CHAPITRE IX
Des soitet de la guerre, des plaies de rhomanîté qui testent à Tefermer. Ayantages et désavantages qni résultent de la situation présente de quelques états.
Puisque les réflexions que nous avons faites dans les chapitres précédens nous ont conduits à présumer que les guerres seraient désonnais moins longues et moins dispendieuses, il nous reste à exa-^ miner si , par hasard , nous n'aurions pas acheté trop cher un repos que nous ne devrions qu'à notre épuisement, et si nous n'avons pas échangé des fléaux passagers contre de longues soufirances. Nous sommes devenus tranquilles, mais pauvres; et ce repos apparent , dont nous nous applaudissons , ne le devons* nous pas à un effort continuel, qui assimile l'état de paix à la guerre même ? On ne craint plus les invasions ni les conquêtes ; mais cette confiance n'est fondée que sur de nombreuses forteresses , sur d'immenses aimées, garans très coûteux des traités; et tandis que nous nous chargeons de ces frais énormes, nous portons encore tout le poids des dettes qui ont été contractées par nos pères.
Cependant une nouvelle guerre s'est établie dans le sein des états : cette guerre, plus ruineuse que sanglante, plus importune qu'effrayante, s'est allumée partout entre le peuple et le gouvernement, ou
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plutôt entre le contribuable et Texacteur. De nou* velles armées ont été levées pour être toujours en activité, et ne prendre jamais de quartier d'hiver; et tandis que nos bataillons, après avoir rempli les tâches modiques de leurs exercices , se reposent dans le sein des cités , où souvent même ils aident le commerce et secourent l'industrie, les brigades des fermiers tiennent toujours la campagne ; elles occupent des postes, établissent des patrouilles , envoient des détachemens. Ce n'est pas tout : le défaut de concours entre les nations et les souverains a fait de la levée des subsides, tantôt un afireux brigandage, tantôt un vil escamotage. Cette imposition a été choisie de préférence, parce qu'elle présentait moins d'obstacles , moins de difficultés; des moyens également ruineux et extravagans ont été mis successivement en usage. Les emplois les plus utiles ont été changés en offices onéreux , et les emplois les plus vils en charges honorables. On croyait voir renaître, entre les ministres et les citoyens, ces anciennes lois de Sparte , qui toléraient le vol , pourvu qu'il fôt fait avec adi*esse. Le peuple, sans force, sans défense , était accablé sous le poids de l'imposition', tandis que des exemptions, vendues aux riches, redoublaient encore son fardeau. Alors l'oppression était devenue un système; car, plus l'imposition était ruineuse , mieux on vendait le moyen de s'en affi?anchir.... Hâtons-nous de tirer le rideau sur ce funeste tableau, dont nous n'aurions pas offert ici
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les vives couleurs , si nous n'avions voulu prouver à nos lecteurs que nous ne négligeons aucune objection. Entrons plutôt dans quelque détail, et ne nous refusons pas à développer la suite de nos idées , quand même elles nous engageraient encore dans quelques discussions.
Convenons d'abord , pour simplifier la question , que la peinture que nous venons de faire ne se rapporte guère qu'au royaume de France. En effet, quelque considérables que soient les dettes de l'Angleterre et de la Hollande , les arrérages s'en paient facilement. En Hollande, presque tous les revenus publics sont levés sur les consommations : la perception en est simple et facile , tandis que l'activité du commerce et l'afïluence des étrangers en diminuent le fardeau. En Angleterre , les droits sont immenses et multipliés ; mais ils peuvent se rapporter à trois principaux ; là taxe sur les terres , les douanes et l'excise. Or, la taxe sur les terres , étant to^ours assise sur un ancien cadastre ( « ) , a le double avantage d'être constante et uniforme, et d'avoir acquis, parle laps du temps, le mérite de la pix>portion ; car les fonds ayant presque tous changé de possesseurs , l'inégalité dans la répartition a été compensée dans les ventes et dans les achats ; et c'est ainsi que tout cadastre est utile en soi , et ne tarde pas-B devenir juste et proportionnel. Mais nous avons trop d'esprit en France pour faire une besogne si
(à) On en a fait un nouveau.
