COTÉ DU DESPOTISME
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et la variété de ses productions sont de si puissans attraits pour les hommes, qu'elle ne paraîtra jamais aussi peuplée qu'elle devrait l'être. Cependant c'est encore de toutes les contrées de l'Europe celle oii la population est la plus nombreuse. Le Milanais contient 1 300 habitans par lieue carrée. La plus grande partie de la Lombardie , les côtes de la mer Adriatique, la campagne heureuse, ou les environs de ïïaples , ne le cèdent pas au Milanais : et si nous continuons à parcourir le Midi, nous trouverons que l'Espagne même , malgré l'expulsion des Maures , la destruction des Juifs, malgré l'intolérance, la superstition , la multiplication des moines et du clergé , contient encore dix millions d'habitans , quoiqu'il ait plu à la plupart des écrivains politiques de ne lui en donner que sept. Restent donc les Français et les Anglais, lesquels, comme les plus éclairés de tous les peuples , ont les connaissances les moins excictes sur la population et sur nombre d'objets aussi intéressans. Cette phrase , qui tient un peu du paradoxe, s'expliquera aisément, si l'on fait attention que chez les peuples îgnorans c'est le gouvernement qui fait toutes les recherches utiles , et il a ordinairement des moyens sufHsans ; au lieu que chez les peuples éclairés cette besogne est assez communément abandonnée à l'activité des pai'ticuliers. Les administrateurs n'étant pas avertis par de troj) grands inconvéniens, et ayant perpétuellement devant les yeux une machine très étendue et très
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compliquée, passent toute leur vie politique à en étudier les ressorts, et à craindre d y toucher; et si le hasard fait qii'un jour on ait besoin de quelques faits ou de quelques calculs, on a recours enfin à ces auteurs de bonne volonté qu'on a négligé d'éclairer ou d'encourager; mais il aiTive alors que leur nombre immense fournit des armes à toutes les opinions ; on disputa long* temps, on résout peu, et l'on sait encore moins.
Tel a été parmi nous le sort de la grande question sur le nombre de nos compatriotes. On sait qu'à la paix de Riswyck il se trouva sensiblement diminué : cependant les calculs de M. de Vauban le faisaient monter à 19 millions, quoique la Lorraine ne fut pas encore annexée à notre monarchie \ Ceux des intendans ordonnés par M. le duc de Bourgogne n'étaient pas tout-à-fait si favorables. La guerre de la Succession fut encore plus funeste que celles qui l'avaient précédée. Depuis cette époque , la longue paix qui a suivi le traité d'Utrecht, les progrès du commerce et la tranquillité intérieure avaient dû recruter la nation; mais la dépopulation était devenue à la mode. On assura gratuitement, et sans alléguer aucune rûson, que la France n'avait pas même seize millions d'habitans. Cette exagération tenait à un système très exagéré lui-même. Enfin il est arrivé, suivant notre usage ordinaire, que des particuliers , sans avoir d'autre mission que le pur
vj Voye» Projet d'une dune royale*
zèle pour le bien public , se sont avisés de commencer des recherches plus sérieuses. Des magistrats respectables ont profité des différentes administrations dont ils avaient été chargés pour constater au moins quelques élémens propres à servir de base à des calculs ultérieurs. Tel est le travail de M. de La Michodière , rédigé et publié par M. de Btessence , Tun des ouvrages les mieux conçus et les plus simples quW ait faits dans ce genre.
