‹ De la félicité publique, ou, Considérations sur le sort des hommes dans les différentes époques de l'histoire (volume 2)Chapitre 50 sur 59 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

De la gneire» et des caaset qui peayent la rendre pins oa moixe

fréquente de nos jonrt.

Si les spéculateurs ne sont pas encore d'accord sur les véritables symptômes de la félicité des peuples, personne ne disputera du moins que la paix n'en soit généralement le principe. La paix entraîne avec elle les idées de tranquillité , d'ordre et de bonheur. Pour-* quoi donc le calme qui doit la suivre est-il troublé si souvent chez les peuples libres, par des factions; chez les autres, par des murmures ? C'est qu'on est à la fois et beaucoup plus heureux et beaucoup moins occupé. Ce n'est jamais qu'au moment où Ton commence à être mieux (a) qu'on s'efforce d'être bien (*). Un moribond , accablé sous le poids de la maladie , ne sent rien , n'espère rien , ne craint rien : la crise favorable est-elle arrivée, la douleur l'avertit bientôt de son existence ; il s'agite , il se plaint , il commence à craindre la mort , et il est déjà guéri. Il en est de même des corps politiques. Ceux-là ne connaissent ni les hommes ni les gouvernemens , qui entendant parler d'opposition , de remontrances , de murmures , etc. s'empressent de conclure qu'une na-

(a) Bien.

{b) Mieux. Faux en tout sens.

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tion est malheureuse. Sans doute que le calme de Tancienne Arcadie ou du modenie Li^on serait une chose bien douce; mais les hommes ne se gouvernent pas comme les bergers de d^rfé , et les lois d'un état puissant ne sont pas si aisées à perfectionner que celles de la vallée de Tempe. Pour moi , si j'arrivais dans un pays où Ton ne parlât dans la capitale que de plaisirs et de spectacles ; dans les provinces, que de jeu et de tracasseries ; dans les campagnes, que de la pluie et du beau temps ; je dirais , voilà un peuple vain et stupide (c) , que sa frivolité aveugle un moment, mais qui tend certainement vers sa ruine. Au contraire , si je trouvais les esprits en activité ; si je les voyais soumettre à l'examen tout ce qui est bon et mauvais , utile ou nuisible ; si le bien public , quoique souvent méconnu, était l'objet de toutes les recherches ; si les conversations, ou raisonnables ou chagrines , se tournaient souvent sur la législation , l'agriculture et le commerce; si toutes les questions * intéressantes étaient discutées , si toutes les opinions étaient soutenues, débattues et réfutées; je dirais, voilà un peuple déjà très estimable , qui commence à être heureux , qui mérite de l'être , et qui le sera encore plus par la suite.

L'humeur est condamnable dans les inférieurs; mais elle est bien plus dangereuse dans ceux qui gouvernent. Il faut qu'ils aient soin de se prémunir

(c) Quoi ! on est stupide pour parler de Cinna et d'Aïniide?

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conti^e cette impatience qui naît des petites importunités. La fermentation des discours et des écrits est incommode , mais n'est point inquiétante (^. Cromwell n'écrivait pas de North^Briton , ni Jacques Clément des brochures politiques. J'ai vu bien des Français et même des Anglais se récrier sur les divisions qui agitent l'Angleterre depuis la paix; je n'en ai pas vu un seul qui se soit souvenu que depuis les Tarquins jusqu'aux Césars la république Romaine ne s'était élevée que par les dissensions. Nous l'avons dit plus haut , et nous le répétons encore, sans l'orgueil excessif des patriciens, et sans l'audace effrénée des tribuns , cette vaste république n'aurait peut-être été qu'une démocratie éphémère , ou une aristocratie languissante. Du temps des Scipion et des Emile on n'entendait que plaintes , reproches et censures. Tout fut en silence sous les Néron et les Domitien ; mais , suivant l'expression ingénieuse d'un auteur moderne, ce calme était celui des tombeaux. Heureuse encore la nation française en ce que sa tranquillité n'est pas fondée sur un équilibre toujours incertain et souvent chimérique, mais sur un concours général à soutenir toutes les formes modératrices , à rendre toute propriété respectable, à prévenir toute précipitation dans la confection des lois , à éclairer le législateur lui-même par la liberté de penser, de parler et ecnre.