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grossière 9 et nous passerons encore une centaine d'années à mesurer des héritages, et à peser des gerbes , avant de nous délivrer de nos taxes arbitraires« Les droits d'entrée sont considérables en Angleterre , mais ils sont tous rejetés sur la frontière extrême; et soit que vous ayez acquitté les droits à Portsmouth ou à Edimbourg , vous pouvez , après cela , traverser toute la Grande-Bretagne , sans avoir aucune signature à faire ou à demander. J'avoue que l'excise qui exige des visites chez les particuliers et une espèce d'inquisition domestique, s'est toujours présentée à moi sous l'aspect le plus odieux ; mais je conviens en même temps que je n'ai vu nulle part l'effet répondre à mes conjectures. Elle est établie en Flandre , en Hollande et en Angleterre , et elle n'y cause ni plaintes, ni murmures, ni procès*; c'est péut-^tre que cet impôt ne se paye qu'une fois et sur de grandes quantités ; tandis que nos droits d'aides sont multipliés, embarrassés, fatigans et importuns. Les Anglais payent une taxe sur les fenêtres; et je sais combien une loi , qui fait payer l'air et la lumière même, peut fournir à Téloquence, si elle veut servir le mécontentement ; mais, après tout, cette imposition est égale et uniforme. Un exacteur ne peut, par avarie^ ou par animosité , vous supposer des fenêtres; et* puis ces impositions ont été consenties et approuvées par le peuple. En un mot , je ne craindrai
^ L'Artois, qui jouit de la plus belle administration qu'il y ait en France, a une excise, et ne s'en plaint pas.
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pas de Tavancer : les Anglais peuvent souffrir de leur luxe et de rinégalité des richesses , mais ils ne gémissent pas sous le poids des impositions; ils ne sont pas malheureux par leurs dettes et par leurs dépenses. Il n'en est pas de même des Français cpioique leurs charges ne fussent pas plus pesantes si elles étaient mieux réparties. Mais ici le fond disparaît sous les formes hideuses dont il est revêtu ; et la contribution des sujets , légitime en elle-même , se trouve chargée de tout Todieux de la perception.
Pour connaître parfaitement l'état intrinsèque de ce royaume y il faudrait séparer deux choses, trop souvent réunies dans l'opinion commune, la dette en elle-même, et les moyens qu'on prend pour en payer les arrérages; mais c'est une matière qui demande à être traitée à part , et que nous réservons pour une autre place. Nous nous contenterons d'observer ici qu'il y a plusieurs provinces de la France qui ont échappé à ces malheurs : ce sont celles qui ont été assez heureuses pour être gouvernées par des états ; et parmi les autres, il en est encore qu'une sage administration soutient journellement contre les vices de la législation; il en est où l'arbitraire est repoussé par la précaution éclairée des- intendans ; où des cadastres particuliers , des dénombremens exacts servent de remède aux vices de l'im* position. Si des édits bursaux ont gêné le commerce et enchaîné l'industrie, un ministre vigilant rompt quelquefois ces entraves , dispense de quelques rè-
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glemens abusifs, modifie les lois trop difficiles à abolir, et soulage ainsi le malade qu'il ne peut guérir *. On ose même assurer qu'une certaine aisance, une sorte de prospérité se laisse apercevoir dans le royaume ; mais elle n'a pas encore gagné son niveau; elle n'est pas parvenue aux classes les plus utiles , au petit peuple , au cultivateur. Tout n'est donc pas si mal qu'on le croit d'abord; mais tout est loin , beaucoup trop loin, d'être bien ; et soit que le poids augmente ou diminue , il restera toujours que les Français sont de tous les peuples celui qui souffre le plus des impositions. Ce qu'il s'agit d'exa* miner , c'est par quels avantages ces inconvéniens sont compensés. Je n'en citerai que deux , mais qui sont bien intéressans; les voici en deux mots : moins de guerres (^) , et moins de despotisme.