M. l'abbé Expilly a profité de ces documens et s'en est encore procuré d'autres. On a rassemblé des dénombremens exacts ; on a recueilli des aperçus et des approchés; on a comparé les époques, etc. Il résulte de ce travail que la population de la France est augmentée , depuis cinquante ans , d'environ un douzième , et qu'on doit la porter à présent à vingtun ou vingt-deux millions d'habitans. ' («)
' M. de Yauban (&) avait supputé que la France ne contenait guère plus de 627 hommes par lieue carrée de 2282 toises. Il assure cependant que par des calculs très exacts , il s'en est trouvé plus de 700 dans les provinces de Bretagne, de Picardie y d'Artois et de Normandie. Or, M. de La Michodière en a trouvé dans la généralité de Rouen ia58 par lieue carrée de 24^0 toises , dans celle de Lyon 866 , et dans celle d'Auvergne 640. Le terme moyen de ces généralités est de 864 9 et ce terme moyen peut d'autant mieux
(a) Donc en six cents ans la France serait peuplée de qua* rante-quatre millions d'hommes» Serrez , serrez,
{b) SoiS'GuUUberi , sous le nom de Vairon,
Enfin le gouvernement, déterminé par Fimpulsion générale , a porté son attention sur cet objet intéressant; et profitant des élémens déjà trouvés, il
s'adapter à tout le royaume , que si la généralité de Rouen est la plus peuplée , celle d'Auvergne est dans un cas absolument contraire. 11 résulte d'un très beau travail que M. de Voglie, inspecteur des ponts et chaussées, a fait sur la généralité de Tours , que cette généralité qui contient trois provinces, l'Anjou, le Maine et la Touraine, a 946 habitans par lieue carrée. Dans 60 3 paroisses dénombrées avec beaucoup d'eiactitude , il a trouvé que le rapport du nombre total des habitans était à celui des naissances dans le rapport de a3-|- a x. Dans les villes de la même généralité ce rapport est de 33 à i. M. Tabbé Expilly le suppose de a5 à I pour tout le royaume , et Ton voit dans le livre de M. de Messence, que ce même rapport, y comprenant les villes et les campagnes , est de a5 à i dans la généralité d'Auvergne; dans celle de Lyon comme 23 | à i , et dans celle de Rouen comme 27 [- à i ; ce qui prouve que l'évaluation totale de la population du royaume , en multipliant les naissances par a5 ^, n'est point exagérée. Quant aux calculs de M. de Yauban , qui furent établis d'après les mémoires des intendans en 1 699 , le même administrateur , patriote et éclairé , à qui nous devons les recherches sur la population citées ci- dessus, a suffisamment prouvé qu'ils étaient très fautifs, et qu'il y avait eu des provinces entières oubliées ( Voyez /oornal du commerce, juillet 176a.) Peut-être les calculs actuels seront-ils encore perfectionnés , mais du moins ils sont faits avec précaution , et ils portent sur des élémens sur lesquels on peut compter. Il en résulte que la France ayant en 1772, 23,8x1,236 habitans, et contenant 26,954 lieues carrées de 2282 toises, on y peut compter en général 883 habitans par lieue carrée.
s'est procuré un dénombrement total du royaume , fondé sur les naissances, sur les morts et sur les mariages. Voici le résultat des dénorhbremens ordonnés dans les années 1770, 1771 et 1772, dont on a fait une année commune. Les naissances multipliées par a5 ^ ont donné a3,2o5,i!22 habitans. Les mariages multipliés par 1^4 ' 22,4^7,235 ; les morts multipliées par 33 : 25,741, 4^^ ? terme moyen des trois élémens difTérens, 23,8 1 1,259.
Si la plupart de nos lecteurs voient avec plaisir que la France est plus peuplée qu'on ne l'avait cru jusqu'ici, nous espérons qu'ils se consoleront aisément lorsqu'ils apprendront en même temps que le nombre des moines diminue sensiblement. Suivant un état fait avec la plus grande exactitude et par ordre du gouvernement, il se montait, il y a déjà quelques années, à 26,674, dont 1 5,338 mendians, c'est-à-dire Franciscains. Or, il n'est pas douteux, que le nombre des religieux ne soit encore diminué depuis. Des calculs sur lesquels^ on peut 'compter , nous apprennent que depuis l'année 1726 jusques et compris l'année 1744? c'est-à-dire, en dix-neuf ans , il est mort dans la seule ville de Paris 5538 religieux des deux sexes, et que depuis 1744 jusques et compris 1762 , il n'en est mort que 3292. Or, comme les moines, depuis trente ans, ne se sont pas rendus immortels (e), du moins au sens
(c) Ils sont très mortelfj Dieu merci! Mais on prétend
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littéral , il paraît que leur nombre a diminué d'un tiers. Mais dans les six années, depuis 1769 jusques et compris 1 776 , il n'en est mort , année commune , que 92. Voilà donc une nouvelle diminution bien plus sensible ; car l'année commune du dernier pé* riode de dix-neuf ans, est de lyS. D'un autre côté , par le dépouillement général des registres de l'année 1775, je trouve que le nombre des personnes des deux sexes , mortes en religion ^ se monte à 1 7 1 4 9 dont 1,000 religieuses, et que le total des profes* sions dans la même année ne se monte qu'à i,3oo , dont 838 religieuses, ce qui forme un 'déficit de plus de 4oo dans les recrues annuelles , déficit qui est plus sensible parmi les religieux que parmi les religieuses, dont le nombre excède de plus d'un quart celui des moines, et qui doivent se soutenir plus long-temps, parce que les femmes participent moins que les hommes aux révolutions des mœurs et de l'opinion , et que d'ailleurs elles ont moins de ressources contre le malheur et l'indigence. En effet, les couvens de filles ne sont pas seulement le séjour de la dévotion et de l'oisiveté, ce sont des asiles contre l'oppression ou l'humiliation ; c'est là qu'on ensevelit des regrets que le monde a causés , et que le monde rappellerait; c'est là qu'on évite la tyrannie des parens, et qu'on sacrifie la liberté de ses actions
que ces maroufles vivent plus long-temps qu'autrefois, parce qu'ils sont mieux soignés.