{(T) Bravo l

Gardons-notttf donc d'aimer la guerre parce qu'elle enivre les ^prits d'une gloire passagère, et qu'elle amuse le pmiple par des réjouissances publiques, toujours interrompues par les larmes des particuliers. Gardons -nous de craindre la paix parce qu'elle donne occasion aux discussions, aux mouvemens intérieurs. Rendons plutôt cette justice aux hommes ; c'est que tout passionnés , tout injustes qu'ils sont, ils auraient mieux connu leui-s véritables intérêts, s'ils n'avaient pas toujours été plutôt distraits qu'aveuglés. En effet , je regarde comme une longue distraction les guerres entreprises pour la conquête du Milanais et du royaume de Naples. Il en est de même de celles qui ont eu pour origine , d'abord l'ambition de la maison d'Autriche , ensuite celle de Louis xiv , et enfin cette manie d'équilibre poussée depuis jusqu'à l'extrême. La postérité ne pardonnera jamais à un ministi*e nonagénaire (e) de n'avoir pas apaisé dans son principe une longue querelle qui a tourmenté le système politique de l'Europe , et ne l'a point changé. Cette querelle une fois terminée, avec quels succès, avec quelle rapidité les esprits ne se sont-ils pas portés ensuite vers les objets d'une véritable utilité ? Avec quel empressement ne cherchaient-ils pas à jouir des principaux avantages de la paix (/) , tels que le commerce et

(e) Il prend madame de Fïntimille pour le cardinal de Fleury.

(/) Témoin la guerre ^ 1 756 !

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ragriculture * ? Je ne parlerai point de la dernière guerre , parce que les faits trop récens sont le do* maine de la louange ou de la satire ; domaine sur lequel je n'ai rien à prétendre : mais j'observerai que si les querelles d'ambition ont été de malheureuses distractions pour les peuples qui auraient dû travailler à leur bonheur , le désir injuste d'un com*^ merce exclusif, d'un commerce établi par la domination , et soutenu par la force, fut aussi une cruelle méprise, dont plusieurs nations ressentent encore les effets. Espérons que , las enfin de tant de distrac* tions inutiles et de méprises dangereuses , nous corn* mencerons à sentir que les intérêts de toutes les nations sont les mêmes, et peuvent s'accorder entre eux (g). Espérons que les guerres deviendront moins opiniâtres et plus rares; et pour nous persuader que ces espérances ne sont pas frivoles, entrons dans quelques détails sur les raisons qui les ont fondées.

' Je place ici , pour la première fois , le mot Commerce avant celui à* Agriculture , parce que tous les écrits publiés pendant la dernière paix eurent plutôt pour objet le commerce que l'agriculture. On n'écrivait, on ne rêvait que commerce. Ce fut alors qu'on agita cette vaine question : Si la noblesse {levait être commentante y comme si le négoce se recrutait comme les armées , et n'avait pas besoin de capitaux plutôt que d'individus. Ces écrits étaient les précurseurs de la raison : Non erant illi lux, sed, etc. Il faut pourtant se rappeler que ce fut alors que M. Herbert publia le premier et peut-être le meilleur ouvrage qui ait paru sur la liberté du commerce des grains.

(^) Pas tout-à-fait.