Moins de guerres : parce que si l'ambition de la noblesse , celle de quelques ministres , de quelques cour«
^ M. de Tnidaine a été le -premier qui ait affranchi le eommerce. Ayant lui , c'était on galérien attaché à son banc; maintenant c'en est un qui a la liberté d'aller et de venir , mais qui porte encore au pied un anneau y dont sa démarche est gênée , et qui marque son esclavage. M. de Trudaine , en mourant , n'a pas laissé la liberté sans défenseur : ce qu'il a pensé , son fils l'a osé. Le commerce doit à celui-ci sa liberté la plus chère , celle de l'exportation des grains. C'est un titre acquis à la contradiction du siècle présent, et à la reconnaissance des siècles à venir.
{b) Nous en avons eu trois ir^'ustes et malheureuses en peu de temps.
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tisans veut quelquefois la rallumer, Tétat des finances vient tout à coup se présenter, et les arrête tout court. La difficulté de faire passer de nouveaux édits, de lever de nouveaux subsides ; la crainte de troubler par lès murmures ou les réformes les plaisirs d'une cour brillante et fastueuse ; le labyrinthe inextricable dans lequel on se trouve engagé ; l'avantage qu'on donne a certains corps , habiles à saisir les. occasions de résistance et les moyens de conserver la popularité; tous ces obstacles sont autant d'égides pour le peuple, autant de barrières qui arrêtent la première saillie d'une nation plus entreprenante que prudente.
Moins de despotisme : parce que dans tous les pays du monde les besoins du fisc sont les vrais précepteur des rois. Les monarques les plus absolus reconnaissent à la fin que leur autorité , qui les rend maîtres des individus, est un pouvoir inutile, dont ils ne peuvent aimer l'usage , et qui ne sert qu'aux intérêts personnels des ministres; ils reconnaissent, dis*je , que cette autorité, forte contre les particu* liers, ne peut rien contre les fortunes. On peut emprisonner un homme qui a tenu un propos indiscret; mais on ne met à la Bastille ni les cours souveraines (<?) , ni les états d'une province , ni des propriétaires qui se disent dans l'impossibilité de payer. D'ailleurs, il arrive souvent que des besoins pressans engagent à de certains ménagemens. Des corps
(c) apparemment cela fut écrit avant la destitution des parlemens.
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qui veillent toujours, tiennent registre des plus lé* gères démarches qu'on fait pour les gagner , et bientôt une suite de complaisances se trouve avoir fondé des droits : car, comme nous Tavons dit plus haut, que sont les lois des hommes , sinon l'exemple et Thabitude? (à)
Qu'on n'aille pas donner un mauvais sens à ces réflexions. £h ! qui pourrait en fairei'application au moment présent? Nous n'ignorons pas, sans doute, que c'est un privilège précieux du gouvernement monarchique d'inspirer quelquefois la sécurité la plus parfaite dont les nations puissent jouir : je veux dire celle qui n'est pas fondée sur des choses abstraites et inanimées, toujours faibles , toujours impuissantes contre les passions des hommes ; mais sur le carao tère, sur les vertus du souverain. Heureux les peuples lorsque ce souverain , déjà parvenu à l'âge où l'homme se monti*e tout entier, est encore assez jeune pour leur promettre une longue prospérité ! C'est alors que l'attachement aux lois et au gouvernement est d'autant plus solidement établi , que le sentiment en est la source, et qu'il mêle à chaque satisfaction et la reconnaissance qui en redouble le prix , et l'espérance qui embellit l'avenir des charmes du présent. Telles sont les réflexions d'un Français; mais un pliilosophe écrit pour tous les temps , pour tous les pays. Le même royaume qui pleure un Henri iv , déteste la mémoire d'un Louis xi. L'esprit
(d) Tout a changé.
