante de l'Europe.
Les écrivains qui ne s'occupent que de politique i et qui
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ne sortent point de leur cabinet , ne connaissent pas tontes les ressources de la nature. Dans les arrêts de proscription qu'ils lancent contre tout ce qui n'obéit pas à leurs principes, ils sont sujets à trouver bien du mécompte. J'en ai souvent cherché la raison y et cela avec d'autant plus d'inquiétude y que je ne pouvais refuser mon approbation ni à ces principes , ni aux conséqueuces qui paraissaient en découler naturellement. Or , je crois que celte différence entre les faits et la spéculation vient de ce qu'on ne considère pas assez les nuances de dégradation dont l'espèce humaine est susceptible. Tel régime, tel gouvernement qui porterait la désolation , la dépopulation même dans une nation éclairée, est loin de produire le même effet sur un peuple abruti ou avili. Si' l'on établissait en Provence ou en Languedoc le même gouvernement qui régit à présent l'Archipel, nul doute que ces provinces ne tombassent bientôt dans l'état le plus déplorable ; et cependant la Grèce a encore une nombreuse population; elle est habitée par un peuple gai et content. Une autre considération sur laquelle on n'a pas assez insisté, c'est le concours des avantages du climat avec ceux de la législation. Moins un peuple jouit des premiers , plus il a besoin des seconds. Remarquez que la prospérité des nations septentrionales a toujours été factice , toujours fondée sur la guerre et sur la politique. C'est vers le Nord , c'est sous un ciel triste et nébuleux que dans ces temps modernes les armées se sont instruites et disciplinées , que la navigation s'est perfectionée , que la tolérance et la liberté se sont établies. Voilà les plus grands efforts, les plus beaux succès dont la raison humaine puisse se vanter. Si vous voulez juger de ses progrès , n'allez donc pas vers l'Orient ou vers le Midi , où le sol et le climat ont fourni tant d^élémens pour le bonheur public. Plus cette quantité constante dans l'équation sera considérable p
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moins les différences des gouTememens , qni sont les mriables, seront sensibles : c'est en Hollande et en Suisse qu'il faut se placer pour comparer l'antiquité avec notre âge : la France , l'Allemagne même , entreront avantageusement dans ce parallèle. Partout où tous verrez la population y la richesse excéder les bornes que la nature du climat et du sol leur ont imposées , dites voilà le produit , l'effet certain de la raison humaine. Ainsi , s'il s'agissait , par exemple 9 de comparer l'Italie ancienne avec l'Italie moderne y je ne voudrais pas transporter mon observateur à l'entrée de ce magnifique golfe de Naples , où il verrait se développer à ses yeux une capitale superbe habitée par près de 400,000 personnes , et nombre de bourgs , de villages , de maisons de plaisance y dont l'aspect charmerait ses regards; dans cet heureux pays la nature a tout fait, le ciel et la terre ont appelé les hommes : je ne le conduirais pas non plus dans la capitale du monde; il trouverait sur son chemin les campagnes abandonnées et la terre inféconde; mais il reconnaîtrait en même temps que Rome avait besoin d'être maîtresse du lyonde pour être riche et magnifique ; que l'air qu'on y respire est insalubre et mal£ûsant, que le sol même et les eaux qui l'imbibent , plutôt qu'elles ne l'arrosent , sont sulfureuses et stagnantes ; enfin qu'il n'appartenait qu'aux anciens Romains de surmonter tons les obstacles , et de vaincre la nature : je le conduirais à Venise y où il s'étonnerait à l'aspect d'une cité superbe sortie du sein des eaux ; je le ferais naviguer le long des côtes de Gênes , où il verrait avec surprise au pied des Alpes et sur un sol qui suffit à peine à l'habitation des hommes, une suite de villages qui ressemblent à des villes , de maisons de campagne qui ressemblent à des palais y de palais apparte-
nant à des particuliers , qu'on prendrait pour le séjour des rois. Alors I je demanderais si les Liguriens et les Yénètes
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avaient de pareilles richesses; si aucun peuple de Tantiquité en a rassemblé autant , ou sur d'arides rochers , ou au milieu des flots? — C'est peut-être un problème à résoudre si l'Italie moderne n'égale pas , non-seulement lltalié ancienne, mais la Grèce même. Je regrette de ne l'avoir pas parcourue, un Pausanias à la main, et j'invite quelque voyageur éclairé à faire avec exactitude cette comparaison , sur laquelle je n'ai que des aperçus. Croira-t-on que Saint- Pierre de Rome n'efface pas le temple de Jupiter Olympien ? Les anciens admiraient le Panthéon : eh bien ! cette fabrique immense n'étonna pas Michel-Ange ; il dit un jour: J'en construirai une pareille, je l'élèverai en l'air, et quatre piliers lui serviront de base; il réalisa sa pensée, et l'on vit le dôme de Saint-Pierre. Nous sommes frappés des cirques , des amphithéâtres des anciens, parce que l'objet de ces édifices est grand et magnifique. Mais nos vastes églises gothiques n'ont-elles pas coûté plus de travail et de dépenses ? le Coiisée et l'amphithéâtre de Vérone font plus de plaisiià voir que la cathédrale de Milan. Cependant cette église a exigé non- seulement plus de dépense, mais encore beaucoup plus d'industrie. Les temples anciens étaient nobles et majestueux ; mais ils n'étaient ni voûtés , ni même très élevés. On a découvert une maison de campagne à Pompéia ;, on connaît les restes de la viile Adrienne , et certainement Tune n'égale pas la ville Albani , et l'autre n'approche pas de Caserte. En général , ce qu'on trouve dans les fouilles des anciens édifices ressemble plutôt à des dépouilles qu'à des richesses locales. Les statues grecques abondaient chez les Romains ; mais Rome était devenue , pour ainsi dire , le garde-meuble du monde entier. Nous terminerons cette note où nous n'avons fait qu'effleurer un sujet que nous pourrons traiter un jour, en observant que plusieurs. spéculateurs se trompent grossièrement sur l'Italie , parce que
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leurs jugemens ne portent que sur un seul principe : ils n'y -voient , en effet , qu'un peuple opprimé et liyré à la superstition. Mais ils ne font pas attention que ce peuple est le restaurateur des arts^ des sciences et des lettres; qu'il fut jusqu'au seizième siècle le premier peuple du monde; qu'il n^a pu perdre entièrement ces heureuses dispositions qui lui donnèrent la prééminence sur les autres nations ; qu'une longue paix , un gouvernement plus prospère le rappellent incessamment à sou état naturel ; enfin , que s'il n'est plus ce qu'il a été ^ il n'est ni ce qu'on le suppose , ni ce qu'il sera un jour.