Nous avons d^à fait entendre , en plusieurs occar sions , qKe dans l'état présent de l'Europe , tout projet de monarchie universelle serait téméraire et chimérique ; mais s'il suffit , pour la sûreté des peuples j qu'il soit impossible de l'exécuter, il faut, pour assurer leur repos , qu'il soit encore impossible de le former. Or, plusieurs raisons concourent maintenant à éloigner cette idée , même de la tête la plus folle et la plus ambitieuse. Non-seulement un équilibre suffisant balance les pouvoirs de l'Europe; non-seulement chaque état en particulier , par la situation de ses frontières , par quelques places fortes, par un nombrje de troupes convenable , s'est mis à portée de résister à un coup de main ; mais encore des alliances multipliées, des traités défensifs ont fait de l'Europe une grande république, une immense confédération , dont les liens ne peuvent être rompus que par de longs et puissàns efforts. Le temps n'est plus où , en risquant deux légions , on pouvait espérer la conquête d'un royaume. Les premiers ar« memens sont devenus aussi dispendieux que les derniers; et les connaissances militaires, répandues assez également , doivent par là même éloigner la guerre, à peu près comme l'égalité entre deux joueurs d'échecs ralentit bientôt en eux la passion du jeu. D'ailleurs, toutes les nations puissantes sont obérées. Le poids de leurs dettes et de leurs impositions est porté à un tel degré , qu'il leur faut de grandes nécessités pour augmenter ce fardeau; et la dénomina-

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tîon même des subsides a changé , de £içon qu'au lieu de moyens on n'a plus que des ressources. Il faudrait donc plus que de l'ambition ; il faudrait une passion bien décidée pour porter I«s peuples à l'agression. Mais qui est-ce qui excitera cette fureur ? Sera-ce la haine nationale ? Elle n'existe plus que dans Ja canaille, et tous les jours encore elle est amortie par le commerce , et par la fréquentation réciproque que le goût des voyages a établie depuis peu. Sera-ce le fanatisme religieux ? La matière n'en subsiste plus , parce que les progrès de la raison sont tels , que s'il existait encore des peuples superstitieux, ils seraient gouvernés par des princes sages et éclairés 9 et que s'il existait des princes superstitieux , ils gouverneraient des peuples trop instruits pour seconder leur folie, (à)

Voilà déjà des motifs bien consolans pour espérer que le repos des nations policées ne sera plus désormais si souvent et si cruellement troublé; mais cet amour de la paix, cet intérêt à la conserver, on ne peut ri;ispirer qu'aux nations les plus policées; et tandis qu'un long repos, qu'une sage administration les auront formées à toutes les vertus , excepté aux vertus guerrières, qui nous répondra qu'une nation pauvre , mais belliqueuse , livrée aux préjugés, mais pleine de mépris pour la mort, ne viendra pas détruire en un jour le brillant édifice de cette prospérité passagère ? Qui nous en répondra ?

{h) Bravo I

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Les hommes instruits et éclairés, qui ne se croient pas obligés de penser que tout ce qui a été sera encore , et que les mêmes, événemens doivent se reproduire après que les causes ont changé. Les Barbares ont envahi la plus grande partie du monde ; maïs remarquez que ce n'est pourtant que Tempire romain qu'ils ont envahi. Caligula désirait que le peuple de Rome n'eût qu'une seule tête pour l'abattre du même coup (*)• Je ne sais si les nations barbares avaient désiré pareillement que la terre n'eût qu'un maître, afin d'en pouvoir ti'iompher plus aisément; mais ce souhait se serait trouvé rempli. Dans le fond , ces peuples étaient peu redoutables; ils échouèrent à tous les sièges qu'ils entreprirent ; et si, en se renfermant dans les places, on avait voulu se contenter de les harceler, la fatigue et les maladies les auraient bientôt détruits ; mais ils n'eurent à combattre que des armées mal disciplinées, et des généraux aussi haïs du peuple , que méprisés des soldats. Ces soldats eux-mêmes étaient pour la plupart des Barbares,'comme leurs ennemis. L'autorité faible et chancelante à Constantinople ne pouvait remédier à des événemens qui se passaient sur des frontières si reculées ; les bras qui combattaient étaient trop éloignés du cœur qui les animait, et ce cœur luimême était faible et corrompu.

Nous ne craindrons pas de le dire : il n'y a pas de campagne du roi de Prusse qui n'ait été plus

(0 L'a-i-ildii?