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léger et superficiel ne voit que le présent; mais la réflexion embrasse le passé et Favenir. Voyez un vaisseau traverser les mers : les matelots s'agitent sur le pont, montent sur les vergues et dans les manœuvres; tout parait en mouvement : Tofficier commande, l'inférieur obéit, le pilote seul parait oisif; c'est pourtant lui qui trace la route du navire, et calcule sa marche et sa position. Les états, les sociétés tendent tous à un but. Mais leur marche est-elle lente ou rapide, directe ou oblique, progressive ou rétrograde ? Ce sont des questions qui valent bien , à mon avis , les disputes sur les théâtres et sur la musique. Et dussent quelques mauvais esprits s'en offenser , j'oserai dire qu'on peut prêter quelque attention à celui qui les traite , surtout s'il n'écrit pas dans le genre systématique et romanesque.
Le bonheur des peuples est une chose si sacrée qu'on ne saurait trop l'assurer. Comptons beaucoup sur les vertus des hommes , mais traitons avec leurs intérêts («). Il faudrait des vertus plus qu'humaines pour que des souverains qui am*aient tous des revenus considérables, et même des; épargnes, ne cherchassent pas à étendre leur pouvoir et leur domination. S'il est quelquefois des princes sans orgueil et sans ambition , c'est un présent que la nature ne fait pas souvent, et qu'elle n'accorde pas à
(e) ancienne maxime : II' faut croire les hommes ver» tueux, et traiter avec eux comme s'ils étaient /r^ns^^
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toutes les nations à la fois. Or, si la guerre n'était pas devenue si difficile et si dispendieuse , il suffirait de deux ou trois princes ambitieux pour troubler toute l'Europe. La flatterie a trop loué les souverains; la malignité les a trop condamnés. Qui d'entre nous sait ce qu'il aurait fait en plusieurs occasions, s'il avait pu tout ce qu'il aurait voulu (/)? Avons-nous toujours agi avec la même maturité? Avons-nous toujours aimé nos semblables ? Avonsnous toujours combattu nos passions ? Le meilleur des rois a-t-il toujours été le même dans tous les instans de sa vie? Titus a été sans reproche; mais il n'a régné que deux ans. Les princes, comme les autres hommes, sont soumis aux lois de la nature. Plus présomptueux , plus ardens dans leur jeunesse, plus ambitieux, plus opiniâtres dans leur maturité, plus timides, plus jaloux dans leur vieillesse, ils sont les arbitres des hommes et les esclaves de la nature et du temps. Gardons-nous donc de souhaiter pour nos supérieurs, pour nos rois, pour nous-mêmes, que te mal soit jamais facile à faire.
C'en est assez sur ces vérités, qu'il suffît de montrer aux bons esprits , et qu'il est dangereux de développer aux âmes basses et corrompues. Tout ce que nous avons voulu prouver, c'est que plusieurs înconvéniens attachés à l'état actuel jles choses se trouvent compensés par des avantages indirects, qui échappent à la plupart des déclamaleurs; parce
(/) Bon et vrai.
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que ceux-ci , ne considérant qu'une partie des objets , n'y voient que V absolu , et jamais le relatif. Semblables en cela aux médecins ignorans, qui entreprennent la cure d'un mal local , sans se douter que de ce mal même peut dépendre le salut de l'individu. Oh ! qu'il est aisé de dire : « Ce peuple n'est pas assez « militaire, assez commerçant, assez navigateur;» mais qu'il est difficile de définir ce qu'un peuple doit être, en raison de sa situation , de son gouvernement , de son caractère.
InftUs operis lummd, quia pâture totum Nesciet.,,. ( Hoa. de Arte poet.)
Les temps anciens abondaient en législateurs; le nôtre abonde en réformateurs. Les premiers , ayant beaucoup à créer et peu d'exemples à suivre , se sont abandonnés à des spéculations souvent frivoles; les autres , livrés à l'impression du moment , n'ont eu poui* guide qu'une expérience trop circonscrite et ti*op isolée. Il est temps d'édifier sur des fondemens plus vastes el! plus solides. Le livre de l'histoire est ouvert , nous avons essayé de le parcourii* avec le calme de la philosophie et de l'impartialité : maintenant que nous sommes pai*venus au dernier chapitre , et qu'il ne nous reste plus devant les yeux que les innombrables feuilles encore blanches , où doivent s'inscrire un jour les leçons de la postérité , profitons du moins de nos observations , et rappelons-nous les principales idées qu'elles nous ont suggérées.
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