pour conserver du moins celle de son coeur. Pourquoi ne pas préparer d'autre refuge à ce sexe si faible , mais si intéressant, si touchant dans sa faiblesse ! Que de malheureuses victimes , surtout dans les provinces, surtout parmi la noblesse! Là, les filles sont regardées comme un fardeau pour les familles; tout l'argent qu'on peut économiser, tout ce que le petit domaine peut produire au-delà de la subsisance de ses possesseurs est employé à soutenir les garçons au service. Ils partent; on a payé leurs emplois, on fait leurs équipages , on les pare ; on veut qu'ils brillent dans leurs garnisons. Us reviennent au bout de deux ans; il faut payer leurs dettes , il faut contenter leurs caprices ; et cependant ils régnent dans la maison paternelle , tandis qu'on néglige, qu'on maltraite souvent les sœurs infortunées , qui , pour prix de leurs soins assidus , n'éprouvent que des rigueurs et des reproches. Fautil languir, vieillir dans cet esclavage domestique, ou se condamner à une prison perpétuelle? Âh ! s'il arrivait jamais qu'à la place de ces couvens qui dépeuplent les villes et les provinces, qui ne mettent pas moins d'entraves aux pensées qu'aux actions , et dont l'éducation pusillanime dérobe les individus à l'esprit public et aux progrès de la raison , on élevât des asiles aussi purs , aussi chastes , mais où la volonté resterait libre, où, sous une règle, sage sans éti^e austère, on pourrait passer à son choix les premières ou les dernières années de sa vie,
ou même ^ vîe entière; quel service ne rendraiton pas à rhumanité, quels progrès rapides ne feraiton pas vers la félicité publique ? Ce ne serait ni la liberté des chapitres d'Allemagne , ni l'esclavage de nos couvens; ce serait Tordre sans la gêne, la décence sans la sottise^ l'obéissance sans l'humiliation. Ainsi , en ne négligeant aucune classe de citoyens , de quelque sexe qu'ils soient, on parviendrait à remplir le grand objet du gouvernement, qui est bien plus encore d'avoir une population heureuse qu'une population nombreuse.
Une chose bien importante, c'est d'établir l'équilibre dans cette population; c'est d'empêcher que la différence des lois locales n'attire trop les hommes dans certains endroits pour les repousser dans d'autres. Le gouvernement a déjà beaucoup fait pour les campagnes , en encourageant l'agriculture , par les exemptions accordées aux défrichemens, par la liberté qu'on a rendue à la circulation, à l'exportation des grains et des autres denrées. Quand les privilèges exclusifs seront abolis, quand l'arbitraire sera banni des impositions, quand le crédit public aura redoublé la circulation , et que les capitaux se reverseront dans les campagnes et dans les provinces , nul doute que la France ne soit le royaume le plus peuplé de l'Europe, comme il est eflFectivement le plus riche et le plus puissant.