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difficile que les conquêtes d'Attila. Que serait-ce, si les Barbares avaient trouvé sur leur chemin des places comme Olmutz ou Schweidnitz ? Que seraitce si , au lieu d'avoir combattu quelque multitude indocile , commandée par des domestiques du palais , par des eunuques même , ils eussent eu affaire successivement à la Prusse , à TAutriche , à la France? liCs Russes ne peuvent plus être regardés comme des peuples barbares; ils font la guerre avec un grand train d'artillerie , de vivres , de munitions , etc. Les Turcs eux-mêmes ont une grande confiance dans leurs canons; et le nombre prodigieux d'esclaves qu'ils conduisent à la suite de leur armée rend leurs campagnes très dispendieuses. Mais je suppose que la manie des conquêtes prenne à ces nations , je crois que ce serait une chose curieuse que de les voir devant une place comme Strasbourg \ Soyons tranquilles sur les Russes et les Turcs. Les Calmoucks ne prendront pas Luxembourg, et les Janissaires n'entreront pas dans Besançon ; d'ailleurs , la puissance ottomane tend à sa dissolution , sans que celle des czars devienne plus à craindre. Ces souverains, possesseurs d'un pays immense , et maîtres de faire des conquêtes faciles vers l'Orient, n'en tenteront

* Les Turcs ont réussi au siège de Candie , mais l'art de l'attaque et de la défense des places n'était pas encore porte au point où il Test de nos jours. D'ailleurs^ les Vénitiens manquaient de secours^ et malgré cela quelle résistance n'ont-ils pas faite ?

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pas de périlleuses v^s Toccident : faibles et pauvi*es dans leur grandeur, ils songeront à se policer, et lorsqu'ils y auront réussi, ils se diviseront; leur empire /e partagera et se démembrera, de façon que de ses vastes ruines il naîtra des états libres et heureux, comme autrefois des entrailles d'un taureau naquirent ces essaims d'abeilles dont le miel rendit aux humains une nourriture douce et bienfaisante. (A)

Convenons-en : ce n'est plus des préjugés grossiers et barbares que les hommes ont à craindre le retour de leiurs calamités ; c'est bien plutôt de Tabus qu'on fait de quelques bonnes maximes nouvellement établies. Telle est, par exemple, l'utilité généralement reconnue d'un coihmerce très étendu. Si r Angleterre, depuis les gouvememens d'Elisabeth et de Cromwell ; si la Hollande , depuis qu'elle a été affranchie du pouvoir absolu, et la France, depuis qu'elle y a été soumise, ont acquis par le commerce des richesses et de l'éclat , il n'en faut pas conclure que ces avantages doivent être obtenus par toutes sortes de moyens. Il faut surtout se bien défendre des plus faciles, c'est4-dire, de la force qui favorise l'usurpation , et de l'exclusif qui la soutient. Qu'une administration à grands projets et a petites vues ait voulu, sûr la correspondance d'un intendant avec un bureau, échafauder le système

{A) Quelle comparaison des débris d'un empire avet: ia fable des Abeilles !

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ridicule d'étendre notre domination en Amérique , au lieu de l'assurer; que la manie de planter des pieux dans la neige pour faire ensuite des forteresses sur des cartes , et toute cette ambition puérile des sous-ordres , aient inspiré au gouvernement Topi* niâtreté de faire la guerre pour la démarcation de quelques déserts, c'est ce qu'on ne conçoit que trop aisément ; mais qu'une nation , qui se pique d'être philosophe et politique ; qu'un peuple , accoutumé depuis deux siècles à décider de ses propres intérêts, conserve toujours cette folle prétention à un commerce conquérant et exclusif; qu'aveuglé sur ses véritables intérêts il sacrifie encore à cette vaine idole , c'est ce qui me parait encore plus surprenant, et en même temps plus affligeant, parce que l'esprit des conseils change bien plus aisément que les préjugés populaires.

Dispensons-nous de rappeler aux Anglais que tout trafic, qui n'est pas fondé sur un libre échange des denrées , n'est pas comtnerce , mais tribut ; que le négoce ne peut avoir d'autre objet que de procurer à une nation plus de subsistances et une plus grande variété de consommations ; que , pour remplir cet objet, il doit être étendu, et que par conséquent il ne peut être fondé sur la domination , parce que toute domination trop étendue doit tomber tôt ou tard, et entraîner le commerce dans sa chute : ces avis et ces remontrances seraient superflus; une lettre d'Âménque leur en dit plus que notre phi-

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losophie; mais, avant d'aller plus loin, il ne sera peut-être pas inutile de faire ici quelques observations sur ces préjugés qui ont perverti jusqu'à présent le meilleur emploi de l'industrie humaine.

Nous sommes dans le siècle de la métaphysique. Depuis que la mode passagère de la géométrie est venue débrouiller l'ancien chaos de la discussion , l'ordre et la méthode se sont mis en vogue. On n'a plus écrit sur la politique sans remonter jusqu'à l'origine des sociétés. Une famille s'augmente , se divise , se subdivise , etc. etc. , et l'on suit cette belle progression jusqu'à ce qu'on soit arrivé à une question particulière, très éloignée du point d'où l'on est parti. S'agit-il de commerce, on suppose trois propriétés, trois îles, si l'on veut, dont l'une produit du blé, l'autre du vin, l'autre du chanvre , etc. ; et l'on développe ainsi l'origine de toute chose, à peu près comme le philosophe de Molière fait connaître les voyelles à un disciple de quarante ans : Avocat , passons au déluge; ce déluge, c'est la confusion de toutes choses, le renversement de tout principe , suite funeste des erreurs , des passions, des crimes et dé la folie des hommes. Pendant long-temps on n'a travaillé à la chimie que pour avoir de l'or. Les Espagnols n'ont cherché des terres inconnues que pour y trouver de l'or. Les Anglais n'ont attaqué les colonies des Espagnols que pour leur prendre leur or. Cherchons donc les faits , non dans les abstractions métaphysiques, dans le$

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discoure préliminaires , dans les introductions, etc., mais dans l'histoire, et surtout dgns les auteurs qui Font écrite sans intention, et qui ont, pour ainsi dire , traité les matières sans le vouloir.

Le commerce des modernes , comme nous l'avons dit plus haut, ne s'est point établi pour favoriser la comAïunication des denrées, ou pour faciliter les échanges; il est né de l'avarice; il s'est élevé au milieu des fureurs de la guerre et de l'acharnement des haines nationales; il a pris, dès son principe, l'esprit d'exclusion et de domination, et il ne l'a que trop conservé de nos jours : Prima mali lahes. Il faut connaître ce mal pour le guérir ; il faut en démêler l'origine, et redoubler nos efforts pour tourner au profit de la raison cet ouvrage de nos passions. Un grand point, c'est que l'or et l'argent soient tombés en discrédit, ou , pour mieux m'ex- ^ .pliquer, que les mines et le faible commerce qu'elles produisent soient appréciés à leur juste valeur. Mais si quelques Anglais (je connais trop l'esprit d'ambition et de convoitise qui règne encore dans cette nation, pour dire les Anglais en général); si quelques Anglais donc méprisent les mines du Brésil et du Pérou , ils ont encore un terrible attrait pour ces galions dont la prisç fait une véritable fortune au particulier , et présente au public le fantôme d'une richesse passagère : Auri sacra famesl^.^ £h ! sans chercher ces dangereuses acquisitions , qu'ils partagent leurs communes, qu'ils assimilent

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leurs vastes bruyères à ces belles campagnes de Kent et d'Yorksliire ; c'est là qu'existent leurs plus fécondes mines ; c'est là leur Potosi , leur Pérou , la véritable source de leurs richesses. ^