Nous terminerons nos considérations sur la population actuelle de l'Europe par l'Angleterre ; mais
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nous avouerons en même temps que cette nation si éclairée , si occupée de spéculations politiques , en est encore au même point où nous étions il y a quelques années y c'est-à-dire qu'elle n'a aucune notion fixe sur sa population. Là y comme ici , on trouve des gens qui assurent hardiment qu'elle est fort diminuée depuis la reine Elisabeth ; d'autres établissent, par des raisons beaucoup plus plausibles, à la vérité, qu'elle est fort augmentée. En 1682, sir William Petty lui donnait 7,400,000 habitans; en 1692 , Davenant n'en comptait que 7,000,000. Wallace et Templeman en supposent 8,000,000 ; d'autres , tels que le docteur Price et M. Smith ' , ne lui en donnent que de 5 à 6 millions. Malheureusement les Anglais n'ont d'autres élémens pour leur calcul que le nombre des maisons. On le faisait monter à 1 ,3oo,ooo , à peu près à la fin du dernier siècle. Quelques auteurs prétendent qu'il est diminué de près d'un quart ; mais comme on ne peut consulter que les registres de ceux qui lèvent la taxe sur les fenêtres, il est difficile de former aucun résultat, parce qu'ils négligent d'inscrire toutes les maisons ou cabanes des pauvres gens , qui ne payent pas la taxe. D'ailleurs, quand on connaîtrait le nombre des maisons, il faudrait encore arbitrer celui des personnes qui habitent dans chaque maison. Nous nous bornerons donc à dire que la nation anglaise ayant
* Voyez YouiCG, Jrithm» polit. ^ p. 78 et 322.
toujours prospéré depuis un siècle, le commerce s'étant multiplié, la culture ayant augmenté, ainsi que le prix, des terres et celui des salaires, il y a tout lieu de croire que la population est augmentée en même proportion , et que lorsqu'on viendra à faire des dénombremens exacts , les frondeurs qui crient à la dépopulation , se trouveront tout aussi loin de leur compte qu'en France et en beaucoup d'autres pays. *
^ C'est toujours avec beaucoup de défiance q[u'il faut examiner les calculs, et en général, toutes les autorités sur lesquelles se fondent la plupart des auteurs anglais : j'en dirai autant des auteurs français et de ceux de toute nation éclairée ; en Yoici la raison : lorsque toutes les opinions ont été énoncées e t discutées, si Ton vient à consulter les faits, c'est lorsqu'il s'agit de justifier quelque principe qu'on a déjà établi, et alors les objets passent à travers un verre inégal et coloré , qui les change et les dénature. Un homme d'esprit disait un jour qu'il n'ajoutait guère de foi aux livres d'histoire , à moins qu'il ne lui fut démontré que leur auteur était un sot. Ce paradoxe s'appliquerait encore mieux aux calculs en matière de politique. Que dans un état qui cherche, qui commence à s'éclairer, on £ftsse des dénombremens , des cadastres , je suis tout prêt à leur donner ma confiance : mais que dans un pays où depuis cent ans on raisonne politique et administration , on s'avise enfin d'alléguer des faits et des calculs, je suspendrai mon jugement , et je me croirai obligé de vérifier moi-même tout ce que .j'aurai lu dans les livres. Il n'y a pas long-temps qu'en France on avait limité la population à i6 millions d'habitans, et le revenu net des terres à a8o millions. Il n'est
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pas moins risibk de Yoir l'auteur du Présent ftate of Gréai Britaitif imprimer en 17 55, que la France n'avait que i3,56o,ooo habitant, dont a709Qoo prêtres ou religieux, sans compter les religieuses. D'autres Anglais , plus défa- YOrables encore à leur patrie qu'à ses rivaux , assurent gravement que la population de l'Angleterre a beaucoup diminué depuis la reine Élisabetlr, époque où le prix des biensfonds n'était que i5 fois la valeur des revenus, où il n'y avait ni commerce ni manufactures , et où il fallait annuellement acheter des grains de l'étranger. Aucun de ces auteurs n'a imaginé de consulter son compat|iote Thomas Morus, qui, peu de temps avant cette époque, se plaignait de ce que le peuple diminuait de jour en jour, et en donnait de très bonnes raisons. Les principales étaient, 1°. la manie des pâturages , qui faisait que les riches détruisaient des villages entiers pour agrandir leurs parcs; a®, la multiplication des moines et la richesse du clergé; 3®. le faste des grands, qui nourrissaient, entretenaient un grand cortège d'officiers et de valets, tous tellement accoutumés à l'oisiveté et k tous les vices qu'elle entraîne avec elle , que lorsqu'il leur arrivait de perdre leurs maîtres, ils devenaient des mendians ou des voleurs de grands chemins. (Voyez Utopiaf lib. i.) Une chose digne de remarque, c'est que Thomas Morus en prend sujet de se récrier contre la sévérité des lois pénales , et surtout contre la peine de mort infligée aux 'voleurs, qu'il soutient hardiment que le gouvernement n'a pas droit de punir si rigoureusement des crimes dont il est la première cause , et que pour le prouver, il expose tous les principes qui ont fait depuis la fortune du livre intitulé Des délits et des peines. Ainsi la vérité , comme la plupart des raretés qu'on expose à la curiosité des passans , dépend et de l'adresse de celui qui la montre , et du moment où on l'expose. Rarement va-t-on la chercher au lieu de son origine ; aussi ne parvient-on pas aisément à
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la connaître. Cest un enfant qu'on orne dès le berceau , et qui ne parait nu qu'au moment de sa nabsance.