Je m'adresse volontiers aux Anglais, parce que ce sont eux qui sont le plus infectés de la manie de l'exclusif et de l'agrandissement. Les Français paraissent avoir adopté , depuis quelque temps , des principes plus raisonnables ; mais je dirais volontiers à toutes les nations : <k Désabusez-vous de juger de (c votre puissance ou de votre félicité sur des cartes tt enluminées; gardez-vous surtout de conclure entre a vous ces traités de commerce , qui ne suivent les a traités de paix que pour les détruire, à peu près c( comme les vers rongeurs s'attachent aux vaisseaux a européens, lorsqu'ils reviennent de l'Amérique; a ou si vous êtes obligé de prendre quelques arrana gemens réciproques , qu'ils aient la liberté pour « base ; que toutes les nations soient traitées égalea ment. Songez-moins à avoir la paix par les richesses a que les richesses par la paix. Plus de ces vaines réa serves de droits et de préférence ; ne stipulez que la « liberté, tout renaîtra, tout prospérera, et les na-

' Quoiqu'on ait déjà partagé et cultivé beaucoup de communes en Angleterre , il en reste une grande quantité qui est encore négligée , le partage ne s'étant pas fait par un bill général y comme on le croit en France, mais par des arrangemens pris dans chaque comté, et confirmés par des actes du parlement.

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a tions ayant toutes une grande quantité de proce ductions avec une grande variété de besoins, le ce commerce ne sera plus fondé que sur le bonheur <c général. »

Nous avons exprimé nos vœux, annonçons nos espérances. Elles portent toujours sur les progrès de la raison humaine ;; mais comme les événemens politiques accélèrent ou retardent considérablement cette marche , naturellement lente et timide , nous observerons que la guerre dernière, ou plutôt la paix dont elle a été suivie , doit avoir une si grande influence sur l'avenir, que notre postérité la regardera peut-être comme Tépoque d'une révolution intéressante. Toute paix qui laisse les choses où elles étaient avant la guerre ^ ne doit être regardée que comme une trêve ou une suspension d'armes. La raison en est bien simple. Chacun avait un objet; cet objet à reçu encore plus d'importance par les efforts qu'il a excités; on s'y est encore plus attaché. Instruit par l'événement, on se croit assuré de prendre de meilleures mesures ; les dispositions sont donc les mêmes , et le feu reste caché sous la cendre. Telle a été la paix d'Aix-la-Chapelle. Les. Anglais ayant pris l'île Royale, et les Français Madras , les premiers çnt regretté de n'avoir pas conquis tout le Canada, et les derniers de n'avoir pas détruit les établissemens anglais sur la cote de l'Inde. Une armée formidable , encouragée par la présence de son roi, et dirigée par un excellent général , avait

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employé quatre campagnes à s'emparer des villes de Flandre. Oh se flatta à Londres qu'une autre fois avec de meilleurs généraux, plus d'accord, plus de vigilance, on défendrait mieux la Flandre, tandis que par d'autres conquêtes on se procurerait plus aisément la restitution de ce qu'on y aurait perdu. D'un autre côté , les Français , malheureux en Italie, se rappelaient que* sans les échecs de Plaisance et d'Asti , il leur aurait été facile d'y donner la loi; les esprits fermentaient encore. Au premier prétexte de rupture, les projets, les plans d'agrandissement étant prêts de part et d'autre , on reprenait la partie où on L'avait laissée.

Il n'en a pas été de même de la paix de 176a. Les pertes considérables que nous avons faites dans nos colonies, nous avertissaient, pour la première fois * , de porter notre attention de ce côté-là, tandis qu'une expérience malheureuse nous enseignait à prendre des précautions plus sûres, pour ne pas laisser rallumer une guerre dont le su(îcès est incertain , et dont les désastres sont irréparables. D'un autre côté , le présent dangereux que nous avons fait aux Anglais, paraît avoir éloigné doublement les sujets de rupture , en détruisant toute contesta-

^ Je dis pour la première fois , parce qu'il est très sur que, du temps du Louis xiy, les sacrifices faits à la paix d'Utrecht ne furent pas regardés comme des pertes véritables , l'établissement de Philippe V ayant passé alors pour un dédommagement plus que suffisant.

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tion sur les limites , et en inspirant aux Américains une sécurité qui les conduit à l'indépendance.

Nous nous abstenons de former aucun pronostic sur les événemens qui se préparent au-delà des mers. Peut-être pourrions^nous nous applaudir de voir la guerre exercer ses fureurs dans des climats si éloignés; mais il faut se réjouir de son sommeil, et non pas de son absence. Quand elle est une fois en activité , elle franchit aisément les espaces. Cependant nous observerons que toutes les guerres ne sont pas contraires au bien de l'humanité , comme toutes les maladies ne sont pas contraires à l'individu qu'elles attaquent Dans l'un et dans l'autre cas, il peut s'opérer une crise favorable , qui guérisse des maux an« térieurs , et amène un état de santé robuste et permanent. Ce que tout philosophe doit désirer, c'est que l'issue de la guerre présente soit telle, que l'Amérique continue à se peupler et à se perfectionner ; car la raison, la législation, et le bonheur qui en résulte, ne sauraient acquérir trop de surface sur ce globe où tout se tient, tout se correspond par une chaîne, tantôt apparente, tantôt cachée. Quant à l'Asie , si je considère nos mauvais succès comme un grand malheur passé, je ne puis m'empêcher de regarder la démolition de nos remparts à Pondicliéri , l'extinction de nos anciennes prétentions dans l'Inde , et surtout l'abolition du privilège de la Compagnie des Indes, comme un grand bonheur pour le présent et pour l'avenir. Les Anglais, devenus

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fermiers du Mogol ou de ses Nababs /s'enrichissent à la vérité dans cette affaire; mais si les choses continuent sur le pied où elles sont , on ne peut envisager cette fortune comme appartenant au commerce , ou même aux colonies ; ce ne sera jamais qu'un établissement précaire, soumis aux révolutions habituelles de rindoustan , et dépendant de la première invasion des Marates , ou des entreprises d'un autre Thamas-Kouli-kan (/). Si , au contraire , les Anglais, à force d'hommes, de combats et de dépenses, acquièrent dans ce pays une véritable propriété , nul doute alors qu'ils ne soumettent l'Inde , et même la plus grande partie de l'Asie ; mais cet établissement rentrera dans la classe des colonies de l'Amérique , à cette différence encore que l'autorité y sera d'autant plutôt méprisée, qu'on en sera plus éloigné, et qu'on habitera un pays abondant en toutes sortes de productions. Dans tout cela je ne vois rien qui doive alarmer la France ou l'Espagne. Peut-être les Hollandais pourraient-ils en prendre quelque ombrage , mais ils possèdent des îles d'un difficile accès, et des forteresses en état de défense; et puis, quelle apparence que les Anglais , à portée de piller l'Asie , aillent épuiser leurs forces contre Batavia? '

(/) Ouvrez la négociation du roi d'Angleterre avec le Mogol,

' Les Anglais auront beau prospérer dans les Indes , ce ne sera jamais qu'avec des peines excessives qu'ils jr entretiendront dix mille hommes de troupes européennes : il est

En traitant de la situation {loiitique des royaumes de France et d'Angleterre, nous croyons avoir examiné les véritables sources de la guen^e; car l'Allemagne ne peut pas la faire long-temps sans les subsides de ces deux puissances. Si nous voulions cependant porter un jugement particulier sur cette partie de l'Europe , nous dirions que les troupes autrichiennes et prussiennes font trop bien l'exercice pour que la guerre soit prête à recommencer entre elles. Deux maladroits, le fleuret à la main, se portent des bottes au hasard : deux maîtres les remplacent; ils se mesurent des yeux, se tâtent, se menacent, font de fréquens appels , et sont long-temps avant de se compromettre.

vrai que c'en est assez pour conquérir l'Inde; mais, s'ils perdaient seulement trois ou quatre mille hommes dans une guerre contre les Hollandais, ils s'exposeraient à voir reprendre le Bengale et tout ce qu'ils possèdent sur ces côtes.

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