Avant de passer à la question intéressante que nous traiterons dans le chapitre suivant , nous croyons devoir encore arrêter un moment ceux de nos lecteurs qui prennent quelque intérêt à tout ce qui concerne la population. En effet, la bonne foi dont nous faisons profession ne nous permet pas de dissimuler un fait très singulier que nous trouvons dans r Histoire de France , continuée par Villaret. Cet auteur assure avoir vu à la Bibliothèque du roi un manuscrit qui en cite un autre , sous le titre d*£tat du subside imposé par feux y en i328. Suivant cet état, les provinces soumises à l'aide , du temps de Philippe de Valois , contenaient deux millions cinq cent mille feux , ce qui annonce une population d'autant plus considérable , que la plus grande partie de la Guyenne , les comtés de Foix et d'Armagnac , le Roussillon, la Bourgogne, la Franche -Comté, la Flandre, le Hainaut, TArtpis, la Bretagne, l'Alsace, la Lorraine, le Daupbiné et la Provence n'y étaient pas compris. M. Villaret estime que les provinces soumises a cette imposition ne formaient pas le tiers du royaume tel qu'il est à présent , lequel devait par conséquent contenir alors près de 8 millions de feux; ce qui donnerait a 4 millions d'habitans, à ne compter que trois têtes par feu, à quoi il faudrait encore ajouter tous les serfs, le clergé, les universités et la noblesse, qui en étaient exempts : d'où il conclut qu'on pourrait porter cette population à 3*2 millions. Ce résultat est trop extraordinaire pour ne pas inspirer quelque doute sur les. documens dont il est tiré. Il est impossible que la multiplication du clergé , les croisades , l'anarchie féodale , la servitude des peuples , etc. ne se soient pas opposés aux progrès de la population , ce qui forme d'abord un préjugé contre les calculs précédens. J'observerai ensuite que c'est peut-être très gratuitement que M. Villaret suppose que les
prorinces soumises à l'aide ne formaient pas le tiers de la population (d). Il dit ailleurs que lorsque le Prince^Noir Toulut imposer cette taxe de ao sous par feu , qui fit révolter la plupart de ses sujets , on calculait qu'elle lui aurait pro«duit i,aoo,oooliT. Il est clair que cette conjecture était très hasardée , puisqu'elle supposait que la population des pro* vinces soumises à l'Angleterre égalait la moitié de celle des provinces qui composaient la monardiie. Admettons-la cependant pour un moment; maïs n'en négligeons pas une autre que nous trouvons dans Ducavge (au mot Fooagiwn)* Ce savant auteur rapporte un instrument qui se trouve dans l'Histoire de Bretagnt , où il est parlé d'une imposition par feu y sur laquelle le duc assigna le paiement d'une dette que le connétable Clisson réclamait. Suivant cet instrument , le nombre des feux dans toute la province ne se trouve monter qu'à 69,743. Erat autem exhibitus mtmerus /ocorum tum contribuentium in communis focagiis, qui ascendeb€Uit ad summam 69,748. Or, si la Bretagne ne contenait qu'un pa* reil nombre de feux , ne pourrait-on pas faire des provinces qui restaient hors de la domination royale quatre lots , dont chacun serait à peu près égal à la Bretagne? Le premier contiendrait la Bourgogne et la Franche-Comté; lé second , la Flandre , Iç Hainaut et l'Artois ; le troisième , l'Alsace et la Lorraine ; le quatrième , le Dauphiné et la Provence ; ce qui ne formerait en tout que 3 5 0,000 feux à peu près, y compris la Bretagne. Si l'on ajoute cette somme à celle qu'on a trouvée pour la Guyenne, on n'aura que i,33o,ooo feux pour toutes celles des provinces de notre monarchie qui n'étaient pas soumises alors à l'autorité de nos rois. A la vérité , je ne donne pas ce calcul pour bien exact; mais il y a apparence qu'il l'est pour le moins autant que celui de M. YiUaret. Cet auteur ne compte que trois têtes par
{d) J'ai parlé de cette mé^nise dans /'Histoire générale.